Des historiens emphatiques ont voulu comparer cette opération au

passage des Alpes par Annibal. C'est donner une fausse idée des

choses, que de les mettre en parallèle avec d'autres qui sont

hors de toute proportion. L'entreprise exécutée par Sorbolo, fort

belle sans doute, n'était cependant que le projet d'un ingénieur

habile. La marche d'Annibal à travers les Pyrénées et les Alpes,

est la conception d'un grand capitaine. Quand on parle de ce fameux

passage, on ne cite jamais que les éléphants, parce que c'est là

ce qui saisit l'imagination. Sûrement il était moins difficile de

faire passer des éléphants sur des rochers que des vaisseaux, mais

le passage des éléphants était la moindre des difficultés que le

général carthaginois avait à vaincre. Il fallait traverser des

montagnes alors sans traces, se hasarder dans des déserts inconnus, y

faire subsister une armée, et tout cela en présence d'un ennemi tel

que le peuple romain. Jamais la république de Venise, les Sforce,

les Visconti, ne peuvent attirer sur leurs querelles l'attention

que commandent les peuples dont les armes ont fait les destinées de

l'univers.

[Note en marge: Ces galères sont détruites.]

Tant de travaux pour conduire des galères dans le lac de Garde,

quoiqu'ils eussent eu un plein succès, ne furent que des fatigues et

des dépenses inutiles. Piccinino accourut à Peschiera, ravitailla et

renforça tous ses postes sur l'une et l'autre côte, fit sortir sa

petite escadre, attaqua séparément les bâtiments des Vénitiens, et

parvint à détruire leur flottille presque entièrement.

[Note en marge: XI. Sforce se porte avec son armée au nord du lac.]

Le danger de Brescia croissait de jour en jour. La famine y avait

amené la peste[205]; le sénat ne cessait de presser Sforce de s'y

porter. Il ne restait plus d'autre route pour y parvenir que celle

qu'avait frayée Gatta-Melata, à la fin de la campagne précédente,

par les montagnes du Trentin. Mais s'élever ainsi au nord du lac,

c'était découvrir Vérone et l'exposer peut-être. Ces représentations

n'ébranlèrent point le sénat; les ordres furent réitérés, et l'armée

se mit en route. Dès que Piccinino s'en fut aperçu, il s'embarqua

à Peschiera, pour traverser le lac du midi au nord, afin d'arriver

aussitôt que les Vénitiens dans les montagnes, pour leur en disputer

le passage. Les Milanais occupaient au fond du lac la place de Riva,

à l'embouchure de la Sarca; mais lorsque Piccinino prit terre, il

trouva que l'ennemi l'avait déjà devancé; Sforce était entré dans

un défilé défendu par le château de Ten, avait investi ce fort, et

envoyé déjà quelques convois de vivres à Brescia.

[Note 205: O quanta carestia! O quanta fame! O quanto stremizio era

ne i cittadini, e a tutto il popolo a comperar la biada a lire trenta

la soma! Ma dicciamo della povera gente come stavano, ne moriva per

le strade difame. Avresti veduto sulla piazza cento fantolini gridare

_pane, pane per amor di Dio_. (_Historia Bresciana_ di Christoforo

DASOLDO. _Rerum italicarum scriptores_, tom. XXI. p. 819.)]

[Note en marge: Combat de Ten, où Piccinino est battu.]

Le général milanais, sentant l'importance du château de Ten, marcha

droit à l'ennemi, et l'attaqua le 9 novembre 1439. Pendant que

Sforce, dont la position n'était pas avantageuse, combattait avec

vigueur, un détachement de la garnison de Brescia parut sur les

rochers auxquels était adossée l'armée de Piccinino. Cette attaque

imprévue jeta l'épouvante parmi les troupes milanaises. Les Vénitiens

remportèrent une victoire complète. Leurs adversaires y perdirent

cent hommes d'armes, quatre cents chevaux et beaucoup d'infanterie.

Le fils du marquis de Mantoue fut fait prisonnier; Piccinino lui-même

se vit séparé des siens et obligé de se jeter dans le château de Ten.

[Note en marge: XII. Il se sauve, rallie son armée, et va surprendre

Vérone.]

Sa position paraissait désespérée: dès la nuit suivante il sortit du

fort; enveloppé dans un sac, et porté sur les épaules d'un robuste

valet[206], il traversa les postes Vénitiens, se rendit à Riva et y

rallia les débris de son armée. Désormais il lui était impossible

de défendre les approches de Brescia, mais il apprend, par quelques

prisonniers vénitiens, qu'à Vérone on est sans défiance. Aussitôt

il s'embarque, traverse le lac dans toute sa longueur, revient

à Peschiera, y trouve des troupes, marche sur Vérone, escalade

les remparts, et surprend cette place, dans la nuit du 16, tandis

que les Véronais, que Sforce lui-même, le croyaient errant dans

les montagnes, ou enfermé dans le château de Ten, et qu'à Venise

les cloches et le canon donnaient le signal des réjouissances, en

annonçant sa défaite.

[Note 206: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 5.]

Vérone avait une bonne garnison, mais on savait l'armée milanaise

dans les montagnes du Trentin, on venait d'apprendre qu'elle avait

été complètement battue, le froid était très-rigoureux, la garde

se faisait avec quelque négligence, suite ordinaire d'une parfaite

sécurité. Ces circonstances favorisèrent sans doute Piccinino, mais

quand on profite de l'occasion avec tant d'audace et de rapidité,

on ne laisse point tout le mérite des succès à la fortune. C'est au

sujet de cette surprise de Vérone que Machiavel fait cette belle

réflexion: «À la guerre rien n'est si facile que ce que l'ennemi vous

croit hors d'état de tenter[207].»

[Note 207: _Histoire de Florence_, liv. 5.]

La place de Vérone se compose de la ville proprement dite, de la

Villette, et de trois forts, dont l'un, dit le Vieux château,

commande le pont sur l'Adige, tandis que les deux autres, le fort

Saint-Pierre et le fort Saint-Félix, s'élèvent sur la montagne qui

domine la ville.

Ce fut par la Villette que les Milanais tentèrent leur attaque. Elle

fut si soudaine que les postes vénitiens n'eurent pas le temps de se

rallier; la muraille était escaladée, la porte enfoncée, la Villette

envahie et la ville déjà au pillage, que les troupes éparses de la

garnison couraient avec les commandants vénitiens pour s'enfermer

dans les châteaux. Piccinino se prépara sur-le-champ à les attaquer.

[Note en marge: XIII. Sforce reprend cette place.]

Mais il avait affaire à un rival qui n'était ni moins audacieux ni

moins diligent que lui. La nouvelle de la perte de Vérone parvint à

Sforce, dans la nuit du 17 novembre; il partit le 18, sans se donner

le temps de prendre des vivres, abandonnant le siége du château de

Ten et Brescia. En trois marches, il franchit des montagnes couvertes

de neige et arriva le 20, au soleil couchant, devant les portes du

fort Saint-Félix: Dès le soir même, il était maître de la partie de

la ville qui est sur la rive droite de l'Adige.

Piccinino, surpris à son tour, réunit toutes ses troupes dans la

Villette. Sforce n'attendit pas le jour pour l'y attaquer, passa

les ponts, profitant de la terreur que son apparition subite avait

inspirée, balaya la Villette et se mit à poursuivre les Milanais dans

la plaine. Un combat nocturne est toujours accompagné de désordre.

Piccinino, contraint d'évacuer la place, eut beaucoup de peine à

rallier les fuyards, et ne put réorganiser son armée qu'à Mantoue.

Sforce, à qui cette victoire venait de procurer l'honneur d'être

inscrit au livre d'or, donna quelque repos à ses troupes pendant le

mois de décembre. Il employa cet intervalle à rassembler des vivres

pour ravitailler Brescia, se remit en marche au commencement de

janvier 1440, et, ayant fait de nouveau investir le château de Ten,

fit filer des convois qui parvinrent jusqu'à leur destination.

L'infatigable Piccinino se présenta quelques jours après dans ces

montagnes pour interrompre les opérations des Vénitiens. Les combats

furent fréquents, mais peu décisifs. Enfin la saison devint tellement

rigoureuse que les deux généraux se déterminèrent à ramener leurs

troupes dans des climats plus doux. Piccinino traversa le lac encore

une fois, et se posta sur les frontières du Milanais, tandis que

le général vénitien repassait les montagnes, où il faillit à être

englouti dans les neiges, pour venir prendre ses quartiers d'hiver

autour de Vérone, après avoir ordonné la construction d'une flottille

à Torbolé, pour être maître enfin du lac de Garde.

[Note en marge: XIV. Diversion des Milanais en Toscane. 1440.]

Cette campagne venait de rendre aux Vénitiens le Vicentin et le

Véronais. Ils avaient ravitaillé, mais non délivré Brescia. Le duc

de Milan avait eu du désavantage; mais l'activité de son général

avait balancé l'habileté de Sforce, et les frontières du Milanais

n'étaient pas encore menacées, puisque, avant de songer à les

attaquer, les Vénitiens avaient à recouvrer deux provinces. Lorsqu'il

fut question, dans le conseil de Visconti, d'arrêter le plan de la

campagne de 1440, on demeura d'accord que l'objet le plus urgent

était d'éloigner Sforce du théâtre actuel de la guerre. On crut

qu'on y parviendrait en opérant une invasion en Toscane. Piccinino

reçut ordre de s'y porter. Les Florentins effrayés demandèrent à

grands cris le retour de l'habile capitaine qui commandait toutes les

troupes de la confédération; mais la seigneurie de Venise n'eut garde

de consentir à l'éloignement de Sforce; on leur envoya seulement

quelques renforts, et, pendant que Piccinino ravageait la Toscane,

les Vénitiens passaient l'Oglio, battaient la petite armée milanaise,

qui avait pour chef le marquis de Mantoue, prenaient les places de

Soncino, d'Orci-Nuovi, de Peschiera, mettaient la province de Crémone

à contribution, s'assuraient à leur tour l'empire du lac de Garde,

en détruisant la flottille milanaise, délivraient Brescia, dont la

population se trouvait réduite de moitié, par un siége et une disette

de trois ans, et pénétraient jusque dans le Bergamasque. Tous ces

succès furent le résultat de quelques mois de campagne.

La république avait à récompenser la fidélité des habitants de

Brescia: elle concéda à cette ville des moulins qui produisaient au

fisc vingt mille ducats; accorda à cent nobles du pays l'exemption

de toutes charges pour eux et leur postérité; et le brave Barbaro,

dont la gloire militaire ajoutait tant d'éclat à la réputation qu'il

s'était acquise dans le monde savant[208], vint recevoir à Venise des

félicitations publiques.

[Note 208: On le comptait parmi les hommes de son temps qui

connaissaient le mieux la langue grecque. Sa traduction de

quelques-unes des vies de Plutarque justifiait cette opinion.]

Le duc de Milan sentait l'imprudence qu'il avait faite en détachant

Piccinino. Ce général, qui avait espéré d'abord quelques succès en

corrompant le cardinal Vitteleschi, commandant de la petite armée du

pape, ne recueillit point de fruit de cette intrigue. Le pape eut

avis de la trahison de ce prélat; le cardinal fut arrêté, et éprouva,

comme il l'avait dit lui-même, qu'on n'emprisonnait pas un homme

de sa sorte pour le relâcher. En effet, il mourut quelques jours

après[209]. Un autre fut mis à sa place, et Piccinino ne trouva plus

que des ennemis là où il avait espéré trouver un coopérateur. Il

éprouva même un échec au moment où, rappelé par Philippe-Marie, il

se disposait à repasser les Apennins[210]. En arrivant sur la rive

droite du Pô, au commencement de juillet, il trouva les Vénitiens

répandus dans le Mantouan et dans le Crémonais, maîtres de Peschiera,

après un siége de trente-quatre jours, et se préparant à passer

l'Adda, dernière barrière du Milanais.

[Note 209: Ce cardinal excitait ses troupes au ravage. Il gratifiait

de cent jours d'indulgences en purgatoire chaque soldat qui coupait

un olivier. M. Sismonde Sismondi, à qui je dois cette anecdote, la

rapporte d'après le journal napolitain _Rerum italicarum scriptores_,

tom. XXI.]

[Note 210: C'est ce que les Florentins appellent la bataille

d'Anghiari; mais c'est aussi de cette bataille que Machiavel raconte

qu'elle ne coûta la vie qu'à un seul homme, qui fit une chûte de

cheval.]

[Note en marge: Négociations.]

L'armée que Piccinino ramenait était trop affaiblie pour pouvoir,

même en se réunissant aux troupes restées en Lombardie, tenir la

campagne devant les Vénitiens. Il s'efforça de la recruter, de

remonter sa cavalerie, et leva à cet effet, autant par la violence

que par la persuasion, une somme de trois cent mille écus d'or

dans les provinces du duc. Ces généraux, à-peu-près indépendants

du prince qu'ils servaient, ne mettaient plus de bornes à leurs

prétentions, quand ils étaient devenus nécessaires. Sous prétexte

qu'ils défendaient ses états, ils lui en demandaient le démembrement.

Piecinino exigeait la cession de Plaisance, un autre Novarre, un

troisième Tortone. Philippe-Marie ne vit plus de refuge que dans la

négociation. Après avoir essayé de détacher Sforce du service de

la république, il lui fit proposer d'être le médiateur, ou plutôt

l'arbitre de la paix. Celui-ci rendit compte au sénat des ouvertures

qui lui avaient été faites. Il fit même un voyage à Venise, soit

pour conférer sur la négociation, soit pour demander les moyens de

remettre son armée en bon état. Mais il ne put obtenir qu'un secours

de cinquante mille ducats, qui furent levés sur les Juifs[211].

[Note 211: _Hist. di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 22.]

[Note en marge: XV. Campagne de 1441.]

Pendant son absence, les Milanais passaient l'Adda et l'Oglio,

au mois de février 1441; Piccinino prenait la ville de Chiari,

faisait mettre bas les armes à un corps de deux mille hommes de

cavalerie, chassait les Vénitiens du Crémonais et du Mantouan, et

recommençait la conquête des provinces de Brescia et de Bergame. Ces

nouvelles causèrent d'autant plus d'effroi à Venise, qu'on était

loin de s'attendre à une attaque si vigoureuse. Sforce, sans se

donner le temps de rassembler ses troupes, partit en toute diligence

pour Brescia. Sa seule présence obligea Piccinino à marcher avec

plus de circonspection, et les deux généraux employèrent le reste

de l'hiver à réorganiser leur armée. Mais on s'était flatté de

la paix, et de pareilles espérances font toujours négliger les

préparatifs dispendieux qui pourraient assurer le succès de la

guerre. Le sénat de Venise s'était déterminé si difficilement à de

nouveaux sacrifices, qu'au mois de juin son capitaine-général ne

comptait encore dans son armée que six mille hommes d'infanterie

et quinze mille chevaux. Le 25, il attaqua Piccinino retranché

dans une position avantageuse avec dix mille chevaux et trois

mille fantassins, sans pouvoir ni le forcer dans cette position ni

l'attirer dans la plaine.

Quand Sforce voulut passer l'Oglio pour entrer dans les provinces de

Bergame et de Crémone, Piccinino, qui avait mis cette rivière entre

lui et les Vénitiens, leur en disputa long-temps le passage. Enfin

ils parvinrent à lui donner le change, franchirent le fleuve, et

vinrent mettre le siége devant la forte place de Martinengo, où il y

avait deux mille cinq cents gendarmes de garnison.

[Note en marge: Sforce est bloqué dans son camp.]

À peine Sforce était-il établi dans son camp, que Piccinino se

présenta et déploya autour de lui une armée, qui investit les

Vénitiens, et, en peu de jours, les affama dans leurs lignes. Il

n'y avait plus moyen ni d'en sortir sans être harcelé, ni de faire

arriver aucun convoi; on était attaqué toutes les nuits, et on ne

pouvait décider l'ennemi à accepter une bataille générale.

[Note en marge: XVI. Il fait la paix sans l'autorisation de la

république. 1441.]

Dans cette position critique, Sforce était déterminé à lever le siége

de Martinengo et à se faire jour au travers des postes milanais,

lorsqu'il vit arriver un messager du duc, qui, en lui rappelant

tout ce qu'avait de périlleux la position actuelle de l'armée

vénitienne, lui proposa de terminer la guerre aux conditions qui

seraient reconnues justes, ajoutant que Philippe lui donnait la main

de sa fille avec la ville de Crémone pour dot. Le général n'avait

point de pouvoirs pour traiter, mais, s'il attendait des ordres de

Venise, il s'exposait à voir la négociation rompue, par une suite

de l'inconstance naturelle de Visconti. Il entama les conférences,

discuta les articles préliminaires, signa un armistice, malgré

l'opposition de Piccinino, au désespoir de voir son rival lui

échapper, et porta son armée sur l'Oglio, tandis que ses détachements

prenaient possession de toutes les places dont la remise était

stipulée dans cette convention.

Il n'était pas sûr que le gouvernement de la république approuvât la

conduite d'un général qui venait d'outre-passer ses pouvoirs à ce

point, et qui même avait traité à l'insu du provéditeur présent à

l'armée. Le duc de Milan écrivit à Sforce et le détourna d'aller à

Venise. L'exemple de Carmagnole était fait pour intimider. Mais le

général ne voulut écouter d'autres conseils que ceux que lui donnait

la noblesse de son caractère. Il se présenta au sénat, déclara les

circonstances impérieuses qui l'avaient forcé d'entrer en négociation

avec l'ennemi, sans y être autorisé, et représenta les avantages

que la république retirerait des préliminaires qu'il avait signés,

puisque son armée était sauvée, et le territoire recouvré.

Sa conduite ne lui attira que des applaudissements; la paix fut

conclue le 23 novembre 1441; la république rentra dans ses anciennes

possessions, acquit Lonato, Valeggio et Peschiera, que le marquis de

Mantoue fut obligé de lui céder. François Sforce devint le gendre du

prince auquel il avait fait une guerre si terrible, et la princesse

Blanche fut le gage de la paix que le traité de Cavriana rendit pour

un moment à l'Italie.

Le pape fut le premier à la troubler: irrité contre le principal

négociateur, qui ne lui avait pas fait rendre Bologne, il se

rapprocha du duc de Milan. Quelques mois s'étaient à peine écoulés

que ces deux souverains se réunirent pour concerter ensemble la

ruine de Sforce, ancien général de l'un, et récemment admis dans la

famille de l'autre. Ils lui firent la guerre pour le dépouiller de

la marche d'Ancône. Par une suite de cet enchaînement d'évènements

qu'il n'est pas donné à la prudence humaine de prévoir, cette guerre,

qui n'appartient point à l'histoire de Venise, décida la querelle

qui existait depuis plus de vingt ans entre la maison d'Arragon

et la maison d'Anjou pour le trône de Naples. On combattit, on se

raccommoda, on se brouilla de nouveau. Au milieu de toutes ces

divisions, Bologne, que le duc de Milan occupait, après l'avoir

protégée long-temps contre le pape, se révolta contre lui, de l'aveu,

et même avec le secours des Vénitiens. Ils fournirent aussi des

subsides à Sforce, qui luttait avec des forces très-inégales contre

le duc de Milan, le pape et le roi de Naples, Alphonse d'Arragon.

[Note en marge: XVII. Les Vénitiens usurpent l'état de Ravenne.]

Pendant que cette guerre troublait la Romagne, les Vénitiens

se rappelèrent que l'héritier de la principauté de Ravenne,

devenu majeur, avait favorisé le duc de Milan pendant la dernière

guerre. C'était une ingratitude envers les tuteurs que son père

lui avait donnés, et qui avaient, pendant sa minorité, pourvu à

l'administration de son état. La république se crut en droit de

punir son pupille. Elle était appelée à en hériter, mais un jeune

homme pouvait faire attendre long-temps son héritage: il n'était

pas probable qu'il mourût sans postérité, car il avait déjà un

fils. Il fallut donc chercher un expédient pour donner une forme à

l'usurpation qu'on projetait.

On affecta de craindre que l'état ne fût envahi par quelque voisin

puissant. Des hommes influents, qu'on avait su gagner, excitèrent le

peuple à se plaindre de l'incapacité de son seigneur, à crier Vive

Saint-Marc, et à déposer le prince pour se mettre sous les lois de la

république.

La seigneurie accueillit cette demande comme si elle eût été

légitime; des troupes furent envoyées, qui prirent possession de

Ravenne. On fit une espèce de traité dans lequel il fut stipulé que

la ville conserverait son archevêque; qu'elle détruirait ses salines,

dont le voisinage était, disait-on, contraire à la salubrité de

l'air; qu'elle pourrait importer des grains dans tous les états de

la domination vénitienne; que les biens du prince et ceux de sa femme

seraient vendus, pour en effacer jusqu'à la mémoire; qu'enfin Venise

enverrait à Ravenne des Juifs pour prêter de l'argent à ceux qui en

auraient besoin[212]. Le prince vint lâchement à Venise solliciter

une pension. Il ne reçut qu'un ordre d'exil. On le relégua, ainsi que

sa femme et son jeune fils, avec deux cents ducats par an, dans l'île

de Candie, où les uns et les autres vécurent peu de temps[213].

[Note 212: Cives Ravennates primarii, nacti urbis dedendæ occasionem,

conventu habito reque constitutâ, dùm populus festum diem Mathiæ

apostolo dicatum celebraret, anno à partu virginis 1441, arma

capiunt. Ad nobiliorum tumultum accurrit populus; lætisque vocibus

divum Marcum et senatum venetum undique conclamat; confestimque ad

senatum Venetias missi qui rem significarent. Decrevitigitur senatus

urbem suscipere, neque ampliùs tam propensam amantissimorum civium

voluntatem refellendam aut parvi faciendam putavit, cùm præsertim

non absque salutis multorum ingenti periculo, res ad Hortasium

redire posse videretur. Itaque per litteras Ravennates certiores

facit civitatem se recepisse. Quibus acceptis litteris, cogitatione

consequi longè facilius est, quantum lætitiæ et hilaritatis animos

omnium compleverit, quam scriptis explicare. Legati statim à

Ravennatibus Venetias ad Franciscum Foscarum ducem et rempublicam

missi, qui civitatis ditionem præsentes facerent. Eos cùm amanter

Franciscus dux esset complexus, quæ in mandatis habebant, omnia

prolixè et liberaliter XIII kal. aprilis concessit: illud autem fuit

caput, ut Hortasius, ejusque uxor et filius in insulam Cretam, ne qua

posset suspicio oriri, amandarentur; cùm pro eâ quâ præditi erant

malevolentiâ, Hortasius, conjux, consortesque suspectos quotidie

Venetis reddere Ravennates quærerent. Ad hæc se curaturos ut maneret

Ravennæ archiepiscopus: et salinas propè Ravennam, quibus corrumpi

coeli salubritas consuesset, destrui: frumentum quò vellent, ad loca

Venetæ ditioni subjuncta, devehere Ravennates posse: fundos et cætera

Hortasii et uxoris bona, ut memoria eorum omnis tolleretur, vendi:

Judæos Ravennam mitti, qui, dandâ foenori pecuniâ, aliquâ ratione

egentium sublevarent inopiam. Nec diu post Hortasius, Ginevra uxor

Hieronymusque filius, quatuor annos natus, in Cretam insulam, publico

decreto, ablegati sunt. Quod eò etiam libentiùs à Venetis factum

est, quia, cùm adhuc ipsi cum Philippo vicecomite bellum gererent,

Hortasius, qui erat Taurisii, ad hostes profugerat. Ne autem omninò

absque imperio esset, illi publicâ stipe nummi aurei octingenti, ab

senatu Veneto quotannis, in præsidio insulæ collocato, constituti

sunt. Verùm brevi post tempore, Hortasium, uxorem, ac filium mors ex

hominum vitâ abstulit.

(Hieronymi RUBEI, _Historiarum Ravennatum_, lib. 7.)]

[Note 213: Jean SIMONETA dit: «Missus in insulam Cretam, intrà paucos

dies, cum unico filio, extinctus est.»

(_Histoire de François Sforce_, liv. 5.)]

Immédiatement après le récit des acquisitions de la république sur

le continent, nous avons toujours à rapporter quelque évènement

fâcheux pour son commerce au-delà des mers. Des pirates infestaient

les côtes de l'Adriatique; et les expéditions qu'on faisait contre

eux, quand on avait le temps de s'en occuper, n'étaient pas toujours

heureuses[214].

[Note 214: SABELLICUS, 3e décade, liv. 4.]

[Note en marge: Brouillerie avec le soudan d'Égypte.]

Le soudan d'Égypte, ne voyant plus des flottes redoutables se

présenter sur ses côtes, pour y faire respecter le pavillon de

Saint-Marc, mécontent de ce que les armateurs vénitiens ne venaient

plus trafiquer que dans ses rades, et, jugeant de leur faiblesse

d'après leur circonspection, chassa tous les sujets de la république

établis dans les ports d'Alexandrie, de Tripoli, de Berythe, de

Damas, et déclara qu'il prétendait se réserver à l'avenir le commerce

exclusif du poivre. Tout ce que les Vénitiens en avaient en Syrie

ou en Égypte y fut retenu; ce fut pour eux une perte de deux cent

trente-cinq mille ducats[215].

[Note 215: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note en marge: XVIII. Croisade contre les Turcs.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 23 / 33 段