L'église était alors gouvernée ou plutôt divisée par deux papes,

Eugène IV et ce bizarre Amédée, qui, descendu volontairement

du trône, n'avait pu échapper à l'ambition dans la voluptueuse

retraite de Ripaille. Quoiqu'il y eût un schisme qui troublait tout

l'Occident, on prêcha et on entreprit une croisade en faveur de

l'église grecque, qui avait feint de se soumettre ou de se réunir

à l'église latine. L'empereur de Constantinople et son patriarche

étaient venus à Venise, à Ferrare, à Florence, où, malgré le scandale

que produisaient deux papes et deux conciles, ils avaient reconnu

la suprématie de l'église romaine, et confessé que le Saint-Esprit

procède du père et du fils.

Ce voyage avait eu pour objet d'obtenir quelques secours pour

éloigner le moment inévitable où Constantinople devait succomber

sous les efforts des Turcs. Le roi de Hongrie fut le chef de cette

croisade[216], et obtint d'abord des avantages si considérables

sur le sultan Amurath, que ce prince signa une trève de deux ans

avec lui, avant que la flotte chrétienne, qui devait seconder les

opérations de l'armée hongroise, fût sortie de ses ports. Cette

flotte était de soixante-dix toiles, mais les Vénitiens n'y avaient

fourni que dix galères, tant leurs moyens étaient absorbés par la

guerre continentale.

[Note 216: 30 juillet 1443; le cardinal de Saint-Ange écrit qu'il a

la promesse des rois et des princes du nord pour 170,000 chevaux,

outre une quantité innombrable de gens de pied. Le despote Georges

de Russie y est pour 20,000 chevaux, les seigneurs de Hongrie,

indépendamment du roi, pour 30,000.

(_Cronaca di Venezia et come lo fù edificata, et in che tempo, et da

chi, fino all'anno_ 1446. Manusc. de la biblioth. de St.-Marc, Nº 21,

foglio 147.)]

Le cardinal Condolmier, neveu du pape Eugène, amiral de cette flotte,

et le légat du pape en Hongrie, blâmèrent hautement le roi d'avoir

accordé la paix aux infidèles après la victoire. Ils exigèrent qu'il

rompît la trève qu'il venait de jurer, et, comme il ne pouvait

comprendre qu'un parjure pût être un acte légitime, le légat leva ses

scrupules par une décision fondée sur les principes ci-après:

Il est licite de violer la parole qu'on a donnée, si elle fait

contracter un engagement contraire au bien public.

Un serment juste oblige, mais un serment qui tend à la perte de tous

est nul.

Dieu désapprouve toute promesse insensée, et par conséquent en délie.

[Note en marge: Bataille de Varna. 10 novembre 1444.]

D'après ces principes, le cardinal donna d'avance l'absolution au

roi et à son armée. On reprit les armes; on marcha contre les Turcs,

Amurath repassa d'Asie en Europe, malgré la flotte chrétienne qui

ne sut pas garder le détroit, joignit l'armée des croisés près de

Varna, et y gagna une sanglante bataille dans laquelle le roi et le

cardinal restèrent parmi les morts.

On dit qu'au commencement de l'action, le sultan tira de son sein le

traité que ses ennemis venaient de violer, et s'écria, en l'élevant

vers le ciel: «Ô Christ! tu vois le traité qu'ils ont juré par

ton nom: s'il est vrai que tu sois Dieu, c'est à toi de punir les

parjures.»

Cette défaite mit fin à la croisade, et l'empereur grec fut trop

heureux de pouvoir conserver encore un reste d'existence.

LIVRE XVI.

Guerre dans le Milanais. -- Mort de Philippe-Marie Visconti. --

Guerre des Vénitiens contre les Milanais et François Sforce. --

Paix par laquelle la république acquiert la province de Crême.

-- Reprise de la guerre contre Sforce. -- Il est couronné duc

de Milan, 1441-1450. -- Guerre des Vénitiens contre Sforce, duc

de Milan. -- Les Français auxiliaires du duc. -- Pacification

générale, ligue d'Italie, 1451-1454. -- Prise de Constantinople

par les Turcs. -- Traité entre la république et Mahomet II. --

Transaction avec le patriarche d'Aquilée. -- Translation du

siége patriarcal de Grado à Venise. -- Malheurs et déposition

du doge François Foscari. Création des inquisiteurs d'état,

1453-1457.

[Note en marge: I. Guerre dans le Milanais.]

[Note en marge: Ligue entre le duc de Milan, le comte Sforce, et les

républiques de Venise, de Gênes, de Florence, et de Bologne. 1443.]

La lutte si inégale que François Sforce soutenait, devait avoir deux

résultats, l'un et l'autre très-probables; la ruine de ce nouveau

prince, et l'accroissement de la puissance d'Alphonse d'Arragon

en Italie. Le duc de Milan avait mis de la passion à poursuivre

son gendre, mais il n'avait pas intérêt de le perdre, et il en

avait encore moins à laisser le roi de Naples s'ingérer dans les

affaires de l'Italie supérieure, c'est ce que François Sforce lui

fit représenter. Les Vénitiens joignirent leurs exhortations à

ses prières, et le duc devint l'allié de son gendre et des quatre

républiques, c'est-à-dire de Venise, de Gênes, de Florence, et de

Bologne. Cette alliance, signée le 24 septembre 1443, devait durer

dix ans.

Ces fréquentes variations étaient un des caractères de la politique

italienne. On se croyait fort habile, parce qu'on apercevait

tout-à-coup de nouveaux rapports dans des affaires très-compliquées,

et on pensait faire preuve de dextérité en changeant souvent de

parti; dans le fait, on n'obéissait qu'à la crainte qu'inspirait un

rival trop favorisé par la fortune, ou à l'espoir d'affaiblir tous

ses voisins l'un par l'autre.

Dans cette guerre, les Vénitiens ne furent qu'auxiliaires. Il ne

s'agissait pas d'abord de leurs intérêts immédiats; il n'était

question que de savoir si Sforce conserverait ses états dans la

Romagne. Le peu de troupes que la république lui envoya ne l'avaient

pas encore rejoint lorsqu'il remporta une victoire complète à

Monteloro, le 10 novembre 1443, sur Piccinino, son ancien rival, qui

était devenu le général de l'armée du pape. L'année suivante, ce fut

le fils de Piccinino qu'il eut à combattre, et ce nouveau général

fut fait prisonnier. Le père en mourut de douleur.

[Note en marge: Le duc de Milan se brouille avec François Sforce.

1445.]

[Note en marge: Bataille de Casal-Maggiore gagnée par les Vénitiens

sur les Milanais. 1446.]

Ces deux victoires amenèrent une paix dont les Vénitiens furent les

médiateurs. Le pape consentit à laisser à Sforce ce qu'il lui avait

lui-même donné et ce que les armes de ce nouveau prince avaient

conquis; mais dès l'année suivante, Philippe-Marie se brouilla encore

avec son gendre. On vit une nouvelle ligue entre le pape, le roi de

Naples, et le duc de Milan. Le pape excommunia Sforce et ses alliés;

les Vénitiens furent compris dans l'anathème. Ils le méritaient

faiblement, car ils n'avaient fourni au seigneur de la Romagne

que de médiocres secours pour l'aider à défendre ses possessions.

Ils ne montrèrent quelque vigueur que lorsque le duc de Milan

voulut reprendre le Crémonais qu'il avait donné en dot à sa fille,

prétendant pouvoir convertir cette dot en une somme de cent mille

ducats, qu'il offrait de déposer à Venise. La république répondit à

cette proposition, qu'elle était garante du traité conclu entre le

duc et son gendre, et qu'elle soutiendrait les droits de celle des

deux parties contractantes au détriment de laquelle on essaierait de

les violer. Cette contestation devint une guerre entre les Vénitiens

et les Milanais, dont la province de Crémone fut le théâtre;

mais dans cette campagne c'étaient les Milanais qui assiégeaient

Crémone, devenue ville ennemie depuis qu'elle appartenait à Sforce;

c'étaient les Vénitiens qui voulaient délivrer cette province, ils la

convoitaient déjà depuis long-temps. Leur général Michel Attendolo,

parent de Sforce, et qu'on surnommait Cotignola, du nom de sa

ville natale, força les ennemis dans une île du Pô, située près de

Casal-Maggiore. François Piccinino, qui avait succédé à son illustre

père dans le commandement des troupes milanaises, avait choisi cette

île pour son camp, et, à l'aide de deux ponts qu'il avait jetés à

droite et à gauche, il se flattait de trouver dans cette position

le double avantage d'être inexpugnable et de pouvoir manoeuvrer à

volonté sur les deux rives.

Les positions réputées inattaquables ne sont pas celles où l'on tient

le plus long-temps, parce que, en dernière analyse, les défenses

matérielles n'ont point de force répulsive; il survient ordinairement

quelque accident qu'on n'avait pas prévu; l'imagination s'effraie de

ce mécompte; on se trouve d'autant moins de résolution, qu'on avait

auparavant plus de sécurité. On s'était arrangé pour être défendu par

la position; du moment qu'elle-même a besoin d'être défendue comme

une autre, on est tenté de l'abandonner. C'est ce qui arriva à la

bataille de Casal-Maggiore, qui se donna le 28 septembre 1446.

François Piccinino, posté dans une île au milieu d'un grand fleuve,

avait démontré à ses soldats qu'on ne pouvait venir à eux que par

les ponts dont il avait fortifié la tête avec beaucoup de soin. La

tête de pont forcée, le passage était encore impossible à franchir,

l'artillerie aurait foudroyé la colonne qui s'y serait présentée,

et enfin une arche coupée interdisait aux assaillants tout moyen

d'arriver jusque dans l'île.

En effet, lorsque les Vénitiens s'avancèrent pour attaquer le

pont, qui s'appuyait sur la rive gauche, ils y trouvèrent la plus

vigoureuse résistance; mais pendant cette attaque, les Milanais

virent la cavalerie de Cotignola s'élancer dans le fleuve.

Sur-le-champ ces mêmes hommes qui combattaient vaillamment dans

la tête de pont, s'ébranlent à la vue d'une troupe qui ne les

attaquait pas; ils lâchent le pied. Les Vénitiens s'élancent après

eux, et, sans donner le temps de retirer le pont, passent l'arche

coupée, surprennent l'île. Tout le camp est en désordre, et François

Piccinino se sauve sur la rive droite, en faisant couper l'autre

pont derrière lui. De toute son armée il ne lui restait pas quinze

cents chevaux[217]. Cette victoire rendit Cotignola maître de la

rive gauche du Pô; il soumit toute la province de Crême, excepté la

capitale, passa l'Adda, fit capituler Cassano, et ses troupes légères

coururent jusqu'aux portes de Milan.

[Note 217: Voici comment cette bataille est racontée dans un

manuscrit de la biblioth. de St.-Marc, intitulé: «_Cronaca di Venezia

et come lo fù edificata, et in che tempo, et da chi, fino all'anno_

1446.»

«28 septembre 1446, combat de Casal-Maggiore entre les Vénitiens,

commandés par Michel Cotignola et les gens du duc de Milan: ceux-ci

avaient fait un pont sur le Pô, à Mezian, où ils ont mis, (c'est la

Chronique qui parle,) huit galions avec grande quantité de fusiliers,

arbalétriers, infanterie, lances, plus de huit mille personnes en

tout, et des palissades et fossés d'une grande force; c'est pourquoi

Michel Cotignola convoqua, le 25 septembre, tous les capitaines,

et voulut savoir leur opinion, et la voyant favorable, ordonna,

qu'on se préparât et qu'on fît les escadres et batailles: et tout

cela fait avec le nom de Dieu et de l'évangéliste saint Marc, le 28

septembre, à une heure du jour, la messe étant dite, il fit sonner

les trompettes, mettre son monde en bataille, et commença d'envoyer

en avant à tâter le gué du Pô, et mit là une grande quantité

d'infanterie, de plus, soutenue de partisans et de lanciers légers

à cheval, il descendit vers le Pô, mort, paisible, dormant, criant

avec grande vigueur: _Marc, Marc;_ et aussi les ennemis venant

contre les nôtres avec autant de vigueur pour qu'on ne leur ôtât pas

le pont, et il y avait une telle multitude de traits et de balles

qu'il semblait qu'il en plût: cette mêlée dura plus de deux heures

et demie; et comme il plut à Dieu et à l'évangéliste messire saint

Marc, vers les 18 heures (midi) que nos gens vinssent à bout du pont,

que l'infanterie y montât et que les lanciers à cheval traversant

le Pô arrivaient au Mezian et à la digue où ils combattaient main

à main avec l'ennemi; enfin, le nom de monseigneur J. C. leur

obtint la victoire, rompit et mit en désordre toute l'armée du duc

de Milan; les uns s'enfuirent, les autres rendirent leurs armes,

d'autres se jetèrent dans le Pô, et il s'en noya plus de 500; et

ce fut certainement un des plus beaux faits d'armes qui fut fait

depuis long-temps en Lombardie, et il fut fait avec grande prudence

et fidélité à la louange de Dieu, du glorieux messire saint Marc.

Pour le seigneur capitaine et Condottieri, je dois dire qu'ils ont

tous fait vigoureusement et qu'ils méritent d'être recommandés. Le

partage du butin se faisait en monnaie fictive de chevaux[217-A]; si

je ne me trompe, Cotignola en avait eu pour sa part 800, Guillaume

de Montferrat, 100; Gentil de Gatta Melada, 800; le marquis Taddée

d'Este, 600; l'infanterie en masse, 500; les gens de cheval du

comte François, 200; en tout, la valeur de 4200 chevaux, plus les

provisions et les femmes qui se trouvèrent.]

[Note 217-A: En prenant un cheval pour une somme donnée, et en

répartissant ensuite le butin selon ce que chacun pouvait prétendre,

le cheval était l'unité et on faisait les comptes d'après cette

mesure.]

Philippe-Marie appela des secours de tous les côtés: il conjura le

roi de Naples de faire marcher son armée dans le Milanais; il chercha

à intéresser le roi de France, Charles VII, dans sa querelle; il

s'adressa à Sforce lui-même, pour lui proposer une réconciliation,

qui était dans les intérêts de tous les deux. Celui-ci était assez

mécontent des Vénitiens, qui, depuis leur victoire, ne se mettaient

guère en peine de lui fournir des subsides. C'était sur-tout d'argent

qu'il manquait: son beau-père lui en promit et ordonna qu'on lui fît

l'avance d'une somme considérable. Cette offre détermina Sforce à

abandonner la ligue des républiques pour devenir le défenseur des

Milanais.

À peine eut-il manifesté cette résolution, que le duc commença par

suspendre l'envoi des fonds promis. Ce manque de foi retarda la

marche du gendre et donna le temps aux Vénitiens de continuer leurs

conquêtes dans le Milanais. Enfin le pape, qui était alors Nicolas V,

leva toutes ces difficultés, et moyennant trente-cinq mille écus d'or

qu'il paya, décida Sforce à se désister de toutes ses prétentions sur

les places de la Romagne pour se vouer tout entier à sauver les états

de son beau-père.

[Note en marge: II. Mort de Philippe-Marie Visconti, duc de Milan.

1447.]

Ce général venait de se mettre en marche lorsque le duc

Philippe-Marie Visconti mourut, le 13 août 1447, âgé seulement de

cinquante-cinq ans; mais sa vie voluptueuse avait avancé pour lui les

infirmités de la vieillesse.

C'était le dernier, non pas du nom, mais de la branche des Visconti,

qui avait régné sur une grande partie de l'Italie pendant cent

cinquante-deux ans. Ambitieux sans courage, il avait attiré des

guerres continuelles sur ses malheureuses provinces, dont il avait

perdu plusieurs, et il sembla avoir pris à tâche de laisser après lui

un long héritage de malheurs à ses sujets.

[Note en marge: Ses testaments.]

Il avait fait quatre testaments.

Par le plus ancien il avait légué sa couronne à Antoine Visconti, son

cousin.

Ensuite il lui avait préféré un autre de ses parents, nommé Jacques.

Par une troisième disposition il avait institué pour son héritière

universelle sa fille unique, Blanche, femme de François Sforce.

Enfin, quelques jours avant sa mort, et à l'époque où il venait de se

réconcilier avec son gendre, il avait fait un quatrième testament,

par lequel il déshéritait sa fille et nommait pour son successeur le

roi de Naples, Alphonse d'Arragon.

Mais il n'était nullement reconnu qu'un duc de Milan pût disposer de

cette principauté par testament, comme d'un patrimoine: il n'y avait

rien de réglé, même pour l'ordre de succession, et, depuis 1277 que

les Visconti occupaient ce trône, le plus fort s'y était toujours

assis au mépris de tous les droits de primogéniture.

Ce n'était pas tout; il y avait d'autres prétendants à cette

succession.

L'empereur Frédéric III réclamait le droit d'en disposer, parce

qu'elle n'était qu'un fief de l'empire.

Le roi de France soutenait les prétentions que Valentine Visconti

avait apportées à la maison d'Orléans.

Enfin, l'ambitieuse république prétendait exercer le droit de

conquête.

Au milieu de toutes ces prétentions rivales, la ville de Milan arbora

l'étendard de la liberté, en se déclarant république et souveraine

de toutes les autres villes de la Lombardie. Alexandrie, Novarre

et Côme l'avaient reconnue sous ce double rapport. Parme et Pavie

s'étaient déclarées indépendantes. Les villes de Plaisance, de Lodi

et de St.-Columbano se mirent sous la protection des Vénitiens qui se

hâtèrent d'en occuper les citadelles. Crême et Pizzighilone allaient

en faire autant; mais Sforce, qui était accouru pour appuyer ses

droits par les armes, prévint l'effet de cette résolution, et établit

des garnisons dans ces deux places.

[Note en marge: III. François Sforce devient l'allié des Milanais.]

Un instant avait changé la face des affaires. Les Vénitiens alliés

de Sforce, la veille de la mort du duc de Milan, étaient devenus

tout-à-coup ses ennemis. Ce prétendant, qui n'avait encore que le

comté de Crémone, était évidemment hors d'état de soumettre les

grandes villes qui refusaient de le recevoir et de combattre en même

temps une puissance comme la république de Venise.

Il se détermina à traiter avec les Milanais et à se faire leur allié,

en attendant qu'il pût devenir leur maître. Dans ce traité, on se

partagea assez imprudemment les conquêtes qu'on se promettait. Il fut

stipulé que, si on s'emparait seulement de la province de Brescia,

elle resterait à Sforce en toute souveraineté; mais que, si on

conquérait aussi le pays de Vérone, Vérone serait le lot de Sforce,

et que Brescia appartiendrait à la nouvelle république de Milan.

À peine ce traité était-il conclu que ces alliés se brouillèrent

à l'occasion de la ville de Pavie, qui, en proie à des factions

rivales, ouvrit ses portes à Sforce. Il en prit possession en son

nom. Les Milanais virent dans cet acte une violation du droit

qu'ils s'étaient arrogé sur toutes les villes de la Lombardie. Ils

envoyèrent des commissaires au général vénitien pour lui proposer la

paix et une alliance entre les deux républiques; mais ils y mettaient

cette condition, que les Vénitiens leur rendraient toutes les places

du Milanais qu'ils occupaient. Cette proposition fut rejetée, et

on juge assez généralement qu'en cela la seigneurie s'écarta de sa

politique ordinaire. Il paraît en effet que rien ne pouvait être

plus désirable pour elle que l'établissement d'une où de plusieurs

républiques sur ses frontières, qu'un prince puissant et doué des

talents de François Sforce, était le voisin le plus dangereux

qu'elle pût avoir, et qu'il ne fallait pas réduire les Milanais à la

nécessité de se jeter entre les bras d'un maître.

Ce fut là le résultat du refus que fit le gouvernement vénitien de

recevoir les Milanais dans son alliance. Ils restèrent unis à Sforce,

pour ne pas être à-la-fois en guerre avec tout le monde; car le

marquis de Ferrare les attaquait dans le Parmesan, les Génois sur le

revers des Apennins, le duc de Savoie et le marquis de Montferrat du

côté de Novarre, et une armée française, qui soutenait les droits du

duc d'Orléans, déjà maître d'Asti, par la cession que lui en avait

faite le duc Philippe, s'était emparée d'Alexandrie et marchait sur

Tortone.

[Note en marge: IV. Il fait la guerre aux Vénitiens.]

[Note en marge: Assiége et prend Plaisance. 1447.]

Sforce, malgré le peu de confiance qui régnait entre lui et les

seuls alliés qui lui restassent, se sentait assez de capacité pour

triompher dans une lutte si inégale. Il arrêta, par des négociations,

les mouvements du duc de Savoie, du marquis de Montferrat, des Génois

et des Français. Pavie, Tortone et les frontières occidentales

de la Lombardie furent sauvées. Il fit capituler Saint-Columbano,

passa le Pô, et alla mettre le siége devant Plaisance, qui, comme je

l'ai dit, s'était donnée aux Vénitiens. C'était une entreprise fort

audacieuse: il y avait dans la place quatre mille hommes de troupes

vénitiennes et six mille bourgeois armés. Sforce s'attacha à prendre

des précautions pour qu'une flotte ennemie ne pût remonter le Pô,

et pour que l'armée de Cotignola ne pût en effectuer le passage,

qu'elle tenta deux fois sans succès. Il laissa les Vénitiens ravager

toute la rive gauche du fleuve, et poussa les opérations du siége

avec une telle vigueur, que, le 14 novembre 1447, après un mois

d'investissement, il donna l'assaut à la place, monta lui-même sur

la brèche et s'en rendit maître. La citadelle capitula le lendemain.

Le vainqueur ramena son armée dans les environs de Crémone, où elle

passa l'hiver, en présence de l'armée de Cotignola postée entre

l'Oglio et le Mincio.

Tel est l'enchaînement des affaires de ce monde, que la prudence

humaine est presque toujours trompée dans ses calculs. La conquête de

Plaisance faillit à coûter à Sforce l'alliance des Milanais.

[Note en marge: Négociations secrètes entre les Vénitiens et les

Milanais, rompues par François Sforce.]

Le podestat vénitien, Gérard Dandolo, qui gouvernait à Plaisance,

n'ayant pu sauver cette ville, se trouva prisonnier de Sforce

par la capitulation. Pendant son séjour dans le camp ennemi, il

pratiqua des intelligences avec les deux fils de Piccinino, qui

servaient à regret l'ancien rival de leur père. Ces conférences

devinrent une négociation: on correspondit avec Milan; on renoua le

projet d'une alliance entre les deux républiques, qui toutes deux

voyaient les progrès de Sforce avec le même effroi. Cette fois les

Vénitiens ne se rendirent pas si difficiles, et des députés de Milan

arrivèrent secrètement à Bergame, où ils signèrent un traité avec les

plénipotentiaires vénitiens.

Mais Sforce en fut averti, et lorsque les magistrats de la république

de Milan s'assemblèrent, pour ratifier le traité, ils se virent

entourés par une multitude factieuse qui criait: «Point de paix avec

les Vénitiens, ennemis du comte Sforce.» Il fallut céder, et le

traité resta comme non avenu.

[Note en marge: V. Il détruit la flotte vénitienne à Casal-Maggiore.

1448.]

On voit que le comte était déjà puissant dans Milan; mais s'il

commençait à parler en maître, il savait aussi agir en grand prince.

Il rassembla tous les bâtiments qu'on put trouver et organisa

une flottille à Crémone. Il ouvrit la campagne de 1448 par la

conquête de Cassano, après un siége de dix jours. Pendant qu'il

soumettait la rive gauche de l'Adda, la flotte vénitienne, qui,

sous le commandement d'André Querini, avait remonté le Pô, depuis

Casal-Maggiore jusqu'à Crémone, vint attaquer cette dernière place,

pour y brûler le pont et la flottille.

L'attaque fut soudaine; les eaux du fleuve étaient basses, et

quelques bancs de sable se trouvaient à sec sous les arches du pont.

Les Vénitiens s'y élancèrent, escaladèrent les arches, y plantèrent

l'étendard de Saint-Marc, et travaillaient précipitamment à rompre

les piles, lorsque la comtesse Sforce, qui était dans la place,

s'avança sur le haut des murailles, rassembla le peu de troupes qu'on

y avait laissées, fit pointer les canons sur la flotte et faire un

feu si meurtrier que les Vénitiens furent obligés d'abandonner leur

attaque et de s'éloigner.

À cette nouvelle, Sforce se porta sur le fleuve avec toute son armée,

malgré les cris des Milanais, qui lui reprochaient d'abandonner

leur pays aux courses des Vénitiens, malgré les intrigues des deux

Piccinino, qui cherchaient à le traverser dans tous ses projets,

malgré les murmures de ses soldats mercenaires, dont il ne pouvait

payer la solde qu'en leur accordant le pillage de ses propres places.

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 24 / 33 段