droite du Mincio, depuis le point où il sort du lac de Garde jusqu'à
celui où il se jette dans le Pô. C'était une ligne de douze ou quinze
lieues de longueur, bien appuyée à droite sur le Pô, à gauche sur le
lac, et qui coupait toute communication entre la province de Brescia
et les anciennes possessions de la république, à moins de traverser
le lac de Garde.
Les Vénitiens, de leur côté, avaient pour objet de dégager le
seigneur de Mantoue, de rétablir leurs communications avec Brescia,
et de porter la guerre sur le territoire de Crémone pour pénétrer
de là dans le Milanais. Dans ce dessein, ils chargèrent Carmagnole
d'entrer dans le Mantouan, et de pousser l'ennemi devant lui, tandis
que la flotte vénitienne remonterait le Pô, en tâchant de se frayer
un passage jusqu'à Crémone ou jusqu'à Pavie.
On éprouve quelque surprise en voyant une flotte, composée
nécessairement de bâtiments assez légers, s'engager dans un fleuve
d'une largeur médiocre, inconstant, inégal, pour le remonter à une
hauteur de soixante ou quatre-vingts lieues, à une époque où l'usage
de l'artillerie permettait de la foudroyer des deux bords. Quelques
circonstances cependant diminuaient les dangers de cette entreprise.
La flotte, en remontant le Pô, avait à traverser d'abord le marquisat
de Ferrare, dont le prince était allié de la république, ensuite le
Mantouan, où sa marche devait être protégée par le seigneur du pays
et par l'armée de Carmagnole; en arrivant dans le Crémonais, elle
trouvait trois places qui appartenaient à la seigneurie, depuis la
guerre faite au duc de Plaisance, en 1406, d'abord sur la rive droite
du fleuve Guastalla, ensuite Brescello, et plus loin sur la rive
gauche Casal-Maggiore, et Toricello vis-à-vis. Passé cette dernière
place, il n'y avait plus que des ennemis sur les deux rives.
L'armée de Carmagnole était à Mantoue. La flotte arrivait sous
le commandement d'Étienne Contarini, et était mouillée vis-à-vis
Brescello, lorsqu'une flotte de vingt-sept galères, que le duc de
Milan avait fait armer à Pavie, descendit le Pô pour venir à sa
rencontre. En passant devant Toricello, elle somma cette place de se
rendre. Le commandant Laurent Volusmiera ne donna pas à l'ennemi le
temps de tirer un coup de canon. Il évacua la forteresse[153], et
vint porter sa honte à Venise, où il fut dégradé et condamné, à une
prison de deux ans, suivie de la déportation.
[Note 153: Ces détails, et en général tous ceux qui sont relatifs à
cette campagne me sont fournis par Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F.
Foscari.]
L'occupation de ce poste rendait les Milanais maîtres du confluent
du Taro et du Pô. Ils avaient encore plus d'intérêt de s'emparer de
Casal-Maggiore, parce que cette place était sur la rive gauche du
fleuve, c'est-à-dire sur la ligne d'opération de l'armée ennemie.
[Note en marge: V. Siége de Casal-Maggiore par les Milanais. 1427.]
Le provéditeur Fantin Pisani, qui y commandait, dépêcha une barque
à l'amiral vénitien, qui n'était qu'à six mille de là, pour
lui demander des secours, et lui donner avis de l'approche de
l'escadre milanaise. Étienne Contarini leva l'ancre, arriva devant
Casal-Maggiore; mais, dès qu'il eut appris que les ennemis avaient
vingt-sept galères, c'est-à-dire des forces précisément égales aux
siennes, il allégua que ses instructions lui défendaient absolument
de combattre si l'ennemi avait plus de vingt bâtiments à lui opposer.
Il n'y eut plus moyen de le retenir; à peine voulut il s'arrêter
quelques heures, et donner le temps de jeter dans la ville un renfort
de cinquante hommes et un approvisionnement de quatre barils de
poudre.
Quand le petit nombre de soldats laissés sur les remparts de cette
place, virent s'éloigner la flotte qui aurait dû les secourir, leur
coeur fut brisé[154]; mais le provéditeur Pisani releva leur courage
par son assurance, et ranima leur espoir, en leur parlant de l'armée
de Carmagnole, qui était à Mantoue, et qui s'avancerait certainement
pour faire lever le siége; et en ajoutant que, soit qu'ils fussent
secourus, soit qu'il ne dussent pas l'être, ils n'avaient à prendre
conseil que de leur devoir.
[Note 154: E vedendo i nostri di Casal-Maggiore che la nostra armata
si partiva della quale speravano aver soccorso rimasero tutti come
morti, benchè pel suo provveditore fossero confortati.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
Cette nuit même ils virent arriver la flotte ennemie, et le
lendemain, qui était le 28 mars 1427, quinze mille hommes se
déployèrent autour de la place, et en formèrent l'investissement.
Cette armée qui s'était donné rendez-vous sur ce point avec
la flotte, était commandée par Ange de la Pergola et Nicolas
Piccinino[155].
[Note 155: Marin Sanuto ajoute que le duc de Milan y était en
personne.]
Dès le 29, on commença à épuiser les fossés et à faire jouer quatre
batteries qui ruinèrent tous les ouvrages avancés. Au point du jour,
les Milanais donnèrent un assaut, qui fut soutenu pendant
quatre heures. La nuit suivante l'assaut fut redoublé sans plus de
succès; et, pendant tous les intervalles, les quatre batteries de
terre et toute l'escadre couvraient la ville de leurs feux. Quelques
jours après, le fossé étant mis à sec, les assaillants s'avancèrent
pour le franchir, et appliquèrent au rempart des échelles de cent
degrés. Mais les assiégés les accablant de leurs armes de jet, et
les inondant d'eau bouillante, parvinrent à leur faire lâcher prise
avec une telle précipitation, que cinquante-sept échelles furent
abandonnées dans le fossé. On essaya de le combler de paille et de
fascines; les Vénitiens y mirent le feu. Toute la nuit se passa dans
cette lutte, d'autant plus glorieuse pour les assiégés, qu'ils ne
pouvaient se flatter de la voir se terminer à leur avantage. Leurs
munitions étaient épuisées; le peuple demandait à grands cris que
l'on rendît la place, et déjà s'était mis lui-même à parlementer avec
l'ennemi, qui n'accordait qu'un délai de trois fois vingt-quatre
heures. Pisani, pressé de tous côtés, écrivit à Carmagnole pour
lui demander du secours; mais ce général répondit qu'il était
trop tard, qu'il en avait du regret, n'ignorant pas l'importance
de Casal-Maggiore; mais qu'au reste, quand il en serait temps,
trois jours lui suffiraient pour la recouvrer. Après une pareille
réponse, il fallut bien se résoudre à cesser une défense inutile.
Le provéditeur capitula honorablement; il avait arrêté les ennemis
devant sa place pendant trois semaines.
Si j'ai rapporté quelques circonstances un peu minutieuses de ce
siége, ce n'est pas seulement pour rendre hommage à la valeur de
la garnison qui le soutint; c'est aussi pour faire connaître la
sévérité du gouvernement vénitien, qui fit jeter dans une prison le
défenseur de Casal-Maggiore[156]; enfin c'est aussi pour faire juger
de l'état de l'art à cette époque. Des chausse-trapes, c'est-à-dire
des pointes de fer ou des morceaux de verre semés sous les pas des
assaillants, de l'eau bouillante répandue sur eux du haut des tours,
ne sont que des moyens de défense assez grossiers. Tout cela suppose
que l'ennemi est déjà au pied du rempart; et l'art consiste bien
moins à repousser les assauts qu'à retarder les approches. Une autre
chose digne de remarque, c'est que l'historien ne fait aucune mention
de l'artillerie des assiégés; il en a été de même lorsqu'il a été
question du siége de Brescia, bien plus important que celui-ci sous
tous les rapports.
[Note 156: Nulla qui fù però compatito di tale azione. Gli avogadori
di Comune lo inquirono, fù obbligato in prigione a scolparsene e
restò severamente punito.
(_Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 19.)
Fù il Pisani, con privazione di cariche, condannato alla prigione.
(_Historia veneta_ di Paolo MOROSINI, lib. 19.)]
On ne nous dit pas que ces flottes qui remontent et qui descendent le
Pô, obligées de passer devant des places ennemies, reçoivent un coup
de canon; cependant on avait de l'artillerie et beaucoup, précisément
parce qu'on n'en avait pas perfectionné l'usage.
[Note en marge: VI. Combat de Brescello; Casal-Maggiore repris.]
Après la reddition de Casal-Maggiore, la flotte milanaise resta à
cette hauteur; une partie de l'armée de terre, sous les ordres de
Piccinino, passa sur la rive droite du fleuve, descendit jusqu'à
Brescello, et se mit à canonner cette place.
On ne pouvait qu'être mécontent à Venise de l'amiral et du général,
qui avaient laissé prendre Casal-Maggiore sous leurs yeux, sans y
mettre la moindre opposition. Carmagnole au moins avait une excuse;
il avait été appelé trop tard; mais l'amiral ne pouvait se laver de
cette honte; il fut révoqué. François Bembo, son successeur, arriva
le 20 mai sur la flotte qui était vis-à-vis Brescello. Aussitôt il
arbora son pavillon à bord de la capitane, et dirigea la proue de ses
galères sur le camp ennemi qu'il foudroyait de son artillerie[157].
Les archers et les Esclavons débarquèrent sous la protection de ce
feu. Aussitôt les cavaliers de l'armée assiégeante s'élancèrent pour
les culbuter dans le fleuve; mais les Vénitiens s'appliquèrent à
diriger leurs coups contre les chevaux. Il y en eut six cent soixante
de tués; il n'en fallut pas davantage pour mettre le désordre
dans toute cette gendarmerie. Elle fut chargée à son tour par les
fantassins, dispersée et mise en fuite. Le camp tout entier fut pris,
et les Vénitiens y trouvèrent trente milliers de poudre et cent
soixante-dix-huit pièces d'artillerie, parmi lesquelles il y en avait
seize d'une très-grande dimension, et une sur-tout qui lançait des
quartiers de rocher du poids de six cents livres. On y trouva aussi
cent soixante-quinze pierres à canon. Si ces pierres à canon étaient
des boulets, comme cela est probable[158], il en résulterait que
chaque bouche à feu ne se trouvait approvisionnée que de cinq boulets
et de cent soixante-dix livres de poudre.
[Note 157: E certamente traevansi per cadauna volta da cento
verettoni in sù, e tante bombarde che pareva un tuono.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
[Note 158: En effet on lit dans Marin Sanuto, quelques pages plus
haut: Non aspettando neppure che li fosse tratta una pietra di
bombarda.]
Immédiatement après cette victoire, la flotte vénitienne se porta
vers Casal-Maggiore; elle y trouva des troupes et quelques batteries
qui défendaient le rivage. Malgré ces obstacles, le débarquement
s'opéra, les Milanais furent repoussés dans la place, et, l'armée de
terre étant venue en former le siége, la garnison, qui consistait
en douze ou quinze cents hommes[159], se vit obligée de se rendre
à discrétion le 6 juillet. Les habitants se rachetèrent du pillage
moyennant une somme de dix mille ducats.
[Note 159: Antonello di Pisa era in Casal-Maggiore con cavalli 360, e
con fanti 850, e con molti balestrieri genovesi.
(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
Cette conquête donna à l'armée la facilité de s'avancer sur le
territoire de Crémone, dont les troupes milanaises voulurent disputer
l'approche; mais elles furent obligées de se replier, pour se mettre
sous la protection de la place.
Vis-à-vis Crémone, de l'autre côté du Pô, était une petite
principauté appartenant au comte Palavicino. Il avait tâché
jusque-là de se maintenir dans l'amitié du duc de Milan, qui était
un voisin dangereux. La présence des troupes vénitiennes l'obligea
de manifester d'autres sentiments; il fit valoir tous les sujets de
plainte qu'il avait à porter contre les Visconti, et sollicita d'être
admis dans l'alliance de la république.
[Note en marge: VII. Combat naval. Entreprise infructueuse sur
Crémone.]
L'armée navale avait suivi le mouvement de l'armée de terre; elle
s'était avancée jusqu'auprès de Crémone. Le 7 août elle rencontra la
flotte ennemie, qui était sous les ordres d'Eustache de Pavie, et
avec laquelle elle eut un combat de neuf heures, qui se termina par
la prise de six galères milanaises, et la destruction de trois forts
en bois que l'ennemi avait élevés au milieu du fleuve. Ce qui peut
donner une idée de la force assez médiocre de ces bâtiments; c'est le
nombre des prisonniers qui ne s'éleva qu'à trois cent soixante-et-dix.
L'amiral François Bembo poursuivit sa victoire; et, remontant le Pô,
entra dans le Tésin, menaça Pavie sans l'attaquer, et ramena ensuite
sa flotte à Venise.
Ces opérations pouvaient faciliter les mouvements de l'armée de
terre, mais ne décidaient point du succès de la campagne. C'était la
prise de Crémone qui était dans ce moment l'objet important, parce
qu'elle aurait procuré aux Vénitiens une position assurée au-delà de
l'Oglio, sur le Pô. Maîtres de Crémone, ils pouvaient recevoir des
secours de leur flotte; ils prolongeaient la ligne de places qu'ils
avaient déjà sur le fleuve; ils se trouvaient établis sur la rive
gauche de l'Adda, et ils n'avaient plus que cette dernière rivière à
passer pour entrer dans le Milanais.
Les généraux du duc, qui sentaient l'importance de Crémone, ne
négligèrent rien pour attirer Carmagnole du côté de Brescia. Ils le
forcèrent à passer sur l'autre rive de l'Oglio, pour aller au secours
de cette place. Le général vénitien, qui n'oubliait pas combien
il lui avait été profitable, l'année précédente, de pratiquer des
intelligences dans les places ennemies, cherchait à s'introduire,
par les mêmes moyens, dans quelques-unes de celles que les Milanais
occupaient encore. Cette fois, sa propre ruse devint un piége qui
faillit à lui être fatal.
Le commandant de Gatalengo, qu'il avait tenté de séduire, feignit de
vouloir livrer ce château; Carmagnole, arrivant pour s'en emparer,
tomba dans une embuscade où il perdit quinze cents hommes, le jour de
l'Ascension; c'était mal célébrer la fête de Venise.
Cet échec lui rendit toute sa prudence accoutumée; il ne campa plus
sans étendre autour de lui un rideau de vedettes, et sans se faire un
rempart de ses équipages, qui étaient fort nombreux; car on comptait
dans son armée deux mille chars attelés de boeufs.
Rester dans la province de Brescia, où il n'avait plus rien à
conquérir, c'était se réduire à la guerre défensive. Il força le
passage de l'Oglio, à Bina, et vint camper avec trente-six mille
hommes[160] à trois lieues de Crémone. Cette manoeuvre força les
généraux milanais à le suivre; et le duc lui-même, s'arrachant à sa
mollesse accoutumée, se détermina à venir partager, pour la première
fois, non les dangers, mais le spectacle de la guerre.
[Note 160: Teneva già un esercito aggrandito a venti-due mila
cavalli, otto mila fanti pagati, e sei mila paesani.
(_Fatti veneti_ di FRANCESCO VERDIZZOTTI, lib. 19.)
La flotte de Bembo portait 10,000 hommes.
(_Ibid._)
Voyez aussi l'_Historza veneta_ de Paul Morosini, liv. 19, et celle
de P. Justiniani, liv. 6.]
L'armée du duc, à-peu-près aussi forte que l'armée vénitienne[161],
était placée entre Cennensi et Crémone; elle venait de recevoir
un renfort de quinze mille volontaires fournis par la ville de
Milan; ce qui ajoute bien à la conviction que cette capitale
voulait repousser le joug de la seigneurie. Le 12 juillet, cette
armée entreprit de forcer les Vénitiens dans leurs lignes; en
effet, les premiers escadrons y pénétrèrent; mais les nuages de
poussière qui s'élevaient sous les pas d'une nombreuse cavalerie,
ne permirent bientôt plus aux combattants de se reconnaître, aux
corps de manoeuvrer, ni aux chefs de rien ordonner. On combattait
au hasard; les généraux de l'un et de l'autre parti se trouvèrent
isolés, égarés au milieu des troupes ennemies. Carmagnole, qui avait
perdu son cheval, errait à pied dans son camp, où François Sforce
se trouvait lui-même presque séparé de tous les siens, et cherchant
une issue. Ce combat n'eut d'autre résultat que de hâter le départ
de Philippe-Marie, impatient de retourner à Milan, pour opposer une
partie de ses troupes au duc de Savoie, qui marchait sur Verceil.
[Note 161: Quindici mila Milanesi, intorno a dodici mila cavalli, e
sei mila pedoni.
(_Fatti veneti_ di FRANCESCO VERDIZZOTTI, lib. 19. _Storia civile_ di
SANDI; lib. 7, cap. 1, art. 2.)]
[Note en marge: VIII. Bataille de Macalo. 1427.]
Carmagnole s'attacha à fatiguer l'armée ennemie. Après avoir été sous
le commandement de quatre chefs à-peu-près égaux en autorité, elle
venait d'être mise sous les ordres de Charles Malatesta, fils du
seigneur de Pesaro. Ce nouveau général suivait tous les mouvements
des Vénitiens, tantôt provoqué ou menacé par eux, tantôt évité par
une marche rapide. Les officiers du duc désiraient ardemment de
mettre fin à tant de fatigues, qui n'avaient aucun résultat. Enfin,
le 10 octobre, ils apprirent que l'armée vénitienne se trouvait sur
un terrain marécageux, près du village de Macalo, dans le Crémonais.
Carmagnole en avait reconnu soigneusement toutes les parties fermes,
tous les détours; il en occupait les issues et y avait multiplié les
dangers. Sa cavalerie, son artillerie, s'étaient emparées des seuls
points où ces deux armes pussent agir. Ses tirailleurs s'étaient
postés sur tous les îlots naturels ou artificiels qui coupaient
cette plaine mouvante; et son infanterie, qui attendait l'ennemi
à l'extrémité d'une longue chaussée, n'y semblait placée qu'avec
circonspection: mais le général avait détaché deux mille chevaux,
pour tourner les marais et attaquer l'ennemi par derrière, quand il y
serait engagé.
Malatesta commandait à des hommes qui avaient plus de réputation que
lui. Tenté de faire rapidement la sienne, il proposa et fit résoudre
une attaque imprudente.
Le 11 octobre[162], toute son armée s'aventura sur la chaussée
qui conduisait au camp de Carmagnole; dès qu'elle y fut avancée,
elle se vit assaillie de toutes parts, sans pouvoir ni franchir
les intervalles qui la séparaient des archers et des batteries,
ni reculer en arrière, parce que sa colonne de bagages était déjà
engagée dans le chemin. L'armée de Carmagnole choisit ce moment
d'hésitation pour se présenter sur la chaussée et marcher avec
résolution à la rencontre des Milanais; le détachement de deux mille
chevaux tomba en même temps sur leur arrière-garde. Le combat ne fut
point disputé. Les plus braves employèrent leur courage à se faire
jour au travers des ennemis et des obstacles. Sforce et Piccinino
sauvèrent leur liberté; mais Malatesta fut obligé de se rendre, et
huit ou dix mille des siens restèrent prisonniers.
[Note 162: SANUTO donne à cette bataille la date du 16 octobre, mais,
d'après son texte même, cela n'est guères vraisemblable; car il dit:
A' 16 d'ottobre al levare del sole, s'ebbero lettere de' rettori
di Brescia venute in pochissime ore; quali scrivono, etc. Comment
aurait-on pu recevoir à Venise le 16 au matin la nouvelle transmise
de Brescia d'une bataille donnée le même jour à Macalo? et remarquez
qu'il dit à la fin de son récit: E sé non fosse venuta la notte
addosso non saria scampato alcuno di loro; de sorte que la bataille
ne se serait terminée qu'avec le jour, et que cependant on aurait eu
la nouvelle de la victoire à Venise le matin de ce même jour.]
[Note en marge: Carmagnole renvoie ses prisonniers.]
La supériorité des forces était dès-lors acquise aux Vénitiens, au
moins pour le reste de la campagne. Mais le soir, les vainqueurs, les
vaincus, réunis dans le même camp, se reconnurent, s'embrassèrent,
comme des compagnons qui avaient porté les armes ensemble, couru
les mêmes aventures. Ils n'avaient les uns contre les autres aucun
sentiment d'inimitié. Ils exerçaient tous la même profession sous des
bannières différentes. Chacun retrouvait ses anciens officiers ou ses
anciens soldats dans ses adversaires. Presque tous les gendarmes qui
servaient le duc de Milan avaient combattu long-temps sous les ordres
de Carmagnole. Cette confraternité d'armes, cette communauté de
profession leur conseillait de ménager réciproquement leurs intérêts,
sans s'embarrasser de l'intérêt des princes qui les soudoyaient.
En conséquence, les vainqueurs gardèrent le butin, les chevaux,
les armes, et renvoyèrent, pendant la nuit, presque tous leurs
prisonniers. Le lendemain, les provéditeurs vénitiens, qui étaient
à la suite de l'armée, en portèrent de vives plaintes à Carmagnole.
Pour toute réponse il fit venir les prisonniers qui n'avaient pas
encore été relâchés, et leur dit: «Mes soldats ont rendu la liberté
à vos compagnons; je rougirais d'être moins généreux; vous pouvez
rejoindre vos drapeaux:» et il les renvoya le jour même, avec leur
général. Le gouvernement vénitien eut soin de ne témoigner aucun
ressentiment de ce manque d'égards pour les représentations des
provéditeurs, et d'une conduite si contraire aux intérêts de la
république.
Quelques jours après, l'armée milanaise se trouva presque aussi
forte qu'avant la bataille. Ce ne fut plus qu'une affaire d'argent,
de lui procurer des armes et des chevaux[163].
[Note 163: Philippus diligentem ad afflictas opes reparandas curam
adhibuit: salvisque ductoribus cum omni militum robore, paucis diebus
facilè arma et equos comparavit. Ferunt duos eâ tempestate fabros
Mediolani repertos qui tot hominum millia armaturos se professi sint
quot eo prælio capta dicerentur.
(SABELLICUS, _Secundæ decadis_ lib. 10.)]
Les provéditeurs désiraient que l'on profitât au moins de ce succès
pour se porter sur Milan. On n'en était guère qu'à deux ou trois
journées. Carmagnole jugea cette marche imprudente. Il pensa qu'on ne
devait pas s'aventurer vers Milan sans être maître de Crémone; et en
effet, pour être sûr de sa retraite, il ne fallait pas laisser les
ennemis établis dans un poste important sur la rive gauche de l'Adda.
Il y avait encore, même sur l'Oglio, quelques postes fortifiés,
dont il fallait s'emparer avant tout. Ce fut de ce côté qu'il
dirigea sa marche. La prise de Montechiaro, d'Orei, de Pontoglio, et
l'occupation de la Val Camonica, au nord du lac d'Iseo, terminèrent
la campagne de 1427.
[Note en marge: IX. Traité de paix. 1428.]
[Note en marge: Acquisition de Bergame.]
Maîtres de toute la province de Brescia, les Vénitiens étaient
à portée d'envahir sur tous les points celle de Bergame. Ils y
étaient même déjà en possession de quelques postes; et au retour
du printemps, dès le 8 mars 1428, leurs batteries en menaçaient la
capitale. Le duc de Milan employa l'hiver à négocier. Il commença par
détacher de la ligue le roi d'Arragon, à qui il remit deux places sur
la côte de Gênes, en attendant la cession de la Corse; et le duc de
Savoie, à qui il céda Verceil.
Les autres alliés des Vénitiens, c'est-à-dire les Florentins, le
marquis de Ferrare, le seigneur de Mantoue et le comte Pallavicino,
sentaient qu'il n'y avait rien à gagner pour eux dans cette guerre,
et par conséquent désiraient ardemment la paix; mais la république
la mettait à si haut prix, qu'il était difficile de l'espérer. Elle
demandait Crémone et Bergame, c'est-à-dire d'étendre ses limites le
long du Pô jusqu'à l'embouchure de l'Adda, et de remonter ensuite
cette rivière jusqu'à l'endroit où elle sort du lac de Côme. Le duc
ne voulait accorder que les cessions stipulées dans le traité de
paix de l'année précédente. Le légat, qui présidait aux conférences
de Ferrare (car le pape s'était encore porté pour médiateur), fit de
vains efforts pour persuader aux Vénitiens de se désister de leurs
nouvelles demandes. Plusieurs fois les conférences furent sur le
point d'être rompues. Enfin on s'accorda à partager le différend. Les
Vénitiens renoncèrent à leurs prétentions sur Crémone, et le duc à
la possession du Bergamasque et de ce que la république avait déjà
conquis dans le Crémonais.
Cette paix fut signée le 18 avril 1428[164]. Les Florentins n'y
gagnèrent que la promesse faite par le duc de ne plus s'immiscer dans
les affaires de la Toscane, de la Romagne et du Bolonais.
[Note 164: Ce traité est rapporté textuellement dans Marin SANUTO,
qui dit: «E la lega rimase con suo onore e il duca di Milano ha
lasciato del pelo.»]