alla au-devant de lui avec la seigneurie et un nombreux cortége de
patriciens. Il fit son entrée sur le Bucentaure, et fut conduit
en pompe jusqu'à un palais que la république lui avait donné. Une
augmentation de traitement de trois mille ducats et un revenu de
douze mille en terres, dans les provinces qu'il avait conquises,
attestaient la magnificence de la république. Le duc de Milan s'était
engagé par le traité à rendre à Carmagnole tous ses biens.
Le 24 mai, à la tête de tous ses capitaines, le général remit
solennellement l'étendard de Saint-Marc que la seigneurie lui avait
confié, et qui fut suspendu dans l'église du patron au milieu de tous
les trophées enlevés aux ennemis. Quelques jours après on y plaça
aussi, suivant l'usage, le drapeau de la ville de Bergame parmi ceux
des autres villes sujettes de la république.
[Note en marge: X. Situation de la république après cette guerre.]
Cette guerre venait de consommer le système d'envahissement suivi
depuis quarante ans par le sénat de Venise. Elle avait coûté deux
millions et demi de ducats. On avait pris à la caisse des emprunts
trente-trois pour cent de son capital; aussi les fonds publics
étaient-ils tombés au cours de 57 pour cent[165]. La dette s'élevait
à neuf millions de ducats, et les intérêts en étaient extrêmement
onéreux[166]; car ils s'élevaient à 260,000 ducats[167]. Pour
se convaincre de cet état de décadence des finances, il ne faut
qu'observer les progrès du discrédit de la caisse aux emprunts. Au
commencement du siècle, en 1409, les effets publics se vendaient à 79
pour cent de leur valeur primitive; ensuite ils tombèrent à 45. En
1425 on en donnait 58. En 1428, c'est-à-dire à la fin de la guerre
que je viens de raconter, 57; et ce discrédit alla en augmentant: car
les effets descendirent, en 1434, à 38; en 1439 à 37; en 1440 à 28 et
demi[168].
[Note 165: E nota che furono spesi, in questa guerra col duca di
Milano, due millioni e mezzo di ducati in mesi 28. Fatto 33 per
cento alla camera degli imprestiti, di fazioni, e il capitale degli
imprestiti era venuto a ducati 57 il cento.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
[Note 166: Nella città in questo mentre, per sollevar il pubblico
dalli molti debiti, che nella continuazione di tante guerre aveva
contratti, che ascendevano a nove millioni di ducati, e portavano
grossissimi interessi, fù instituito il magistrato de i governatori
dell'entrate, perchè havessero carico di ritrovar modo di fare
qualche opportuna provvisione atta a moderare tanto danno.
(_Historia veneta_ di Paolo MOROSINI, lib. 19.)]
[Note 167: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_ di
Carlo Antonio MARIN, tom. 6, lib. 3, cap. 2.]
[Note 168: _Ibid._]
Ces résultats justifiaient en partie les prédictions du vieux Thomas
Moncenigo.
La république se trouvait maîtresse de neuf belles provinces dans le
nord de l'Italie; savoir:
Le duché de Venise, proprement dit le dogado, qui se composait des
îles et du littoral des lagunes, modeste domaine de l'ancienne
Venise, lorsqu'elle était entrée en partage de l'empire d'Orient; le
Frioul; la marche Trévisane comprenant Bassano, Feltre, Bellune et
Cadore; le Padouan, la Polésine de Rovigo; le Vicentin; le Véronais;
la province de Brescia, et celle de Bergame.
Ces provinces composaient une masse de possessions contiguës, qui
s'étendaient depuis les bords de l'Adriatique jusqu'à la rive gauche
de l'Adda.
C'étaient de belles conquêtes sans doute; cependant elles ne
formaient qu'un état d'une importance médiocre, et qui n'assurait
point aux Vénitiens, sur terre, une supériorité telle que celle
dont ils avaient joui sur mer. Celle-ci même devait leur échapper;
car, tandis que la guerre continentale réclamait l'emploi de leurs
capitaux, de leurs soldats et de leurs flottes, les Musulmans
faisaient des progrès dans l'Orient, et insultaient par des avanies
le commerce d'une république, qui, peu de temps auparavant, était
la première puissance maritime de l'Europe. Pour conserver tant de
prospérité, il ne fallait pas oublier cette allégorie d'Homère qui
fait la fortune fille de la mer[169].
[Note 169: Machiavel a dit formellement que les Vénitiens auraient
mieux fait de demeurer puissants insulaires:
San Marco .....
Non vidde come la potenza troppa
Era nociva, e come il me' sarebbe
Tener sott'acqua la code e la groppa.
_asino d'oro_, cap. 5.]
Le premier août 1426, le soudan d'Égypte avait fait une descente en
Chypre. En huit jours il livra bataille au roi, le fit prisonnier,
s'empara de Nicosie, pilla tout le pays des environs, ruina les
marchands de Venise, comme les autres Francs établis dans l'île,
massacra des équipages vénitiens, emmena le roi Jean prisonnier avec
deux mille captifs, et ne le renvoya dans son royaume que moyennant
une rançon de trente mille ducats, dont il fallut que le commerce
vénitien fît l'avance, et un tribut annuel de dix mille ducats
payables pendant dix ans[170].
[Note 170: Martin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]
Ce soudan faisait éprouver encore plus de vexations aux négociants
sur ses côtes; et, lorsque le consul de Venise, Benoît Dandolo,
voulut lui faire quelques représentations, il le menaça de lui
faire donner la bastonnade. Le barbare avait oublié, ou n'avait
peut-être jamais su qu'un homme de ce nom avait fait la conquête de
Constantinople, et que le doge de Venise prenait encore le titre de
seigneur du quart et demi de l'empire d'Orient.
Pour se mettre à l'abri de toutes ces avanies, qu'on n'avait pas
alors les moyens de punir, le gouvernement se vit réduit à défendre
aux armateurs qui trafiquaient en Égypte, de mettre à terre ni
hommes ni marchandises. On faisait les ventes ou les échanges en
rade. Mais cette manière de trafiquer est peu profitable; elle ne
permet point d'attendre les occasions, d'établir la concurrence
entre les acheteurs, de choisir les objets à exporter, de débattre
les prix, et elle expose à des frais considérables et à beaucoup
d'accidents.
J'ai à placer à-peu-près sous cette date un évènement, qui
n'appartient presque point à l'histoire, parce qu'il ne se lie
aucunement ni à ceux qui précèdent ni à ceux qui suivent. Le doge,
François Foscari, fut blessé par un assassin, dans son palais, en
plein jour, au milieu de son cortége, et l'assassin était un jeune
homme, un patricien de la maison Contarini, vraisemblablement un
esprit aliéné; car on ne lui connaissait point de motif de haine
contre le prince.
Il fut arrêté, mis à la torture, et exécuté le jour même, après avoir
eu le poing coupé. Cet évènement, qui n'avait aucune cause, n'eut
aucune suite, pas même pour le doge dont la blessure se trouva légère.
La paix n'avait point rétabli l'amitié entre deux puissances, dont
l'une se croyait déjà en état d'écraser sa rivale, et l'autre
encore assez forte pour réparer ses premiers revers. Cependant
Philippe-Marie, qui scellait sa réconciliation avec le duc de
Savoie, par son mariage avec une fille de ce prince, invita le doge
et les principaux membres du gouvernement de Venise, à assister à
ses noces. Mais la seigneurie n'eut garde de permettre une pareille
absence, sur-tout pour prendre part à des cérémonies où tant de
difficultés de préséance pouvaient s'élever. On s'excusa sur la peste
qui régnait alors à Venise, et sur le regret qu'aurait le doge si
son voyage était l'occasion de la propagation de cette maladie dans
le Milanais. On envoya un ambassadeur au duc pour le complimenter,
et, pendant ce temps-là, les commissaires chargés de l'exécution
du traité de Ferrare, fatiguaient l'imperturbable patience du
cardinal médiateur; les Vénitiens par leurs prétentions, sans cesse
renaissantes; les Milanais par leur duplicité. Le duc recrutait des
troupes, et ne négligeait rien pour se tenir en mesure de profiter
des occasions qu'il épiait avec soin.
[Note en marge: Le cardinal Condolmier, vénitien, élevé au
pontificat.]
Elles ne tardèrent pas à naître; la ville de Bologne se révolta
contre le gouvernement pontifical, et se déclara indépendante. La
guerre survint entre le seigneur de Lucques et les Florentins.
Le pape Martin V, protecteur constant de Visconti, mourut, et
le conclave appela au trône pontifical un Vénitien, le cardinal
Condolmier, qui prit le nom d'Eugène IV. Un autre évènement avertit
le duc de prendre ses précautions contre l'ambition toujours
croissante de la république.
[Note en marge: La république acquiert l'expectative de la
principauté de Ravenne.]
Obizzo de Polenta, seigneur de Ravenne, ne laissait en mourant
qu'un fils en bas âge. Par son testament il confia la tutelle de
son enfant, avec le gouvernement de ses états, à la république, et
la déclara son héritière, si le jeune prince venait à décéder sans
postérité. En conséquence, la seigneurie envoya un commissaire à
Ravenne, pour prendre la tutelle du prince et l'administration du
pays.
[Note en marge: XI. Troisième guerre contre le duc de Milan.]
Tous ces évènements avaient compliqué les rapports des divers états
de l'Italie septentrionale. Le duc de Milan n'avait pas pris part
personnellement dans la guerre des Florentins et des Lucquois; mais
il avait fait fournir des secours à ceux-ci, d'abord par le capitaine
François Sforce, qu'il feignit de renvoyer de son service; puis
par la ville de Gênes, et pendant plusieurs mois, ses ministres
s'épuisèrent en subtilités, pour expliquer comment il était possible
qu'une ville sujette eût fait la guerre sans l'aveu de son prince,
et que ce prince ne pût pas contraindre ses sujets à observer une
neutralité qu'il avait jurée. Pendant ce temps-là, les affaires des
Florentins allaient mal; ils sollicitaient la république de Venise
de renouveler la ligue contre Visconti. Elle y fut déterminée par la
découverte d'un complot tramé pour introduire des troupes milanaises
dans quelques places de la province de Brescia. La ligue fut composée
des mêmes puissances que dans la guerre précédente, à l'exception
du duc de Savoie, et les hostilités recommencèrent avec l'année
1431. Le duc de Milan, qui avait vu sa capitale menacée les années
précédentes, en fit ravager tous les environs, à quinze milles de
rayon, afin que l'armée ennemie ne pût y subsister[171].
[Note 171: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]
[Note en marge: Carmagnole donne dans une embuscade.]
Cette fois il s'agissait, pour les Vénitiens, de la conquête de
Crémone. Dès le début de la campagne, Carmagnole se rendit maître des
petites places de Trévi et de Caravagio. Il convoitait Soncino, ville
située sur la rive droite de l'Oglio, vis-à-vis Orci-Nuovi. Quelqu'un
des officiers de la place à qui il s'adressa selon sa coutume, lui
fit concevoir l'espérance d'y entrer par surprise. On convint qu'il
ferait marcher devant lui un détachement, qui serait introduit dans
la ville, et au secours duquel il arriverait aussitôt avec le gros
de sa troupe. Le 17 mai Carmagnole fit toutes ses dispositions pour
exécuter ce qui avait été concerté. Son détachement se présenta
devant la porte de Soncino, qui fut ouverte et refermée aussitôt.
Ensuite la division de l'armée chargée d'assurer le succès de cette
opération s'approcha de la place; on lui fit tous les signaux
convenus, et tout-à-coup elle fut entourée par les divisions de
l'armée milanaise, aux ordres de Tolentino et de François Sforce.
Le détachement introduit un moment auparavant dans la place venait
d'y être retenu prisonnier. Les autres prirent l'épouvante, se
débandèrent, et le général se vit réduit à prendre la fuite comme
ses soldats, heureux encore que la vitesse de son cheval lui évitât
la honte de tomber au pouvoir du vainqueur. Cette déroute lui coûta
près de deux mille de ses gendarmes, qu'à la vérité on lui renvoya
le lendemain; mais on jugea généralement que Carmagnole était
inexcusable d'avoir donné dans ce piége.
Cependant il se trouva deux jours après à la tête de vingt-cinq mille
hommes, dont moitié de cavalerie; il se porta sur Crémone, où il
avait à combiner ses opérations avec celles de la flotte vénitienne
déjà arrivée à trois milles de cette place. Les généraux milanais le
suivirent dans ce mouvement.
[Note en marge: XII. La flotte vénitienne détruite par la flotte
milanaise près de Pavie. 1431.]
La flotte vénitienne, aux ordres de Nicolas Trevisani, se composait
de trente-sept galères et de quarante-huit barques armées de diverses
grandeurs[172]. Celle du duc de Milan, stationnée un peu au-dessus
de Crémone, se trouvait supérieure par le nombre des bâtiments,
mais ils étaient d'une moindre force[173]. Eustache de Pavie, qui
la commandait, avait fait dans la campagne précédente une fâcheuse
expérience de l'habileté des Vénitiens; aussi avait-il renforcé ses
équipages de matelots génois, que Jean Grimaldi lui avait amenés.
[Note 172: Marin SANUTO dit page 1012: deux cents barques et
trente-cinq galères, dont onze commandées par des gentilshommes,
et vingt-quatre par des capitaines _di popolo;_ et page 1013,
trente-sept galères et quarante-huit barques.]
[Note 173: Je suis ici l'opinion la plus généralement adoptée. Sanuto
dit précisément le contraire.]
Le 22 mai 1431, la flotte milanaise, profitant du courant, s'avança
jusqu'à la portée du canon de l'armée de la république, non avec
la résolution prise d'engager le combat, mais pour reconnaître les
Vénitiens, et observer leur contenance. Cinq bâtiments d'Eustache de
Pavie furent entraînés loin de sa ligne, au milieu des ennemis et
contraints de se rendre à sa vue. Il fut témoin de cette perte sans
engager un combat général.
Pendant ce temps-là, les troupes de Piccinino et de François Sforce
s'approchèrent de l'armée de Carmagnole. Toute la nuit on vit dans
leur camp une agitation, qui annonçait un projet d'attaque pour le
lendemain. Tous les paysans qu'on surprenait autour du camp, tous les
espions faisaient des rapports, qui ne permettaient point de douter
de ce projet; aussi, lorsque cette nuit même l'amiral Trevisani fit
demander à Carmagnole de lui envoyer des détachements de troupes pour
renforcer ses équipages, celui-ci n'eut garde d'y consentir, et se
hâta de lui répondre que, sur le point d'être attaqué, il ne pouvait
compromettre son armée en l'affaiblissant.
Pendant qu'il refusait d'embarquer ses gendarmes, Sforce et plusieurs
généraux de l'armée ennemie montaient eux-mêmes sur la flotte
d'Eustache de Pavie, avec leurs meilleurs soldats. Au point du jour,
Carmagnole, qui était prêt à combattre, ne trouva plus devant lui que
des troupes légères, qui se replièrent à son approche. La partie de
l'armée milanaise, qui ne s'était point embarquée, s'était retirée
sous les remparts de Crémone.
Carmagnole, reconnaissant son erreur, voulut alors se rapprocher
du fleuve, pour fournir à l'amiral les secours que celui-ci lui
avait tant demandés; il n'était plus temps; l'escadre ennemie, en
engageant le combat, avait filé le long de la flotte vénitienne,
laissant celle-ci à sa droite et par conséquent la séparant de
l'armée de Carmagnole, qui était sur la rive gauche. On était trop
près pour se canonner long-temps.
Un combat naval sur un fleuve présente aux marins les plus habiles
peu de moyens de profiter de leur supériorité dans leur art. Les
vaisseaux doivent nécessairement s'approcher, et dans cette position
la force des équipages doit en général décider le succès.
Les bâtiments de l'armée milanaise avaient reçu chacun un nombre
plus ou moins considérable de gendarmes et d'officiers d'une
bravoure éclatante, qui, bien qu'inhabiles à la manoeuvre, étaient
très-redoutables à l'abordage. On jeta les grappins, on combattit
avec fureur. Les Vénitiens faisaient des efforts prodigieux pour
passer au travers de la ligne de l'armée milanaise, afin de
s'approcher de la rive gauche, et d'être à portée de recevoir des
secours de leurs troupes de terre. Ces efforts furent inutiles, il
fallut soutenir sans espérance un combat inégal; enfin l'épuisement
des forces ne permit plus aucune résistance. Carmagnole désespéré vit
du rivage les vaisseaux de la république amener successivement leur
pavillon. On ne comprend pas comment il n'établit pas au moins des
batteries sur le bord qu'il occupait, pour foudroyer l'ennemi placé
entre lui et l'escadre vénitienne. Cette manoeuvre était si simple,
l'idée s'en présente si naturellement, qu'il faut nécessairement
supposer quelque cause particulière qui explique l'inaction du
général et le silence que tous les historiens observent à cet égard.
Une circonstance qui prouve qu'on fit peu d'usage de l'artillerie
dans ce combat, c'est qu'aucune relation ne fait mention de vaisseaux
coulés bas[174]; or si on se fût canonné vivement, plusieurs
vaisseaux auraient dû être submergés dans un combat livré de si près
et par des bâtiments légers. L'un des auteurs de la chronique de
Bologne, qui était présent à cette action, se contente de dire que
quelques hommes furent brûlés par la poudre des canons[175].
[Note 174: Il y avait certainement de l'artillerie sur les deux
flottes: «Bombardæ multos mortales cadere compellebant.
(Poggii BRACCIOLINI, _Historia Florentina_, lib. VI.)]
[Note 175: Nella qual battaglia morirono assaissimi uomini, e in
gran quantità ne furono feriti, e alquanti brugiati dalla polve
di bombarda, e assai annegati. Nota, tu che leggi, che questo fù
grandissimo danno a Venezia, e fù una delle mortali battaglie che
fossero mai state in Pô a ricordo di alcun uomo et io scrittore fui
alla detta battaglia e furono maggiori i fatti che non sono i scritti.
(_Cronica di Bologna. Rerum italicarum scriptores_, tom XVIII, p.
639.)]
Vingt-huit galères et quarante-deux des bâtiments de la flottille
des Vénitiens tombèrent au pouvoir du vainqueur. Leur perte fut
de trois mille hommes[176]. Cet armement leur avait coûté six
cent mille florins[177]. La galère de l'amiral fut une de celles
qui succombèrent. Trevisani se sauva dans une chaloupe, ainsi que
plusieurs de ses capitaines, et dans leur fuite ils virent, pendant
plus d'une lieue, la surface du Pô rougie du sang de leurs soldats.
Ils se réfugièrent sur quelque terre étrangère; on leur fit leur
procès, et tous furent condamnés à un bannissement perpétuel. On
porta à cette occasion une loi qui punissait de mort tout commandant
qui rendrait sa place ou son vaisseau.
[Note 176: Victor SANDI dit 6000, liv. 7, chap. 1, art 3.]
[Note 177: 300 mille ducats, suivant SANUTO.]
[Note en marge: XIII. Inaction de Carmagnole.]
Mais en condamnant leur fuite, la voix publique accusait Carmagnole
de leur malheur, et ce n'était pas sans raison. Ce général, qui
joignait à une incontestable capacité une si longue expérience,
s'était laissé tromper trois fois par l'ennemi. Les plus habiles
commettent des fautes sans doute, et on n'est pas en droit de les
leur reprocher plus sévèrement qu'à ceux qui le sont moins; mais à
la guerre, où le hasard est presque toujours un élément nécessaire
des évènements, la fortune décide des réputations comme de la
victoire.
Malheureusement pour lui, Carmagnole ne fit rien, ou ne put rien
faire, pour réparer le désastre dont il avait été simple spectateur.
Il est vrai que les généraux du duc ne firent pas davantage pour
profiter de leurs succès. Les deux armées passèrent tout le reste
de la campagne en observation, ou, si elles opérèrent quelques
mouvements, ce fut pour piller le pays et s'emparer de quelques
châteaux.
Un autre amiral vénitien, Pierre Loredan, qui s'était déjà illustré
dans les mers de l'Orient, rétablit, autant qu'il pouvait dépendre
de lui, l'honneur des armes de la république. Dans l'espoir de
déterminer le peuple de Gênes à se soulever contre le duc de Milan,
les éternels ennemis du nom génois avaient envoyé devant ce port
une flotte qui portait sur ses bannières _Libertas Genuæ_. Cette
affectation d'intérêt ne trompa personne. Vingt-une galères sortirent
du port sous le commandement de François Spinola. Le combat eut lieu
le 28 août[178] dans le golfe de Rapallo. Loredan battit complètement
les Génois, s'empara de huit de leurs galères, et en coula une à fond
malgré une résistance très-opiniâtre; mais il paraît qu'il avait une
supériorité de forces considérable[179], et ce succès, obtenu sur les
côtes de Ligurie, ne pouvait avoir aucune influence sur la guerre qui
se faisait dans le Milanais.
[Note 178: Voyez une lettre du temps, et le rapport de Loredan sur
cette bataille, dans Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]
[Note 179: Decem et octo galeæ Venetorum, quibus præerat Petrus
Lorodanus et galeatia una, et galeæ quatuor Florentinorum, quæ omnes
erant in portu Pisarum venientes die 23 septembris apud ecclesiam
sancti Fructuosi, quæ longè est à Januâ per 20 milliaria, pugnaverunt
cum galeis Januensium, quarum dux erat Franciscus Spinola Octoboni
filius: et Januenses afflicti sunt et ex galeis Januensium 8 captæ
fuerunt, reliquæ vero fugerunt. Franciscus quoque captas fuit, et
Venetias missus, ubi in carcere stetit.
(Chronique d'Asti par Suondini VENTURA. _Rerum italicarum
scriptores_, tom. XI, p. 271.)]
Soit circonspection, soit lassitude, soit dégoût du service vénitien,
causé par l'incommode présence de deux ou trois provéditeurs, que
la république tenait toujours dans son camp, soit enfin qu'il y
ait pour les hommes les plus intrépides, les plus habiles, des
moments où ils semblent renoncer d'eux-mêmes à leur supériorité, et
voir leur propre gloire avec insouciance, Carmagnole n'était plus
reconnaissable. Il n'entreprenait aucune opération, n'ordonnait aucun
mouvement, ne paraissait même avoir aucun projet. Il est vrai que
des maladies avaient fait périr un grand nombre de ses chevaux; mais
le fléau qui avait ravagé sa cavalerie n'avait pas épargné celle
des Milanais. Dans ce temps-là, où on regardait la cavalerie comme
la principale, comme l'unique force des armées, on ne se croyait
pas en état de combattre quand on n'en avait point, ou quand on en
avait moins que l'ennemi. Ce grand capitaine, qui, simple soldat à
la bataille de Monza, avait, dans un moment où les affaires étaient
désespérées, pris le commandement de la seule autorité de son génie,
restait depuis quatre mois dans une inaction inexplicable, et n'en
sortait pas même pour profiter des occasions que la fortune lui
offrait.
Dans la nuit du 15 octobre, un de ses détachements, rôdant autour de
la place de Crémone, remarqua que l'ennemi se gardait négligemment.
L'officier audacieux qui conduisait les Vénitiens, se jeta dans le
fossé, escalada une porte, surprit le corps-de-garde et se barricada
dans ce poste. Cet officier se nommait Cavalcabo. On courut rendre
compte de cet évènement à Carmagnole, qui n'était qu'à trois milles
de là; on le suppliait de faire avancer ses troupes, pour poursuivre
ce succès inespéré. Il était probable qu'en se présentant, il allait
être maître de Crémone, dont la prise était le but de toutes les
opérations de la campagne; mais il n'y eut pas moyen de le décider
à faire le moindre mouvement; il voulut soupçonner une embuscade;
il chercha des raisons, des prétextes pour ne point se déterminer.
Pendant deux jours le faible détachement vénitien se maintint dans
ce poste, où il s'était aventuré; ces deux jours ne suffirent pas
pour faire prendre un parti à cet homme remarquable naguère par
des résolutions à-la-fois si audacieuses, si rapides et si bien
combinées; le détachement fut écrasé, l'occasion fut manquée, et la
fidélité du général devint suspecte.
[Note en marge: XIV. Sa perte est résolue.]
Dès long-temps le gouvernement vénitien le suivait d'un oeil
attentif. La perte de Carmagnole avait été délibérée[180] huit mois
auparavant, pendant que ce général était venu à Venise conférer sur
le plan de la campagne. Cette délibération avait occupé le sénat
toute une nuit. Carmagnole étant venu le lendemain saluer le doge, et
sachant qu'il ne s'était point couché, lui demanda en souriant, s'il
devait lui souhaiter le bon jour ou le bon soir, à quoi le prince
répondit, qu'en effet il avait passé la nuit au conseil, ajoutant,
avec l'air le plus gracieux pour le général: «Il y a été souvent
question de vous.»
[Note 180: SABELLICUS, 3e décade, liv. Ier. Pierre GIUSTINIANI, liv.
7.]