service était étalé, et l'empereur crut dire un bon mot, en ajoutant
que, si le buffet eût été d'or, il ne se serait pas brisé. À son
retour, on eut soin de lui offrir des présents plus dignes de lui.
Ces ouvrages de crystal, que l'on fabriquait à Murano, étaient
l'admiration des nations moins industrieuses, et se vendaient un fort
grand prix. L'historien Sanuto parle d'une fontaine de crystal ornée
d'argent, que le duc de Milan acheta trois mille cinq cents ducats.
Les Vénitiens excellaient déjà dans l'art de la mosaïque[268]. Leur
église de Saint-Marc en était couverte[269]. Ils fabriquaient aussi
de très-belles armes, dont l'exportation n'était cependant permise
que sous l'approbation du gouvernement.
[Note 268: En parlant des progrès que les arts faisaient chez ce
peuple, je ne prétends point décider, sur l'invention de ces arts,
des questions presque toujours insolubles. Ainsi par exemple l'art
de la Mosaïque était connu fort anciennement en Italie. M. de Saint
Marc, dans son Histoire d'Italie, tom. I, page 56, parle de deux
statues de Théodoric, roi des Ostrogoths, composées de petites pièces
rapportées; mais c'était de la sculpture en Mosaïque et non pas de la
peinture: au reste, MURATORI, dans le 2e volume de ses _Antiquités
d'Italie_, a publié un manuscrit sur la peinture en mosaïque, et il
le croit du IXe siècle.]
[Note 269: Mémoires de COMMINES, liv. 7, chap. 15. On prétend que,
dès le milieu du XIe siècle, cette basilique avait été décorée de
Mosaïques exécutées par des ouvriers grecs, ce qui était indiqué par
ces vers:
Historiis, auro, formâ, _specie tabularum_,
Hoc templum Marci fore die decus ecclesiarum.]
Vers cette époque, l'Italie fut affranchie d'un tribut qu'elle
avait payé jusques alors aux pays occupés par les Turcs, pour
l'exportation de ce sel, connu sous le nom d'alun, qui est un objet
de commerce important par le grand usage qu'on en fait dans les arts,
principalement dans la teinture. On commença à l'extraire d'une
montagne près de Voltera, en Toscane. Cette découverte fut due à un
Génois.
[Note en marge: XXII. État des arts à Venise.]
Ce fut sous le règne de François Foscari que la plupart des puits
publics, destinés à tenir Venise approvisionnée d'eau douce, furent
reconstruits. La principale porte du palais ducal fut revêtue de
marbre. Quelques autres édifices, qui datent de la même époque,
attestent la magnificence et le goût du temps. Le plus utile fut le
Lazaret établi dans une île peu distante de Venise, avec toutes les
dépendances nécessaires à son importante destination.
L'architecture était dès-lors fort en honneur à Venise[270]. Les
ponts qui traversent les divers canaux, et qui jusque-là avaient été
de bois, furent construits en marbre. On peut voir dans le récit que
Philippe de Commines a fait de son ambassade à Venise, combien il
fut émerveillé du grand canal, qui est «la plus belle rue qui soit
en tout le monde, et la mieux maisonnée. Les maisons, dit-il, sont
fort grandes et hautes et en bonnes pierres, et les anciennes toutes
peintes; les autres, faites depuis cent ans, ont toutes le devant
de marbre blanc, et encore ont maintes pièces de porphyre et de
serpentine sur le devant. C'est la plus triomphante cité que j'aie
jamais vue[271].» La construction du palais ducal et de plusieurs
belles églises avait attiré ou fait naître des artistes dans tous
les genres. Gentile et Jean Bellino décoraient ce palais de leurs
peintures. Mahomet II rendit une espèce d'hommage à la république,
lorsqu'il fit venir à sa cour le premier de ces peintres, qu'il
combla de riches présents.
[Note 270: _Historia venetiana_ di Nicolo DOGLIONI, lib. 9; et _Fatti
veneti_, di VERDIZOTTI, lib. 28.]
[Note 271: _Mémoires de Commines_, liv. 7, chap. 15.]
On voit que les Vénitiens excellaient déjà dans plusieurs arts.
Ce siècle en vit naître un d'une toute autre importance, celui
de l'imprimerie. Les Vénitiens n'en furent point les inventeurs,
mais ils ne tardèrent pas à s'y distinguer[272], et cet art devint
bientôt pour eux une nouvelle source de gloire et de richesses. Il
n'y avait guères qu'une douzaine d'années qu'on avait découvert le
moyen d'imprimer des livres avec des caractères mobiles, lorsqu'ils
attirèrent dans leur ville Wendelin de Spire, qui publia ses
premières éditions, en 1469. Jean de Cologne et Nicolas Janson
vinrent, dans le même temps, former, dans cette capitale, des
établissements qui furent encouragés par un privilége. On vit sortir
des presses vénitiennes Cicéron, César, Tacite, Quinte-Curce, Plaute,
Virgile, Pline, Plutarque et quelques auteurs moins considérables.
Ces premières éditions étaient déjà très-belles. Vingt ans après, le
célèbre Alde Manuce commença ses grands travaux, expliqua Homère et
Horace, et fut la tige de plusieurs générations d'imprimeurs savants.
Ces hommes habiles perfectionnèrent les procédés de leur art, et
formèrent plusieurs établissements également utiles aux lettres et au
commerce. Venise eut l'honneur d'être la première ville de l'Italie
d'où sortirent des livres imprimés.
[Note 272: Nicolaus Jenson, quem veneta civitas sortita est, omnes
alios in eo genere laudis post se procul reliquit.
SABELLICUS, 3e déc. lib. 8. Voyez aussi Marin SANUTO, _Vite de'
duchi_, P. MALIPIERO.]
Elle encourageait les hommes de lettres avec le même soin. Les
historiens rapportent[273] l'accueil qui fut fait à un savant
Candiote, nommé George de Trébizonde, qui présenta au doge une
traduction latine du livre des lois de Platon, et que la seigneurie
récompensa, en lui donnant une chaire de professeur, avec cent
cinquante ducats de traitement, ce qui lui fournit l'occasion de
composer un traité de la rhétorique. Il y avait déjà à Venise une
université, qui commençait à être célèbre.
[Note 273: Marin SANUTO, _ibid._]
La bibliothèque de Saint-Marc s'enrichissait. Quelques années après,
elle reçut un accroissement fort important, par la donation que lui
fit le cardinal grec Bessarion, l'un des plus savants hommes de son
siècle. Il avait employé une longue vie à l'étude et à la recherche
des manuscrits précieux. Craignant que cette belle collection ne fût
dispersée après lui, il choisit la ville de Venise comme le lieu où
elle pouvait être le plus sûrement et le plus utilement placée,
et en fit don à la bibliothèque de Saint-Marc, fondée un siècle
auparavant par un autre homme célèbre, par Pétrarque. L'histoire a
conservé la lettre que Bessarion écrivit à ce sujet, et la réponse du
doge; elles honorent également le donateur et la république[274].
[Note 274: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, C. MORO. Il y a cette
singularité que la lettre est du 31 mai 1468 et la réponse du 10
août, ce qui indique la lenteur des formes de l'administration
vénitienne.]
Le cardinal avait pour bibliothécaire un savant italien, nommé
Marc-Antoine Coccius Sabellicus, que le gouvernement prit à ses
gages, et qu'il chargea de rédiger les annales de Venise. Il s'en
acquitta en bon écrivain, si toutefois on peut mériter ce titre,
quand on écrit l'histoire sans impartialité. La sienne est un
monument élevé à la gloire de la république, par une main habile,
mais mercenaire. Le succès qu'obtint l'ouvrage de Sabellicus,
détermina les Vénitiens à créer, à partir de cette époque, une charge
d'historiographe, qui fut ordinairement remplie par des hommes de
mérite, mais toujours par des patriciens.
LIVRE XVII.
Traité de commerce avec le soudan d'Égypte. -- Guerre contre les
Turcs dans la Morée. -- Projet de croisade. -- Perte de l'île
de Négrepont. -- Alliance avec la Perse. -- Guerre dans l'Asie
mineure et en Albanie. -- Belle défense de Scutari. -- Paix
avec le sultan. -- Perte de Scutari, 1457-1479. -- Affaires de
Chypre; Acquisition de ce royaume par la république. -- Réunion
des îles de Vegia et de Zante au domaine de Venise, 1469-1484.
[Note en marge: I. État de l'Italie.]
[Note en marge: Différend de la république avec le pape.]
L'avènement de François Sforce au trône de Milan, fut le plus grand
bienfait que la Providence, pût verser sur l'Italie. Ce héros sembla
n'avoir été en guerre avec toutes les puissances de la presqu'île,
que pour leur donner une paix qui se prolongea encore vingt ans après
lui, et qui ne fut troublée que par des nuages passagers. Les Génois
seuls avaient été exclus de la confédération générale, par l'inimitié
qui subsistait entre eux et le roi de Naples. L'isolement où ils se
trouvèrent par cette exclusion, les força de se jeter de nouveau dans
les bras de la France; mais incapables de supporter ce joug, ils se
retrouvèrent, quelques années après (en 1464), sous la domination du
duc de Milan.
Venise n'avait pu voir d'un oeil d'indifférence ni l'une ni l'autre
de ces révolutions. S'il ne lui convenait pas que la France possédât
des états au-delà des Alpes, il ne lui convenait pas davantage
d'accroître la puissance d'un prince déjà aussi redoutable que
Sforce. On négocia avec le roi de France, Charles VII, pour l'engager
à s'opposer à l'agrandissement du duc de Milan; mais, dans le même
temps, le dauphin, qui fut depuis Louis XI, entretenait avec Sforce
des relations secrètes, et l'encourageait à enlever la possession
de Gênes à la France. La fortune de Sforce triompha de toutes les
oppositions, et la paix de l'Italie ne fut point troublée.
Un nouveau pape, Pie II, avait porté sur le trône ce zèle véhément,
qu'on ne devait pas attendre de la part du savant homme, qui,
sous le nom d'Æneas Silvius Piccolomini, avait, dans le concile
de Bâle, combattu les prétentions de la cour romaine avec autant
d'érudition que de fermeté. Parvenu au pontificat, il les adopta
et les soutint avec chaleur. La vacance de l'évêché de Padoue lui
fournit une occasion de réclamer le droit de conférer les bénéfices
ecclésiastiques dans les domaines de la république. Il se hâta de
nommer à ce siége, tandis que le gouvernement faisait de son côté un
autre choix. Il en résulta que l'évêque nommé par les Vénitiens, ne
reçut point ses bulles, et que le protégé du pape ne put occuper son
siége. Ce protégé était un cardinal vénitien, résidant à Rome. La
seigneurie fit négocier avec lui, pour obtenir son désistement. Sur
son refus, on bannit sa famille: les ambassadeurs de la république
à la cour de Rome reçurent défense de le reconnaître, de lui
parler, même de le saluer, et furent sévèrement punis pour l'avoir
fait. L'évêché de Padoue resta, pendant plusieurs années, privé
de son pasteur, jusqu'à ce qu'enfin le cardinal, vaincu par les
sollicitations de ses parents, dont son obstination causait la ruine,
renonça aux droits que lui conférait la nomination du pape et céda le
siége à son compétiteur[275].
[Note 275: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, P. Malipiero. Voici
comment le sénateur, auteur de l'_Historia di Venetia dall'anno
1457, all'anno 1500_ (man. de la Bibliot.-du-Roi, nº 9960), rapporte
cette anecdote dans la 5e partie de son ouvrage. «Dandolo, vescovo
de Padoa, mancò di questa vita: Pietro Barbo cardinale di San Marco,
vescovo di Vicenza, ha ottenuto il vescovado del papa senza l'assenso
del consiglio de' pregadi e è andato al possesso contre il voler
della terra, tal che è stà intima a Paolo Barbo che subito et vada a
Roma a trovarlo e a operar ch'el renunci al vescovado in termine d'un
mese: altramente esso Paolo Barbo sia bandito in perpetuo da Venezia
e delle terree luoghi nostri, e che sia confisca i boni. Paolo Barbo,
inteso il decreto, ha risposto lagrimando che l'eseguirà quanto gle e
commanda.]
La grande révolution qui venait de s'opérer en Orient par la prise
de Constantinople, attirait nécessairement de ce côté l'attention,
des peuples commerçants. Le soudan d'Égypte, qui craignait pour
lui-même l'ambition des Turcs, devait être disposé à former
quelques liaisons avec les Occidentaux. Les Vénitiens négocièrent
un traité avec lui. La lettre que ce prince écrivit au doge à cette
occasion[276], donne une idée des relations qui existaient entre les
deux puissances.
[Note 276: Elle est rapportée en italien dans Marin SANUTO, _ibid._]
[Note en marge: II. Traité de commerce avec le soudan d'Égypte.]
«AU NOM DE DIEU.
«À messire le doge, Paschal Malipier, grand, puissant, le plus prisé
pour sa sagesse, le plus grand entre ceux qui professent la foi du
Christ, le plus honoré de ceux qui adorent la croix; messire le doge
de Venise, colonne de la chrétienté, ami des soudans et des seigneurs
des Musulmans, que Dieu le conserve doge de Venise.
«Le seigneur soudan, Melech Elmaydi, seigneur des seigneurs de tous
les Musulmans, défenseur des pupilles, conservateur et vengeur de la
justice avec grande impartialité, conquérant toujours vainqueur de
ses ennemis et des rebelles, héritier des soudans, roi des Arabes
et des Perses; serviteur des deux lieux saints, c'est-à-dire de
la Mecque et de Jérusalem, roi au-dessus de ceux qui portent la
couronne, gardien des chemins et des biens de ceux qui vivent à
l'ombre de sa sainte seigneurie, Albuser Hamet Soudan Elmaydi, fils
de l'heureux soudan Lasseraf Aynel; que Dieu et le saint prophète
le maintiennent dans sa puissance, lui donnent la victoire sur ses
ennemis et la sagesse pour observer les saints commandements. Ainsi
soit-il.
«Du temps que vivait notre glorieux père, le seigneur soudan Lasseraf
(que Dieu donne le paradis à son âme), un ambassadeur est venu de
ta part, messire doge de Venise, grand, puissant, etc., que Dieu
te maintienne dans ta seigneurie. Cet ambassadeur, dont le nom est
Maffée Michieli, homme sage et de grande prudence, est présentement
sur le point de retourner auprès de toi.
«Nous avons vu les lettres qu'il avait présentées de ta part au
sultan notre père, et nous avons commandé d'y faire réponse et de te
faire connaître que tout ce que cet ambassadeur a demandé en ton nom
a été accordé, excepté pour le poivre, dont le sultan notre père n'a
jamais permis que le prix fût réduit d'un denier au-dessous de cent
ducats le cabas; parce que les Vénitiens ne sont pas les seuls qui en
achètent; et qu'on en vend aux Maures et aux autres nations.
«Après la mort de notre père, et depuis que nous sommes monté sur
le trône saint des soudans, ton ambassadeur s'est présenté à notre
sublime porte, et a imploré notre sainte charité de la part de ta
seigneurie; et nous lui avons accordé ce qu'il a sollicité en ton
nom, et ce que tu demandais par tes lettres. Nous avons ordonné que
le prix du cabas de poivre fût fixé à quatre-vingt-cinq sarrasins, et
cela pour satisfaire à ta demande et te faire plaisir, et nous avons
donné à ce sujet, ainsi que sur les autres choses que ton ambassadeur
a traitées en ton nom, notre saint commandement qui a été mis par
écrit.
«Nous avons revêtu ton ambassadeur d'une robe de drap de notre pays,
travaillée à la mode de notre pays et doublée d'hermine, et nous
avons donné à son secrétaire une autre robe doublée de vair, et nous
avons fort honoré et défrayé ton dit ambassadeur, suivant l'usage, de
sorte qu'il part, bien vu, bien traité, comblé de distinctions.
«Nous lui avons remis les présents que nous envoyons à ta seigneurie,
détaillés au bas de ce commandement. Sois donc satisfait, parce
que nous te tenons pour le cher ami de notre seigneurie, parce que
nous avons, selon l'usage, confirmé les anciens traités, ainsi que
les franchises et droits accoutumés des consuls et de tous les
commerçants qui se trouvent dans nos états; afin que tous soient
contents et qu'ils viennent trafiquer dans notre pays, y jouissant
d'une pleine sûreté pour leurs marchandises et pour leurs personnes.
Envoie-nous souvent des ambassadeurs, et écris-nous pour entretenir
notre amitié; car nous recevrons toujours tes lettres avec plaisir et
nous ferons écrire nos réponses.
«Que chacun soit avisé que la nation des Vénitiens est honorée,
appréciée dans nos états et traitée plus favorablement que toute
autre dans ses affaires.
«Tous tes commerçants sont libres dans notre pays. Ils peuvent y
circuler et faire leur négoce sans aucun tribut; car nous leur ferons
toujours bonne garde, et nous les maintiendrons sous notre sainte
justice.
«Conserve dans ton coeur ce que nous venons de t'écrire, et que
Dieu nous accorde la grâce de demeurer toujours amis. Les présents
consistent
en 30 rouleaux de Benjoin.
20 rouleaux de bois d'aloès.
4 tapis.
1 phiole de baume.
15 boîtes de thériaque.
42 pains de sucre.
20 pièces de porcelaine.»
[Note en marge: Christophe Moro, doge. 1452.]
Ce traité fut la seule opération de quelque importance qui eut lieu
sous le dogat de Paschal Malipier. Il mourut le 5 mai 1462, et eut
pour successeur Christophe Moro, dont la famille était de Candie.
[Note en marge: III. Guerre avec les Turcs. 1463.]
Les inquiétudes croissaient tous les jours à Venise pour les
établissements situés dans les mers de la Grèce. Les Turcs ne
violaient point la paix signée avec la république; mais les armées de
Mahomet détruisaient successivement tous les petits états existants
dans la Macédoine, vers l'Épire et vers la Morée, et il était aisé
pour les Vénitiens de prévoir que, du moment où ils allaient se
trouver seuls dans cette presqu'île, en contact avec ce redoutable
conquérant, il leur serait impossible de s'y maintenir.
Déjà il y avait un pacha d'Athènes, et un autre commandait dans la
moitié du Péloponnèse. Les Vénitiens y possédaient encore Modone,
Coron, Naples de Romanie et Argos, c'est-à-dire toute la côte; mais
ils avaient perdu Corinthe, si avantageusement située pour garder
l'entrée de cette presqu'île.
Il fallait beaucoup de prudence pour éviter une rupture, et il
n'était pas moins nécessaire de déployer un certain appareil de
forces pour imposer un peu à ces dangereux voisins. Le sénat fit
partir une flotte de dix-neuf galères pour l'Archipel, sous le
commandement de Louis Loredan.
Un évènement imprévu, mais non fortuit peut-être, vint faire éclater
la guerre en 1463[277].
[Note 277: Le récit de cette guerre est le sujet de la 1re partie
d'une histoire manuscrite qui existe à la Bibliothèque-du-Roi, sous
le nº 9960, intitulée: _Historia di Venezia dall'anno 1487, fino
all'anno 1500_. On y trouve notamment quelques détails sur les impôts
qui furent établis à cette occasion.]
Un esclave du pacha d'Athènes se sauva, en faisant un vol de cent
mille aspres, se réfugia à Coron et y trouva un asyle dans la maison
d'un noble vénitien, nommé Jérôme Valaresso, conseiller de la régence
de Coron, qui lui fournit les moyens de s'échapper. Cet esclave fut
réclamé avec hauteur. On refusa de le rendre, alléguant qu'il s'était
fait chrétien. Le pacha de Morée, pour tirer vengeance de ce refus,
se jeta sur Argos, et en chassa les Vénitiens.
Sur le compte que l'amiral rendit de cet évènement, il fut résolu
qu'on attaquerait les Turcs pour les expulser de la Morée, et on
lui envoya à cet effet un renfort de cinq grosses galères et d'une
trentaine de bâtiments, qui portaient une petite armée.
Ces troupes, débarquées à Naples de Romanie, reprirent et saccagèrent
Argos, et allèrent ensuite, au nombre de quinze mille hommes,
mettre le siége devant Corinthe. Mais cette place était trop bien
fortifiée et trop bien défendue, pour qu'on pût l'emporter de
vive force. On s'était flatté d'y pratiquer des intelligences; le
conseiller Valaresso en avait fait entrevoir l'espérance au général
vénitien, qu'il accompagnait à ce siége. On lui avait même donné le
commandement de quelque infanterie.
Les combats qui se livrèrent sous les murs de Corinthe, furent plus
meurtriers que décisifs. Valaresso s'y comporta avec bravoure; mais
un jour il disparut, et on apprit avec étonnement, dans le camp,
qu'il avait passé à l'ennemi. Cette désertion fit ouvrir les yeux,
et on soupçonna que les Turcs avaient cherché un prétexte pour
renouveler les hostilités, lorsqu'on apprit que le traître, qui
avait donné un asyle à l'esclave fugitif, était allé à Andrinople, où
l'empereur Mahomet II se trouvait alors.
[Note en marge: Les Vénitiens ferment l'isthme de Corinthe par un
retranchement.]
Ces circonstances révélaient que la guerre avait été non-seulement
prévue, mais projetée. On devait s'attendre à une attaque prochaine;
on voulut fortifier l'isthme, pour se mettre à l'abri d'une invasion.
Ce projet avait été exécuté autrefois, lorsque Xerxès menaçait
d'envahir le Péloponnèse. Dans ces derniers temps, les Vénitiens
avaient, pendant qu'ils possédaient Corinthe, relevé cette vieille
muraille, qui n'avait présenté aucun obstacle à l'irruption des
Turcs. Ils reprirent le même travail, comme s'ils n'eussent pas été
avertis de son inutilité[278].
[Note 278: Pour mettre le Péloponnèse à couvert de l'invasion des
barbares, dit le père CORONELLI dans sa description de la Morée,
l'empereur Emmanuel y éleva en 1413, une forte muraille, que
Volaterran et Niger nomment _Examili_, Hermolaüs _Examilion_, à cause
que sa longueur est de six milles, et Nischins _Dioclos_. Cette
muraille commençait au port de Léchée à seize stades de Corinthe et
à cinquante stades du golfe Saronique, à qui Baudrand, contre le
sentiment de Lauremberg, donne aujourd'hui le nom de Lestricori,
situé à l'extrémité occidentale du golfe de Lépante. Cette
construction avait six milles de longueur, et finissait au port de
Cenchrée situé sur la côte orientale vers le golfe d'Engia. Amurath
II, ayant levé le siége de Constantinople en 1424, fit démolir
l'examilion, malgré la paix qu'il venait de conclure avec l'empereur
grec. Les Vénitiens, pour conserver leurs états de la Morée, avaient
grand intérêt de rétablir ce rempart, dont ils prévoyaient que les
ruines donneraient une entrée trop ouverte aux invasions de leurs
ennemis. Ce fut cette considération qui, en 1463, obligea Louis
Loredan général de la république d'y débarquer ses troupes, et de les
joindre à celles de Berthold d'Est, pour les employer conjointement à
un si grand ouvrage. Ils y firent travailler trente mille ouvriers,
qui, en 15 jours de temps, le mirent dans sa perfection, et qui y
ajoutèrent de bons doubles fossés et cent trente-six tours, ce qui
rendit cette muraille incomparablement plus forte qu'elle ne l'avait
été.]
Trente mille hommes furent employés à cet ouvrage; en quinze jours,
un mur en pierres sèches, de douze pieds de haut, défendu par un
fossé et flanqué de cent trente-six tours, traversa un espace
d'environ six milles d'étendue. Sur le milieu on planta l'étendard de
Saint-Marc, et on y éleva un autel, où l'office divin fui célébré.
Mais quand on apprit que le béglier-bey de la Grèce descendait vers
la Morée avec des forces que la terreur peut-être faisait évaluer
à quatre-vingt-mille hommes, les troupes vénitiennes se hâtèrent
d'abandonner le siége de Corinthe, et n'osèrent pas attendre l'ennemi
derrière la muraille. Les généraux, avec beaucoup de raison,
préférèrent un poste où leur petite armée ne fût pas obligée de se
développer sur une si longue ligne. Ils se replièrent sur Naples de
Romanie, et là ils soutinrent une attaque de la grande armée turque
assez vaillamment, pour la repousser et pour lui tuer, dit-on, cinq
mille hommes.
Ce succès des Vénitiens irrita fort Mahomet contre le transfuge
Valaresso, qui, pour lui faire sa cour, avait voulu lui persuader
qu'il était peu difficile de chasser les Vénitiens de la Morée,
et qui n'avait pas manqué d'ajouter que leurs forces y étaient
peu considérables. Il se trouvait en opposition avec les rapports
des généraux turcs, dont l'intérêt était d'exagérer le nombre des
ennemis. La colère de Mahomet effraya Valaresso, qui, en se sauvant,
tomba entre les mains d'un pacha, dont le fils venait d'être fait
prisonnier par les Vénitiens. Ce pacha, pour procurer la liberté à
son fils, imagina de proposer à la république un échange, qui fut
accepté avec empressement. Le traître fut livré aux avant-postes de
l'armée vénitienne, et alla bientôt subir sur la place Saint-Marc le
supplice qu'il méritait.
[Note en marge: IV. Le pape Pie II prêche une croisade contre les
Turcs. 1463.]