province de Vérone, tandis que Piccinino se mit à la poursuite de
l'armée vénitienne du côté de Brescia, avec l'intention de lui couper
absolument toute retraite.
La province de Brescia est bornée au nord par les montagnes de
l'évêché de Trente, alors pays neutre; à l'ouest elle confine avec
la province de Bergame, que les ennemis occupaient: elle a au midi
le Crémonais, qui appartenait au duc de Milan; du côté de l'est, le
Mantouan et le lac de Garde.
[Note en marge: V. Belle marche de Gatta-Melata autour du lac de
Garde. 1438.]
Gatta-Melata, resserré dans le pays de Brescia, par une armée
supérieure à la sienne, devait, pour lui échapper, chercher à
pénétrer dans le Véronais, pour tomber sur la petite armée du marquis
de Mantoue, et tirer vengeance de sa perfidie.
Le lac de Garde séparait la province de Brescia de celle de Vérone.
Le général vénitien n'ayant point de bateaux pour le traverser, il
était indispensable de tourner ce lac. Du côté du midi, la route
était directe et assez bonne; mais il fallait passer le Mincio, qui
sort du lac à Peschiera.
Gatta-Melata essaya de forcer ce passage. Il fut repoussé et il ne
lui resta plus d'autre ressource que de s'élever au nord, de faire
un long circuit, et de parvenir sur la rive orientale du lac par les
montagnes du Tyrol. C'était une marche d'environ quarante lieues,
dans laquelle il fallait gagner de vitesse l'armée milanaise, qui
n'aurait pas manqué de le poursuivre, et passer sur le ventre aux
troupes du duc de Mantoue, déjà postées dans les défilés au nord du
lac.
La saison était fort avancée, puisqu'on était à la fin de septembre
de l'année 1438. Les neiges couvraient les montagnes, et les
torrents, qui coulaient encore avec impétuosité, devaient multiplier
les obstacles sur les pas d'une armée mal approvisionnée, parce
qu'elle avait été obligée de jeter tout ce qu'elle avait pu
rassembler de subsistances dans la place de Brescia, abandonnée
désormais à elle-même.
Le 24 septembre, Gatta-Melata, dérobant adroitement son mouvement
au général milanais, se jeta avec trois mille chevaux et deux mille
fantassins sur la rive gauche de la Chiese, qui coule parallèlement
au lac de Garde, et, couvert par cette rivière, marcha à grandes
journées vers le nord par la vallée de la Sabia, entre la rivière et
le lac. Les habitants de cette vallée étaient sujets de l'évêque de
Trente; les montagnards sont naturellement jaloux de leurs passages;
ceux-ci ne pouvaient arrêter une petite armée; mais, pour venger
leur neutralité violée, ils se mirent à harceler ces étrangers,
attaquèrent à Ten l'arrière-garde et prirent deux cents chevaux
avec une partie des bagages. Il ne fallait pas que les Vénitiens
perdissent un moment, s'ils voulaient être hors de ce défilé, avant
que l'évêque de Trente le fermât avec ses troupes. Tous les torrents
étaient débordés; il fallut construire des ponts et applanir des
chemins souvent impraticables. Parvenue à l'extrémité septentrionale
du lac, l'armée eut à passer la rivière de Sarca, qui s'y jette en
descendant des Alpes; sur cette rivière était la ville d'Arco qui
formait une tête de pont; le seigneur d'Arco refusa le passage. Les
troupes de Mantoue avaient pris position sur la rive gauche de la
Sarca, qui n'était point guéable; on fit une feinte, on menaça la
ville d'Arco, tandis qu'on jetait un pont au-dessus, et les hauteurs
qui couronnaient la rivière furent emportées l'épée à la main. Plus
loin on eut à passer le mont Baldo et un nouveau combat à soutenir;
dans ce passage, l'armée perdit six cents chevaux de fatigue; enfin
elle se trouva entre la rive orientale du lac de Garde et l'Adige, et
la petite vallée de Caprino la conduisit jusques dans la plaine de
Vérone[194].
[Note 194: Voyez la description de cette marche dans SABELLICUS, 3e
décade, liv. 3.]
Après cette belle marche, qui lui mérita de la part des Vénitiens
les acclamations de la reconnaissance, et, ce qui est encore plus
honorable, l'admiration du général ennemi, Gatta-Melata fondit sur la
petite armée du perfide marquis de Mantoue, la dissipa, entra dans
le Mantouan, et, ravageant cette principauté, s'avança jusques sur
les bords du Pô. Son espoir était de s'y joindre à Pierre Loredan,
qui devait s'y trouver avec une flottille de douze galères et de plus
de cent barques armées. Mais, en arrivant à l'endroit où le Pô sort
du Mantouan pour entrer dans le pays de Ferrare, l'amiral, vainqueur
de quelques obstacles, que l'ennemi avait préparés sur son passage,
s'était vu arrêté tout-à-coup par une difficulté insurmontable: les
eaux du fleuve baissaient à vue-d'oeil; le marquis de Mantoue avait
fait rompre les digues, le Pô se répandait dans les plaines, et la
flotte risquait de n'avoir plus assez d'eau pour naviguer[195].
Il fallut revirer de bord précipitamment. L'illustre Loredan en
fut si affligé qu'il en tomba malade; et sa mort, qui arriva peu
de temps après, fut attribuée au chagrin que lui avait causé ce
premier revers de la fortune. Il eut pour successeurs deux hommes
peu dignes de prendre le commandement après lui. Darius Malipier
et Bernard Navagier perdirent toute cette flotte dans un combat
qu'ils soutinrent contre la flotte milanaise descendue de Pavie.
Quelques matelots vénitiens, conservant leur fierté dans le malheur,
s'avisèrent de crier pendant qu'on les emmenait prisonniers, «Vive
Saint-Marc! mort au traître marquis de Mantoue!» Le marquis, par une
basse vengeance, fit couper les mains et arracher la langue à ces
malheureux[196].
[Note 195: E dove la sera era la nostra armata non vi rimase niente
d'acqua.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
[Note 196: Marin SANUTO, _ibid._]
[Note en marge: VI. Siége de Brescia par les Milanais. 1438.]
[Note en marge: Belle défense de François Barbaro.]
Gatta-Melata, privé de ce secours sur lequel il avait compté, mais
ayant délivré le Véronais des troupes du marquis de Mantoue, voulut
se rapprocher de Brescia, qu'il avait laissée environnée de toute
l'armée milanaise. Dans ce dessein, il reprit la route qu'il venait
de franchir à travers tant d'obstacles, et se reporta au nord du lac
de Garde, où il s'empara du port de Torbolé. Il n'avait pu laisser
dans Brescia que six cents gendarmes et quelque infanterie. C'était
bien peu pour défendre une enceinte considérable, qui renfermait
deux villes, une citadelle, et plusieurs forts, dont nous avons eu
occasion de faire la description, en racontant la prise de cette
place par Carmagnole; mais François Barbaro, qui en était podestat,
et Christophe Donato, capitaine d'armes, surent tirer parti de
la population. Au zèle avec lequel elle se porta à repousser les
attaques de l'ennemi, on ne peut que reconnaître son attachement pour
ses nouveaux maîtres, juste prix d'une bonne administration et des
priviléges que la république avait accordés aux habitants. Vénitiens
d'origine, on n'aurait pas eu le droit d'en attendre davantage[197].
[Note 197: I quali Bresciani hanno fatto più che se fossero stati
Veneziani. (Marin SANUTO, _ibid._)]
Piccinino, lorsque Gatta-Melata lui eut échappé, forma
l'investissement de Brescia, le trois octobre 1438, avec vingt mille
hommes. Quelques jours après, quatre-vingts pièces de canon, parmi
lesquelles il y en avait quinze qui jetaient des pierres de trois
cents livres[198], commencèrent à tirer sur la place et eurent
bientôt endommagé des murs qui n'avaient pas été construits pour
résister à l'artillerie. D'autres retranchements s'élevèrent derrière
ces remparts prêts à tomber. Les citoyens, les moines, les femmes
même[199] prirent part à ces travaux, notamment une paysanne de la
Valteline, qui, attachée à un aventurier, combattait à ses côtés
et imitait, du moins par ses exploits, l'illustre héroïne à qui la
France était alors redevable de sa délivrance.
[Note 198: SABELLICUS, decad. 3, lib. 3.]
[Note 199: Voyez dans Marin SANUTO, _ubi suprà_, une lettre qu'il
rapporte qui contient une relation de ce siége.]
Deux familles puissantes, celle des Avogadro et celle des Martinengo,
partageaient depuis long-temps la population de cette ville en deux
factions; l'éloquence et la fermeté du podestat suspendirent l'effet
de ces haines domestiques.
On mit dehors de la place quelques gibelins qui étaient suspects;
une milice de six mille hommes fut organisée, et, le 4 novembre,
lorsque les assiégeants se préparaient à donner l'assaut, ils furent
surpris de voir une petite armée sortir de la ville et fondre sur
leur camp, où il y eut un combat très-meurtrier. Le 30, les Milanais
montèrent à l'assaut. On combattit sur la brèche depuis le matin
jusqu'à la nuit. La garnison en resta maîtresse, et fit le lendemain
une nouvelle sortie sur les ennemis. Ils revinrent à la charge le 10
décembre, avec la même opiniâtreté, mais sans plus de succès, car ils
laissèrent près de deux mille morts sur la place.
C'était un beau triomphe, pour les Vénitiens, de soutenir si
glorieusement les attaques de toute une armée, et de voir la
population entière se porter avec ardeur à la défense de leur
conquête. Mais ils n'étaient pas au terme de leurs travaux; d'autres
épreuves étaient réservées à leur constance: elle allait avoir à
lutter contre tout ce qu'un siége de plusieurs années amène de périls
et de privations.
Le 15 décembre, Piccinino, averti que Gatta-Melata venait au secours
des assiégés, résolut de se porter à sa rencontre. Il convertit
momentanément le siége en blocus, et marcha au-devant du général
vénitien. Les deux armées se joignirent du côté d'Arco, dans les
Alpes tyroliennes. Chacune voulait combattre dans le poste qu'elle
avait choisi; aucune des deux ne voulait attaquer avec trop de
désavantage. Enfin l'armée milanaise étant parvenue à déborder
les Vénitiens, ceux-ci descendirent dans la plaine du Véronais,
où Piccinino s'empressa de les suivre. Il passa l'Adige et força
Gatta-Melata de se retirer jusques vers Padoue, abandonnant les
provinces de Vicence et de Vérone, sur lesquelles le vainqueur imposa
des contributions considérables; car celle de Vicence ne s'élevait
pas à moins de deux mille ducats par jour[200].
[Note 200: Scriva Piccinino a' Vicentini che per ogni dì ch'egli
dimorasse giunto ivi, voleva ducati 2000.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
Ainsi se terminait la campagne de 1438. La trahison du marquis de
Mantoue l'avait commencée; mais Piccinino avait mérité de la gloire
par la conquête de la province de Bergame et du Véronais, dont il
ne lui restait plus à prendre que les capitales. Gatta-Melata ne
s'était pas moins illustré, en tenant la campagne devant des forces
supérieures, sans se laisser entamer. Il avait dérobé son armée à
une perte inévitable, par une marche aussi hardie que difficile,
dévasté le Milanais, puni le marquis de Mantoue, et obligé l'ennemi
à convertir le siége de Brescia en blocus. Les défenseurs de cette
place s'étaient immortalisés par une belle défense, mais ils
n'étaient pas encore délivrés; l'armée qui devait les secourir était
plus éloignée que jamais, la flotte vénitienne avait été détruite,
quatre provinces de la république, celles de Bergame, de Brescia, de
Vérone, de Vicence, étaient envahies; le Padouan, c'est-à-dire le
pays qui borde les lagunes, allait devenir le théâtre de la guerre.
[Note en marge: VII. François Sforce prend le commandement de l'armée
vénitienne. 1439.]
Dans cette situation, les regards des Vénitiens se portèrent sur
François Sforce. Ce général, qui avait contribué à la paix entre les
Florentins et le duc de Milan, n'était plus ouvertement brouillé
avec lui; il ménageait un prince qui lui avait promis sa fille,
cent mille ducats, les villes d'Asti et de Lucques[201], et qui ne
laissait point d'héritier mâle de ses vastes états. Les Vénitiens,
toujours soigneux d'enlever au duc de Milan les hommes habiles qui
pouvaient le servir, représentèrent à Sforce qu'il ne devait pas
se flatter de l'accomplissement des brillantes promesses qui lui
avaient été faites par Visconti, tant qu'il ne parviendrait pas à se
faire craindre. Cet avertissement, les offres les plus magnifiques,
le désir de la gloire, peut-être même un sentiment de jalousie excité
par les victoires et la faveur de Piccinino, le déterminèrent à
accepter le commandement de l'armée Vénitienne.
[Note 201: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]
Les succès des armes de Philippe-Marie devaient renouveler les
inquiétudes des Florentins. Ils suivirent l'exemple de Sforce, et une
nouvelle ligue fut signée, au mois de février 1439, entre le pape et
les républiques de Venise, de Florence et de Gênes, pour faire la
guerre au duc de Milan. Venise devait supporter les deux tiers des
frais de la guerre, et Florence y contribuer pour l'autre tiers[202].
François Sforce entra dans cette coalition, comme seigneur du
marquisat d'Ancône, que le pape lui avait cédé. On lui garantit ses
états, on lui assura un traitement de deux cent vingt mille écus,
et, de son côté, il s'engagea à entretenir trois mille chevaux et
mille hommes d'infanterie, en prenant le commandement des troupes de
la confédération pour cinq ans. Le 14 mai 1430, il arriva à Padoue
à la tête de huit mille chevaux. La réputation de ce général était
telle que Gatta-Melata, après lui avoir remis un commandement,
dont lui-même avait su se montrer digne, consentit à demeurer sous
ses ordres jusqu'à la mort; c'est le genre d'héroïsme le plus rare
parmi les capitaines. Les Vénitiens surent récompenser noblement les
services de Gatta-Melata, en lui accordant le rare honneur d'une
statue équestre qu'on lui érigea à Padoue.
[Note 202: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 5.]
Ici commence une lutte mémorable entre deux capitaines, la gloire
de l'Italie et les maîtres de leur art. Si elle était racontée
dignement, cette guerre appartiendrait à l'histoire militaire encore
plus qu'à l'histoire politique.
La génération précédente avait vu deux aventuriers illustres
balancer, avec des succès divers, la fortune de presque tous les
états de l'Italie. Tous les gens de guerre de profession avaient
suivi les drapeaux de l'un ou de l'autre, et cette longue rivalité
avait produit une haine toujours prête à servir les haines
politiques. Les soldats mercenaires ne méritaient plus le reproche
qu'on leur avait si long-temps adressé de faire la guerre sans
passion. François Sforce était à la tête des bandes qui avaient
combattu sous Attendolo, son père, et Nicolas Piccinino se trouvait
le chef des anciens compagnons de Braccio di Montone.
[Note en marge: VIII. Campagne de Sforce et de Piccinino.]
La longue vallée du Pô est coupée transversalement par une multitude
de rivières, qui, descendant des Alpes ou des Apennins, présentent
à chaque pas des obstacles ou des retranchements à une armée. Celle
des Vénitiens partait de Padoue, avec la mission de reconquérir les
provinces de Vicence, de Vérone, de Brescia et de Bergame, ou au
moins d'en ravitailler les capitales déjà investies par l'ennemi.
Piccinino était campé sur la frontière du Vicentin et du Padouan.
Dès qu'il vit avancer l'armée de Sforce, il renonça à disputer le
pays de Vicence à des troupes plus nombreuses que les siennes[203],
et, se bornant à défendre le Véronais, il se porta vers les hauteurs
qui séparent cette province du Vicentin. Maître de ces passages,
appuyé sur la petite ville de Soave, ayant son front protégé par les
montagnes, et l'Adige derrière lui, il prévit que l'ennemi pouvait
descendre dans la plaine de Vérone par un long circuit, et attaquer
son camp du côté que la nature n'avait point fortifié. Pour être en
état d'offrir par-tout une vigoureuse résistance, il traça une ligne
de retranchements appuyée d'un côté aux montagnes et de l'autre à
l'Adige, et, pour rester maître de ses mouvements et conserver ses
communications avec le Mantouan, il jeta un pont sur cette rivière,
de sorte que son camp présentait une enceinte triangulaire également
inexpugnable sur chaque face, et que son armée pouvait toujours
mettre l'Adige entre elle et l'ennemi.
[Note 203: L'état de la composition des deux armées est dans Marin
SANUTO, page 1008 de l'édition de MURATORI: je le rapporte, parce
qu'on y prend quelque idée de la puissance respective des états.
_Armée du pape Eugène IV_.
Le révérendis. cardinale de Tarente 600 }
Le révérendissime cardinale de Capoue 400 }
Le comte d'Anguillara 400 }
Le comte d'Anversa 600 }
Don Simonetto 600 } 4,200 chevaux.
Don Paolo della Molara 300 }
Don Otto di Dotti 200 }
Don Gaspard di Cavadolo 500 }
Don Antoine del Rio 300 }
Don Gabriel de Rome 300 }
_Armée de la seigneurie de Venise._
Le comte François Sforce,
capitaine-général 4,000 }
Michel de Cotignola 1,000 }
Gatta-Melata 1,500 }
Le marquis Taddeo 1,000 }
Don Christophe de Tolentino 800 }
Don Pierre de Navarino 800 }
Don Jean de Tolentino 500 }
Don Jean de Malavolta 500 }
Don Cavalcabo 300 }
Don Iberto 500 }
Le comte Dolce 400 }
Don Iscariote de Faenza 300 } 16,100
Don Guido Rangone 300 }
Don Bartelemi Coleoni 400 }
Don Jacques Catelano 300 }
Don Pierre del Testa 200 }
Don Pierre Torcello da Prota 200 }
Don Nicolas de Brescia 300 }
Don Catta Briga 400 }
Don Jean Conte 400 }
Don Baldone de Tolentino 300 }
Le seigneur Riniere 600 }
Le seigneur Sigismond 500 }
Le seigneur Dominico 600 }
_Armée du duc de Milan_.
Nicola Piccino 2,500
Le marquis de Mantoue 1,500
Autres compagnies de divers condottieri 15,750
------
19,750
Troupes de Sienne 1,000
Troupes de Florence 3,000
Troupes du roi Alphonse d'Arragon 17,800
Troupes du roi René-d'Anjou 2,800
------
Ainsi cette guerre occupait 64,650 Chevaux
Sanuto ne donne pas le détail de l'infanterie, tant on la comptait
alors pour peu de chose. On peut remarquer que les compagnies de
condottieri, qui, deux siècles auparavant, étaient de 30, 40, 50
hommes, sont devenues bien plus considérables; ce sont déjà des
régiments ou même de petites divisions.]
Le général des alliés, au lieu de tenter un passage de vive force au
travers des montagnes, s'éleva au nord par une marche de huit jours,
et redescendit près de Vérone, où il trouva l'armée milanaise bien
décidée à ne pas perdre cette place de vue et à ne pas sortir de ses
retranchements.
Une attaque qu'il lui livra fut infructueuse. Piccinino, après avoir
combattu avec assez de succès pour laisser la victoire indécise,
s'obstinait à demeurer dans son camp.
Sforce voulut le contraindre à repasser l'Adige et à abandonner au
moins toute la partie du Véronais qui est sur la rive gauche de ce
fleuve. Pour cela, il le passa lui-même et se porta vers le Mantouan.
Le marquis de Mantoue pressa Piccinino de marcher au secours de cette
principauté; mais à peine l'armée milanaise fut-elle sur la rive
droite, que les Vénitiens repassèrent sur la gauche, s'emparèrent de
la position de Soave, eurent une communication libre avec le Padouan
et le Vicentin, et se trouvèrent avoir dégagé tout le front de la
place de Vérone.
[Note en marge: IX. Nécessité de ravitailler Brescia. 1439.]
On était fort inquiet sur le sort de Brescia. Cette place, abandonnée
depuis neuf mois au courage de sa garnison et à la fidélité de ses
habitants, était sans communication avec la métropole. Les vivres
y manquaient certainement depuis long-temps; on voulait à tout
prix la ravitailler; mais pour y pénétrer par la route directe, il
ne fallait rien moins qu'un effort de toute l'armée. Piccinino,
qui, sur la rive gauche de l'Adige, s'était tenu immobile dans ses
lignes, suivait, depuis qu'il était sur la rive droite, tous les
mouvements que l'armée de Sforce faisait le long de cette rivière.
Les Vénitiens pouvaient passer sur tous les ponts de Vérone, mais,
en débouchant, ils avaient une bataille à livrer. En supposant qu'on
eût tenté le passage ailleurs et qu'il eût réussi, les difficultés se
reproduisaient. Il restait à traverser le Mantouan, et à passer le
Mincio entre Mantoue et Peschiera; or, ces deux places fortes étaient
occupées par l'ennemi. Enfin, au-delà du Mincio, d'autres rivières
pouvaient arrêter les secours qu'on voulait porter à Brescia. Ce
n'était pas par une route aussi-bien défendue que des convois
pouvaient arriver. L'armée aurait été obligée de refaire ce pénible
voyage chaque fois qu'il y aurait eu un convoi à conduire.
Il était moins difficile de communiquer avec Brescia par le lac
de Garde. Le Véronais en forme la côte orientale. Si on pouvait y
embarquer des vivres et leur faire traverser le lac, des détachements
peu considérables suffisaient pour les conduire de la rive
occidentale jusqu'aux portes de Brescia, où un effort de la garnison
en aurait facilité l'entrée; et si, pour empêcher ce ravitaillement,
Piccinino se portait entre le lac et la place, il découvrait la route
directe de Brescia à Vérone.
Ces considérations faisaient désirer vivement qu'on pût communiquer
avec cette première place par le lac de Garde. Mais comment naviguer
sur ce lac? On n'y avait pas une seule barque armée; l'ennemi avait
une flottille à Peschiera et un poste sur le promontoire de Sirmio,
l'ancienne maison de campagne de Catulle[204], qui s'avance dans ce
vaste bassin.
[Note 204: Peninsularum Sirmio insularumque, etc.]
[Note en marge: X. Les Vénitiens transportent des galères dans le lac
de Garde au travers des montagnes.]
Il fallait donc commencer par se rendre maîtres de la navigation du
lac, et, pour cela, il fallait y conduire une flottille. Or, ce qui
était facile, lorsque l'alliance du seigneur de Mantoue livrait le
passage par le Mincio, paraissait impossible depuis qu'on ne pouvait
plus arriver au lac que par terre.
Un Candiote, nommé Sorbolo, proposa de tenter cette voie,
c'est-à-dire de jeter des galères dans le lac, en les transportant
par les montagnes. Après bien des objections, que les esprits
circonspects opposent toujours aux entreprises hasardeuses, on se
détermina à lui confier vingt-cinq barques et six galères, dont deux
étaient de la première grandeur.
L'auteur du projet conduisit cette flottille à l'embouchure de
l'Adige; elle remonta cette rivière jusque près de Roveredo. C'est ce
qu'on n'aurait pu faire si Sforce n'eût été maître au moins de l'un
des deux bords. Arrivée sur ce point, elle ne se trouvait qu'à douze
ou quinze milles de la ville de Torbolé, qui est au nord du lac sur
les confins du pays de Trente. Mais cet intervalle était occupé par
les montagnes qui séparent le lac de la vallée de l'Adige.
Au milieu de ces montagnes et au pied de la chaîne du mont Baldo, il
y avait un petit lac appelé le lac de Saint-André. Sorbolo entreprit
d'abord de faire traîner ses bâtiments de l'Adige dans ce bassin, à
travers les terres. Environ deux mille boeufs furent rassemblés pour
effectuer ce trajet. Il n'en fallait pas moins de deux ou trois
cents pour chaque galère. Elles furent placées sur des rouleaux.
Deux mille travailleurs comblèrent les ravins, construisirent des
ponts, écartèrent les rochers, applanirent la route, et parvinrent à
faire arriver cette flottille dans le lac Saint-André. Il restait
à franchir le mont Baldo: le lit d'un torrent devint un chemin, le
bras de l'homme parvint à le rendre praticable, mais il était rapide,
tortueux, souvent étroit; on s'y engagea, et, après bien des efforts,
les Vénitiens se trouvèrent avoir conduit leurs galères sur le sommet
de cette montagne, d'où il ne restait plus qu'à les lancer sur le lac
de Garde, dont elles allaient prendre possession. Cette descente vers
le lac fut encore très-difficile.
Les vaisseaux, sur cette pente rapide, étaient amarrés aux arbres,
aux rochers, et le cabestan, fortement retenu, leur déroulait
lentement les câbles qui les tenaient suspendus sur les précipices.
Enfin la flottille arriva sans accident, après quinze jours de voyage
à travers les terres, jusqu'à Torbolé, où elle fut lancée à l'eau et
armée. Cette entreprise coûta à la république plus de quinze mille
ducats, sans compter les attelages.