Le marquis de Mantoue se jeta avec quatre mille chevaux dans la

province de Vérone, tandis que Piccinino se mit à la poursuite de

l'armée vénitienne du côté de Brescia, avec l'intention de lui couper

absolument toute retraite.

La province de Brescia est bornée au nord par les montagnes de

l'évêché de Trente, alors pays neutre; à l'ouest elle confine avec

la province de Bergame, que les ennemis occupaient: elle a au midi

le Crémonais, qui appartenait au duc de Milan; du côté de l'est, le

Mantouan et le lac de Garde.

[Note en marge: V. Belle marche de Gatta-Melata autour du lac de

Garde. 1438.]

Gatta-Melata, resserré dans le pays de Brescia, par une armée

supérieure à la sienne, devait, pour lui échapper, chercher à

pénétrer dans le Véronais, pour tomber sur la petite armée du marquis

de Mantoue, et tirer vengeance de sa perfidie.

Le lac de Garde séparait la province de Brescia de celle de Vérone.

Le général vénitien n'ayant point de bateaux pour le traverser, il

était indispensable de tourner ce lac. Du côté du midi, la route

était directe et assez bonne; mais il fallait passer le Mincio, qui

sort du lac à Peschiera.

Gatta-Melata essaya de forcer ce passage. Il fut repoussé et il ne

lui resta plus d'autre ressource que de s'élever au nord, de faire

un long circuit, et de parvenir sur la rive orientale du lac par les

montagnes du Tyrol. C'était une marche d'environ quarante lieues,

dans laquelle il fallait gagner de vitesse l'armée milanaise, qui

n'aurait pas manqué de le poursuivre, et passer sur le ventre aux

troupes du duc de Mantoue, déjà postées dans les défilés au nord du

lac.

La saison était fort avancée, puisqu'on était à la fin de septembre

de l'année 1438. Les neiges couvraient les montagnes, et les

torrents, qui coulaient encore avec impétuosité, devaient multiplier

les obstacles sur les pas d'une armée mal approvisionnée, parce

qu'elle avait été obligée de jeter tout ce qu'elle avait pu

rassembler de subsistances dans la place de Brescia, abandonnée

désormais à elle-même.

Le 24 septembre, Gatta-Melata, dérobant adroitement son mouvement

au général milanais, se jeta avec trois mille chevaux et deux mille

fantassins sur la rive gauche de la Chiese, qui coule parallèlement

au lac de Garde, et, couvert par cette rivière, marcha à grandes

journées vers le nord par la vallée de la Sabia, entre la rivière et

le lac. Les habitants de cette vallée étaient sujets de l'évêque de

Trente; les montagnards sont naturellement jaloux de leurs passages;

ceux-ci ne pouvaient arrêter une petite armée; mais, pour venger

leur neutralité violée, ils se mirent à harceler ces étrangers,

attaquèrent à Ten l'arrière-garde et prirent deux cents chevaux

avec une partie des bagages. Il ne fallait pas que les Vénitiens

perdissent un moment, s'ils voulaient être hors de ce défilé, avant

que l'évêque de Trente le fermât avec ses troupes. Tous les torrents

étaient débordés; il fallut construire des ponts et applanir des

chemins souvent impraticables. Parvenue à l'extrémité septentrionale

du lac, l'armée eut à passer la rivière de Sarca, qui s'y jette en

descendant des Alpes; sur cette rivière était la ville d'Arco qui

formait une tête de pont; le seigneur d'Arco refusa le passage. Les

troupes de Mantoue avaient pris position sur la rive gauche de la

Sarca, qui n'était point guéable; on fit une feinte, on menaça la

ville d'Arco, tandis qu'on jetait un pont au-dessus, et les hauteurs

qui couronnaient la rivière furent emportées l'épée à la main. Plus

loin on eut à passer le mont Baldo et un nouveau combat à soutenir;

dans ce passage, l'armée perdit six cents chevaux de fatigue; enfin

elle se trouva entre la rive orientale du lac de Garde et l'Adige, et

la petite vallée de Caprino la conduisit jusques dans la plaine de

Vérone[194].

[Note 194: Voyez la description de cette marche dans SABELLICUS, 3e

décade, liv. 3.]

Après cette belle marche, qui lui mérita de la part des Vénitiens

les acclamations de la reconnaissance, et, ce qui est encore plus

honorable, l'admiration du général ennemi, Gatta-Melata fondit sur la

petite armée du perfide marquis de Mantoue, la dissipa, entra dans

le Mantouan, et, ravageant cette principauté, s'avança jusques sur

les bords du Pô. Son espoir était de s'y joindre à Pierre Loredan,

qui devait s'y trouver avec une flottille de douze galères et de plus

de cent barques armées. Mais, en arrivant à l'endroit où le Pô sort

du Mantouan pour entrer dans le pays de Ferrare, l'amiral, vainqueur

de quelques obstacles, que l'ennemi avait préparés sur son passage,

s'était vu arrêté tout-à-coup par une difficulté insurmontable: les

eaux du fleuve baissaient à vue-d'oeil; le marquis de Mantoue avait

fait rompre les digues, le Pô se répandait dans les plaines, et la

flotte risquait de n'avoir plus assez d'eau pour naviguer[195].

Il fallut revirer de bord précipitamment. L'illustre Loredan en

fut si affligé qu'il en tomba malade; et sa mort, qui arriva peu

de temps après, fut attribuée au chagrin que lui avait causé ce

premier revers de la fortune. Il eut pour successeurs deux hommes

peu dignes de prendre le commandement après lui. Darius Malipier

et Bernard Navagier perdirent toute cette flotte dans un combat

qu'ils soutinrent contre la flotte milanaise descendue de Pavie.

Quelques matelots vénitiens, conservant leur fierté dans le malheur,

s'avisèrent de crier pendant qu'on les emmenait prisonniers, «Vive

Saint-Marc! mort au traître marquis de Mantoue!» Le marquis, par une

basse vengeance, fit couper les mains et arracher la langue à ces

malheureux[196].

[Note 195: E dove la sera era la nostra armata non vi rimase niente

d'acqua.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

[Note 196: Marin SANUTO, _ibid._]

[Note en marge: VI. Siége de Brescia par les Milanais. 1438.]

[Note en marge: Belle défense de François Barbaro.]

Gatta-Melata, privé de ce secours sur lequel il avait compté, mais

ayant délivré le Véronais des troupes du marquis de Mantoue, voulut

se rapprocher de Brescia, qu'il avait laissée environnée de toute

l'armée milanaise. Dans ce dessein, il reprit la route qu'il venait

de franchir à travers tant d'obstacles, et se reporta au nord du lac

de Garde, où il s'empara du port de Torbolé. Il n'avait pu laisser

dans Brescia que six cents gendarmes et quelque infanterie. C'était

bien peu pour défendre une enceinte considérable, qui renfermait

deux villes, une citadelle, et plusieurs forts, dont nous avons eu

occasion de faire la description, en racontant la prise de cette

place par Carmagnole; mais François Barbaro, qui en était podestat,

et Christophe Donato, capitaine d'armes, surent tirer parti de

la population. Au zèle avec lequel elle se porta à repousser les

attaques de l'ennemi, on ne peut que reconnaître son attachement pour

ses nouveaux maîtres, juste prix d'une bonne administration et des

priviléges que la république avait accordés aux habitants. Vénitiens

d'origine, on n'aurait pas eu le droit d'en attendre davantage[197].

[Note 197: I quali Bresciani hanno fatto più che se fossero stati

Veneziani. (Marin SANUTO, _ibid._)]

Piccinino, lorsque Gatta-Melata lui eut échappé, forma

l'investissement de Brescia, le trois octobre 1438, avec vingt mille

hommes. Quelques jours après, quatre-vingts pièces de canon, parmi

lesquelles il y en avait quinze qui jetaient des pierres de trois

cents livres[198], commencèrent à tirer sur la place et eurent

bientôt endommagé des murs qui n'avaient pas été construits pour

résister à l'artillerie. D'autres retranchements s'élevèrent derrière

ces remparts prêts à tomber. Les citoyens, les moines, les femmes

même[199] prirent part à ces travaux, notamment une paysanne de la

Valteline, qui, attachée à un aventurier, combattait à ses côtés

et imitait, du moins par ses exploits, l'illustre héroïne à qui la

France était alors redevable de sa délivrance.

[Note 198: SABELLICUS, decad. 3, lib. 3.]

[Note 199: Voyez dans Marin SANUTO, _ubi suprà_, une lettre qu'il

rapporte qui contient une relation de ce siége.]

Deux familles puissantes, celle des Avogadro et celle des Martinengo,

partageaient depuis long-temps la population de cette ville en deux

factions; l'éloquence et la fermeté du podestat suspendirent l'effet

de ces haines domestiques.

On mit dehors de la place quelques gibelins qui étaient suspects;

une milice de six mille hommes fut organisée, et, le 4 novembre,

lorsque les assiégeants se préparaient à donner l'assaut, ils furent

surpris de voir une petite armée sortir de la ville et fondre sur

leur camp, où il y eut un combat très-meurtrier. Le 30, les Milanais

montèrent à l'assaut. On combattit sur la brèche depuis le matin

jusqu'à la nuit. La garnison en resta maîtresse, et fit le lendemain

une nouvelle sortie sur les ennemis. Ils revinrent à la charge le 10

décembre, avec la même opiniâtreté, mais sans plus de succès, car ils

laissèrent près de deux mille morts sur la place.

C'était un beau triomphe, pour les Vénitiens, de soutenir si

glorieusement les attaques de toute une armée, et de voir la

population entière se porter avec ardeur à la défense de leur

conquête. Mais ils n'étaient pas au terme de leurs travaux; d'autres

épreuves étaient réservées à leur constance: elle allait avoir à

lutter contre tout ce qu'un siége de plusieurs années amène de périls

et de privations.

Le 15 décembre, Piccinino, averti que Gatta-Melata venait au secours

des assiégés, résolut de se porter à sa rencontre. Il convertit

momentanément le siége en blocus, et marcha au-devant du général

vénitien. Les deux armées se joignirent du côté d'Arco, dans les

Alpes tyroliennes. Chacune voulait combattre dans le poste qu'elle

avait choisi; aucune des deux ne voulait attaquer avec trop de

désavantage. Enfin l'armée milanaise étant parvenue à déborder

les Vénitiens, ceux-ci descendirent dans la plaine du Véronais,

où Piccinino s'empressa de les suivre. Il passa l'Adige et força

Gatta-Melata de se retirer jusques vers Padoue, abandonnant les

provinces de Vicence et de Vérone, sur lesquelles le vainqueur imposa

des contributions considérables; car celle de Vicence ne s'élevait

pas à moins de deux mille ducats par jour[200].

[Note 200: Scriva Piccinino a' Vicentini che per ogni dì ch'egli

dimorasse giunto ivi, voleva ducati 2000.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

Ainsi se terminait la campagne de 1438. La trahison du marquis de

Mantoue l'avait commencée; mais Piccinino avait mérité de la gloire

par la conquête de la province de Bergame et du Véronais, dont il

ne lui restait plus à prendre que les capitales. Gatta-Melata ne

s'était pas moins illustré, en tenant la campagne devant des forces

supérieures, sans se laisser entamer. Il avait dérobé son armée à

une perte inévitable, par une marche aussi hardie que difficile,

dévasté le Milanais, puni le marquis de Mantoue, et obligé l'ennemi

à convertir le siége de Brescia en blocus. Les défenseurs de cette

place s'étaient immortalisés par une belle défense, mais ils

n'étaient pas encore délivrés; l'armée qui devait les secourir était

plus éloignée que jamais, la flotte vénitienne avait été détruite,

quatre provinces de la république, celles de Bergame, de Brescia, de

Vérone, de Vicence, étaient envahies; le Padouan, c'est-à-dire le

pays qui borde les lagunes, allait devenir le théâtre de la guerre.

[Note en marge: VII. François Sforce prend le commandement de l'armée

vénitienne. 1439.]

Dans cette situation, les regards des Vénitiens se portèrent sur

François Sforce. Ce général, qui avait contribué à la paix entre les

Florentins et le duc de Milan, n'était plus ouvertement brouillé

avec lui; il ménageait un prince qui lui avait promis sa fille,

cent mille ducats, les villes d'Asti et de Lucques[201], et qui ne

laissait point d'héritier mâle de ses vastes états. Les Vénitiens,

toujours soigneux d'enlever au duc de Milan les hommes habiles qui

pouvaient le servir, représentèrent à Sforce qu'il ne devait pas

se flatter de l'accomplissement des brillantes promesses qui lui

avaient été faites par Visconti, tant qu'il ne parviendrait pas à se

faire craindre. Cet avertissement, les offres les plus magnifiques,

le désir de la gloire, peut-être même un sentiment de jalousie excité

par les victoires et la faveur de Piccinino, le déterminèrent à

accepter le commandement de l'armée Vénitienne.

[Note 201: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

Les succès des armes de Philippe-Marie devaient renouveler les

inquiétudes des Florentins. Ils suivirent l'exemple de Sforce, et une

nouvelle ligue fut signée, au mois de février 1439, entre le pape et

les républiques de Venise, de Florence et de Gênes, pour faire la

guerre au duc de Milan. Venise devait supporter les deux tiers des

frais de la guerre, et Florence y contribuer pour l'autre tiers[202].

François Sforce entra dans cette coalition, comme seigneur du

marquisat d'Ancône, que le pape lui avait cédé. On lui garantit ses

états, on lui assura un traitement de deux cent vingt mille écus,

et, de son côté, il s'engagea à entretenir trois mille chevaux et

mille hommes d'infanterie, en prenant le commandement des troupes de

la confédération pour cinq ans. Le 14 mai 1430, il arriva à Padoue

à la tête de huit mille chevaux. La réputation de ce général était

telle que Gatta-Melata, après lui avoir remis un commandement,

dont lui-même avait su se montrer digne, consentit à demeurer sous

ses ordres jusqu'à la mort; c'est le genre d'héroïsme le plus rare

parmi les capitaines. Les Vénitiens surent récompenser noblement les

services de Gatta-Melata, en lui accordant le rare honneur d'une

statue équestre qu'on lui érigea à Padoue.

[Note 202: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 5.]

Ici commence une lutte mémorable entre deux capitaines, la gloire

de l'Italie et les maîtres de leur art. Si elle était racontée

dignement, cette guerre appartiendrait à l'histoire militaire encore

plus qu'à l'histoire politique.

La génération précédente avait vu deux aventuriers illustres

balancer, avec des succès divers, la fortune de presque tous les

états de l'Italie. Tous les gens de guerre de profession avaient

suivi les drapeaux de l'un ou de l'autre, et cette longue rivalité

avait produit une haine toujours prête à servir les haines

politiques. Les soldats mercenaires ne méritaient plus le reproche

qu'on leur avait si long-temps adressé de faire la guerre sans

passion. François Sforce était à la tête des bandes qui avaient

combattu sous Attendolo, son père, et Nicolas Piccinino se trouvait

le chef des anciens compagnons de Braccio di Montone.

[Note en marge: VIII. Campagne de Sforce et de Piccinino.]

La longue vallée du Pô est coupée transversalement par une multitude

de rivières, qui, descendant des Alpes ou des Apennins, présentent

à chaque pas des obstacles ou des retranchements à une armée. Celle

des Vénitiens partait de Padoue, avec la mission de reconquérir les

provinces de Vicence, de Vérone, de Brescia et de Bergame, ou au

moins d'en ravitailler les capitales déjà investies par l'ennemi.

Piccinino était campé sur la frontière du Vicentin et du Padouan.

Dès qu'il vit avancer l'armée de Sforce, il renonça à disputer le

pays de Vicence à des troupes plus nombreuses que les siennes[203],

et, se bornant à défendre le Véronais, il se porta vers les hauteurs

qui séparent cette province du Vicentin. Maître de ces passages,

appuyé sur la petite ville de Soave, ayant son front protégé par les

montagnes, et l'Adige derrière lui, il prévit que l'ennemi pouvait

descendre dans la plaine de Vérone par un long circuit, et attaquer

son camp du côté que la nature n'avait point fortifié. Pour être en

état d'offrir par-tout une vigoureuse résistance, il traça une ligne

de retranchements appuyée d'un côté aux montagnes et de l'autre à

l'Adige, et, pour rester maître de ses mouvements et conserver ses

communications avec le Mantouan, il jeta un pont sur cette rivière,

de sorte que son camp présentait une enceinte triangulaire également

inexpugnable sur chaque face, et que son armée pouvait toujours

mettre l'Adige entre elle et l'ennemi.

[Note 203: L'état de la composition des deux armées est dans Marin

SANUTO, page 1008 de l'édition de MURATORI: je le rapporte, parce

qu'on y prend quelque idée de la puissance respective des états.

_Armée du pape Eugène IV_.

Le révérendis. cardinale de Tarente 600 }

Le révérendissime cardinale de Capoue 400 }

Le comte d'Anguillara 400 }

Le comte d'Anversa 600 }

Don Simonetto 600 } 4,200 chevaux.

Don Paolo della Molara 300 }

Don Otto di Dotti 200 }

Don Gaspard di Cavadolo 500 }

Don Antoine del Rio 300 }

Don Gabriel de Rome 300 }

_Armée de la seigneurie de Venise._

Le comte François Sforce,

capitaine-général 4,000 }

Michel de Cotignola 1,000 }

Gatta-Melata 1,500 }

Le marquis Taddeo 1,000 }

Don Christophe de Tolentino 800 }

Don Pierre de Navarino 800 }

Don Jean de Tolentino 500 }

Don Jean de Malavolta 500 }

Don Cavalcabo 300 }

Don Iberto 500 }

Le comte Dolce 400 }

Don Iscariote de Faenza 300 } 16,100

Don Guido Rangone 300 }

Don Bartelemi Coleoni 400 }

Don Jacques Catelano 300 }

Don Pierre del Testa 200 }

Don Pierre Torcello da Prota 200 }

Don Nicolas de Brescia 300 }

Don Catta Briga 400 }

Don Jean Conte 400 }

Don Baldone de Tolentino 300 }

Le seigneur Riniere 600 }

Le seigneur Sigismond 500 }

Le seigneur Dominico 600 }

_Armée du duc de Milan_.

Nicola Piccino 2,500

Le marquis de Mantoue 1,500

Autres compagnies de divers condottieri 15,750

------

19,750

Troupes de Sienne 1,000

Troupes de Florence 3,000

Troupes du roi Alphonse d'Arragon 17,800

Troupes du roi René-d'Anjou 2,800

------

Ainsi cette guerre occupait 64,650 Chevaux

Sanuto ne donne pas le détail de l'infanterie, tant on la comptait

alors pour peu de chose. On peut remarquer que les compagnies de

condottieri, qui, deux siècles auparavant, étaient de 30, 40, 50

hommes, sont devenues bien plus considérables; ce sont déjà des

régiments ou même de petites divisions.]

Le général des alliés, au lieu de tenter un passage de vive force au

travers des montagnes, s'éleva au nord par une marche de huit jours,

et redescendit près de Vérone, où il trouva l'armée milanaise bien

décidée à ne pas perdre cette place de vue et à ne pas sortir de ses

retranchements.

Une attaque qu'il lui livra fut infructueuse. Piccinino, après avoir

combattu avec assez de succès pour laisser la victoire indécise,

s'obstinait à demeurer dans son camp.

Sforce voulut le contraindre à repasser l'Adige et à abandonner au

moins toute la partie du Véronais qui est sur la rive gauche de ce

fleuve. Pour cela, il le passa lui-même et se porta vers le Mantouan.

Le marquis de Mantoue pressa Piccinino de marcher au secours de cette

principauté; mais à peine l'armée milanaise fut-elle sur la rive

droite, que les Vénitiens repassèrent sur la gauche, s'emparèrent de

la position de Soave, eurent une communication libre avec le Padouan

et le Vicentin, et se trouvèrent avoir dégagé tout le front de la

place de Vérone.

[Note en marge: IX. Nécessité de ravitailler Brescia. 1439.]

On était fort inquiet sur le sort de Brescia. Cette place, abandonnée

depuis neuf mois au courage de sa garnison et à la fidélité de ses

habitants, était sans communication avec la métropole. Les vivres

y manquaient certainement depuis long-temps; on voulait à tout

prix la ravitailler; mais pour y pénétrer par la route directe, il

ne fallait rien moins qu'un effort de toute l'armée. Piccinino,

qui, sur la rive gauche de l'Adige, s'était tenu immobile dans ses

lignes, suivait, depuis qu'il était sur la rive droite, tous les

mouvements que l'armée de Sforce faisait le long de cette rivière.

Les Vénitiens pouvaient passer sur tous les ponts de Vérone, mais,

en débouchant, ils avaient une bataille à livrer. En supposant qu'on

eût tenté le passage ailleurs et qu'il eût réussi, les difficultés se

reproduisaient. Il restait à traverser le Mantouan, et à passer le

Mincio entre Mantoue et Peschiera; or, ces deux places fortes étaient

occupées par l'ennemi. Enfin, au-delà du Mincio, d'autres rivières

pouvaient arrêter les secours qu'on voulait porter à Brescia. Ce

n'était pas par une route aussi-bien défendue que des convois

pouvaient arriver. L'armée aurait été obligée de refaire ce pénible

voyage chaque fois qu'il y aurait eu un convoi à conduire.

Il était moins difficile de communiquer avec Brescia par le lac

de Garde. Le Véronais en forme la côte orientale. Si on pouvait y

embarquer des vivres et leur faire traverser le lac, des détachements

peu considérables suffisaient pour les conduire de la rive

occidentale jusqu'aux portes de Brescia, où un effort de la garnison

en aurait facilité l'entrée; et si, pour empêcher ce ravitaillement,

Piccinino se portait entre le lac et la place, il découvrait la route

directe de Brescia à Vérone.

Ces considérations faisaient désirer vivement qu'on pût communiquer

avec cette première place par le lac de Garde. Mais comment naviguer

sur ce lac? On n'y avait pas une seule barque armée; l'ennemi avait

une flottille à Peschiera et un poste sur le promontoire de Sirmio,

l'ancienne maison de campagne de Catulle[204], qui s'avance dans ce

vaste bassin.

[Note 204: Peninsularum Sirmio insularumque, etc.]

[Note en marge: X. Les Vénitiens transportent des galères dans le lac

de Garde au travers des montagnes.]

Il fallait donc commencer par se rendre maîtres de la navigation du

lac, et, pour cela, il fallait y conduire une flottille. Or, ce qui

était facile, lorsque l'alliance du seigneur de Mantoue livrait le

passage par le Mincio, paraissait impossible depuis qu'on ne pouvait

plus arriver au lac que par terre.

Un Candiote, nommé Sorbolo, proposa de tenter cette voie,

c'est-à-dire de jeter des galères dans le lac, en les transportant

par les montagnes. Après bien des objections, que les esprits

circonspects opposent toujours aux entreprises hasardeuses, on se

détermina à lui confier vingt-cinq barques et six galères, dont deux

étaient de la première grandeur.

L'auteur du projet conduisit cette flottille à l'embouchure de

l'Adige; elle remonta cette rivière jusque près de Roveredo. C'est ce

qu'on n'aurait pu faire si Sforce n'eût été maître au moins de l'un

des deux bords. Arrivée sur ce point, elle ne se trouvait qu'à douze

ou quinze milles de la ville de Torbolé, qui est au nord du lac sur

les confins du pays de Trente. Mais cet intervalle était occupé par

les montagnes qui séparent le lac de la vallée de l'Adige.

Au milieu de ces montagnes et au pied de la chaîne du mont Baldo, il

y avait un petit lac appelé le lac de Saint-André. Sorbolo entreprit

d'abord de faire traîner ses bâtiments de l'Adige dans ce bassin, à

travers les terres. Environ deux mille boeufs furent rassemblés pour

effectuer ce trajet. Il n'en fallait pas moins de deux ou trois

cents pour chaque galère. Elles furent placées sur des rouleaux.

Deux mille travailleurs comblèrent les ravins, construisirent des

ponts, écartèrent les rochers, applanirent la route, et parvinrent à

faire arriver cette flottille dans le lac Saint-André. Il restait

à franchir le mont Baldo: le lit d'un torrent devint un chemin, le

bras de l'homme parvint à le rendre praticable, mais il était rapide,

tortueux, souvent étroit; on s'y engagea, et, après bien des efforts,

les Vénitiens se trouvèrent avoir conduit leurs galères sur le sommet

de cette montagne, d'où il ne restait plus qu'à les lancer sur le lac

de Garde, dont elles allaient prendre possession. Cette descente vers

le lac fut encore très-difficile.

Les vaisseaux, sur cette pente rapide, étaient amarrés aux arbres,

aux rochers, et le cabestan, fortement retenu, leur déroulait

lentement les câbles qui les tenaient suspendus sur les précipices.

Enfin la flottille arriva sans accident, après quinze jours de voyage

à travers les terres, jusqu'à Torbolé, où elle fut lancée à l'eau et

armée. Cette entreprise coûta à la république plus de quinze mille

ducats, sans compter les attelages.

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 22 / 33 段