qui restait de troupes milanaises dans la Lombardie, se portèrent
sur-le-champ dans les environs de Brescia, pour tenter d'y pénétrer.
Le duc avait rappelé son armée de la Romagne; elle s'avançait à
grandes journées. Carmagnole profita de ce délai pour envoyer des
détachements, qui s'emparèrent de quelques points fortifiés dans le
pays vers le lac de Garde, et, pour se mettre en état de se tenir
dans sa nouvelle position, il commença par séparer la ville qu'il
occupait, de la forteresse voisine, en creusant un fossé large et
profond, qui le mettait à l'abri des sorties d'une garnison nombreuse
et vaillamment commandée[148]. Mais ce n'était rien encore: il avait
à empêcher la communication des assiégés avec l'armée qui venait à
leur secours. Pour cela, il entreprit un des plus grands ouvrages de
campagne, dont l'histoire militaire fasse mention et dont jusqu'à
lui on n'avait point vu de modèle. Il traça une double ligne de
circonvallation qui enveloppait les forts, la citadelle, les deux
villes, et qui devait rendre toute communication impossible entre
la place et la campagne, à moins de forcer ce passage à travers les
deux fossés qui le défendaient. Or ces fossés avaient vingt pieds
de large, douze pieds de profondeur, et présentaient un escarpement
formé de terre, de fascines, affermi par des madriers, et défendu par
des tours élevées de distance en distance. Les historiens ne sont
point d'accord sur l'étendue de cet ouvrage; suivant quelques-uns, il
avait cinq mille de développement.
[Note 148: Ce commandant paraîtrait être François Sforce, d'après
SANUTO, _Vite de' duchi_, F. FOSCARI. Verdizzotti le nomme Oldrado,
et dit qu'il défendit la place con la fortezza del petto e del luogo.
Sabellicus est du même avis.]
On conçoit que de pareils travaux ne pouvaient être terminés en
quelques jours par une armée, qui avait à repousser les secours qui
voulaient entrer dans la place, à se garder elle-même contre de
fréquentes sorties, et à faire plusieurs siéges à-la-fois. L'ouvrage
ne pouvait être qu'ébauché à l'époque très-prochaine où l'armée
milanaise allait se présenter pour secourir la ville. On se flattait
que sa marche serait retardée par les rivières, et notamment par
le Tanaro, dont le marquis de Ferrare s'était chargé de disputer
le passage; mais il se laissa ou voulut se laisser tromper par le
général Ange de la Pergola, qui jeta un pont sur ce fleuve sans être
attaqué, et vint camper, dans les premiers jours de mai, devant les
lignes de Carmagnole. Les succès de celui-ci s'étaient réduits à
s'emparer de l'une des portes occupées jusques-là par les Milanais.
L'armée du duc était forte de quinze mille gendarmes, c'est-à-dire
au moins égale à celle des Vénitiens. Ceux-ci étaient à la vérité
couverts par leurs retranchements encore très-imparfaits, mais ils
avaient à faire face de deux côtés, ils étaient obligés d'occuper
une grande circonférence, et ils ne pouvaient présenter une masse
de forces sur plusieurs points à-la-fois. La garnison ne négligeait
rien pour retarder les travaux des Vénitiens, et repoussait les
assauts qu'ils lui livraient fréquemment. Heureusement pour ceux-ci,
la rivalité des chefs qui commandaient l'armée du duc retarda
l'attaque des lignes. François Sforce et Nicolas Piccinino opinaient
pour tenter cette entreprise, mais Ange de la Pergola la jugea
imprudente[149].
[Note 149: Constans fama est culpâ præfectoram Philippi eam urbem
non esse recuperatam, nam cum liber aditus ad illam esset, facilè
fossam prohibituros fuisse aiunt, nisi certamen dignitatis inter eos
ortum facultatem spatiumque perficiendi operis hosti per ignaviam
præbuisset.
(POGGII, _Hist. florentinæ_, lib. 5.)]
Les ouvrages furent continués sous les yeux de l'armée milanaise.
Quand elle entreprit de les forcer, il n'était plus temps. À la
fin de mai, la place n'était pas encore entièrement investie; mais
après quatre mois de travaux, qui ne furent interrompus ni la nuit
ni le jour, les lignes présentaient par-tout une circonférence
inattaquable, les généraux de Philippe-Marie, abandonnant la
garnison de Brescia à elle-même, s'éloignèrent pour aller commettre
d'inutiles ravages dans les environs de Mantoue.
Dès la fin de mars, une escadre vénitienne, commandée par François
Bembo, s'était présentée à l'embouchure du Pô. Retardée d'abord
par les eaux basses, elle avait ensuite remonté ce fleuve jusqu'à
Crémone, dont elle avait rompu l'estacade et brûlé le pont. Vers
la fin de juin, elle avait pénétré dans l'Adda, prenant quelques
châteaux sur son passage. Enfin elle était venue insulter la place de
Pavie à l'embouchure du Tésin.
Le 28 juillet, on arrêta à Venise un Brabançon venu, disait-on, pour
mettre le feu à l'arsenal. On répandit qu'il avait avoué son crime,
et qu'il ne l'avait entrepris qu'à la persuasion du duc de Milan.
Quoi qu'il en soit de la réalité de ces imputations, ce misérable fut
écartelé, après avoir été traîné dans les rues à la queue d'un cheval
fougueux.
Cependant l'armée de la république recevait des renforts. Le seigneur
de Faenza à la tête d'une compagnie de douze cents chevaux, Laurent
de Cotignola, qui en commandait neuf cents, et Georges Benzoni,
avec trois cents lances, étaient arrivés au camp devant Brescia.
Les défenseurs de la place, au contraire, étaient épuisés par des
combats continuels et par la disette. De quatorze cents hommes, ils
se voyaient réduits à quatre cents.
[Note en marge: XV. Capitulation des forts.]
Cette brave garnison, insuffisante pour garder une si vaste enceinte,
n'en cédait les divers postes que pied-à-pied. Le 11 d'août, elle
avait été forcée d'abandonner la porte des Piles. Au commencement de
septembre, les Vénitiens occupèrent une autre porte et une partie de
la ville haute, après un combat qui dura trois jours. Le 18 et le 19
un corps de huit mille Milanais vint attaquer les assiégeants, mais
sans pouvoir parvenir à pénétrer jusqu'à la forteresse. Les assiégés
firent une sortie quelques jours après. Enfin un des châteaux
capitula le 13 octobre, les autres se rendirent successivement, et
le 20 novembre la citadelle, après avoir été battue jour et nuit par
l'artillerie pendant huit mois, offrit de se rendre si elle n'était
pas secourue au bout de dix jours. Cette capitulation, pour laquelle
on eut même soin de demander l'autorisation du duc de Milan, fut
la cinquième que fit, dans ce même siége, le vaillant défenseur de
cette place. Il sortit avec tous les honneurs de la guerre, à la
tête de quelques hommes qui lui restaient, avec armes et bagages,
exigeant même que les vainqueurs payassent ce qu'il était forcé de
leur laisser, et libre, ainsi que tous les siens, d'aller rejoindre
l'armée milanaise.
C'est une douce satisfaction de voir les gens de coeur triompher de
la mauvaise fortune.
La première surprise de Brescia avait été peu glorieuse pour
Carmagnole, mais il se fit beaucoup d'honneur, pendant ce siége
long et mémorable, par la vigueur de ses attaques, l'immensité de
ses travaux et sur-tout par l'audace avec laquelle il se maintint
dans une position difficile. On doit rapporter au général florentin,
Nicolas de Tolentino, qui était un habile ingénieur, une partie du
mérite, soit de l'invention, soit de l'exécution des grands ouvrages
qui assurèrent la reddition de la place[150].
[Note 150: _Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 18.]
Le duc de Milan éprouva, dans cette campagne, les inconvénients
attachés à l'emploi des troupes mercenaires. Les siennes ne
firent que de médiocres efforts pour secourir Brescia; et au lieu
d'attaquer, ou au moins d'inquiéter Carmagnole dans ses lignes, elles
perdirent le temps à piller le pays voisin.
[Note en marge: XVI. Traité de paix. 1426.]
Cependant, si la ville de Brescia était perdue, l'armée restait
entière; il ne manquait au duc que d'avoir confiance en elle. Quatre
généraux de réputation ne le rassuraient pas. D'un autre côté la
Toscane était dégarnie, le duc de Savoie inquiétait la frontière
occidentale du Milanais. Visconti ne voyait dans toute l'Italie
qu'un prince qui s'intéressât à son sort, c'était le pape Martin V;
encore avait-il fallu acheter sa bienveillance par la cession des
villes de Forli et d'Imola dans la Romagne. Ce pontife, l'un des plus
ambitieux conquérants du domaine apostolique, protégeait chaudement
le duc de Milan; parce que ce prince affectait d'embrasser avec
zèle les intérêts de l'église. Le pape s'entremit donc pour ramener
la paix entre les parties belligérantes. Le légat, qu'il envoya
pour médiateur, n'eut pas de peine à les concilier, puisque tout
consistait à obtenir quelques sacrifices du duc de Milan déjà saisi
d'effroi. Il consentit aussi promptement qu'on pouvait le désirer, à
ce que le duc de Savoie gardât quelques châteaux de peu d'importance
dont il venait de s'emparer.
Les Florentins, le marquis de Ferrare, et le seigneur de Mantoue,
n'avaient rien à réclamer; l'armée alliée n'avait fait aucune
conquête au-delà des Apennins, mais le duc en avait retiré ses
troupes, et ce ne fut pas un médiocre avantage pour les Florentins de
voir leur pays délivré de cette invasion.
Quant aux Vénitiens, le duc de Milan leur cédait non-seulement tous
ses droits sur la ville de Brescia, mais encore toute la province
dont cette ville était la capitale, la vallée de l'Oglio, appelée
Val Camonica, et la partie du Crémonais située sur la rive gauche de
ce fleuve; de sorte que les frontières de la république, du côté du
Milanais, se trouvaient transportées du lac de Garde au lac d'Iseo,
et que l'Oglio devait marquer la nouvelle limite des deux états. Le
duc accordait même aux Vénitiens un certain espace de terrain sur la
rive droite de ce fleuve, avec la faculté d'y construire une tête de
pont.
Ce traité fut signé le 30 décembre 1426. La famille de Carmagnole
recouvra sa liberté et vint s'établir à Venise. La république s'était
empressée de récompenser les services de son général, en l'élevant au
patriciat, dès les premiers succès de cette campagne.
[Note en marge: XVII. Organisation que le gouvernement vénitien donne
à la ville de Brescia.]
Le gouvernement vénitien, soit qu'il voulût s'attacher le peuple de
Brescia, soit qu'il voulût composer avec d'anciennes habitudes, ou
faire l'essai d'un nouveau système, donna à sa nouvelle conquête une
forme d'administration différente du régime des autres provinces de
la république.
On décida que le pays serait gouverné par deux patriciens, que le
sénat désignerait, l'un avec le titre de podestat, l'autre avec
celui de capitaine. Ils étaient investis de la juridiction civile et
criminelle, excepté en matière de fiefs.
Le podestat pouvait présider les divers tribunaux; mais la ville
avait, pour son administration, un conseil composé de ceux qui,
pendant trente-cinq ans au moins, avaient partagé les charges réelles
et personnelles de la cité. On se réservait cependant la faculté d'y
associer ceux qui l'auraient mérité par d'importants services. On
exigea que, dans tous les cas, les membres de ce conseil n'eussent
point exercé, ni eux-mêmes, ni leur père, ni leur aïeul, une
profession mécanique; il fallait aussi, pour y être admis, être âgé
de trente ans et appartenir à une famille domiciliée depuis cinquante.
Cette assemblée se trouvait composée d'à-peu-près cinq cents
habitants, qui, dans l'origine, se renouvelaient tous les ans, par la
voie du scrutin.
Un autre conseil moins nombreux, choisi par le sort dans le sein du
conseil général, et renouvelé partiellement de deux mois en deux
mois, s'occupait de la direction spéciale des affaires; de sorte
que Brescia, comme Venise, avait deux réunions de ses principaux
citoyens, dont l'une représentait le grand conseil, l'autre le sénat
de la république, avec cette différence cependant, qu'à Venise
ces assemblées exerçaient le gouvernement et décidaient sur les
impôts, sur les lois et sur les affaires politiques, tandis qu'à
Brescia elles ne s'élevaient pas au-dessus des affaires de simple
administration.
Pour rendre la ressemblance plus parfaite, on régla, trois ou quatre
ans après la prise de possession de cette ville, que ceux qui se
trouvaient composer le grand conseil en 1430, auraient seuls le droit
d'en faire partie à l'avenir, et le transmettraient à leur postérité.
Ainsi il y eut un patriciat dans cette province comme dans la
capitale.
C'était de ces deux conseils que partait la direction de
l'administration du pays: c'était par eux que se faisait le choix
des juges et des divers agents de l'administration; outre ces deux
conseils, il y en avait un troisième pour les affaires contentieuses,
composé uniquement de jurisconsultes gradués dans l'université de
Padoue.
Enfin quelques-uns des habitants les plus considérables de cette
province furent aggrégés au corps de la noblesse vénitienne[151].
[Note 151: Tous ces détails sur le gouvernement de la province de
Brescia sont tirés de l'_Histoire civile de Venise_ par Victor SANDI,
liv. 7, ch. 1, art. 1.]
Je citerai le nom du seul qui refusa cet honneur, ne voulant rien
devoir à ceux qui venaient d'asservir sa patrie. Il se nommait
Zambara. Mais ses descendants n'héritèrent pas de sa fierté, car ils
achetèrent dans la suite cette noblesse que leur aïeul avait refusée.
LIVRE XIV.
Nouvelle guerre contre le duc de Milan. -- Bataille de Macalo
gagnée par François Carmagnole. -- Paix de 1428. -- Acquisition
de Bergame, 1426-1428. -- La république acquiert l'expectative
de la principauté de Ravenne. -- Troisième guerre contre le
duc de Milan. -- Bataille perdue par les Vénitiens. -- Mort de
François Carmagnole, 1428-1433.
[Note en marge: I. Réflexions sur les gouvernements aristocratiques.]
La paix qu'on venait de conclure portait les frontières de l'état
de Venise à quelques lieues de Milan. Les sujets du duc furent
peut-être encore plus effrayés que lui de ce voisinage. De toutes les
conditions réservées à la misère humaine, la pire, après l'esclavage,
c'est d'être obligé de courber la tête sous la domination de
plusieurs. La raison s'explique très-bien pourquoi, dans l'intérêt
de la société, on confie le pouvoir à une seule main; mais elle ne
peut comprendre que ce pouvoir appartienne à une classe privilégiée.
L'orgueil des hommes ne se console qu'en tâchant d'agrandir ce
qui les domine. Or l'imagination n'a pas beaucoup à faire pour
placer hors de la nature un être unique, invisible, tout-puissant,
impartial, qui ne communique point immédiatement avec nous, dont tout
rappelle le nom, l'autorité, tandis que son origine, ses passions,
ses infirmités échappent à la vue, et qui, en même temps qu'il est
notre maître, est aussi notre providence. Mais comment se faire la
même illusion quand on a une multitude de maîtres, dont quelques-uns
nécessairement choquent nos yeux et blessent nos intérêts? Leurs
passions, leur orgueil, leur jalousie, leurs faiblesses, leur
partialité, nous révèlent à chaque instant qu'ils ne sont que des
hommes comme nous. Dans l'impossibilité de les agrandir, il faut
que nous travaillions à nous rapetisser nous-mêmes, et cet effort
est trop fatigant pour que nous puissions nous obstiner à vouloir
expliquer notre servitude aux dépens de notre amour-propre. Les
Romains divinisaient leurs empereurs; ce mot _divus_ rend raison de
tout; mais les titres de _magnifiques seigneurs_, d'_illustrissimes
seigneurs_, ne suffisent point; on ne peut légitimer la tyrannie à si
peu de frais.
Cet état de choses a existé par le fait, jamais de droit; parce qu'il
est impossible que tous les intérêts aient été consultés dans un
partage si inégal. On conçoit que tous veuillent prendre part au
pouvoir; on conçoit que tous y renoncent; mais on ne conçoit pas une
organisation de la société qui ne soit pas faite pour la société
tout entière. Aussi, dans les pays où on a établi le gouvernement
du petit nombre, on a commencé par une fiction; on a supposé que ce
petit nombre composait la société à lui seul. Tout le reste était
censé hors de la société, ou, si on voulait bien avouer qu'il en
faisait partie, ce n'était que comme une aggrégation, une dépendance,
comme une propriété du corps social. Là où il y a un prince unique,
l'intérêt du prince ne peut pas être séparé de celui de la nation, à
moins de circonstances qui sortent de l'ordre ordinaire des choses;
là où le prince est collectif, ces deux intérêts sont opposés
nécessairement. Aussi est-ce des aristocraties que sont nés les
gouvernements mixtes, c'est là leur unique bienfait.
L'aristocratie vénitienne, si jalouse de son autorité, en avait
de bonne heure senti le danger. Ce qu'elle avait principalement à
craindre, c'étaient les crises qui naissent de l'ambition ou du
mécontentement; pour les prévenir, elle avait adopté deux principes
dont elle ne s'écarta jamais, la modération et une mystérieuse
sévérité. Tout ce qui lui portait ombrage était perdu; tout ce
qu'elle pouvait ménager, elle le ménageait. Elle administrait avec
économie, elle jugeait avec équité, elle gouvernait avec prudence,
elle régnait avec gloire; mais tout cela ne faisait pas qu'on pût
désirer de vivre sous son empire. On sentait trop à tous moments
qu'on y manquait de deux choses, les jouissances de l'amour-propre et
la sécurité. Elle n'avait à offrir dans sa capitale que l'occasion
d'acquérir des richesses, et au loin que sa protection; par
conséquent elle ne pouvait avoir pour sujets affectionnés que des
marchands ou des peuples menacés d'une tyrannie encore plus cruelle
que la sienne.
C'était ce qu'avaient jugé, sans le dire, plusieurs de ses hommes
d'état, lorsqu'ils avaient cherché à la détourner de ses conquêtes
sur le continent de l'Italie.
[Note en marge: II. État de l'Italie.]
Son ambition fut favorisée par les vues des princes qui régnaient sur
cette contrée. Presque tous, sans en excepter les papes, après avoir
dû la couronne à des crimes, eurent de méprisables et d'abominables
successeurs. Un homme jaloux de conserver un peu de repos, de bonheur
et de dignité, aurait été bien embarrassé de choisir sur toute la
surface de la belle Italie un asyle où il pût reposer sa tête avec
sécurité, et couler en paix quelques années du XIVe ou du XVe siècle.
Les papes, après avoir fait une guerre de plus de soixante ans au
seigneur de Milan et à leurs propres sujets, avaient fini par l'exil,
l'anathème et le schisme. Rien n'égalait les horreurs qui avaient
ensanglanté le trône de Naples. Florence, était continuellement
déchirée par les factions. Gênes avait passé plusieurs fois, en peu
d'années, de l'oligarchie à la démocratie, et de l'état de république
à celui de province sujette, ne sachant vivre ni dans la soumission
ni dans l'indépendance. Parmi tout ce désordre, avec toute cette
fureur, on daignait rarement prendre les armes soi-même. Il y avait
au milieu de la nation italienne une nation d'aventuriers, qui
allaient offrant indifféremment aux uns comme aux autres d'épouser
leurs haines et de les venger, en ravageant le pays d'autrui. Venise
seule offrait du moins la paix intérieure; aucune faction n'osait s'y
montrer, mais cette paix était renfermée dans l'enceinte des lagunes.
Les provinces étaient exposées, comme les autres états, aux fléaux de
la guerre.
Depuis la délivrance de Chiozza, c'est-à-dire depuis une époque où
la république ne possédait absolument rien au-delà des lagunes,
l'ambition des Vénitiens n'avait cessé de troubler et de tourmenter
l'Italie septentrionale.
De 1385 à 1388, ils firent la guerre au seigneur de Padoue. Ce fut
dans cette guerre qu'ils acquirent le Trévisan.
En 1397 et 1398, ils dirigèrent leurs armes contre le duc de Milan.
En 1404, ils se liguèrent avec ce prince, qui leur céda Vicence,
Feltre, Bellune; et dans cette même guerre ils prirent Vérone, Padoue
et Rovigo. Ces conquêtes furent l'ouvrage de deux ans.
L'année d'après, la république prit part à une expédition contre
le seigneur de Plaisance, et eut de sa dépouille Parme et Reggio,
qu'elle échangea contre Guastalla, Brescello et Casal-Maggiore.
De 1411 à 1413, la guerre du Frioul contre le roi de Hongrie, coûta à
la seigneurie Feltre et Bellune.
Elle prit sa revanche en 1417, en dépouillant le patriarche d'Aquilée
de la principauté du Frioul et en reprenant sur les Hongrois Feltre,
Bellune et Cadore; cette guerre ne se termina qu'en 1420.
Enfin la campagne de 1426 venait de lui procurer l'acquisition de la
province de Brescia.
Ainsi, dans un intervalle de quarante ans, l'incendie s'était rallumé
sept fois, sans compter deux ou trois guerres contre le Turc,
quelques campagnes en Dalmatie, et une guerre maritime contre Gênes.
Les provinces étaient trop malheureuses pour pouvoir être sincèrement
attachées à la métropole. Il paraissait probable que cet état des
choses durerait jusqu'à ce qu'un prince se fût élevé dans l'Italie
septentrionale, qui réunît assez de forces pour laisser à ses voisins
tous les dangers de l'invasion. Les Visconti se crurent appelés à
mettre dans la balance ce poids, qui devait la fixer en l'entraînant.
Élevés à la souveraineté par l'usurpation de l'archevêque Othon, en
1295, ils ne furent pas plus délicats sur les moyens de s'agrandir
que les autres princes leurs contemporains; mais il y eut parmi eux
quelques hommes, dont le courage et la capacité pouvaient justifier
l'ambition, qui réunirent plusieurs couronnes sur leur tête, et
qui pouvaient, sans trop de présomption, aspirer au titre de rois,
puisque leurs états s'étendaient depuis les côtes de l'Adriatique
jusqu'à la mer de Ligurie et de Toscane[152].
[Note 152: Voici la suite des Visconti d'abord seigneurs et puis ducs
de Milan:
L'archevêque Othon Visconti.
Mathieu, son neveu, qu'on surnomme le grand.
Galéas, fils de Mathieu.
Azzo, fils de Galéas.
Luchino, oncle d'Azzo.
Jean, archevêque, frère de Luchino.
C'est ici que se termine la liste des Visconti, dont le caractère
présente à l'histoire quelques traits louables.
Bernabos, neveu du dernier.
Galéas, frère de Bernabos.
Jean Galéas, fils de Galéas.
Jean-Marie, }
Philippe-Marie, } fils de Jean Galéas.]
Il y avait cent trente ans que cette maison régnait; il n'est pas
permis aux hommes de remonter si haut pour juger les droits de leurs
maîtres. Les Milanais s'étaient accoutumés au joug, et n'étaient
peut-être pas insensibles à l'espérance de voir leur ville devenir la
capitale de toute l'Italie supérieure.
[Note en marge: III. Les Milanais s'opposent à la ratification de la
paix.]
Les progrès des Vénitiens détruisaient cette illusion. Quand les
Milanais apprirent que le duc venait de céder toute la province de
Brescia, sans que son armée eût été entamée, sans qu'elle eût presque
combattu, et qu'il n'y avait plus que l'Adda entre Milan et les
troupes de l'ambitieuse république, ils se crurent déjà envahis par
elle.
Une telle condition ne pouvait que déplaire aux habitants d'une
grande capitale accoutumés à profiter de la présence d'une cour, et
sur-tout les seigneurs milanais devaient être révoltés de l'idée de
devenir sujets des nobles vénitiens.
On courut représenter au duc que le traité qu'il venait de conclure
compromettait son honneur, sa sûreté; la prise de Brescia ne
devait point décider du sort de la guerre; rien n'était perdu
puisque l'armée subsistait; il fallait bien se garder d'évacuer les
forteresses qu'on avait promis de céder aux Vénitiens sur l'Oglio;
sur-tout il était imprudent de leur laisser le temps de se fortifier
sur la rive droite de ce fleuve. On suppliait le duc d'avoir
confiance dans le zèle de ses sujets. Ils offraient de faire tous
les sacrifices que pouvait nécessiter un plus grand développement
de forces. La ville de Milan seule était prête à lever, s'il le
fallait, dix mille hommes de cavalerie et autant d'infanterie. Elle
ne demandait qu'une grâce, la libre administration de ses revenus et
la réforme de quelques abus de la cour, qui épuisaient les finances.
Le duc, peu digne de régner sur des hommes si disposés à repousser
l'étranger, accepta les subsides, et manqua de parole à son peuple
et aux Vénitiens. Il éluda, sous différents prétextes, la remise des
places qu'il s'était engagé à évacuer, renforça ses troupes, et au
printemps de 1427, il les jeta dans la principauté du seigneur de
Mantoue, allié de la république.
[Note en marge: IV. Nouvelle guerre. 1427.]