le secret de leurs délibérations, que huit mois s'écoulèrent entre
la résolution de mettre à mort Carmagnole et l'exécution, sans que
ce jugement eût transpiré[181]; cependant trois cents sénateurs y
avaient concouru. Le proscrit ou le coupable était un homme illustre,
important, qui devait avoir des créatures, des partisans, des
amis; pas un ne fut assez indiscret pour le sauver; on eut tout le
loisir de le tromper. On le comblait d'honneurs, on lui conservait
le commandement; on lui donna même, vers la fin de cette campagne,
l'ordre de se porter dans le Frioul, pour repousser un corps de
troupes de l'empereur Sigismond, qui ravageait les environs, d'Udine.
Il remplit cette mission avec un plein succès. Cette province fut
délivrée en peu de jours de l'invasion des Hongrois. Revenu dans le
Crémonais, Carmagnole y prit ses quartiers, où il éprouva encore
quelques pertes qu'il paraissait facile d'éviter.
[Note 181: Opinione di frà Paolo Sarpi in qual modo debba governarsi
la repubblica veneziana.]
[Note en marge: XV. Il est appelé à Venise, et arrêté.]
Pendant l'hiver, on avait repris les négociations. Des
plénipotentiaires étaient réunis à Plaisance, pour mettre un terme
à une guerre, qui coûtait soixante-dix mille ducats par mois.
Un secrétaire de la chancellerie arriva au quartier général de
Carmagnole, lui portant des lettres du doge, qui l'invitait à se
rendre à Venise, pour conférer sur les propositions de paix, ou sur
la conduite de la guerre. Il se mit en route sur-le-champ, accompagné
de ce secrétaire et d'une suite nombreuse. Lorsqu'il arriva sur le
territoire de Vicence, le gouverneur de cette province vint à sa
rencontre avec ses gardes, et l'escorta jusqu'aux limites de son
gouvernement. En entrant dans celui de Padoue, il y trouva une garde
d'honneur semblable qui l'attendait. Il alla descendre au palais de
Frédéric Contarini, capitaine d'armes de cette ville, qui voulut le
faire coucher avec lui, suivant l'usage de ce temps-là. Le lendemain
Contarini l'accompagna jusqu'au bord des lagunes.
Là il trouva les seigneurs de nuit, qui étaient venus à sa rencontre,
accompagnés de tous leurs officiers. Huit autres nobles le reçurent
à l'entrée de la capitale, et lui firent cortége jusques dans le
palais ducal; c'était le 8 avril 1432.
Dès qu'il y fut entré, on prévint tous ceux qui l'avaient suivi
qu'il allait rester long-temps avec le doge; on les exhorta à aller
se reposer et à revenir plus tard pour accompagner le général. Les
portes du palais se fermèrent, et tout ce qui s'y trouvait de gens
étrangers fut obligé d'en sortir. La soirée était déjà avancée. Le
général, en attendant d'être introduit chez le doge, causait dans
une salle avec quelques patriciens, lorsqu'on vint lui dire que le
prince, se trouvant incommodé, ne pouvait le recevoir dès le soir
même, mais qu'il lui donnerait audience le lendemain matin.
Il descendit pour se retirer chez lui et, comme il traversait la
cour: «Seigneur comte, lui dit un des patriciens qui le conduisaient,
passez de ce côté; mais ce n'est pas le chemin, répondit Carmagnole;
allez, allez toujours, reprit l'interlocuteur.» Aussitôt des sbires
s'avancèrent, le général fut entouré, une porte s'ouvrit et il fut
poussé dans un couloir qui conduisait au cachot qu'on lui destinait;
en y entrant il s'écria: «Je suis perdu?»
[Note en marge: XVI. Son procès, son exécution.]
Il fut trois jours sans vouloir prendre aucune nourriture. Le 11,
pendant la nuit, il fut amené devant les commissaires du conseil des
Dix, dans la chambre des tortures. Appliqué à la question, il ne
voulut rien avouer. On essaya d'abord de lui faire subir le tourment
de l'estrapade, mais comme il avait eu un bras cassé au service de
la république, les bourreaux lui mirent les pieds sur un brasier,
jusqu'à ce qu'il eût fait les aveux qu'on voulait lui arracher.
Ensuite il fut remis en prison, et le 5 mai au soir, c'est-à-dire
vingt-cinq jours après, il fut conduit entre les deux colonnes de la
place St.-Marc ayant un bâillon dans la bouche. Il leva les yeux,
regarda le drapeau de St.-Marc qui flottait sur sa tête, et cette
tête ceinte de lauriers tomba sous trois coups de hache[182].
[Note 182: Toutes les circonstances de l'arrestation et du supplice
de Carmagnole, sont prises du récit de Matin SANUTO, (_Vite de'
duchi_, F. Foscari.)
Le récit de Victor Sandi, commence d'une manière remarquable. «Le
8 avril 1432, sur le rapport de Paul Trono, le conseil des Dix,
renforcé de vingt adjoints, traita l'affaire de Carmagnole. Sa
mort fut arrêtée, rien n'en transpira, et il fut convenu qu'on
appellerait le coupable à Venise, sous prétexte de le consulter sur
les conditions de la paix, etc.» Il est assez remarquable aussi que
l'histoire qui contient ce passage ait été imprimée à Venise, en
1756, avec l'approbation du conseil des Dix.]
Ses biens furent confisqués, et, sur la somme qui devait en provenir,
on assigna une pension de cinq cents ducats à sa veuve, et une dot de
cinq mille à chacune de ses deux filles.
Quand on se représente des gentilshommes, de graves personnages,
blanchis dans les plus hauts emplois de la paix ou de la milice,
enfermés avec des bourreaux et un homme garrotté, faisant torturer
celui dont la sentence était prononcée depuis huit mois, sans qu'il
eût été entendu, celui qui, la veille, était leur ami, leur collègue,
l'objet de leurs respects, de leurs flatteries, et, disaient-ils,
de leur reconnaissance, comptant les cris de la douleur pour des
aveux, les aveux pour des preuves, leurs propres soupçons pour les
crimes d'autrui, et puis faisant tomber une tête illustre, aux yeux
d'un peuple étonné, sans daigner même énoncer l'accusation, on se
demande comment des hommes éminents, respectables, ont pu accepter
un pareil ministère, comment ils abandonnent à ce point le soin de
leur réputation, comment ils se réduisent à ne pouvoir citer que des
bourreaux pour témoins de leur impartialité. Quel est donc l'intérêt
public ou privé qui peut faire briguer des fonctions plus odieuses
que celles de l'exécuteur?
Carmagnole avait fait des fautes sans doute; la faiblesse humaine
suffisait peut-être pour les expliquer. Il était tout simple de lui
ôter le commandement à l'instant où l'on avait conçu des soupçons
contre lui. S'il était coupable de trahison, la justice et l'exemple
voulaient qu'il fût jugé et puni. Mais ce n'était pas ainsi que
procédait le gouvernement de Venise[183].
[Note 183: Voyez MACHIAVEL sur la mort de Carmagnole.]
Pour commander aux hommes, il faut s'environner de quelque chose de
merveilleux qui saisisse leur imagination. À Venise ce merveilleux
était le mystère; plus les coups de l'autorité étaient inattendus,
inexplicables, plus ils produisaient d'effet; il n'en résultait pas,
à dire vrai, la conviction que l'homme frappé fût coupable; mais
il en résultait cette conviction bien autrement importante, que la
république n'ignorait rien et ne pardonnait jamais. Une procédure
d'un jour, non écrite peut-être, ne laissait aucune trace. Ces
terribles magistrats prenaient apparemment leurs précautions pour ne
pas commettre une injustice; mais on ne voit pas qu'ils en prissent
aucune pour éviter d'en être accusés. Au surplus, en observant un
profond silence, les juges l'imposaient à tous. Leur réputation
personnelle n'avait rien à craindre; des hommes qui n'ignorent rien
ne peuvent se tromper. On ne s'informait pas plus de leurs procédés
que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait
de ce redoutable tribunal, il disait en baissant la tête et en levant
le doigt vers le ciel, _Ceux d'en-haut_.
[Note en marge: XVII. Campagne de 1432.]
La tâche du successeur de Carmagnole avait été rendue fort difficile
par la réputation de ce général, par les talents de ses adversaires,
Sforce et Piccinino, et par la sévérité soupçonneuse du gouvernement
qu'on avait à servir.
Ce successeur fut François de Gonzague, prince de Mantoue. La
république s'accoutumait à prendre des princes à sa solde.
Le nouveau général fit la revue de son armée et se trouva, dit-on, à
la tête de trente et un mille hommes, dont douze mille à cheval, huit
mille d'infanterie soldée, et le reste de milices[184].
[Note 184: E fù fatta la mostra del nostro campo ch'erano cavalli
vivi 11600, pedoni 8000, cernide 11000.
(Marin SANUTO, _ibid._)]
Ce général ne sut pas saisir, ou ne trouva pas des occasions
de s'illustrer dans cette guerre. La campagne de 1432 n'offrit
absolument rien de remarquable que la perte d'une division de l'armée
vénitienne, qui s'était aventurée dans la Valteline, sous les ordres
du provéditeur George Cornaro, et qui y fut enveloppée et prise tout
entière par Piccinino.
La guerre sur mer se réduisit à des ravages quoique la flotte fût
sous les ordres de l'illustre Pierre Loredan. Il est vrai qu'il fut
obligé de remettre le commandement à cause d'une blessure qu'il reçut
à l'attaque du château de Sestri.
[Note en marge: XVIII. Paix. 1433.]
Le génie italien était encore plus actif dans la négociation que
dans la guerre. On s'arrangeait pour faire une paix momentanée à la
fin de chaque campagne. La paix fut donc signée le 8 avril 1433. Le
duc de Milan ne tira point parti des succès qu'avaient obtenus ses
armes; il rendit aux alliés tout ce qu'il avait conquis sur les uns
ou sur les autres, et fit même aux Vénitiens une nouvelle cession. La
république trouva le moyen de s'agrandir, même après des revers. Elle
acquit, par ce traité, quelques districts du Milanais situés sur la
rive gauche de l'Adda, et qu'on désigne sous le nom de Ghiera d'Adda,
de sorte que cette rivière devint la limite, et que les enseignes de
St.-Marc flottaient en face de Lodi et de Cassano, à sept ou huit
lieues de Milan.
Par une bizarrerie difficile à expliquer, Visconti, lorsqu'il fallut
rendre tous les prisonniers, déclara que le provéditeur George
Cornaro était mort; ce qui n'était point vrai. C'était mentir pour
se faire soupçonner d'un crime. Le prisonnier fut retrouvé quelques
années après dans les prisons de Monza. Ce patricien avait été quatre
ans auparavant envoyé en ambassade par la république à Milan, pour
féliciter ce prince à l'occasion de son mariage.
LIVRE XV.
Quatrième guerre contre le duc de Milan. -- Campagne de
Piccinino et de Gatta-Melata. -- Siége de Brescia. -- François
Sforce paraît sur le théâtre de la guerre. -- Prise et reprise
de Vérone. -- Paix de 1441. -- La république acquiert Lonato,
Valeggio, Peschiera, et usurpe l'état de Ravenne, 1433-1441.
[Note en marge: I. Le doge François Foscari veut abdiquer; on ne le
lui permet pas.]
La république, devenue puissance prépondérante sur le continent,
ne pouvait plus éviter de prendre part à toutes les querelles qui
divisaient l'Italie. Depuis quarante ans, elle les avait fomentées,
pour dépouiller successivement la maison de la Scala, les princes
de Padoue, le patriarche d'Aquilée, et le duc Philippe. Maintenant
elle n'est plus l'arbitre de la paix ou de la guerre. Elle faisait la
guerre parce qu'elle était ambitieuse, elle la reçoit parce qu'elle
est devenue elle-même un objet d'inquiétude ou de jalousie. Son
histoire se mêle désormais à l'histoire générale de la péninsule et
souvent à celle de l'Europe.
La dernière guerre contre le duc de Milan avait été marquée par des
désastres, une paix inespérée y avait mis fin; mais on avait vu le
danger de près.
Le doge Foscari, qui avait été l'ardent promoteur de la guerre,
voulut se décharger de la responsabilité des évènements. Le 27 juin
1433, il exposa au conseil, que, depuis son élévation au dogat,
la république avait eu des guerres continuelles à soutenir: elles
avaient été glorieuses; cependant il était possible que les citoyens,
uniquement sensibles à l'accroissement des charges publiques,
fermassent les yeux sur l'important résultat des traités, qui
assuraient à la seigneurie la possession de deux nouvelles provinces.
On n'ignorait pas qu'il avait professé l'opinion adoptée par la
majorité du conseil, que la sûreté de la république exigeait qu'on
fît la guerre au duc de Milan. Peut-être jugerait-on que c'était,
pour le chef de l'état, un malheur de ne pas voir ses sentiments
partagés par le peuple. Cette conformité d'opinion lui paraissant
une chose désirable dans l'intérêt de la patrie, il n'hésitait pas
à faire le sacrifice de sa dignité; en conséquence il priait le
conseil d'approuver son abdication, pour le remplacer par un chef
qui fût plus agréable aux citoyens. Cette démission intéressée, ou
dans laquelle il y avait au moins quelque ostentation, ne fut point
acceptée.
[Note en marge: II. Situation de l'Italie en 1435.]
Ce qu'on avait appelé la paix de Ferrare ne pouvait être qu'une
suspension d'armes entre les deux principales puissances
belligérantes. Voici quelle était à cette époque la situation de
l'Italie. (En 1435).
La mort de Jeanne II avait laissé le trône de Naples vacant. Deux
concurrents se le disputaient, Alphonse d'Arragon, déjà roi de
Sicile, et René d'Anjou, alors prisonnier du duc de Bourgogne. Le
pape défendait aux Napolitains de reconnaître ni l'un ni l'autre, se
réservant de prononcer, et promettant d'envoyer, en attendant, un
légat pour gouverner le royaume.
Mais ce pontife, qui disposait des trônes, n'était pas assuré sur le
sien. Les Bolonais se débattaient pour se soustraire à son autorité.
Le peuple de Rome, divisé entre le parti des Colonnes et celui des
Ursins, était prêt à se soulever contre Eugène IV, et à le chasser de
sa capitale. Un concile assemblé à Bâle refusait de le reconnaître
menaçait de le déposer et se préparait à lui donner un compétiteur.
À Florence, les Strozzi et les Médicis divisaient l'état en deux
factions. Cosme de Médicis, exilé de sa patrie, était venu demander
l'hospitalité à Venise, où il s'attirait la considération par des
actes de munificence, protégeant les hommes à talent, fondant
une bibliothèque[185], prêtant des fonds à l'état. La république
accueillait cet étranger, non-seulement avec le respect dû à son nom
et au malheur, mais encore avec un intérêt qu'on pouvait prendre
pour un encouragement donné à son ambition[186]. Le gouvernement
vénitien ne tarda pas à déceler sa partialité; car, quelques années
après, Cosme de Médicis ayant été rappelé, et les chefs de la faction
contraire ayant été bannis à leur tour, ceux qui se réfugièrent à
Venise y furent arrêtés et envoyés sous escorte à Florence[187].
On se demanda si la république, qui violait ainsi les droits de
l'hospitalité, était vendue à la faction des Médicis, ou si, en leur
livrant des victimes, elle ne voulait que jeter dans Florence de
nouvelles semences de division.
[Note 185: Celle de Saint-George-Majeur qu'il fit bâtir par un
architecte florentin qu'il avait à sa suite, Michel Ozzo.]
[Note 186: Eum susceperunt Veneti non ut à patriâ exsulem, sed cum
honore maximo, velut optimum et ad omnia virum egregium.
(_Benedicti Accolti Aretini de præstantiâ virorum sui ævi dialogus_.)]
[Note 187: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 5.]
Le duc de Milan, qui n'avait pas trouvé dans Eugène IV la protection
que lui avait constamment accordée. Martin V, prédécesseur de ce
pontife, appuyait les révoltés de Bologne et les mécontents de Rome.
Le pape s'était réfugié à Florence. De là il avait suscité des
embarras à son ennemi, en encourageant les Génois à la révolte.
Ceux-ci avaient massacré leur gouverneur, chassé la garnison
milanaise, et arboré l'étendard de la liberté.
Ainsi d'un côté on voyait le roi Alphonse d'Arragon, les Génois,
les Florentins, et le pape Eugène; de l'autre les partisans de René
d'Anjou, la ville de Bologne, le duc de Milan et le concile de Bâle.
Les Vénitiens ne pouvaient demeurer spectateurs immobiles de ces
différends. Ils saisirent l'occasion ou le prétexte d'une insulte
faite par le peuple de Bologne à leur résident, pour se déclarer
en faveur du pape, jetèrent en prison tous les Bolonais qui se
trouvaient sur le territoire de la république et confisquèrent leurs
propriétés. La seigneurie déclara en même temps qu'elle appuierait
les efforts des Génois pour leur indépendance. Ces résolutions
belliqueuses de la république étaient fort encouragées par les
Florentins. Cosme de Médicis fit, dans cette circonstance, un prêt
de 15000 ducats au gouvernement[188], ce qui prouve le mauvais état
des finances vénitiennes à cette époque, et la richesse de cet
illustre exilé. Il ne faut pas s'étonner de voir la république faire
de emprunts; la guerre de Lombardie lui avait coûté sept millions de
ducats, et depuis 1424 jusqu'au commencement de 1437[189], la dette
publique s'était accrue de quatre.
[Note 188: Cosimo de' Medici, uomo ricchissimo andò in collegio e
offerse di prestare alla signoria ducati 15000, in questo bisogno.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
[Note 189: _Ibid._]
Le duc, avant de déclarer ouvertement la guerre aux Vénitiens,
s'appliqua à leur susciter des embarras.
[Note en marge: Réclamations du patriarche d'Aquilée contre la
république.]
D'abord il fit agir auprès du concile l'ancien patriarche d'Aquilée,
Louis de Tec, qui avait à se plaindre d'avoir été dépossédé par
la république de ses états du Frioul. Le concile accueillit
favorablement une plainte dirigée contre un gouvernement qui s'était
déclaré pour le pape Eugène. Un décret du 22 décembre 1435 ordonna
aux Vénitiens d'évacuer le Frioul et de rétablir le patriarche dans
tous ses droits, sous peine d'excommunication et d'interdit. Cette
menace obligea la république à mettre de la prudence dans son refus;
elle ne pouvait pas méconnaître l'autorité du concile, car elle avait
laissé son clergé y envoyer des députés[190].
[Note 190: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]
On répondit à la sommation qu'on était disposé à rendre le Frioul
au patriarche, aussitôt que le rétablissement de la paix générale
en Italie permettrait de s'en dessaisir. Cette réponse évitait
l'excommunication, et il fallut bien que le concile s'en contentât,
n'ayant aucun moyen de reprendre le Frioul à main armée. Trois ou
quatre ans après le patriarche mourut; les Vénitiens, favorisés par
le pape, firent nommer à sa place un de leurs protégés, qui oublia
les réclamations de son prédécesseur.
[Note en marge: Arrivée en Italie d'un fils de François Carrare; il
est mis à mort.]
En 1436 le duc de Milan fit reparaître en Italie le dernier rejeton
de la famille des Carrare, Marsile, fils de ce François II mis à
mort à Venise en 1406, contre le droit des gens. Marsile était
depuis trente ans réfugié en Allemagne. Visconti lui fit entrevoir
l'espérance de ressaisir la principauté de Padoue, lui ménagea
quelques intelligences dans cette place, lui promit le secours de
quelques troupes milanaises, qu'on fit avancer vers la frontière,
et le détermina à venir se mettre à la tête de ses partisans. La
vigilance du gouvernement vénitien ne permit pas que ce complot
restât ignoré. Carrare était déjà dans les montagnes du pays de
Vicence. Il y fut arrêté par des paysans, conduit à Padoue, où on le
promena dans les rues chargé de chaînes, et ensuite à Venise, où le
conseil des Dix se hâta d'éteindre totalement cette race ennemie.
[Note en marge: III. Quatrième guerre des Vénitiens contre le duc de
Milan. 1437.]
Il n'y avait pas loin de ces actes d'inimitié réciproque à une guerre
ouverte. Les Vénitiens la déclarèrent à Philippe-Marie. Ils auraient
bien voulu pouvoir en confier la conduite à François Sforce, alors
brouillé avec le duc de Milan, qui l'avait trompé, après lui avoir
promis en mariage Blanche, sa fille naturelle et son héritière. Mais
ce général commandait dans ce moment les troupes des Florentins, qui
ne voulurent point le céder à la république. Ce refus occasionna
quelque froideur entre les deux gouvernements. Celui de Venise donna
la patente de capitaine-général à François de Gonzague, seigneur de
Mantoue, dont la principauté venait d'être érigée en marquisat par
l'empereur, mais qui ne montra dans cette guerre ni talents ni même
fidélité.
Il avait en tête Piccinino général de l'armée du duc de Milan. La
partie n'était pas égale; celui-ci était un homme de guerre de la
plus grande réputation. Il culbuta l'armée vénitienne, dont une
partie s'était aventurée sur la rive droite de l'Adda, poussa le
reste du côté de Bergame et l'obligea d'évacuer cette province.
Les Vénitiens, voyant leur frontière envahie, demandèrent avec
instance que l'armée florentine commandée par Sforce vînt se joindre
à la leur. Ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés qu'ils
l'obtinrent[191]; parce que Sforce faisait alors le siége de Lucques,
dont les Florentins désiraient ardemment la possession. Enfin cette
armée passa les Apennins au mois d'octobre 1437 et se présenta pour
traverser le pays de Reggio; mais Nicolas d'Este marquis de Ferrare
lui refusa le passage dans cette province, et Sforce se laissa
arrêter par cet obstacle. Les Vénitiens irrités supprimèrent le
traitement qu'ils payaient à ce général; il s'éloigna et mit ses
troupes en quartier d'hiver. Les choses s'aigrissant de plus en
plus entre les alliés, Philippe-Marie profita de cette division, et
détermina les Florentins à faire leur paix séparée avec lui sans
consulter la république[192].
[Note 191: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 5.]
[Note 192: E questo è stato per averli liberati, e n'è cagione
l'ingratitudine, e per aver speso dal 1434 in quà sette millioni di
ducati per loro.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
[Note en marge: IV. Le marquis de Mantoue trahit les Vénitiens.]
Il fit plus, il traita secrètement avec le marquis de Mantoue, qui
promit, non-seulement d'abandonner le service des Vénitiens, mais
encore de réunir ses troupes à celles du duc et de faire cause
commune avec lui. En effet, sous prétexte que la campagne était
terminée, il remit le commandement à Jean de Nani Gatta-Melata,
le premier de ses lieutenants, et se retira à Mantoue, attendant
le moment où il pourrait avec sûreté lever le masque et se ranger
parmi les ennemis de la seigneurie. Par ces deux traités, le duc de
Milan cessait d'avoir pour adversaires Sforce, et les Florentins,
et acquérait dans le marquis de Mantoue un allié, qui lui livrait
passage, pour attaquer plusieurs provinces vénitiennes. La défection
des Florentins affaiblissait considérablement la république, mais on
ignorait encore la trahison du marquis.
Piccinino, tranquille du côté du Milanais, se porta pendant
l'hiver sur Ravenne: on a vu que les Vénitiens en avaient pris
l'administration à la mort de l'ancien seigneur. Il les chassa de
cette ville dont il se rendit maître. De là il revint sur le Pô, mit
le siége devant Casal-Maggiore, qui ne fit qu'une faible résistance,
et, après s'être emparé de tout le pays que les Vénitiens occupaient
entre le Pô et l'Oglio, il se disposa à franchir cette dernière
rivière. Gatta-Melata se promettait de lui en disputer le passage
avec l'armée vénitienne, forte d'environ six mille fantassins et neuf
mille chevaux. Mais le marquis de Mantoue, dont on ne se méfiait
point, maître des deux rives de l'Oglio, y fit construire trois ponts
sur lesquels l'armée milanaise passa sans coup férir.
Par cette trahison, l'armée vénitienne se trouvait avoir l'ennemi sur
ses derrières. Gatta-Melata se vit obligé de décamper, la nuit même
qu'il apprit cette nouvelle, et de sortir du Mantouan pour se porter
rapidement vers Brescia.
Cette défection du marquis de Mantoue répandit l'alarme dans le
conseil de Venise. On craignit que le marquis de Ferrare n'en fît
autant, et, pour le retenir dans l'alliance de la république, on
se hâta de lui rendre la Polésine de Rovigo, que les Vénitiens
occupaient depuis trente-quatre ans, comme nantissement d'une créance
de soixante ou quatre-vingt mille ducats[193].
[Note 193: Fù preso di fare un dono al marchese di Ferrara del
Polésine, il quale fù suo, e la signoria l'avea avuto in pegno per
ducati 60,000, sicchè se gli dona liberamente.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]