Arrivé devant Casal-Maggiore, où Querini s'était retiré, il fit

gronder ses batteries sur les vaisseaux vénitiens et descendre sa

flottille de Crémone, pour empêcher l'ennemi de s'échapper. L'armée

de la république marchait au secours de la flotte, mais elle arriva

trop tard. Pendant tout un jour les batteries avaient fait un feu si

terrible sur le port, que cette position n'était plus tenable. Il

était impossible d'appareiller sans se découvrir encore davantage.

Querini se détermina, en versant des pleurs de rage, à mettre tous

ses équipages à terre et à brûler cette flotte composée de près de

quatre-vingts bâtiments.

Son malheur, ou le tort qu'il avait eu de se renfermer dans le port

de Casal, fut puni d'une prison de trois ans et de la privation

perpétuelle de toutes fonctions publiques.

Après la destruction de la flotte ennemie, Sforce commença le

siége de Caravaggio, qui devait lui faciliter la conquête de Lodi.

Cotignola vint, avec dix-sept mille hommes, dont douze mille

gendarmes, prendre poste à sa vue, et, pendant que l'un investissait

la place, l'autre investissait l'armée assiégeante, et tous deux

élevaient des retranchements pour n'être point forcés dans leur

position.

[Note en marge: VI. Il gagne sur eux la bataille de Caravaggio. 1448.]

Il y avait un mois et demi que les deux armées s'observaient, se

fortifiaient et se livraient des combats peu décisifs. Pendant ce

temps-là les batteries des assiégeants avaient ouvert une large

brèche aux remparts de Caravaggio, et Sforce ne différait l'assaut

que dans la crainte où il était que les Vénitiens ne saisissent ce

moment pour diriger contre lui une attaque générale.

Le 14 septembre 1448, ils débouchèrent de leur camp et vinrent

assaillir l'armée assiégeante. Le combat fut livré avec fureur.

Les premières lignes milanaises furent enfoncées. Les Vénitiens

arrivèrent jusqu'aux retranchements. Là ils trouvèrent Sforce, qui,

à demi-armé, combattait à la tête des siens, pour soutenir l'attaque

commandée par Cotignola en personne. Pendant que l'issue en était

encore incertaine, il fit sortir de ses retranchements quelques

troupes qui prirent les Vénitiens à dos et les obligèrent à se

replier.

Alors toute l'armée de Sforce descendit dans la plaine et poussa les

ennemis jusqu'à leurs propres retranchements. Rentrés dans leur camp,

ils firent un feu si terrible qu'ils forcèrent les Milanais de plier

à leur tour, et se mirent à les poursuivre; mais Sforce accourut

avec quelques escadrons en bon ordre, chargea ces soldats, qui, dans

l'ardeur de la poursuite, n'avaient pas conservé leurs rangs, leur

fit tourner le dos, les écrasa sans résistance et pénétra dans le

camp vénitien avec les fuyards. Chevaux, artillerie, quinze mille

soldats, que le vainqueur renvoya le lendemain, après les avoir

seulement désarmés, les officiers, les généraux, les provéditeurs

eux-mêmes, tout fut pris[218], excepté Cotignola, qui parvint à

se faire jour, avec deux mille hommes, au milieu de cette déroute

générale.

[Note 218: Mai non fù veduta una rotta così grande, nè così aspra, nè

così per affato come fù quella, di quanti capitani li erano, ch'erano

più di sedici, tutti quanti furono svaligiati.... e non credere

tu che leggi qui ch'io scriva per fiorire il detto; ma per dio

omnipotente scrivo la verità. S'erano in campo cavalli dodici mila,

non nescamparono mille cinque cento.

(_Histoire de Brescia_, de Christophe de SOLDO.)]

Parmi ces provéditeurs, il y en avait un tremblant et consterné. Imbu

des préjugés du patriciat, il avait toujours parlé de Sforce avec le

dernier mépris, croyant, par les dénominations injurieuses d'homme

de néant, de vil bâtard, ternir la gloire que ce général s'était

acquise. Lorsqu'il se vit au pouvoir de celui qu'il avait outragé, ce

Vénitien passa de l'insolence à la bassesse et se jeta aux genoux du

vainqueur pour implorer sa clémence.

L'histoire contemporaine[219] a rapporté la réponse de Sforce; il

releva le suppliant, et lui dit qu'il s'étonnait qu'un homme grave

eût parlé si inconsidérément; «Quant à moi, ajouta-t-il, je n'ai

point à me justifier de ce qu'on m'impute; j'ignore ce qui s'est

passé entre Sforce mon père et madame Lucia ma mère; il ne m'en

revient ni louange, ni blâme. Je sais seulement que, dans ce qui a

dépendu de moi, je me suis conduit de manière à ne pas encourir des

mépris; vous et votre sénat vous pouvez en juger. Rassurez-vous et

soyez à l'avenir plus modeste, plus réservé dans vos paroles et plus

sage dans vos entreprises.»

[Note 219: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 6.]

[Note en marge: VII. Il fait sa paix séparée avec eux. 1448.]

Le général vénitien avait opéré sa retraite sur Brescia. Sforce

l'y suivit et allait l'y assiéger. La république venait de perdre

coup sur coup sa flotte et son armée. Elle entama aussitôt deux

négociations contraires; l'une avec les Milanais, qui ne pouvaient

voir dans les victoires de Sforce que des sujets d'inquiétude;

l'autre avec Sforce lui-même, par l'entremise du provéditeur Paschal

Malipier, alors son prisonnier. L'alliance des premiers était plus

sûre; celle du second plus profitable. Les Vénitiens qui venaient

d'être vaincus n'étaient pas en position d'imposer des sacrifices aux

Milanais, tandis qu'avec Sforce on commençait par prendre pour base

du traité, le partage des états de la nouvelle république. Le général

des Milanais, soit qu'il craignît d'être prévenu et abandonné par

eux, soit qu'il fût las de servir ceux, dont il aspirait à devenir

le maître, signa sa paix séparée le 19 octobre. Les conditions

étaient qu'il restituerait aux Vénitiens toutes les conquêtes qu'il

avait faites dans les provinces de Bergame et de Brescia, et qu'il

leur céderait toute la province de Crême. De son côté la république

le reconnaissait pour souverain de tous les autres états de

Philippe-Marie Visconti, et lui en garantissait la possession. Pour

l'aider à les soumettre, elle lui fournissait un corps de six mille

hommes et un subside de treize mille ducats d'or par mois, jusqu'à la

conquête de Milan.

On a admiré le bonheur de la république d'avoir, après la destruction

de sa flotte et de son armée, signé un traité par lequel elle

acquérait une province. Ce bonheur fut dû à la jalousie qui régnait

entre ses ennemis.

La réconciliation de Sforce avec les Vénitiens leur faisait encourir

l'inimitié de l'un des prétendants au trône de Milan, du roi de

Naples Alphonse. Il déclara la guerre à la république et chassa tous

les Vénitiens de ses états. Une flotte de quarante-cinq galères,

conduite par Louis Loredan, se présenta bientôt devant Messine, pour

tirer vengeance de cette injure. Elle y brûla l'arsenal et douze

galères siciliennes, en fit autant à Syracuse, et obligea Alphonse à

demander la paix.

Dans le nord de l'Italie, la campagne de 1449 fut employée par

les deux parties contractantes à se mettre en possession des pays

qu'elles s'étaient cédés mutuellement.

Les Vénitiens rentrèrent dans toutes les places des provinces de

Bergame et de Brescia, occupèrent le Crémasque et mirent le siége

devant la capitale, qui était disposée à se défendre long-temps.

Sforce, secondé par l'armée de la république, soumit rapidement

Novarre, Tortone, Parme, Vigevano, Pizzighilone et Lodi. Il

assiégeait Monza et ravageait les environs de Milan.

Cette capitale, trop grande pour être assiégée par une armée comme

celle de Sforce, voyait se resserrer de jour en jour le territoire

d'où elle pouvait tirer ses subsistances. Les Milanais, irrités

d'être traités en rebelles par un général, qui, avant sa défection,

était à leur solde, et déterminés à défendre leur liberté, ne

désespérèrent point de dissoudre la ligue de leurs ennemis. Un

émissaire secret fut envoyé à Venise[220].

[Note 220: Henrico Panierolæ, qui per id temporis Venetiis negociandi

gratiâ agebat, publico est consilio mandatum, ut Venetum adeat

senatum, ac multis propositis pollicitationibus roget obtesteturque

ne qui uni omnium Italorum libertatem adamant et tuentur, patiantur

mediolanensem rempublicam suâ ope atque operâ à Francisco Sfortiâ

subjugatum iri. Is quæ jussus est, diligentissimè peregit. Nam sæpiùs

modò palam, modò clam in senatum admittebatur. Seque ad Francisci

Foscari sapientissimi et invicto animo principis pedes quàm humillimè

projiciebat. Et ut erat homo callidus, sublatas manus ad coelum

tendens ingemiscere, flere ac prolixà implorare oratione ne ampliùs

Franciscum Sfortiam suis copiis et pecuniis adjuvaret.

(Jean SIMONETA, _Histoire de_ François Sforce, liv. 19.)]

[Note en marge: VIII. Les Vénitiens rompent avec lui. 1449.]

Contents de leur partage, les Vénitiens ne demandaient pas mieux

que de diminuer celui de Sforce, et de faire du Milanais deux états

au lieu d'un. La parole qu'ils avaient donnée, la garantie qu'ils

avaient promise, n'étaient point ce qui les arrêtait; mais ils ne

voulaient pas lever le masque avant de s'être mis en possession de

la ville de Crême, dont la prise aurait éprouvé de plus grandes

difficultés, s'ils avaient eu Sforce pour ennemi.

Enfin cette place capitula le 15 septembre; on dit même qu'elle fut

livrée par trahison. Alors les Vénitiens, maîtres de tout ce qui

leur avait été promis par le traité, signifièrent à leur allié qu'il

fallait qu'il consentît à la réduction de son partage; que la ville

de Milan resterait république et aurait, à l'exception de Pavie,

tout le pays situé entre l'Adda, le Tésin, le Pô et les Alpes;

que, pour lui, sa part se composerait du reste, c'est-à-dire de

Parme, Plaisance, Pavie, Crémone, Alexandrie, Tortone et Novare; que

la seigneurie, pour soutenir cet arrangement, avait fait alliance

avec le pape, le roi de Naples, le duc de Savoie et les Florentins;

qu'enfin on lui accordait un délai de trois semaines pour se décider.

Cette notification si impérieuse d'un accord fait par ses alliés,

à son insu, à son détriment; l'ingratitude de ce gouvernement, à

qui il avait accordé la paix et une province, après avoir détruit

ses armées; tant de hauteur et de mauvaise foi devaient blesser

profondément une âme comme la sienne. Il chercha d'abord à ramener

les Vénitiens à la justice qu'ils lui devaient; puis il leur offrit

de les dispenser du subside promis jusqu'à la conquête de Milan:

il consentait à ce qu'ils retirassent leurs troupes de son armée;

il ne leur demandait que de rester neutres. Il envoya son frère à

Venise pour y traiter cette affaire. La seigneurie fit signifier à

ce négociateur, que, s'il ne signait pas tel jour le traité tel que

la république l'avait dicté, il serait jeté en prison. Le traité fut

signé en effet par le plénipotentiaire, mais Sforce refusa fermement

de le ratifier. Ce sont là de ces traits qui n'appartiennent qu'aux

hommes d'un grand caractère. Un conquérant qui refuse la moitié du

duché de Milan, parce qu'il croit avoir droit à tout le reste, peut

n'être qu'un ambitieux; mais le fils naturel d'un soldat parvenu,

qui, encore presque sans états, ose soutenir la guerre contre toute

l'Italie, plutôt que de signer sa spoliation, ne peut être qu'un

homme extraordinaire. On jeta des cris d'indignation de ce que Sforce

avait refusé d'accepter le traité signé par son frère; on soutenait

que cet engagement, pris par son plénipotentiaire, était obligatoire

pour lui; on l'accusait d'avoir violé sa foi. Ces imputations

n'étaient pas justes sans doute, puisque le plénipotentiaire n'avait

cédé qu'à la contrainte; mais il est vrai aussi que Sforce, pour

ralentir les préparatifs des Vénitiens, avait feint d'être disposé à

un accommodement et avait accordé une trève d'un mois aux Milanais.

Cette ruse, qui endormit en effet la vigilance de ses ennemis,

prépara ses succès[221]. Ce n'était pas aux Vénitiens qui l'avaient

trahi de lui reprocher sa duplicité: il se crut obligé de s'en

justifier comme si c'eût été un acte nouveau dans la politique

italienne; il fit faire une consultation par de savants théologiens,

qui trouvèrent des arguments pour l'absoudre; et, après avoir répandu

leur décision dans toute l'Italie, il reprit le blocus de Milan.

[Note 221: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv 6.]

C'était déjà un échec pour la vanité de la république, d'être obligée

de recourir aux armes, après avoir parlé avec tant de hauteur. Elle

voulait envoyer un ambassadeur au peuple de Milan, pour l'encourager

dans sa résistance et lui promettre de prompts secours; mais tous

les passages étaient gardés: il fallut se résoudre à demander

un sauf-conduit à Sforce; et la mortification fut d'autant plus

sensible, que le sauf-conduit fut accordé sans difficulté.

[Note en marge: IX. Guerre de François Sforce contre les Vénitiens et

les Milanais. 1450.]

La campagne commença vers les derniers jours de décembre 1449:

l'objet des Vénitiens était de s'approcher de Milan, pour l'empêcher

de se donner à Sforce; mais il fallait passer l'Adda, et Sforce était

accouru de Cassano pour se placer entre leur armée et celle des

Milanais.

L'Adda, depuis l'endroit où il est resserré par les montagnes

jusqu'au-dessous de Lodi, n'offre par-tout qu'un passage difficile.

Les eaux sont rapides, les gouffres profonds, la rive escarpée. Cette

barrière naturelle du Milanais est un obstacle pour une armée qui

veut le secourir: point de bois qui en permettent les approches sans

être aperçu; point d'îles qui donnent la facilité de jeter un pont;

point de position où l'on puisse se fortifier après avoir effectué le

passage.

Je me laisse entraîner, peut-être sans nécessité, à décrire des lieux

qui ont été le théâtre de tant de guerres. Je n'ai pu me défendre

de m'y arrêter un moment. Si, lorsque cette histoire verra le jour,

il reste encore quelques-uns de ces braves qui ont arrosé ces bords

de leur sang, et si elle tombe sous leurs yeux, peut-être qu'en

reconnaissant les lieux où ils ont combattu, ils me pardonneront

d'avoir réveillé en eux un souvenir de leurs jeunes années, qu'il

serait bien injuste de leur envier, car il sera mêlé d'une cruelle

amertume.

Les Vénitiens, pour effectuer le passage avec moins de difficulté,

se rapprochèrent des montagnes, et jetèrent un pont protégé par

la petite forteresse de Brevi; mais à peine leur avant-garde

commençait-elle à se déployer sur la rive droite, que Sforce fondit

sur eux, et les obligea de repasser le fleuve précipitamment.

Le surlendemain, ayant appris qu'un corps de huit mille hommes était

parti de Monza, sous le commandement de Jacques Piccinino, pour venir

opérer sa jonction avec l'armée de Venise, il se porta au-devant

de ce corps, le battit complètement, le poursuivit jusque près de

Monza, et, le soir même, revint sur le bord de l'Adda, où il trouva

les troupes vénitiennes qui avaient passé le fleuve encore une fois,

et qui rétrogradèrent à son approche. Mille hommes, qui avaient déjà

pris position sur la rive droite, furent enveloppés et obligés de se

rendre.

Pendant un mois entier, suppléant par la rapidité de ses mouvements

à l'inégalité de ses forces, ce grand capitaine empêcha tour-à-tour

les Milanais de s'approcher du fleuve, et les Vénitiens de s'établir

sur la rive droite. Enfin, au commencement de février 1450, ils

effectuèrent décidément le passage: mais ils n'osèrent se commettre

avec un ennemi si redoutable; et, se flattant que la disette

le forcerait à quitter la position intermédiaire où il s'était

retranché, ils restèrent, dans l'inaction.

[Note en marge: X. Détresse de la ville de Milan. 1450.]

Cependant Milan était aux abois. Rien ne pouvait y entrer, personne

ne pouvait en sortir; la mesure de blé[222] s'y vendait dix ducats

d'or. Cette nombreuse population était réduite à toutes les horreurs

de la famine.

[Note 222: L'abbé Laugier dit que la mesure de blé se vendait plus

de vingt mille écus. C'est sans doute une faute d'impression.

Verdizzotti dit 20 ducats d'or le _moggio_ (le muid); or le ducat

d'or valait 17 francs. Un autre historien Nicolas DOGLIONI, liv.

7, dit que le _staio_ de froment se vendait 20 ducats. Le staio de

froment de Milan équivaut à un boisseau de Paris, trois dixièmes.]

Les provéditeurs vénitiens et Sigismond Malatesta, seigneur de

Rimini, qui commandait l'armée de la république, trouvaient des

raisons pour ne pas s'ébranler. Leur position était bonne; leurs

subsistances étaient assurées; un combat pouvait leur être funeste.

Le plus sûr était d'attendre tout du temps. Sforce était retranché,

mais il ne recevait des vivres que très-difficilement: et quant à

la ville de Milan, il était possible que la famine la réduisît à la

nécessité de se rendre; mais il était possible aussi que, dans cette

extrémité, elle reconnût les Vénitiens pour maîtres plutôt que Sforce.

Cet abominable calcul était appuyé par les dépêches de Léonard

Vénier, l'envoyé de Venise auprès des Milanais.

Les souffrances incroyables du peuple de cette capitale ne laissaient

plus aucune autorité aux magistrats. L'inaction des Vénitiens, leur

cruelle indifférence, excitaient de justes murmures, qui devinrent

bientôt des imprécations. Enfin un jour, sans qu'on sût précisément

pourquoi, toute la populace d'un quartier prit les armes, on sonna

le tocsin, les magistrats virent le palais entouré, le tumulte

était extrême; il fallut dissiper cette multitude furieuse par des

décharges, qui blessèrent beaucoup de monde, et qui ne ramenèrent le

calme que pour un moment.

Bientôt après, le tumulte recommença, la foule inonda les avenues

du palais. On n'avait point de projet, rien à demander, et la

sédition était générale. L'ambassadeur de Venise crut que sa présence

imposerait aux factieux; il voulut leur adresser des reproches, il

fut massacré.

Dès ce moment, il n'y eut plus aucune autorité régulière; le peuple

s'empara des portes, tous les magistrats se cachèrent; seulement on

remarqua qu'un nommé Gaspard de Vilmercato avait beaucoup d'ascendant

sur ces factieux, et même qu'il tâchait de mettre un certain ordre

dans leurs mouvements. Cet homme avait servi dans les troupes de

Sforce.

Le lendemain, on s'assembla tumultuairement pour prendre un parti. Au

milieu de toutes les propositions plus ou moins insensées qui furent

énoncées dans ces orageux comices, il fut généralement reconnu qu'on

ne pouvait que rendre la place. Mais à qui? Les uns proposaient

le roi de France; d'autres le roi de Naples, le pape, le duc de

Savoie. Personne ne prononçait le nom de Sforce; tous parlaient des

Vénitiens, mais avec horreur.

[Note en marge: Cette ville reconnaît Sforce pour maître.]

Gaspard de Vilmercato résuma ces différentes propositions. Il n'eut

pas de peine à faire sentir que le pape, les rois de France et de

Naples, le duc de Savoie, n'étaient pas à portée ou en état de

secourir la ville dans un danger aussi pressant. On n'avait à choisir

qu'entre les Vénitiens et Sforce. Les Vénitiens étaient détestés,

comme ennemis éternels du peuple milanais; on venait d'égorger leur

ambassadeur; les recevoir dans la ville, c'était se donner des

maîtres implacables. Sforce au contraire était un héros, le gendre,

l'héritier du dernier duc. Le cri de _Vive Sforce_ termina la

harangue, et de bruyantes acclamations proclamèrent le nouveau duc.

On courut lui rendre compte de cette révolution; il était en

marche, et il avait si bien compté sur le succès des intrigues de

ses partisans, qu'il faisait porter à sa suite des vivres pour les

distribuer à cette population que la faim venait de lui soumettre.

Le 26 février, il arriva à la porte neuve: là, quelques généreux

citoyens, parmi lesquels on cite Ambroise Trivulce, demandèrent

qu'il s'engageât à ne porter aucune atteinte aux immunités de la

ville; mais on leur imposa silence: le duc poussa son cheval, entra

sans condition, alla descendre à la porte de la cathédrale, y fit

une courte prière, répartit ses troupes dans la ville, fit désarmer

le peuple, distribuer quelques vivres, et retourna dans son camp.

Dans le mois de mars il soumit toutes les autres villes de Lombardie;

fut reconnu par toutes les puissances, excepté par le roi de France

et l'empereur; et le 25 mars 1450, il fit son entrée solennelle,

suivi de Blanche Visconti sa femme, et de ses enfants. On lui avait

amené un char, un dais; il voulut entrer à cheval, prit sur l'autel

la couronne, le sceptre et l'épée, reçut le serment de fidélité de

la noblesse et de la commune, et bientôt il vit sa cour peuplée

d'ambassadeurs.

[Note en marge: XI. Les Vénitiens forment une ligue contre le nouveau

duc de Milan. 1451.]

À la première nouvelle de la révolution de Milan, les troupes

vénitiennes se hâtèrent de repasser l'Adda, et se retirèrent dans

le pays de Bergame. Elles y furent renforcées de quelques troupes,

auparavant à la solde de la république milanaise, qui leur furent

amenées par quelques chefs mécontents, entre autres par Jacques

Piccinino. Mais, au lieu de reprendre d'abord les hostilités, la

seigneurie s'occupa de former une nouvelle ligue. Elle y entraîna

le duc de Savoie, le marquis de Montferrat, les villes de Bologne et

de Pérouse; et cette ligue compta pour son principal allié le roi de

Naples, Alphonse d'Arragon. Les Florentins, dirigés alors par Cosme

de Médicis, refusèrent d'y accéder et furent traités en ennemis. Tous

ceux de leurs compatriotes, qui se trouvaient dans les pays de la

domination vénitienne, reçurent ordre d'en sortir.

Les préparatifs de cette guerre, dans laquelle on voulait présenter

quinze mille chevaux et huit mille hommes d'infanterie, coûtèrent à

la république trois cent mille ducats. Les provinces de terre-ferme

en fournirent quatre-vingt mille, de nouvelles impositions pourvurent

au surplus; et, profitant du prétexte qu'offrait le projet d'une

nouvelle croisade, on obligea le clergé à verser la moitié de ses

revenus. À la fin de la campagne, il fallut un nouveau fonds d'un

million de ducats[223].

[Note 223: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, F. Foscari. Cet auteur

n'évalue la dépense annuelle pendant cette guerre qu'à 670,000

ducats, dont 550,000 pour l'armée de terre, et 120,000 pour la

marine.]

[Note en marge: Campagne de 1452.]

Les hostilités ne commencèrent qu'en 1452. Les Vénitiens confièrent

la conduite de cette guerre à Gentil Leonissa, général qui s'était

fait un nom dans les campagnes précédentes, et qui justifia

pleinement leur confiance; car quoiqu'il n'eût remporté aucun

avantage éclatant, ce n'était pas une gloire médiocre d'arrêter les

progrès et de rendre vains tous les efforts d'un adversaire qui

réunissait les talents de Sforce et la puissance d'un duc de Milan.

Toute l'année se passa en marches et en campements, dont l'objet

était d'établir le théâtre de la guerre sur le territoire ennemi.

Tantôt Sforce se portait dans les environs de Brescia, tantôt

Leonissa ravageait le pays de Lodi ou de Crémone pour l'y attirer;

toujours ils s'observaient et choisissaient leurs positions avec une

telle habileté, que l'attaque aurait été une imprudence.

Ce système de temporisation était bien plus favorable à une puissance

solidement établie dans ses conquêtes, et qui n'avait point d'orages

intérieurs à craindre, qu'à un prince qui n'était appelé au trône

que par ses talents, et qui n'y avait été placé que par une sédition

populaire.

[Note en marge: Défi entre les deux armées.]

Aussi Sforce éprouvait-il la plus vive impatience de déterminer

le général vénitien à accepter un combat décisif. Ne pouvant l'y

contraindre par ses manoeuvres, il lui adressa un défi.

Un trompette de l'armée milanaise vint présenter à Leonissa un gant

ensanglanté, avec la lettre suivante; on aime à juger des vieilles

moeurs par les paroles ou par les écrits des illustres personnages.

«Le ciel et la terre sont témoins, disait Sforce, que ce n'est ni

l'ambition, ni la haine, qui nous ont mis les armes à la main. Dieu

est notre juge; il lit au fond des coeurs. Nous avons été contraints

à la guerre par des provocations injustes. Il est inutile de rappeler

et tout ce que nous avons fait pour l'éviter, et combien elle a été

peu profitable à ceux qui l'ont voulue. Mais cette guerre déplorable

est un fléau pour les peuples. Notre devoir est d'y mettre un terme.

C'est dans cette vue que nous vous proposons un combat général entre

les deux armées, afin que la victoire prononce entre vous et nous.

Vous y êtes intéressés vous-mêmes, pour délivrer la province de

Brescia des deux armées qui la dévastent également. Plusieurs des

vôtres en ont témoigné le désir, et nous ne voulons pas encourir le

reproche de nous y être refusés. Ainsi, choisissez le jour; nous vous

proposons la plaine de Montechiaro pour champ de bataille; vous nous

y trouverez. En notre camp de Calvisano, le 31 octobre 1452.»

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 25 / 33 段