Les généraux vénitiens répondirent: «Nous avons reçu votre lettre.

Vous nous appelez au combat que nous avons toujours désiré. Lundi

prochain, nous nous rendrons au lieu que vous avez choisi; et, en

gage de notre foi, nous vous envoyons deux gants et deux lances

ensanglantés, afin que vous sachiez que Gentil de Leonissa, Jacques

Piccinino et Charles de Gonzague, qui sont les principaux de cette

armée, sont prêts à combattre, pour la gloire de la seigneurie de

Venise, les tyrans qui ravagent notre chère Italie, usurpent les

trônes et font servir à leur ambition les bienfaits qu'ils ont reçus

de la république. La guerre qu'elle vous fait est juste, puisqu'elle

n'avait point conclu de paix avec vous; et nous espérons que Dieu le

manifestera, en nous accordant la victoire. De notre camp de Gedo, le

1er novembre.»

Ce défi était un bel hommage que le premier capitaine du siècle

rendait à son sage rival: la réponse était un tribut payé par

Leonissa aux moeurs de son temps; mais il n'oubliait pas qu'avec un

ennemi qui n'a que de faibles moyens pour continuer la guerre, il

faut la prolonger et sur-tout ne pas attendre les succès du hasard

d'une bataille. Son armée arriva au jour marqué sur les hauteurs

de Montechiaro. Celle de Sforce était déjà déployée; mais, soit

circonspection, soit obéissance à ses instructions[224], soit qu'un

orage, qui éclata dans le moment, ne leur permît pas de combattre

sans désavantage, les Vénitiens ne descendirent point dans la plaine.

Sforce y fit ériger une colonne, où il fit suspendre les deux

lances que Leonissa lui avait envoyées; et ensuite les deux partis

s'accusèrent réciproquement d'avoir refusé le combat.

[Note 224: Interea clarissimus vir Franciscus Barbarus ad magnificum

Gentilem, exercitûs gubernatorem, luculentam ac gravem epistolam

scripsit in hanc sententiam; quòd cùm indictum sit bellum à senatu

Veneto in Annibalem pro pace Italiæ, cùmque ad eam rem ipse delectus

sit exercitûs gubernator, omnium senatorum suffragiis admonet atque

hortatur hominem, ne collatis signis, aut ab Annibale vocatus, aut

inconsultò, dimicare audeat, præsertim cùm ipse velit, aut cùm sibi

ipse locum delegerit, nisi occasio se obtulerit rei benè gerendæ,

aut si æquo loco dimicetur; ostendens pluribus verbis, ingenium

plerùmque viribus anteponi, et Venetorum imperium non tam militum

numero, et auxiliorum multitudine, quàm virtute stare et sapientiâ;

præsertim cùm nec commeatus, nec stipendium, nec sociorum vires, nec

demùm viscera caritatis sibi defuturæ sunt: ponens proptereà ante

oculos, non deesse sibi clarissimos duces, et veteranorum utriusque

ordinis militum copias, qui sint virtute, fide et militari gloria

præstantes. Addit quin etiam futuræ victoriæ hujus belli spem

ne parvam quidem, cùm brevi putet commeatus, supplementa rerum,

pecuniam, milites etiam perpetuos hosti defuturos; immo victum

Annibalem humanis necessitatibus ab agro Brixiensi, in quo nec castra

locat, cedendo Gentili discessum, proptereà quòd à fronte, à tergo et

à latere sociali bello distrahetur, quòd ne auro quidem cum Venetis

certare potest, quòd nullum regnum violentum potest firmum esse et

diuturnum. Concludit tandem plurimorum imperatorum exempta, ut voto

hostis pugnare non debeat; sed ubi hostis non vult, tunc illum,

si modò possit, dimicare cogat, cùm victoriæ hujus belli sit tota

ferè Gallia, et pars non parva Italiæ præmium. Iterùm atque iterùm

admonet, ne quid cùm hoste temerè agatur, qui militando consenuit.

His literis, serenissime rex, tanti fit ab hoste Annibal, ut magni

Pompeji, et Caji Cæsaris auctoritate par ac superior esse videatur.

Primùm quidem præcautum ait ad tanti exercitùs gubernatorem, ne

nisi datâ occasione cum hoste ferrum tractet; ne cùm velit, manus

conserat; vocatus ad pugnam non eat, ne iniquo loco intercipiatur;

videat proptereâ, ne quid cùm hoste inconsultò agat. Illi per

insidias insistamus, quòd eâ ille militari arte vincatur, quâ sæpe

victor exstitit. Sæpè de hostis auctoritate cogitemus, nec parvâ

de re bellum geri. Denique cogitet rempublicam Venetorum Italiæ

dignitatem, salutem tot provinciarum ac sociorum suis humeris

sustinere, suæque fidei ac virtutì esse mandata, Postremum est, hæc

non esse dicta illius monendi gratiâ, cùm nihil eum fugiat, quod

spectet ad disciplinam militarem, sed quòd suæ laudi et amplitudini

suæ dignitatis perlibentèr favet, etiam causâ patriæ, ne quid in hoc

bello detrimenti, aut ignaviâ, aut temeritate patriatur.

(_Vie de Jacques Piccinino_, par PORCELLIO, liv. 2.)]

En dernier résultat, cette campagne se termina sans que le duc de

Milan eût fait aucuns progrès, et sans que la république eût perdu

aucun poste important, ni affaibli son armée. Mais les finances

de Sforce étaient déjà épuisées. Il obtint un léger subside des

Florentins, qui s'obligèrent à lui payer quatre-vingt mille écus,

pour six mille hommes qu'il leur envoyait, afin de les aider à se

défendre contre Alphonse d'Arragon.

Leonissa ne jouit pas long-temps de la gloire d'avoir balancé la

fortune du plus grand homme de guerre de l'Italie. Il fut tué

à l'attaque d'une petite place, et eut Jacques Piccinino pour

successeur dans la charge de capitaine-général. Celui-ci fut

plus entreprenant, mais il eut plus d'une fois occasion de s'en

repentir. Sforce modéra lui-même son activité ordinaire pendant la

première moitié de la campagne 1453. Il s'était affaibli par un

détachement qu'il avait fait en Toscane, mais il attendait un renfort

considérable dont il était redevable aux Florentins.

[Note en marge: XII. Les Français alliés du duc de Milan. 1453.]

Cosme de Médicis avait conçu et réalisé le projet de déterminer le

roi de France à entrer dans l'alliance du duc de Milan. La maison

de France avait deux intérêts opposés en Italie; la branche d'Anjou

réclamait le trône de Naples; la branche d'Orléans prétendait au

duché de Milan. Leurs compétiteurs, Alphonse d'Arragon et Sforce,

étaient déjà en possession de ces deux états, et ils se faisaient la

guerre l'un à l'autre.

Les attaquer tous les deux à-la-fois, c'eût été peut-être trop

entreprendre. Ne faire la guerre qu'à l'un des deux, c'était devenir

l'allié de l'autre et faciliter ses succès. Il ne s'agissait donc

que de savoir à qui le roi de France déclarerait la guerre; or, il

attachait beaucoup plus d'importance à la couronne de Naples qu'à

celle de Milan. Les Florentins et Sforce promirent d'aider les

Français à chasser Alphonse d'Arragon du continent de l'Italie.

Florence offrit un subside de cent vingt mille écus, dont le roi de

France avait grand besoin, et René d'Anjou passa les Alpes. C'étaient

les Vénitiens, qui, les premiers, avaient eu l'idée d'appeler ce

prince pour l'opposer à Alphonse d'Arragon, dont l'ambition menaçait

toute l'Italie. Ils avaient envoyé, pour cet effet, une ambassade

à Florence; mais les esprits n'étaient pas encore disposés à une

entreprise aussi hasardeuse que celle d'attirer les Français en-deçà

des monts. Plus tard, ce furent les Florentins qui sollicitèrent les

Vénitiens d'entrer dans cette ligue; ceux-ci s'étaient ravisés, et,

sans s'y refuser formellement, ils éludèrent, sous divers prétextes,

la conclusion du traité[225].

[Note 225: Cette négociation est racontée fort au long dans la Vie du

sénateur florentin Manetti, qui était le négociateur, par NALDI.]

Ainsi René d'Anjou passa les Alpes sans leur aveu[226]. Son arrivée

eut d'abord cet effet salutaire, qu'elle obligea le duc de Savoie

et le marquis de Montferrat à rester neutres, au lieu de menacer la

frontière occidentale du Milanais. Cette petite armée se joignit à

celle de Sforce, vers le milieu d'octobre, sur la rive gauche de

l'Oglio, et quelques jours après on entreprit le siége de Ponte-Vico.

[Note 226: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note en marge: Pillage de Ponte-Vico.]

Les deux nations avaient une telle impatience de signaler leur

valeur aux yeux l'une de l'autre, que l'assaut fut livré à la

place avant que Sforce en eût donné le signal. Quelques corps de

l'armée milanaise avaient commencé l'attaque, Sforce n'hésita pas

à les faire soutenir; mais les Français s'avisèrent de réclamer

l'honneur de monter les premiers à l'assaut. Il n'y avait pas moyen

de rappeler des troupes déjà lancées. Cette singulière dispute

commença à occasionner quelque mésintelligence. Les gendarmes de

René d'Anjou mirent pied à terre, s'avancèrent vers la muraille, et

choisirent précisément l'endroit où elle était le moins accessible.

Ils y perdirent beaucoup de monde et de temps. Enfin les Italiens

pénétrèrent d'un autre côté, la ville fut emportée, et les premiers

venus se mirent à la piller.

Lorsque les Français arrivèrent à leur tour dans la place, le dépit

d'avoir été prévenus changea leur valeur en cruauté. Ils fondirent

sur la garnison, sur les habitants; et ceux-ci s'étant réfugiés sous

la protection des troupes milanaises, le combat devint général. Alors

les Français ne voyant plus que des ennemis dans tous ces Italiens

qui se présentaient devant eux, attaquèrent les uns comme les autres.

On se battit avec fureur, et, pendant cet effroyable désordre, le

feu se déclara dans la ville. L'incendie et la présence de Sforce

séparèrent enfin les combattants.

[Note en marge: Les Français se retirent.]

C'était débuter par un acte de cruauté et d'étourderie. Le nom

français fut en horreur dans toute la Lombardie; mais cet exemple

terrible intimida tellement les villes occupées par les troupes

de la république, qu'aucune n'osait plus s'exposer à être prise

d'assaut[227]. D'un autre côté, cet évènement avait fait éclater

la mésintelligence, non-seulement entre les soldats français et les

milanais, mais même entre leurs chefs. René d'Anjou quitta l'armée

de Sforce, et, sous prétexte d'aller prendre des quartiers d'hiver

en Provence, repassa les Alpes avec son armée, oubliant qu'il était

descendu en Italie pour conquérir le royaume de Naples.

[Note 227: E qui la ferocità de' Francesi usò gran crudeltà contro

de' castellani. La qual cosa tanto spaventò l'animo de' popoli che

tutto quello che i nostri aveano nel Cremonese e nel Bresciano, salvo

Soncino e Romanego, non aspettando il venire de' nemici, in pochi

giorni si render loro.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

[Note en marge: Tentative prétendue d'empoisonnement.]

Il y a un historien qui raconte que, pendant qu'on était au fort

de cette guerre, le gouvernement vénitien tenta deux fois de se

délivrer du redoutable Sforce, par le fer et par le poison. De

pareilles imputations ne peuvent être accueillies sans un mûr

examen; mais aussi elles ne doivent point être passées sous silence,

quand elles ont été produites par un écrivain de quelque autorité;

celui-ci était un contemporain, un homme d'état, Neri Capponi,

qui avait été plusieurs fois ambassadeur de Florence à Venise.

Il rapporte les détails du projet, la nature du poison, la somme

promise par le conseil des Dix en récompense de ce crime; cependant

il faut considérer que cet auteur était Florentin et par conséquent

suspect de partialité contre les Vénitiens; que son récit est peu

vraisemblable, car il s'agissait de faire périr le duc en jetant

dans son feu une drogue, qui devait répandre une fumée mortelle;

que l'historien de Sforce, son secrétaire, ne parle pas de ce fait,

dont il aurait dû être instruit, puisque, selon Capponi, le complot

fut découvert. Enfin j'aurai à citer d'autres circonstances où le

gouvernement de la république repoussa des propositions semblables,

qui lui étaient faites pour le délivrer de ses ennemis. C'en est

assez sans doute pour ne pas admettre une si grave accusation sur un

seul témoignage.

[Note en marge: XIII. Paix entre Sforce et les Vénitiens. 1454.]

Ce qui doit encore en faire douter, c'est que, d'après le récit

de l'historien florentin, ce fait paraît se rapporter à la fin

de l'année 1453; or, dans ce même temps, la république était en

négociation secrète avec le duc de Milan. Elle lui avait envoyé

d'abord un religieux nommé Simon Camerino, pour lui porter des

propositions de paix. Il s'agissait de décider à qui resteraient les

places de Bergame, de Brescia, de Crême et de Crémone. Le conseil

des Dix avait consenti à se dessaisir de cette dernière; mais pour

éviter que cette cession ne fût blâmée, on était convenu de laisser

surprendre la place par les troupes milanaises. La défection de

quelques partisans de l'armée du duc, fit précipiter la négociation.

Le procurateur Paul Barbo se rendit auprès de Sforce sous l'habit

d'un frère mineur, et les deux puissances demeurèrent d'accord des

articles ci-après, qui furent signés le 5 avril 1454 à Lodi[228].

[Note 228: Ce traité est dans la collection de MURATORI. _Rerum

italicarum scriptores_, tom. XVI, p. 1009.]

La république reconnaissait Sforce comme duc de Milan: il évacuait

tout ce qu'il avait conquis dans les provinces de Brescia et

de Bergame: la ville de Crême et son territoire restaient à la

seigneurie; mais le duc de Milan retenait toutes les places dont il

s'était emparé entre l'Adda et l'Oglio: il lui était libre de se

faire rendre, par tous les moyens, ce qui lui avait été enlevé par le

marquis de Montferrat et le duc de Savoie.

La république ne communiqua point aux Florentins ce traité conclu

si secrètement; ils n'en eurent connaissance que par le hasard qui

fit tomber dans une embuscade un secrétaire adressé à l'ambassadeur

vénitien résidant à Florence. Ce secrétaire fut mis à la torture,

forcé de livrer ses dépêches; et quand on eut acquis la certitude

du traité qu'elles révélaient, les Florentins en furent tellement

irrités, qu'ils dépouillèrent ce secrétaire, le battirent de verges,

et l'envoyèrent tout sanglant à l'ambassadeur[229]. Cependant, après

ces violences, il fallut bien que la Toscane acceptât la paix, et

la république de Venise rentra dans la paisible possession de ses

provinces.

[Note 229: Eodem ferè tempore ab senatu ad legatum duo tabellarii

venerant, quorum alter litteras afferebat, quibus pacem transactam

significabatur, alter quibus legatus jubebatur ab conducendis

militibus et a pecuniis erogandis supersedere. Hi eâ usi celeritate

dicuntur, ut, nisi in hostiam insidias præcipitatis moræ non nihil

esset allatum, triduo ad legatum, CCC millibus passuum confectis,

pervenire portuerint. Cùm a militibus, qui in insidiis delituerant,

quæstioni subderentur, vi coacti, litteras ostendunt, ac pacem inter

principes factam edocent. Quod unum omnium illi ægerrimè ferentes,

tabellarios malè mulctatos, cùm nudati ac virgâ cæsi propè ad necem

fuissent, cruore et sanguine madentes ad legatum sine litteris

dimittunt.

(Francisci CONTARENI. _Historia Hetruriæ_, lib. 1.)]

[Note en marge: Ligue d'Italie.]

Sforce, affermi désormais sur le trône des Visconti, conçut un projet

digne d'un grand prince, et qui devait le rendre le bienfaiteur de

l'Italie. Il proposa à Cosme de Médicis de former de toutes les

puissances italiennes une confédération générale, dans le double

objet de maintenir entre elles une paix constante, et de ne pas

permettre à l'étranger de s'immiscer dans leurs affaires. Médicis

embrassa ce projet avec l'ardeur d'un homme capable aussi de

concevoir de hautes pensées. La proposition ne fut pas accueillie

avec moins de faveur dans le conseil de Venise. On eut plus de peine

à déterminer Alphonse d'Arragon à l'approuver. Les ducs de Savoie et

de Modène, les marquis de Montferrat et de Mantoue; Sienne, Lucques

et Bologne, alors républiques, y accédèrent. Le pape donna à cette

pacification générale le sceau de son autorité. Les peuples de ces

belles contrées respirèrent après plus d'un siècle de combats,

et le bâtard d'un paysan put se dire l'auteur et le chef de la

ligue d'Italie. Un historien français[230] a dit de lui que jamais

usurpateur ne devint meilleur souverain. C'est une antithèse qui

n'est pas juste; l'époux de l'héritière de Milan ne pouvait être

considéré comme un usurpateur, sur-tout dans un pays où les règles de

la succession au trône étaient si mal déterminées.

[Note 230: VARILLAS.]

[Note en marge: XIV. Prise de Constantinople par les Turcs. 1453.]

On était dans le plus fort de la guerre, lorsque l'avènement de

Mahomet II au trône d'Amurath son père, consomma la révolution qui

se préparait depuis long-temps en Orient. Amurath, quelque temps

auparavant, avait attaqué la Morée, dont les Vénitiens occupaient

l'entrée et les côtes. Ils avaient imaginé de fermer l'isthme de

Corinthe par une muraille de plusieurs lieues de long; mais ce moyen

de défense n'était point approprié à l'état actuel de la guerre. Il

aurait fallu une armée immense pour garder ce retranchement, et une

armée nombreuse ne doit pas rester derrière une muraille. Les Turcs

forcèrent cette faible barrière et inondèrent la presqu'île[231].

Constantin Paléologue Dragozès, dans les mains de qui allait se

briser le sceptre des empereurs d'Orient, se voyant menacé par trois

cent mille Turcs, appelait en vain toute la chrétienté au secours de

Constantinople.

[Note 231: Voyez l'_Histoire turque_, par Saadud-din-Mehemed

HASSAN, traduite par GALLAND. Règne d'Amurath II. Man. de la

Biblioth.-du-Roi.--Nº 10528.]

Ce prince, qui n'était point marié, cherchait à se fortifier par

quelque alliance; mais dans le malheur les alliances sont difficiles.

Il avait d'abord voulu épouser la veuve du sultan Amurath, qui était

fille du despote de Servie et belle-mère du nouveau sultan. Elle

refusa la main de l'empereur d'Orient. Tandis que les ambassadeurs de

Constantin parcouraient toutes les cours voisines pour lui chercher

une épouse, il tourna ses espérances vers la république de Venise,

et jeta les yeux sur une fille du doge François Foscari, mais la

demande n'eut pas lieu. La politique vénitienne aurait sans doute

saisi avec empressement cette occasion d'acquérir quelques droits

éventuels sur l'empire. Aussi fut-elle vivement piquée de l'orgueil

de la cour impériale, qui dédaigna cette alliance. On attribua à ce

ressentiment l'espèce d'indifférence avec laquelle les Vénitiens

virent bientôt après les progrès des Turcs et les malheurs des

Grecs[232].

[Note 232: _Continuation de l'histoire du Bas-Empire_, par AMEILHON,

liv. 118, § 37.]

Cependant l'historien Sandi rapporte[233] que, dans l'imminent péril

de l'empire d'Orient, on mit en délibération, dans le conseil de

Venise, si, vu l'impossibilité de défendre à-la-fois les intérêts de

la république au-delà de la mer et sur le continent, il ne convenait

pas de renoncer à toutes les conquêtes en Italie, pour employer

toutes ses forces à la conservation des colonies et du commerce

d'outre-mer. Les acquisitions sur la terre-ferme absorbaient les

capitaux, faisaient négliger la marine et le commerce, altéraient

l'esprit national, communiquaient à la république les vices des

Italiens, et l'entretenaient dans des guerres ruineuses. Venise

semblait avoir prévu le danger de ces conquêtes en terre-ferme,

lorsqu'en 1274 elle avait défendu à ses citoyens d'y acquérir aucune

propriété; cette opinion était même en quelque sorte établie parmi

le peuple, car on prétendait que quelques hiéroglyphes dont était

ornée l'église Saint-Marc, signifiaient que la république ne serait

puissante que tant qu'elle conserverait sa force navale[234].

[Note 233: _Storia civile di Venezia_, lib. 8, cap. 9.]

[Note 234: Relation de Venise par Mr DELAHAYE, ambassadeur de France.]

Ces réflexions venaient trop tard. On sentait que les nouvelles

conquêtes sur la terre-ferme devenaient de jour en jour plus

difficiles; qu'on ne pourrait les obtenir qu'au prix de beaucoup de

sang et en épuisant les richesses de l'état; que le fruit le plus sûr

de ces conquêtes serait l'inimitié des peuples voisins: mais, quoique

bien convaincu de ces vérités, le conseil ne voulut point renoncer

à son système d'agrandissement. Le duc de Milan n'était pas encore

affermi sur son trône, on avait des espérances de ce côté. Les Turcs

n'étaient pas encore maîtres de Constantinople, ils pouvaient échouer

dans leur entreprise; il était imprudent de leur déclarer la guerre:

on aurait le temps de s'opposer à leurs progrès: telles furent les

illusions auxquelles s'abandonna cette sage assemblée, et elle

laissa écraser l'empire grec.

Aucun prince de l'Occident n'était alors en état de mesurer ses

forces avec la puissance ottomane: tous étaient épuisés par leurs

guerres intestines. Il n'y eut que les négociants de Péra qui firent

quelques efforts, moins pour défendre la capitale de l'empire, que

pour sauver leurs comptoirs. Un armement de cinq galères partit

de Venise, mais n'arriva point à Constantinople. Quatre vaisseaux

génois y pénétrèrent. Ce fut là tout le secours que l'Europe fournit

à l'empire d'Orient, encore était-il acheté par la promesse de la

cession de l'île de Lemnos.

Le génois Jean Justiniani, à la tête de deux mille étrangers

enrégimentés, prit, sous les ordres de l'empereur, le commandement de

cette grande ville, dont la perte était inévitable. Le siége commença

au mois d'avril 1453. Les Turcs qui la canonnaient avec cette grosse

artillerie dont l'ignorance de l'art leur avait fait adopter l'usage,

comme à tous les autres peuples de ce temps-là, voulurent aussi la

battre du côté du port, mais de fortes chaînes en fermaient l'entrée.

En une nuit, quatre-vingts galères et plus de soixante barques furent

mises à sec, traînées à une lieue de distance dans les terres, et,

lancées dans le fond du golfe, elles se trouvèrent maîtresses du port.

L'assaut fut donné le 29 mai: on combattit toute la journée. On

rapporte de plusieurs manières les circonstances de cette action,

mais on s'accorde généralement à dire que les dix mille hommes

chargés de défendre cette vaste enceinte firent une honorable

résistance. En résultat, les Turcs forcèrent tous les obstacles,

inondèrent la ville; Justiniani, couvert de blessures, s'échappa pour

mourir quelques jours après. L'empereur fut trouvé parmi les morts.

On dit que quarante mille citoyens furent égorgés, et un plus grand

nombre réduit en esclavage[235].

[Note 235: Voyez le récit de ce siége dans l'_Histoire turque_, de

Saadud-din-Mehemed HASSAN, citée ci-dessus.]

Le lendemain, les négociants de Péra capitulèrent; le sultan fit

venir le baile de Venise, et, le croyant le chef de toute cette

colonie de chrétiens, lui fit trancher la tête[236]. Tout ce qu'il

y avait de Vénitiens dans Péra, entre autres dix-neuf patriciens,

furent mis aux fers. Plus de vingt nobles avaient été tués.

Heureusement encore plusieurs des sujets de la seigneurie étaient

parvenus à s'échapper sur leurs vaisseaux. Ce fut une perte de plus

de deux cent mille ducats pour la république.

[Note 236: L'historien SANDI, liv. 8, ch. 9, dit seulement que le

baile fut mis à la chaîne.]

[Note en marge: XV. Traité entre la république et le sultan Mahomet

II. 1454.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 26 / 33 段