bien autre importance. Venise, consternée de ce désastre, ne vit de
ressources que dans les soumissions qu'elle fit faire au sultan.
Barthélemi Marcello, chargé de cette mission, négocia pendant tout
un an, et, après avoir payé la rançon de ses compatriotes, il
obtint les conditions suivantes[237]. Le sultan jura, par Mahomet,
par les vingt-quatre prophètes (plus ou moins), par l'âme de son
père et la sienne, enfin par son épée, qu'il voulait renouer avec
l'illustrissime et excellentissime seigneurie ducale de Venise
l'amitié établie par le traité d'Andrinople. En conséquence, il fut
arrêté que, de part et d'autre, on se garantirait de tout dommage;
que les Vénitiens pourraient entrer, circuler, et commercer librement
dans tout l'empire; que leurs vaisseaux seraient reçus dans tous les
ports; que le duc de Naxe, en qualité de vassal de la seigneurie,
serait compris dans cette paix et n'aurait aucun tribut à payer au
sultan; qu'à raison des établissements possédés par la seigneurie
dans l'étendue de l'empire, notamment pour Scutari et les autres
places de la côte d'Albanie, elle devrait annuellement une redevance
de deux cent trente-six ducats; que tout esclave vénitien serait
rendu sans difficulté, à moins qu'il ne se fût fait musulman,
auquel cas il serait payé à la seigneurie une indemnité de mille
aspres; que le commerce vénitien serait assujetti à un droit de
deux pour cent sur la valeur de toutes les marchandises achetées
ou vendues; mais que celles non vendues ne seraient point soumises
à ce droit; que tous les vaisseaux vénitiens qui passeraient le
détroit seraient tenus de toucher au port de Constantinople, soit
en allant, soit en revenant, et pourraient s'y pourvoir de tout
ce qui leur serait nécessaire, et en partir librement; que tous
les effets ou marchandises venant de la mer Noire, appartenant à
des sujets d'une nation chrétienne, pourraient être exportés sans
empêchement ou vendus, en payant dans ce cas le droit de deux
pour cent de leur valeur; que les habitants de Péra, actuellement
débiteurs des Vénitiens, seraient, excepté les Génois, obligés
d'acquitter ces dettes; que cependant on en défalquerait ce qui
aurait pu tomber à la charge des Vénitiens dans les contributions
levées par le grand-seigneur; que le patriarche de Constantinople
conserverait tous les revenus dont il jouissait dans le territoire
possédé par les Vénitiens au temps où l'empire de Romanie existait;
que les sujets turcs, trafiquant dans les pays de la république,
ne seraient assujettis qu'aux droits payés par les Vénitiens dans
l'empire du sultan; que, si des navires de l'une des puissances se
réfugiaient dans les ports ou sous les forteresses de l'autre, ils
y trouveraient asyle et protection; qu'on se rendrait mutuellement
tous les déserteurs; qu'on se rendrait également tout ce qui pourrait
être sauvé des naufrages; que les propriétés de tous les sujets
vénitiens, qui viendraient à décéder ab intestat ou sans héritier,
sur le territoire de l'empire, seraient réservées pour être rendues
à qui de droit et déposées entre les mains du ministre de Venise
ou d'un Vénitien; que la république ne fournirait aucun secours
aux ennemis du grand-seigneur, ni le grand-seigneur aux ennemis de
la république, soit en hommes, soit en argent, vivres, munitions
ou vaisseaux; que la république ne recevrait dans ses villes et
châteaux de la Romanie, ou de l'Albanie, aucun ennemi ou sujet
rebelle du grand-seigneur, sans pouvoir même leur accorder passage,
à défaut de quoi, le sultan serait en droit d'agir contre ces villes
et châteaux ainsi qu'il aviserait, et les mesures qu'il jugerait à
propos de prendre ne seraient point regardées comme une violation
de la paix; que la seigneurie pourrait, à son bon plaisir, envoyer à
Constantinople un baile avec sa suite accoutumée, lequel exercerait
l'autorité civile sur tous les Vénitiens de condition quelconque,
et leur administrerait la justice, le grand-seigneur s'obligeant
à lui accorder protection et à lui faire donner assistance sur sa
réquisition; que les Vénitiens seraient indemnisés de tous les
dommages qu'ils avaient éprouvés avant la prise de Constantinople,
soit dans leurs personnes, soit dans leurs propriétés, de la
part des sujets du sultan, en en justifiant, comme de raison, et
réciproquement; qu'enfin les Vénitiens pourraient introduire et
faire circuler dans l'empire toute sorte d'argent, monnoyé ou non,
sans payer aucun droit; à la charge cependant de faire vérifier les
espèces à la monnaie.
[Note 237: Je rapporte ce traité d'après Marin SANUTO. Il est aussi
dans la Chronique de Bologne. _Rerum italicarum scriptores_, tom.
XVIII, p. 709.]
Ce traité établit assez clairement les rapports qui devaient
exister à l'avenir entre l'empire turc et la république. Après
cette paix, la seigneurie eut l'ambition de réunir la robe sans
couture de Jésus-Christ aux autres reliques de la passion conquises
précédemment. Celle-ci faisait partie des trésors de Constantinople
tombés au pouvoir du vainqueur; on en offrit dix mille ducats[238].
Les Turcs l'estimèrent bien davantage; le marché n'eut pas lieu;
mais, à cette occasion, on avait mis sur les rentes payées par l'état
un impôt d'un quart pour cent, qu'on laissa subsister.
[Note 238: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, F. Foscari.]
[Note en marge: XVI. Transaction entre la république et le patriarche
d'Aquilée.]
Le traité avec les Turcs assurait aux Vénitiens la liberté du
commerce dans les ports de l'Orient, comme la ligue d'Italie leur
avait garanti la tranquille possession de leurs provinces de
terre-ferme. Il y en avait une cependant sur laquelle leurs droits
n'étaient pas reconnus par un traité spécial fait avec l'ancien
possesseur. C'était le Frioul, dont ils avaient dépouillé le
patriarche d'Aquilée, en 1417. Les successeurs de ce patriarche
avaient protesté contre cette usurpation, le concile de Bâle avait
ordonné la restitution, la république l'avait éludée, mais sans
la refuser nettement. Elle jugea nécessaire de faire légitimer
sa possession; et, pour cela, elle profita des réclamations que
reproduisait un nouveau patriarche.
On lui représenta que les mauvais procédés de son prédécesseur
avaient mis la république dans la nécessité de lui faire la guerre,
qu'elle ne voulait point se prévaloir de ses succès; mais que, si
elle consentait à se dépouiller d'une conquête si justement acquise,
ce ne pouvait être qu'à condition qu'on l'indemniserait pleinement
de toutes les dépenses que cette guerre lui avait occasionnées.
C'était renvoyer la restitution à un terme indéfini que de la
faire dépendre du réglement d'un pareil compte et du paiement
d'une somme que le patriarche ne pouvait jamais avoir. Il n'avait
à espérer aucune protection efficace contre un état aussi puissant
que la république de Venise. La seigneurie lui fit proposer un
accommodement, et il se détermina à transiger.
Par cet acte, il reconnut la seigneurie pour souveraine du Frioul: en
compensation de cette reconnaissance, la république consentit à ce
qu'il exerçât dans toute sa plénitude la juridiction spirituelle sur
cette province, lui assigna un revenu de cinq mille ducats d'or, et
lui abandonna en outre la ville d'Aquilée, les châteaux de Saint-Vito
et de Saint-Daniel avec le domaine temporel de ce territoire, et la
haute justice, sous trois conditions, qu'il n'imposerait pas aux
sujets de ces domaines des charges excédant cinq mille ducats, qu'il
ne disposerait point des fiefs, la seigneurie se les réservant, et
que les sujets du patriarche ne pourraient se pourvoir de sel que
dans les salines de la république.
Cette transaction, à laquelle on eut soin de donner les formes les
plus solennelles, eut lieu quelques années avant les évènements plus
importants que je viens de raconter[239].
[Note 239: Elle est sous la date du 10 juin 1445: on la trouve dans
le tom. 16e. _Rerum italicarum scriptores_, p. 91.]
[Note en marge: Translation du siége patriarcal de Grado à Venise.]
En 1451, le siége patriarcal, établi depuis près de neuf siècles à
Grado, fut transféré de cette ville, qui n'était plus qu'un bourg
abandonné, à Venise, où il n'y avait eu jusque-là qu'un évêché. Le
siége de Grado avait été occupé souvent par des Vénitiens[240]. Le
premier patriarche de Venise fut Laurent Justiniani, alors une des
lumières de l'église, et à qui ses vertus méritèrent d'être compté au
nombre des saints qu'elle invoque aujourd'hui.
[Note 240:
Fortunat, nommé vers la fin du VIIe siècle.
Vital Participatio, en 860.
Marin Contarini, en 919.
Vital Candiano, fils du doge Pierre, en 960.
Pierre Badouer, à la fin du XIe siècle.
Jean Gradenigo, en 1102.
Henri Dandolo, en 11...
Benoît Falier, en 1201.
Ange Barrozzi, en 1221.
Léonard Querini, en 1328.
N. Querini, en 1372.
Léonard Delfino.
Biaise Molini.
Marc Condolmieri.
Dominique Michieli fut le dernier patriarche de Grado,
il mourut en 1451.]
Depuis trente ans, la république n'avait pas déposé les armes. Elle
avait acquis les provinces de Brescia, de Bergame, de Crême, et la
principauté de Ravenne.
[Note en marge: XVII. Malheurs du doge François Foscari.]
Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux et de
mécontents. Le doge François Foscari, à qui on ne pouvait pardonner
d'en avoir été le promoteur, manifesta une seconde fois, en 1442,
et probablement avec plus de sincérité que la première, l'intention
d'abdiquer sa dignité. Le conseil s'y refusa encore. On avait
exigé de lui le serment de ne plus quitter le dogat. Il était déjà
avancé dans la vieillesse, conservant cependant beaucoup de force
de tête et de caractère, et jouissant de la gloire d'avoir vu la
république étendre au loin les limites de ses domaines, pendant son
administration.
Au milieu de ces prospérités, de grands chagrins vinrent mettre à
l'épreuve la fermeté de son âme.
[Note en marge: Diverses accusations et sentences portées contre
Jacques Foscari, son fils.]
Son fils, Jacques Foscari, fut accusé, en 1445, d'avoir reçu des
présents de quelques princes ou seigneurs étrangers, notamment,
disait-on, du duc de Milan, Philippe Visconti. C'était non-seulement
une bassesse, mais une infraction des lois positives de la
république.
Il y avait à peine quatre ans que ce même accusé avait vu toute la
noblesse, toute la population de Venise prendre part à sa joie,
et ajouter, par un immense concours, à la magnificence de sa
pompe nuptiale. Le comte François Sforce avait donné des joûtes
où toutes les femmes des patriciens avaient paru, vêtues de drap
d'or: le marquis d'Este, l'illustre Gatta-Melata, s'étaient donnés
en spectacle dans des tournois: pendant dix jours, la place de
Saint-Marc avait été couverte de trente mille personnes, et, la nuit,
elle était éclairée par des flambeaux de cire blanche.
C'était avec cet appareil que Venise célébrait les noces du fils
de son prince; mais lorsqu'il fut question de le juger, le père
resta sur son trône, et l'accusé rentra dans les rangs des simples
particuliers. Amené devant le conseil des Dix, devant le doge, qui
ne crut pas pouvoir se dispenser de présider ce tribunal, il fut
interrogé, appliqué à la question[241], déclaré coupable, et il
entendit de la bouche de son père l'arrêt qui le condamnait à un
bannissement perpétuel, et le reléguait à Naples de Romanie, pour y
finir ses jours. Ce jugement fut proclamé dans le grand conseil, le
20 février 1444. Le prince y présidait, assis sur son trône, sous un
dais d'or: il voyait à ses genoux le secrétaire qui lui présentait
la sentence, mais à ses côtés les dix membres du conseil secret, qui
l'avaient prononcée.
[Note 241: E datagli la corda per avere la verità, chiamato il
consiglio de dieci colla giunta, nel quale fù messer lo doge, fù
sentenziato. (Marin SANUTO, _Vite de' duchi_ F. Foscari).]
Jacques Foscari, embarqué sur une galère pour se rendre au lieu
de son exil, tomba malade à Trieste. Les sollicitations du doge
obtinrent, non sans difficulté, qu'on lui assignât une autre
résidence. Enfin le conseil des Dix lui permit de se retirer à
Trévise, en lui imposant l'obligation d'y rester sous peine de mort,
et de se présenter tous les jours devant le gouverneur.
Il y était depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil des
Dix fut assassiné. Les soupçons se portèrent sur lui: un de ses
domestiques qu'on avait vu à Venise fut arrêté et subit la torture.
Les bourreaux ne purent lui arracher aucun aveu. Ce terrible tribunal
se fit amener le maître, le soumit aux mêmes épreuves; il résista
à tous les tourments, ne cessant d'attester son innocence[242];
mais on ne vit dans cette constance que de l'obstination; de ce
qu'il taisait le fait, on conclut que ce fait existait; on attribua
sa fermeté à la magie, et on le relégua à la Canée. De cette terre
lointaine, le banni, digne alors de quelque pitié, ne cessait
d'écrire à son père, à ses amis, pour obtenir quelque adoucissement
à sa déportation. N'obtenant rien et sachant que la terreur
qu'inspirait le conseil des Dix ne lui permettait pas d'espérer de
trouver dans Venise une seule voix qui s'élevât en sa faveur; il fit
une lettre pour le nouveau duc de Milan, par laquelle, au nom des
bons offices que Sforce avait reçus du chef de la république, il
implorait son intervention en faveur d'un innocent, du fils du doge.
[Note 242: E fù tormentato, nè mai confessò cosa alcuna; pure parve
al consiglio de' dieci di confinarlo in vita alla Canea (_Ibid._)
Voici le texte du jugement: «Cùm Jacobus Foscari per occasionem
percussionis et mortis Hermolai Donati fuit retentus et examinatus,
et propter significationes, testificationes et scripturas quæ
habentur contra eum, clarè apparet ipsum esse reum crimims prædicti,
sed propter incantationes et verba quæ sibi reperta sunt, de quibus
existit indictia manifesta, videtur propter obstinatam mentem suam,
non esse possibile extrahere ab ipso illam veritatem, quæ clara
est per scripturas et per testificationes, quoniam in fune aliquam
nec vocem, nec gemitum, sed solum intra dentes voces ipse videtur
et auditur infrà se loqui, etc.... Tamen non est standum in istis
terminis, propter honorem statûs nostri et pro multis respectibus,
præsertim quod regimen nostrum occupatur in hâc re et qui interdictum
est ampliùs progredere: vadit pars quòd dictus Jacobus Foscari,
propter ea quæ habentur de illo, mittatur in confinium in civitate
Caneæ, etc. Notice sur le procès de Jacques Foscari dans un volume
intitulé: _Raccolta di memorie storiche e anneddote, per formar
la Storia dell'eccellentissimo consiglio di X della sua prima
instituzione sino a' giorni nostri; con le diverse variazioni e
riforme nelle varie epoche successe_.
(Archives de Venise.)]
Cette lettre, selon quelques historiens, fut confiée à un marchand,
qui avait promis de la faire parvenir au duc; mais qui, trop averti
de ce qu'il avait à craindre en se rendant l'intermédiaire d'une
pareille correspondance, se hâta, en débarquant à Venise, de la
remettre au chef du tribunal. Une autre version, qui paraît plus
sûre, rapporte que la lettre fut surprise par un espion, attaché aux
pas de l'exilé[243].
[Note 243: La notice citée ci-dessus, qui rapporte les actes de cette
procédure.]
Ce fut un nouveau délit dont on eut à punir Jacques Foscari. Réclamer
la protection d'un prince étranger, était un crime dans un sujet de
la république. Une galère partit sur-le-champ pour l'amener dans les
prisons de Venise. À son arrivée il fut soumis à l'estrapade[244].
C'était une singulière destinée, pour le citoyen d'une république et
pour le fils d'un prince, d'être trois fois dans sa vie appliqué à la
question. Cette fois, la torture était d'autant plus odieuse qu'elle
n'avait point d'objet, le fait qu'on avait à lui reprocher étant
incontestable.
[Note 244: Ebbe prima, per sapere la verità, trenta squassi di corda.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
Quand on demanda à l'accusé, dans les intervalles que les bourreaux
lui accordaient, pourquoi il avait écrit la lettre qu'on lui
produisait, il répondit que c'était précisément parce qu'il ne
doutait pas qu'elle ne tombât entre les mains du tribunal; que toute
autre voie lui avait été fermée pour faire parvenir ses réclamations;
qu'il s'attendait bien qu'on le ferait amener à Venise; mais qu'il
avait tout risqué pour avoir la consolation de voir sa femme, son
père et sa mère encore une fois.
Sur cette naïve déclaration, on confirma sa sentence d'exil; mais
on l'aggrava, en y ajoutant qu'il serait retenu en prison pendant
un an. Cette rigueur dont on usait envers un malheureux, était
sans doute odieuse; mais cette politique, qui défendait à tous
les citoyens de faire intervenir les étrangers dans les affaires
intérieures de la république, était sage. Elle était chez eux une
maxime de gouvernement, et une maxime inflexible. L'historien Paul
Morosini[245], raconte que l'empereur Frédéric III, pendant qu'il
était l'hôte des Vénitiens, demanda, comme une faveur particulière,
l'admission d'un citoyen dans le grand conseil, et la grâce d'un
ancien gouverneur de Candie, gendre du doge et banni pour sa mauvaise
administration, sans pouvoir obtenir ni l'une ni l'autre.
[Note 245: _Historia di Venezia_, lib 23.]
Cependant on ne put refuser au condamné la permission de voir sa
femme, ses enfants, ses parents, qu'il allait quitter pour toujours.
Cette dernière entrevue même fut accompagnée de cruauté, par la
sévère circonspection qui retenait les épanchements de la douleur
paternelle et conjugale. Ce ne fut point dans l'intérieur de leur
appartement, ce fut dans une des grandes salles du palais, qu'une
femme accompagnée de ses quatre fils, vint faire les derniers
adieux à son mari, qu'un père octogénaire et la dogaresse, accablée
d'infirmités, jouirent un moment de la triste consolation de mêler
leurs larmes à celles de leur exilé. Il se jeta à leurs genoux, en
leur tendant des mains disloquées par la torture, pour les supplier
de solliciter quelque adoucissement à la sentence qui venait d'être
prononcée contre lui. Son père eut le courage de lui répondre: «Non,
mon fils, respectez votre arrêt, et obéissez sans murmure à la
république[246].» À ces mots il se sépara de l'infortuné, qui fut
sur-le-champ embarqué pour Candie.
[Note 246: Marin SANUTO dans sa _Chronique, Vite de' duchi_, se sert
ici, sans en avoir eu l'intention, d'une expression assez énergique:
«Il doge era vecchio in decrepita età e caminava con una mazzetta.
E quando gli andò, parlògli molto constantemente che parea che non
fosse suo figliuolo, licet fosse figliuolo unico; e Jacopo disse,
messer padre, vi prego che procuriate per me, acciocchè io torni a
casa mia. Il doge disse: Jacopo, va e ubbidisci a quello che vuole la
terra, e non cercar più oltre.»]
L'antiquité vit avec autant d'horreur que d'admiration, un père
condamnant ses fils évidemment coupables. Elle hésita pour qualifier
de vertu sublime ou de férocité cet effort qui paraît au-dessus de
la nature humaine[247]; mais ici, où la première faute n'était qu'une
faiblesse, où la seconde n'était pas prouvée, où la troisième n'avait
rien de criminel, comment concevoir la constance d'un père, qui voit
torturer trois fois son fils unique, qui l'entend condamner sans
preuves, et qui n'éclate pas en plaintes; qui ne l'aborde que pour
lui montrer un visage plus austère qu'attendri, et qui, au moment
de s'en séparer pour jamais, lui interdit les murmures et jusqu'à
l'espérance? Comment expliquer une si cruelle circonspection, si
ce n'est en avouant, à notre honte, que la tyrannie peut obtenir
de l'espèce humaine les mêmes efforts que la vertu? La servitude
aurait-elle son héroïsme comme la liberté?
[Note 247: Cela fut un acte que l'on ne sçaurait ny suffisament
louer, ny assez blasmer: car, ou c'estait une excellence de vertu,
qui rendait ainsi son coeur impassible, ou une violence de passion
qui le rendait insensible, dont ne l'une ne l'autre n'est chose
petite, ains surpassant l'ordinaire d'humaine nature et tenant ou de
la divinité ou de la bestialité. Mais il est plus raisonnable que
le jugement des hommes s'accorde à sa gloire, que la faiblesse des
jugeans fasse descroire sa vertu. Mais pour lors quand il se fut
retiré, tout le monde demoura sur la place, comme transy d'horreur et
de frayeur, par un long temps sans mot dire, pour avoir veu ce qui
avait été fait.
(PLUTARQUE, _Valerius publicola_.)]
Quelque temps après ce jugement, on découvrit le véritable auteur de
l'assassinat, dont Jacques Foscari portait la peine; mais il n'était
plus temps de réparer cette atroce injustice, le malheureux était
mort dans sa prison.
[Note en marge: XVIII. Haine des Loredan contre les Foscari.]
Il me reste à raconter la suite des malheurs du père. L'histoire les
attribue à l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses rivaux de voir
sa place vacante. Elle accuse formellement Jacques Loredan, l'un des
chefs du conseil des Dix, de s'être livré contre ce vieillard aux
conseils d'une haine héréditaire, et qui depuis long-temps divisait
leurs maisons[248].
[Note 248: Je suis principalement dans ce récit une relation
manuscrite de la déposition de François Foscari qui est dans le
volume intitulé: _Raccolta di memorie storiche e annedote, per formar
la storia dell'eccellentissimo consiglio di X_.
(Archives de Venise.)]
François Foscari avait essayé de la faire cesser, en offrant sa fille
à l'illustre amiral Pierre Loredan, pour un de ses fils. L'alliance
avait été rejetée, et l'inimitié des deux familles s'en était
accrue. Dans tous les conseils, dans toutes les affaires, le doge
trouvait toujours les Loredan prêts à combattre ses propositions ou
ses intérêts. Il lui échappa un jour de dire qu'il ne se croirait
réellement prince, que lorsque Pierre Loredan aurait cessé de vivre.
Cet amiral mourut, quelque temps après, d'une incommodité assez
prompte, qu'on ne put expliquer. Il n'en fallut pas davantage aux
malveillants pour insinuer que François Foscari, ayant désiré cette
mort, pouvait bien l'avoir hâtée.
Ces bruits s'accréditèrent encore, lorsqu'on vit aussi périr
subitement Marc Loredan, frère de Pierre, et cela dans le moment où,
en sa qualité d'avogador, il instruisait un procès contre André
Donato, gendre du doge, accusé de péculat. On écrivit sur la tombe de
l'amiral qu'il avait été enlevé à la patrie par le poison.
Il n'y avait aucune preuve, aucun indice contre François Foscari,
aucune raison même de le soupçonner. Quand sa vie entière n'aurait
pas démenti une imputation aussi odieuse, il savait que son rang ne
lui promettait ni l'impunité, ni même l'indulgence. La mort tragique
de l'un de ses prédécesseurs l'en avertissait, et il n'avait que
trop d'exemples domestiques du soin que le conseil des Dix prenait
d'humilier le chef de la république.
Cependant Jacques Loredan, fils de Pierre, croyait ou feignait de
croire avoir à venger les pertes de sa famille[249]. Dans ses livres
de comptes (car il faisait le commerce, comme à cette époque presque
tous les patriciens), il avait inscrit, de sa propre main, le doge
au nombre de ses débiteurs, avec cette formule: François Foscari,
pour la mort de mon père et de mon oncle[250]. De l'autre côté du
registre, il avait laissé une page en blanc, pour y faire mention
du paiement de cette dette; et en effet, après la perte du doge, il
écrivit sur son registre, _il me l'a payée, l'ha pagata_.
[Note 249: Hasce tamen injurias, quamvis imaginarias, non tàm ad
animum revocaverat Jacobus Lauredanus defunctorum nepos, quàm in
abecedarium vindictam opportuna.
(_Palazzi Fasti ducales_.)]
[Note 250: _Ibid._, et l'_Histoire vénitienne_ de VIANOLO.]
Jacques Loredan fut élu membre du conseil des Dix, en devint un des
trois chefs, et se promit bien de profiter de cette occasion pour
accomplir la vengeance qu'il méditait.
[Note en marge: XIX. Déposition du doge François Foscari. 1457.]
Le doge, en sortant de la terrible épreuve qu'il venait de subir,
pendant le procès de son fils, s'était retiré au fond de son palais;
incapable de se livrer aux affaires, consumé de chagrins, accablé
de vieillesse, il ne se montrait plus en public, ni même dans les
conseils. Cette retraite, si facile à expliquer dans un vieillard
octogénaire si malheureux, déplut aux décemvirs, qui voulurent y voir
un murmure contre leurs arrêts.