plus à coeur que la publication de la croisade. Le vieux pontife
s'y portait avec une ardeur qui n'était pas de son âge, ni, si on
ose le dire, d'un esprit supérieur comme le sien. En apprenant la
bataille dans laquelle les Vénitiens avaient repoussé les infidèles,
il s'écria: «Ecce quomodo Deus excitavit populum fidelem suum.» La
croisade fut prêchée dans tout le monde chrétien, et le trésor des
indulgences fut ouvert avec libéralité; mais comme cette guerre ne
pouvait être que fort dispendieuse, on établit une taxe pour ceux qui
ne paieraient pas de leur personne, et on les obligeait à acheter les
indulgences, sous peine d'excommunication. L'historien qui rapporte
ce fait, ajoute que le tarif en était fort élevé; il y en avait de
tout prix. L'indulgence plénière coûtait, dit-il, jusqu'à vingt mille
ducats; cela est difficile à croire[279].
[Note 279: L'abbé LAUGIER, _Histoire de Venise_, liv. 26. Il cite
l'historien de Brescia pour autorité; mais on peut lui opposer celle
de Marin SANUTO, qui dit que l'indulgence plénière coûtait 20 ducats:
«Sicchè chi dava ducati 20, ovvero andava in persona, avea plenaria
indulgentia, e quasi tutti pagarono molto allegramente a tanta buona
opera.»]
Le bref que le pape adressa à cette occasion au doge, fait connaître
les mesures qui avaient été prises pour le succès de cette
expédition[280], au sujet de laquelle Cosme de Médicis disait: Voilà
un vieillard qui fait une entreprise de jeune homme.
[Note 280: Ce bref est rapporté par Marin SANUTO, _Vite de' duchi_,
C. MORO.]
[Note en marge: Il veut en être lui-même. Bref qu'il adresse au doge.]
«Le projet que depuis long-temps nous avions conçu et tenu caché
dans notre coeur, dit le saint-père, est maintenant révélé. Au
printemps prochain, nous partirons pour l'expédition contre les
Turcs, et notre sénat apostolique nous accompagnera. Les bonnes
troupes ne nous manqueront pas: elles combattront avec le fer, et
nous les seconderons par nos prières. Notre décret à ce sujet a été
lu en plein consistoire, le XI des kalendes de novembre. Nos paroles
ne seront point vaines; ce que nous avons promis au Très-Haut,
nous l'accomplirons. Tous les moyens que nous pourrons avoir, nous
les consacrerons à cette guerre. Notre bien-aimé Philippe, duc de
Bourgogne, de l'illustre sang de France, marchera, s'il plaît à Dieu,
avec nous, accompagné, nous n'en doutons pas, de vaillants hommes et
de troupes expérimentées.
«Nous avons fondé de grandes espérances sur cette armée, mais nous
n'en mettons pas moins dans la flotte que vous avez depuis peu
envoyée dans le Péloponnèse, et dont on nous a rapporté les exploits,
qui égalent tout ce qu'on raconte de merveilleux de l'antiquité.
Nous avons la confiance qu'elle partagera constamment les travaux
de cette guerre avec nous et ledit duc, ainsi que cela a été convenu
entre nous et votre ambassadeur, et nous ne doutons pas que vous ne
concouriez de tous vos efforts à une entreprise qui intéresse la foi
catholique.
«Quoique ces moyens soient considérables et promettent de grands
succès, dont il n'est pas permis de douter, cependant ces moyens
seraient plus grands encore, et cette victoire serait plus certaine,
si vous-même, prince de la république de Venise et chef de ses
armées, vous marchiez à cette guerre avec nous. Rien n'influe sur
les succès comme la présence des princes, à cause du pouvoir et de
la majesté dont ils sont environnés. Les grands noms et la renommée
inspirent souvent plus de terreur que les armes. N'en doutez pas, la
présence du duc de Bourgogne en jettera beaucoup parmi nos ennemis.
Nous-même, nous augmenterons l'épouvante par l'appareil de la dignité
du siége apostolique; et vous, si vous paraissez sur le Bucentaure,
revêtu des ornements ducaux, vous remplirez de terreur non-seulement
la Grèce et les côtes d'Asie qui lui sont opposées, mais encore tout
l'Orient. Unis ensemble pour le saint Évangile et la gloire de Dieu,
nous avons la certitude, avec son secours, de faire des choses
mémorables.
«C'est pourquoi nous exhortons votre noblesse à ne pas différer de
se rendre à nos désirs. Préparez-vous à cette guerre, et faites vos
dispositions pour vous trouver à Ancône, lorsque nous monterons sur
la mer. Votre concours dans notre entreprise sera glorieux pour la
république de Venise, utile à la république chrétienne, et vous
méritera les récompenses de l'autre vie.
«Nous savons que chez les Vénitiens il n'est point nouveau de voir
les princes monter sur les flottes et conduire les opérations de la
guerre. Ce qui a été jugé convenable autrefois, le devient bien plus
aujourd'hui, qu'il s'agit de combattre pour la religion et pour la
cause de Jésus-Christ, notre sauveur.
«Venez donc, notre cher fils, et ne vous refusez pas à partager des
travaux que nous-même nous avons résolu d'entreprendre. Ne nous
objectez point votre vieillesse, comme si l'âge était une excuse. Le
duc Philippe, qui est vieux comme vous, et qui vient de plus loin,
doit entreprendre ce voyage; et nous aussi, quoique déjà parvenu à
notre soixante-deuxième année, atteint par la vieillesse et tourmenté
jour et nuit par nos infirmités, nous n'hésitons cependant point à
partir pour cette expédition. Gardez-vous, sous prétexte de votre âge
ou de votre faiblesse, de vous dispenser d'une guerre si nécessaire,
si sainte. C'est de vos conseils, c'est de votre autorité que nous
avons besoin, et non de la vigueur de votre bras. Philippe nous
apportera assez de forces. Voilà ce que nous requérons de vous:
préparez-vous à venir.
«Nous serons trois vieillards dans cette guerre. La trinité est
agréable à Dieu. La trinité divine protégera la nôtre, et mettra
nos ennemis en fuite devant nous. Cette expédition sera appelée la
guerre des vieillards. Les vieillards ordonneront et les jeunes gens
exécuteront; ils combattront et sauront disperser les ennemis. C'est
une illustre entreprise que celle à laquelle nous vous invitons.
Gardez-vous d'y manquer, et ne craignez pas une mort qui conduit à
une meilleure vie. Nous sommes tous réservés à mourir dans ce siècle.
Or, il n'y a rien de plus désirable que de bien mourir, et il n'y a
pas de plus belle mort que celle qu'on reçoit pour la cause de Dieu.
Venez donc, et que votre présence nous console. Ou nous reviendrons
victorieux avec l'aide du Seigneur, ou bien, s'il en a décrété
autrement, nous subirons le sort qu'il nous a préparé dans sa sainte
miséricorde. Rien ne peut nous arriver qui ne nous soit favorable, en
soumettant humblement notre volonté à la divine providence.
«Donné à Rome, à Saint-Pierre, l'an de l'incarnation du seigneur
1463, le 8 des kalendes de novembre, et le 6e de notre pontificat.»
Cette expédition, à la tête de laquelle voulait se mettre le chef
de la chrétienté, cette flotte sur laquelle il invitait des princes
à le suivre, consistait presque uniquement en galères vénitiennes,
mais la piété des croisés en avait fait les frais. Le duc de Modène
en avait armé deux, la ville de Bologne une, celle de Lucques une,
des cardinaux en avaient payé cinq. Quelques autres étaient armées
par le pape. Des nobles vénitiens commandaient toutes ces galères,
des matelots vénitiens les montaient. On voit que la république
fournissait le personnel et le matériel de l'armement, elle n'était
dispensée que de la dépense pécuniaire.
Quant aux troupes de terre, le duc de Bourgogne avait promis de
marcher en personne à la tête de son armée. On dit même qu'afin de se
procurer des fonds, il avait remis au roi de France la province de
Picardie, pour une somme de quatre cent mille écus[281].
[Note 281: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, C. MORO.]
Le duc de Milan envoyait un corps de trois mille hommes de cavalerie,
sous la conduite de l'un de ses fils.
Mathias, roi de Hongrie, était déjà en guerre contre les Turcs[282].
[Note 282: Son traité avec la république est de 1463, voyez _Codex
Italiæ diplomaticus_. LUNIG, tom. II, pars 2, sectio 6, XXIV.]
On comptait sur la coopération de la Bohême et la Pologne.
[Note en marge: V. Le doge obligé de s'embarquer.]
La lettre du pape surprit et alarma beaucoup le doge. C'était un
vieillard qui n'avait plus de passion que l'avarice, et qu'un moine
maîtrisait. Quand il entendit lire le bref dans le conseil, il se
récria sur son grand âge, sur l'inutilité de sa présence à la guerre;
mais le conseil, qui voulait donner de l'éclat à cette expédition,
n'en décida pas moins que le doge en ferait partie, et qu'il y serait
accompagné de quelques conseillers, les autres devant rester à Venise
pour pourvoir à l'administration de l'état.
Christophe Moro insistait vivement, pour être dispensé de faire cette
campagne. «Sérénissime prince, lui dit Victor Capello, l'un des
conseillers, si votre sérénité refuse de partir de bonne grâce, nous
saurons l'y contraindre, parce que le bien et l'honneur de la patrie
nous sont plus chers que votre personne[283].»
[Note 283: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, C. MORO.]
Le doge ne répliqua point, et demanda, pour toute faveur, que le
commandement de l'armée navale fût donné à un de ses parents, ce qui
fut agréé.
[Note en marge: Brouillerie momentanée avec Trieste. 1463.]
Pendant qu'on s'occupait des préparatifs de cette guerre, les
Vénitiens ne craignirent pas de s'en attirer une autre. Ils avaient
été autrefois maîtres de Trieste; cette ville, depuis qu'elle avait
passé sous la domination de Frédéric III, leur devait encore quelque
tribut. Elle s'était même engagée à se pourvoir de sel sur leur
territoire. Mais bien loin de remplir ses obligations, elle comptait
assez sur la protection de l'empereur, pour oser se montrer jalouse
des priviléges que les Vénitiens s'étaient arrogés sur l'Adriatique.
Elle éleva ses prétentions jusqu'à vouloir être l'entrepôt nécessaire
de tout le commerce du golfe avec l'Allemagne. Venise, à son tour,
serait devenue tributaire des Triestains. Il n'en fallait pas tant
pour encourir le ressentiment de la république. Un petit corps
d'armée fut envoyé sur-le-champ pour attaquer Trieste, mais la place
se montra disposée à se défendre; les troupes de l'empereur eurent
le temps d'arriver, et la guerre allait devenir sérieuse, si le pape
ne se fût hâté d'accommoder le différend. Ce traité, qui fut conclu
le 17 décembre 1463, n'est pas d'une grande importance, puisqu'il
ne porte que la cession de trois petites communes à la république;
mais on y remarque, 1º que les Triestains furent obligés de continuer
le paiement _de l'ancien cens à l'église de Saint-Marc et au doge;_
2º qu'il leur fut interdit de vendre du sel, et d'en transporter sur
leurs vaisseaux, sous peine de la vie; 3º qu'ils promirent de rendre
les esclaves transfuges appartenant aux Vénitiens[284].
[Note 284: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, C. MORO.]
[Note en marge: Départ de la flotte. 1464.]
La flotte destinée à l'expédition de la croisade fut prête à la
fin du printemps. Les neuf galères armées par les princes ou les
cardinaux étaient déjà dans le port d'Ancône. La république en avait
armé dix; c'était donc une flotte de dix-neuf galères, qui devait
aller se joindre à trente-deux autres, qui étaient déjà dans les
ports de la Grèce.
Les Turcs étaient sortis du détroit peu de temps auparavant, avec
quarante-cinq galères et une flotte de cent bâtiments de transport.
Le pape était déjà rendu à Ancône, mais le duc de Bourgogne ne se
mettait point en mouvement.
[Note en marge: Mort du pape Pie II.]
Enfin, le 30 juillet 1464, après avoir consulté les astrologues, afin
de choisir l'heure du départ pour cette pieuse expédition, le doge
se mit en mer, à son grand regret. En arrivant à Ancône, où il fut
reçu au bruit de toute l'artillerie de la place et des vaisseaux, il
apprit que le pape venait de tomber malade, qu'il était en danger, et
en effet on annonça sa mort le lendemain. Une goutte remontée empêcha
ce pontife de faire un voyage peu convenable à sa dignité, et où sa
présence, quoi qu'il pût en dire, n'aurait été d'aucun secours contre
des ennemis tels que les Turcs.
Le doge se fit mettre à terre, monta à cheval, précédé de deux
cardinaux et suivi de deux autres, alla voir le corps du pape, et
entra dans le consistoire des cardinaux, où il prit place au-dessous
du doyen.
Cette assemblée était bien éloignée de partager l'ardeur belliqueuse
de Pie II; aussi, dès la première séance, le doyen du sacré collége
déclarat-il au doge que l'expédition ne pouvait plus avoir lieu. On
laissa à la disposition de la république les cinq galères armées par
les cardinaux, qui offrirent même d'en payer l'entretien pendant
quatre mois, et on remit, sur les fonds de la croisade, une somme de
quarante mille ducats à la seigneurie, pour l'aider à acquitter un
subside annuel de soixante mille, qu'elle s'était engagée à payer au
roi de Hongrie, tant qu'il serait en guerre avec les Turcs.
Ces dispositions faites, les cardinaux partirent pour Rome, où ils
procédèrent à l'élection du cardinal Barbo, vénitien, qui régna sous
le nom de Paul II, et le doge ramena la flotte à Venise.
Cette flotte, destinée à combattre les Turcs, reprit la mer pour
aller dévaster les côtes de Rhodes. Les chevaliers, alors souverains
de cette île, avaient retenu deux bâtiments vénitiens; mais ils
furent contraints de les rendre, quand ils virent tous les villages
en flammes autour de leur capitale.
[Note en marge: VI. La république cherche des alliés contre les
Turcs.]
Les affaires n'avançaient point dans la Morée; l'armée turque et
l'armée vénitienne ravageaient à l'envi cette presqu'île, sans
parvenir à en avoir la possession exclusive.
Sur ces entrefaites, la seigneurie vit arriver deux ambassadeurs,
l'un du roi de Perse, Ussum-Casan, l'autre du prince de Caramanie,
qui vinrent lui proposer une alliance contre Mahomet II, proposition
qui fut acceptée avec empressement. En même temps on apprit que des
ambassadeurs turcs étaient en Italie, et qu'ils allaient à Milan
solliciter le duc d'attaquer les provinces de terre-ferme de la
république, pendant que Mahomet occuperait une partie des forces
vénitiennes dans la Grèce. Un ennemi toujours redoutable tel que
Sforce, le devenait bien davantage, s'il s'alliait avec le sultan.
Le sénat éprouva les plus vives inquiétudes, jusqu'à ce qu'il eut
reçu avis que le duc de Milan, en accueillant fort honorablement les
envoyés de Mahomet, s'était refusé à entreprendre la guerre contre la
république.
Ce prince, alors âgé de soixante quatre ans, attaqué d'une hydropisie
qui lui annonçait une fin prochaine, affermi sur son trône, couvert
de gloire, et voyant sa famille, si nouvelle, alliée aux maisons
de France, de Savoie et d'Arragon[285], ne voulut pas compromettre
la tranquillité de ses derniers jours et la paix de l'Italie, qui
était son plus bel ouvrage. Il termina sa glorieuse carrière l'année
suivante, laissant un nom immortel et un état florissant.
[Note 285: En 1454, il avait marié son second fils avec la fille du
duc de Savoie.
En 1455, son troisième fils épousa Éléonore d'Arragon, fille de
Ferdinand, roi de Naples.
En 1465, sa fille Hipolyte-Marie épousa Alphonse d'Arragon, fils du
même Ferdinand.
En 1463, son fils aîné Galeas-Marie, que l'on nommait le comte de
Pavie, épousa, d'après un traité conclu entre son père et Louis XI,
roi de France, la princesse Bonne, fille du duc d'Orléans.]
La république se voyait réduite à chercher des alliés en Asie.
Cependant elle tâchait aussi de déterminer le roi de Hongrie à de
nouveaux efforts; mais ce prince profitait de la diversion produite
par la guerre du Péloponnèse, et évitait d'attirer les Turcs de son
côté. Il se disait dans l'impuissance d'armer, à cause du retard
qu'éprouvait le paiement des subsides promis par la seigneurie. Pour
ôter tout prétexte à son inaction, pour se mettre en état de pousser
la guerre dans la Morée avec quelque vigueur, il fallait se procurer
des fonds.
On voulut lever des décimes sur le clergé, mais le nouveau pape,
quoique Vénitien, y mit une opposition, que toute la fermeté du sénat
ne put vaincre. Le gouvernement ne parvint à lever ces décimes, qu'en
se relâchant du droit absolu d'en disposer, c'est-à-dire en prenant
l'engagement de les employer exclusivement aux frais de la guerre
contre les infidèles.
À cette époque, les revenus de la république ne s'élevaient pas à
un million de ducats[286], c'est-à-dire à environ quatre millions
de francs; ce n'était guère plus que le produit du duché de
Milan[287]; et il est à remarquer que ces revenus, par la diminution
du commerce et des capitaux, avaient eux-mêmes diminué sensiblement
pendant le règne de François Foscari, quoique la république se fût
agrandie de quatre provinces. Cette décadence des finances était
encore plus manifeste par l'accroissement de la dette et des charges
publiques.
[Note 286: Ces renseignements nous sont fournis par l'historien Marin
Sanuto. Son tableau laisse à désirer quelques explications, je me
borne à le transcrire. Il le donne pour l'état des revenus de la
seigneurie en 1469.
Dazio del vino 77,000 ducati.
Dazio delle taverne 12,000
Dazio dell' entrate 34,000
Dazio dell'uscita 15,000
Dazio della mesetteria 36,000
Dazio della beccaria 22,000
Dazio della torneria veechia per l'olio 28,000
Dazio della torneria nuova per la grassa 9,000
L'ufizio del sale per utilità e sali 96,000
Affitti delle botteghe, dazje rive di Rialto 54,000
Salinari a Chioggia 500
Tanse di notaj et scrivani 5,000
Ufizj deputati a pagare per cedola di palazzo 6,000
Pozzi, acque e zatte 750
Straordinarj per mezza di contanti 7,500
Decime all'anno riscuotendo il tutto 40,000
Decime delle case 20,000
Decime delle possessioni di fuori 6,000
Decime d'imprestiti 15,000
Decime delle mercatanzie 14,000
Decime di navi e galere e di noli 1,000
Decime del clero di Venezia 1,800
Per un terzo del prò degl'imprestiti 47,000
Tanse limitate 6,000
Tanse de' Giudei 3,000
--------
536,550
À cet état qui s'élève à 536,550 ducats, il faut ajouter l'état des
revenus tirés des provinces.
Report 536,550
Le même historien nous les donne ailleurs. Son tableau se rapporte à
l'année 1423.
+-----------+----------+----------+
| RENDE | HA | RESTANO |
| a | di | netti |
| l'anno. | spese. | ducati. |
+-----------+----------+----------+
La patria del Friuli | 7,500 | 6,330 | 1,170 |
Trivigi e il Trivigiano | 40,000 | 10,100 | 29,900 |
Padova e il Padovano | 65,600 | 14,000 | 51,500 |
Vicenza e il Vicentino | 34,500 | 7,600 | 26,900 |
Verona e il Veronese | 52,500 | 18,000 | 34,500 |
Brescia e il Bresciano | 75,500 | 16,000 | 59,500 |
Bergamo e il Bergamasco | 25,500 | 9,500 | 16,000 |
Crema e il Cremasco | 7,400 | 3,900 | 3,500 |
Ravena e il Ravenasco | 9,000 | 2,770 | 6,230 |
+-----------+----------+----------+
| 317,400 | 88,200 | 229,200 | 229,200
+-----------+----------+----------+
Terres maritimes 180,000
--------
TOTAL 945,750
L'état général des revenus de la république, que j'ai rapporté
ci-dessus (livre 12), s'élève à 996,290 ducats.
Celui-ci ne s'élève qu'à 945,750
--------
Ainsi il y a une diminution de 50,540
Mais dans l'intervalle de 1423 à l'année 1469, la république avait
acquis les provinces de Brescia, de Bergame, de Crême et de Ravenne,
qui sont portées dans le nouvel état pour un revenu net de 85,230
ducats. Et cette acquisition, comme on voit, n'avait point compensé
la diminution qu'avaient éprouvée les douanes, les droits indirects
de toute nature, les autres impôts, notamment les bénéfices de
la caisse des emprunts, qui, de cent cinquante mille ducats, se
trouvaient réduits à 27,000.
En dernier résultat, le revenu était:
+------------+------------+----------+----------------+
| Provinces. | Terres | Autres | Total. |
| | maritimes. | revenus. | |
+------------+------------+----------+----------------+
En 1423 | 143,970 | 180,000 | 672,320 | 996,290 |
En 1469 | 229,200 | 180,000 | 536,550 | 945,750 |
+------------+------------+----------+----------------+
Augmentation | 85,230 | -- | -- | -- |
Diminution | -- | -- | 135,770 | 50,540 ducats. |
+------------+------------+----------+----------------+
Ainsi, en quarante-six ans, tous les revenus qui constatent
l'activité du commerce et l'abondance des capitaux avaient éprouvé
une réduction de 135,770 ducats; voilà l'effet de la guerre; et
pour savoir de combien l'état s'était appauvri, il faudrait pouvoir
ajouter de combien la dette et les charges publiques s'étaient
augmentées. L'historien dans lequel nous puisons tous ces détails,
ne les a pas présentés avec toute la clarté désirable. Il y a même
des inexactitudes dans ses calculs, mais il mérite de la confiance,
parce que c'était un homme laborieux et à portée d'être bien instruit
des affaires. Il était petit-neveu du doge Christophe Moro. Or
il dit lui-même: «La signoria di Venezia avea d'entrata nel 1423
d'ordinario, un millione e cento mila ducati; per le grandi guerre
che hanno distrutte le mercatanzie ha d'ordinario, ducati 800,000.»
Ces chiffres ne se rapportent pas exactement à ceux que nous avons
trouvés en comparant les éléments de son calcul, mais il en résulte
toujours une diminution considérable dans les revenus.]
[Note 287: Philippe de COMINES dit dans ses _Mémoires_, liv. 7,
ch. 2: «Quand le seigneur se contenterait de 500,000 ducats l'an,
les sujets ne seraient que trop riches, et vivrait le dit seigneur
en sûreté, mais il en lève 650,000, ou 700,000, qui est grande
tyrannie.»]
La république n'avait aucun fruit à espérer d'une guerre contre
les Turcs. Elle ne pouvait pas songer à les expulser de l'Europe,
il lui importait même assez peu d'agrandir ses possessions. Ce
qui l'intéressait réellement, c'était d'étendre son commerce et
de le continuer avec sûreté. Toutes ces considérations devaient
faire désirer vivement un accommodement. On le proposa à diverses
reprises. Lorsque le pape sut que la république était en négociation
avec Mahomet, il offrit trois cent mille ducats si on continuait la
guerre. Le gouvernement vénitien fut réduit à accepter ce subside,
par l'impossibilité d'obtenir de l'empereur turc des conditions
raisonnables.
Ce n'était pas seulement la Morée qu'on avait à lui disputer,
c'était aussi l'Albanie.
[Note en marge: Campagne de 1466.]
Dans la Morée, le fait le plus remarquable de la campagne de 1466,
fut la prise d'Athènes, qui avait déjà perdu son nom comme sa gloire.
Cette ville, que les barbares appellent Setine, fut saccagée par les
Vénitiens. Les Turcs s'en vengèrent sur un provéditeur, qui fut fait
prisonnier, et qu'ils firent empaler: ensuite ils reprirent la ville,
après avoir tué onze cents hommes à l'armée de la république.
Sur la côte d'Albanie, le fameux Scanderberg défendait vaillamment le
petit royaume de son père, qu'il avait su ressaisir: c'était pour les
Vénitiens un allié moins puissant qu'intrépide. Pour sauver Croye, sa
capitale, il fut réduit à la leur confier. On voit que les progrès
des Turcs causaient de vives inquiétudes à tous leurs voisins, et que
Venise cherchait des alliés contre eux, en Albanie, en Hongrie, en
Perse, en Caramanie et en Égypte.
[Note en marge: VII. Mahomet II attaque l'île de Négrepont. 1470.]
Trois ans se passèrent à commettre de part et d'autre dans la Grèce
d'inutiles ravages. Un témoin oculaire, Coriolan Cippico, qui
commandait une galère de la flotte vénitienne, a écrit l'histoire de
cette guerre, avec des détails qui sont quelquefois précieux[288].
Il raconte à chaque page que les prisonniers turcs, hommes et femmes,
étaient vendus à l'encan; c'était, dit-il, un ancien usage des
Vénitiens, que, toutes les fois qu'il y avait du butin à partager,
le général nommait des officiers pour procéder méthodiquement au
partage. Il en retenait un dixième pour lui-même; les provéditeurs,
les capitaines en recevaient chacun une part, en proportion, de leur
grade: le reste était distribué aux soldats. On conçoit combien
un tel usage devait donner d'ardeur pour le pillage, qui devenait
légitime, puisque les chefs y participaient. On payait aux soldats
trois ducats pour chaque prisonnier qu'ils amenaient au camp.
[Note 288: _Delle guerre de' Venetiani, nell'Asia dal 1470 al 1474
libri trè_. Cette histoire a été imprimée plusieurs fois. M. MORELLI,
bibliothécaire de Saint-Marc, en a publié une édition en 1796.]