[Note 137: _Histoire de François Sforce_, par Jean SIMONETA, liv. 2e.]

«Depuis que sa maison est sur le trône, nous avons eu à la combattre,

et songez que vous avez les mêmes droits que nous à son inimitié. Le

duc est encore plus irrité de notre indépendance que jaloux de notre

prospérité. C'est la passion commune à tous les princes d'aspirer

à détruire tout ce qui veut être libre autour d'eux[138]. Ne vous

assurez point en votre puissance; vous avez trop bien observé les

progrès de la sienne pour ne pas la juger dangereuse. Attendrez-vous

qu'elle soit devenue insurmontable, pour entreprendre de l'arrêter

lorsque vous vous trouverez seuls à lutter contre elle?

[Note 138: Ici l'orateur cite Philippe de Macédoine, Mithridate

et Carrare; et l'ambassadeur milanais ne manque pas d'opposer à

ces exemples ceux d'Attale, d'Hiéron, de Massinissa, etc. C'était

l'esprit du temps. Les lettres venaient de renaître, tout le monde

croyait devoir affecter un grand savoir, et on ne croyait pas avoir

donné de bonnes raisons si on ne citait des autorités prises chez les

anciens.]

«Si nous vous pressons de nous secourir, c'est parce que le péril

est commun, c'est parce que nous savons prendre aussi notre part des

charges de la guerre. Il y a long-temps que nous soutenons celle-ci

avec d'immenses efforts. Elle nous coûte plus de deux millions

de florins d'or, c'est-à-dire, plus que ne vaut la ville entière

de Florence. Nous avons dépouillé de leurs bijoux nos femmes et

nos filles; nous avons dispersé nos richesses dans l'Italie, pour

subvenir à tant de dépenses. Mais il nous reste encore du sang à

répandre. Vous verrez si nous demandons à être secourus pour rester

oisifs. Sauver notre liberté c'est assurer la vôtre; le danger

qui nous presse vous attend. Nous sommes autorisés à souscrire aux

conditions qu'il vous paraîtra juste de proposer pour cette alliance.»

[Note en marge: Discours des ambassadeurs milanais.]

Les ambassadeurs milanais, à leur tour, obtinrent audience le

lendemain. «Nous ne venons point, dirent-ils, solliciter une amitié

que vous avez jurée, et que les procédés constants de la seigneurie

nous garantissent. La maison de Visconti est dès-long-temps amie de

votre république; vous avez prouvé la constance de vos sentiments,

pendant la minorité de nos princes et les discordes civiles qui en

ont été la suite. De son côté, le duc Philippe-Marie a montré qu'il

avait hérité pour vous de tous les sentiments de ses pères. Vous

possédez Vérone, Vicence, Padoue, qui ont appartenu à sa maison.

Devenu votre voisin, par l'effet de vos conquêtes, il n'a eu avec

vous aucun différend. Il s'est montré juste, modéré, pacifique. Vous

appréciez sans doute ce qu'elles valent, ces imputations que l'on

fait si gratuitement aux princes de ne pouvoir souffrir des états

libres dans leur voisinage. Comme si des rapports d'amitié étaient

impossibles entre le gouvernement d'un seul et le gouvernement de

plusieurs; comme si le témoignage de l'histoire ne réfutait pas ces

vaines déclamations; comme si la plus heureuse harmonie n'avait

pas existé depuis long-temps entre la seigneurie et les Visconti.

Qu'avons-nous à gagner les uns ou les autres dans cette guerre?

Quelle assurance avez-vous besoin de chercher contre l'ambition qu'on

reproche au duc de Milan? Mais qui peut lui reprocher cette ambition?

Ce n'est pas assurément votre république. Ce sont les Florentins qui

l'en accusent, et pourquoi? parce qu'il leur fait la guerre. Sans

doute il la leur fait; mais s'ils ont été les agresseurs, est-il

raisonnable de lui reprocher une rupture qu'il n'a pas dépendu de lui

d'éviter?

«Or qui de vous ne se rappelle que le prétexte des Florentins a

été l'occupation de Forli par quelques troupes du duc? Qui de vous

ignore que cette occupation n'était ni une prise de possession,

ni une mesure hostile? que le duc envoyait prendre seulement

l'administration de Forli, comme exécuteur testamentaire du prince

décédé, à sa prière et au nom du prince mineur? et quel intérêt les

Florentins avaient-ils dans tout cela? Forli ne leur appartenait

point.

«Ce sont donc les Florentins eux-mêmes qui l'ont forcé de porter

ses armes au-delà des Apennins, où aucun intérêt ne l'appelait. On

l'a mis dans la nécessité de se défendre, est-on en droit de se

plaindre de ce qu'il a pris l'offensive? est-il juste de voir, dans

ses succès, la preuve de son ambition, et ne faut-il pas plutôt y

reconnaître un témoignage de la justice de sa cause approuvée par le

ciel même?

«Depuis que l'orgueil des Florentins a été confondu par nos

victoires, le duc a manifesté sa modération. Plusieurs princes, notre

saint-père le pape, votre république, se sont portés pour médiateurs;

qui s'est refusé à la paix? les Florentins.

«Que vous demandent-ils? d'attaquer un prince qui ne vous a donné

aucun sujet de plainte. Que vous demande le duc? la continuation

d'une amitié qu'il mérite. Un gouvernement aussi sage que le vôtre

ne cherchera point à acquérir, par une injustice, une sûreté qu'il a

déjà, qui jamais n'a été troublée, et que la guerre ne saurait lui

garantir aussi-bien que la paix.»

[Note en marge: X. Carmagnole appelé dans le conseil. Son avis.]

Ces raisons étaient assurément très-solides, sur-tout aux yeux de

ceux qui se rappelaient les exhortations du vieux Moncenigo. Mais

le doge actuel n'avait pu voir sans dépit son avis rejeté, censuré

même, lorsqu'on avait délibéré sur cette affaire quelques années

auparavant. La cause des Florentins était devenue la sienne. Il

l'avait d'abord embrassée par ambition ou par politique, maintenant

il y allait de sa vanité; il détermina le conseil à entendre

Carmagnole. Déjà Foscari avait eu quelque influence sur l'accueil

que la république avait fait à ce général. On lui avait donné un

commandement avec un traitement assez considérable[139]. Mais un

gouvernement comme celui de Venise ne pouvait pas accorder facilement

sa confiance à un transfuge, à un favori disgracié, à un gendre du

prince ennemi. Une tentative d'empoisonnement dont Carmagnole fut

l'objet, et dont un scélérat de Milan fut reconnu coupable, prouva la

réalité de la haine qui existait entre le duc et son ancien favori,

et mérita à celui-ci d'être appelé dans les conférences où l'on

traitait l'affaire des Florentins.

[Note 139: A' 25 del detto mese fù preso di condurre il conte

Francesco Carmagnola con lancie 300, e per la sua provigione della

sua persona dargli all'anno ducati 6,000, dovendo tener egli in casa

sua cavalli 100 a sue spese.

(SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]

Il y parla en homme passionné, qui désire par-dessus tout une

occasion de satisfaire sa vengeance[140]. Il fit une vive peinture

de l'ambition de Philippe-Marie. Le duc avait usurpé plusieurs

provinces: Bergame et Brescia n'étaient que la dépouille d'un

prince protégé de la république, enlevée injustement au mépris d'un

traité, retenue au mépris des instances de la seigneurie. Visconti

était un voisin dangereux sur le continent. Maître de Gênes, il

pouvait devenir sur mer un rival redoutable. La guerre était donc

juste, nécessaire, indispensable; elle offrait peu de périls et les

espérances les mieux fondées de grands succès. Philippe-Marie était

un ambitieux sans talents, sans force de caractère, un prince livré

aux vains plaisirs d'une cour frivole. Ses folies, autant que ses

guerres, avaient épuisé ses finances. Il avait tari ses ressources,

affaibli son armée et aliéné l'affection de ses sujets.

[Note 140: Cominciò, come quello ch'era di natura collerico, a dir

male di Filippo, con acerbissime parole.

(_Historia veneziana_ di P. GIUSTINIANO, lib. 6.)

Le discours de Carmagnole et celui que François Foscari prononça

ensuite, sont rapportés par André BIGLIA, dans son _Histoire de

Milan_, liv. 5.]

«Et quelle affection pourrait-il mériter, s'écriait Carmagnole,

l'ingrat qui oublie que, s'il est demeuré tranquille possesseur du

trône, c'est à moi qu'il le doit; que je lui ai conquis Bergame,

Brescia, Parme, Plaisance, Novare, Verceil, Alexandrie, et Gênes?

Pour prix de tels services, il m'a disgracié, il a confisqué mes

biens, retenu ma femme, mes enfants, et payé un empoisonneur pour

me faire périr. Ah! sans doute, il a raison de prévoir que mon épée

doit lui être fatale. Si la Providence a veillé sur mes jours, c'est

pour le malheur de l'ingrat, pour sa ruine. Heureux de trouver une

nouvelle patrie sur cette terre qui me fut hospitalière, je ne

demande que des armes, la permission d'unir ma cause à la vôtre, et

de vous prouver ma reconnaissance.»

La chaleur du guerrier, son assurance, sa haine, se communiquèrent à

tous ceux qui l'écoutaient. Le doge s'empressa d'ajouter que, depuis

que Visconti était sur le trône, il n'avait cessé de s'agrandir;

qu'après tant d'usurpations, il ne pouvait avoir renoncé sincèrement

à Vicence, à Vérone, à Padoue, qui avaient été possédées par sa

famille, avant d'entrer dans le domaine de la république. C'était

une absurdité de le supposer. Il fallait donc le considérer comme un

ennemi; il était donc prudent de s'opposer à l'accroissement de sa

puissance, et de saisir, pour le combattre, le moment où d'autres

occupaient une partie de ses forces. Il fallait faire cause commune

avec les Florentins.

[Note en marge: XI. La guerre contre le duc de Milan est résolue.

Diverses alliances. 1425.]

Cet avis passa dans le grand-conseil à une grande majorité de

suffrages. Le traité entre les deux républiques fut signé à la fin de

novembre 1425. On y régla qu'on lèverait à frais communs une armée

de seize mille chevaux et de huit mille hommes d'infanterie; que la

flotte vénitienne remonterait le Pô, et seconderait les opérations

des troupes de terre destinées à agir contre le Milanais; qu'une

autre flotte armée aux dépens des Florentins se porterait sur la côte

de Gênes, où elle ferait une diversion.

Les conquêtes devaient être partagées de manière que tout ce qui se

trouverait sur le revers des Apennins du côté de la Toscane, restât

à la république de Florence; tout ce qui serait au nord de ces

montagnes devait appartenir à Venise.

Enfin les deux parties contractantes prirent l'engagement réciproque

de ne point faire de paix séparée[141].

[Note 141: _Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 18.

_Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 19. LE POGGE,

_Histoire de Florence_, liv. 5.]

Le roi d'Arragon, le duc de Savoie[142], les seigneurs de Ferrare

et de Mantoue, la ville de Sienne et quelques familles génoises,

mécontentes du gouvernement de Visconti, accédèrent à cette alliance.

[Note 142: _Codex Italiæ diplomaticus_. LUNIC, tom. II, pars 2,

sectio 6, XXI.]

Ainsi fut résolue cette guerre, dont j'ai cru devoir faire connaître

soigneusement les prétextes ou les motifs, parce qu'elle eut une

grande influence sur les destinées de l'état de Venise.

Le caractère qu'elle allait prendre fut indiqué par le choix du

général. La république en confia la principale direction à François

Carmagnole.

[Note en marge: XII. Commencement des hostilités. Composition des

armées. 1426.]

Quoique la déclaration de guerre eût été notifiée officiellement au

mois de janvier 1426, les hostilités ne commencèrent que vers le

milieu du mois de mars. Cet intervalle fut employé à recruter les

troupes mercenaires avec lesquelles Carmagnole devait attaquer la

Lombardie, et à armer l'escadre destinée à entrer dans le Pô. Il fut

levé un emprunt forcé de 43,600 ducats[143]. Ce n'était pas sans

doute de quoi subvenir aux frais de la guerre.

[Note 143: Furono obbligati i cittadini alli soliti imprestiti, con

assignamento annuo di uno per cento, de' quali si cavo 43,600 ducati.

(_Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 19.)

On veut que cela signifie que l'intérêt de cet emprunt était fixé

à un pour cent. Je ne saurais expliquer comment l'intérêt était

si faible, sur-tout dans un pays où les fonds publics perdaient

depuis long-temps, et étaient, dans ce moment, à quarante pour cent

au-dessous de leur valeur nominale.]

La guerre était alors fort dispendieuse. Ces compagnies d'aventure,

formées des débris des armées allemandes, avaient trouvé qu'il n'y

avait pas de meilleur parti pour elles que de rester en Italie, où

la multitude des principautés et des factions leur assurait toujours

de l'emploi, et où la bonté du pays leur promettait des richesses.

Le gouvernement sacerdotal, les petites républiques de bourgeois,

non moins inhabiles au métier des armes, les princes nouveaux et

encore mal affermis, devaient implorer continuellement le secours de

ces étrangers, qui se vendaient au plus offrant. Un historien[144]

fait remarquer qu'à cette époque les Ursins, les Saint-Severins, les

Malatesta, les Carmagnole et autres chefs de gendarmes retiraient en

grande partie le plus clair du produit de l'industrie florentine,

du commerce de Venise, et de la daterie romaine. Les chefs de ces

bandes étaient des entrepreneurs de guerre; indifférents dans toutes

les querelles, s'attaquant sans passion, intéressés seulement à

conserver leurs hommes, et par conséquent combattant mollement,

cherchant à éviter les affaires décisives, pour faire durer ces

divisions, qui les rendaient nécessaires, et leur donnaient occasion

de devenir plus exigeants. Opposés alternativement l'un à l'autre,

ils n'avaient garde de chercher à se détruire[145]. Un capitaine

vainqueur qui aurait retenu prisonnière la compagnie d'un autre

l'aurait ruiné, et devait s'attendre à être à son tour traité avec

la même rigueur. Toutes ces circonstances avaient introduit parmi

ces bandes guerrières une sorte de droit des gens indépendant du

droit politique, et souvent opposé aux intérêts des états dont elles

soutenaient la cause. L'habitude de changer de parti avait rendu les

trahisons moins déshonorantes, l'avarice les rendait fréquentes. La

guerre n'était plus qu'un métier fait par des stipendiaires; les

hommes domiciliés ne trouvaient point d'honneur à se mêler dans ces

bandes d'aventuriers. Les nobles tâchaient de conserver quelque

puissance dans leurs terres, dont ils ne pouvaient par conséquent

s'éloigner. Les citadins cherchaient à s'enrichir par le commerce,

sur-tout par le commerce d'outre-mer; aussi le service maritime

était-il resté constamment en honneur, parce qu'il était fait par des

nationaux. Le peuple n'était point enrôlé, parce que les souverains

le craignaient et n'étaient pas assez riches pour entretenir des

troupes régulières.

[Note 144: DENINA, _Révolutions d'Italie_, liv. 18, ch. 3.]

[Note 145: MACHIAVEL explique fort bien l'origine et le résultat de

ce système de milices. «L'Italie, dit-il, leur dut d'être envahie

par Charles XII, dévastée par Louis XII, opprimée par Ferdinand, et

insultée par les Suisses. Les chefs de ces bandes, ne pouvant lever

un grand nombre d'hommes, commencèrent par décréditer l'infanterie;

la solde de quelques cents chevaux qu'ils louaient fort cher, leur

procurait plus de bénéfice. On les en crut, et sur une armée de vingt

mille hommes, il n'y avait pas quelquefois deux mille fantassins.

Outre cela, pour éviter des pertes, et pour recruter plus facilement,

ils imaginèrent de dispenser leurs soldats des fatigues et même des

dangers; plus de combats de nuit, plus de campagnes d'hiver. On se

dispensait de faire des retranchements, on évitait de se tuer dans la

mêlée, on se battait pour se prendre des armes, des chevaux, et quand

on avait fait des prisonniers, on se bornait à les dépouiller, et on

se les renvoyait sans rançon. Ce fut ce bizarre droit de la guerre,

qui rendit l'Italie esclave et méprisable.»

LE PRINCE, ch. 12.]

On a beau faire; puisqu'on exige pour la guerre les efforts des

hommes, le sacrifice de leur repos et de leur vie, il faut bien

déterminer ces efforts, ces sacrifices, par le sentiment de

l'intérêt. Là où cet intérêt est évident, immédiat, on peut obtenir

le concours spontané de toute une population; là où fermentent

l'esprit de faction ou l'enthousiasme religieux, la fureur des

passions suffit pour mettre les armes et la torche à la main de tous

les hommes; mais quand il s'agit seulement de la rivalité de deux

princes, des calculs de la politique, des vues ambitieuses d'un

gouvernement, comment espérer que la population veuille y prendre

part? Cela est impossible sur-tout dans les petits états. À mesure

que de grands gouvernements se sont organisés, ils ont formé des

corps de troupes permanents, et cela n'a été praticable qu'après

l'établissement d'un système d'administration, qui assurait au

prince un revenu fixe, employé tout entier à conserver cette force

mercenaire. Mais, étrangères ou indigènes, les troupes régulières

sont d'autant plus à la disposition du prince qu'elles sont plus

détachées de la population; aussi s'efforce-t-on sans cesse de

leur créer des intérêts à part; aussi se trouvent-elles toujours

insuffisantes quand elles sont en opposition avec le voeu général, ou

quand l'existence nationale est menacée. En définitive, il n'y a de

guerre nationale que pour des intérêts nationaux.

Ce n'était pas pour de tels intérêts que l'on combattait en Italie.

Il s'agissait de savoir si le duc de Milan satisferait son ambition,

en étendant ses conquêtes dans la Toscane et dans la Romagne. Ses

adversaires n'avaient qu'un intérêt plus ou moins direct à arrêter

ses progrès. Le roi d'Arragon voulait forcer Visconti à lui céder la

Corse, que celui-ci prétendait être une dépendance de Gênes: le duc

de Savoie convoitait Verceil: les seigneurs de Ferrare et de Mantoue

cédaient à l'influence de leurs voisins: et quant aux Vénitiens, il

était évident qu'en entrant dans cette ligue, ils avaient été bien

moins décidés par la crainte qu'entraînés par l'ambition.

Le duc, menacé par tous ses voisins, soudoyait, du fond de son

palais, quatre chefs de bandes qui avaient alors une grande

réputation, Ange de la Pergola, Nicolas Piccinino, Guido Torello,

enfin François Sforce, fils naturel d'un paysan de Cotignola, et le

second d'une race de héros, que la fortune destinait au trône.

Les Vénitiens avaient dans leur armée deux parents de ce même Sforce.

On raconte que le premier Sforce, dont le vrai nom était Attendolo,

étant occupé à travailler à la terre, vit passer des recruteurs, qui

lui proposèrent de s'engager; il hésitait, et, comme dans les moeurs

de ce siècle la superstition trouvait place par-tout, il voulut

consulter le sort sur le parti qu'il avait à prendre. «Je vais jeter

ma pioche sur ce chêne, dit-il, si l'arbre la retient, c'est signe

que Dieu veut que je me fasse soldat.» La pioche resta dans les

branches; le paysan s'enrôla dans une compagnie d'aventure, devint

condottiere, général illustre, prince; et son petit-fils disait à

Paul Jove, dans le palais de Milan: «Vous voyez bien ces trésors,

ces gardes, cette pompe; je dois tout cela à la branche du chêne qui

retint en l'air la pioche de mon grand-père.»

Tous ces capitaines conduisaient des compagnies plus ou moins

nombreuses de cavaliers couverts de fer. Cette cavalerie était

considérée comme la principale force des armées; on méprisait encore

l'infanterie, on oubliait ce qu'elle avait été chez les anciens.

C'était dans l'infanterie qu'on jetait les milices. On n'en avait pas

même un nombre proportionné à celui des troupes à cheval. L'armée

vénitienne, dans cette guerre, n'avait que huit mille fantassins sur

seize mille gendarmes. Celle du duc de Milan était à-peu-près d'égale

force. De part et d'autre, on prodigua les trésors pour rassembler

des gens de guerre et des chevaux. On compta jusqu'à soixante-dix

mille combattants dans une petite province, et l'artillerie, dont

on n'avait pas encore perfectionné l'usage, était par cette raison

tellement multipliée, que les Milanais perdirent jusqu'à cent

soixante-dix-huit pièces de canon dans un de leurs camps. Ces

circonstances expliquent le peu de mobilité des armées, la difficulté

de les faire subsister et de trouver un terrain pour combattre.

[Note en marge: XIII. Carmagnole surprend la ville de Brescia. 1426.]

Les troupes de Visconti étaient encore dans la Romagne. Carmagnole

voulut profiter de leur absence, et commencer ses conquêtes par

l'essai d'une séduction qui devait lui livrer Brescia.

Cette place, ancienne colonie romaine, ravagée par les barbares,

qui envahirent successivement l'Italie, avait ensuite fait partie

du royaume de Lombardie, dont elle avait partagé les vicissitudes.

Elle était entrée dans la ligue des villes qui s'étaient confédérées

pour s'affranchir du joug de l'empereur Frédéric Barberousse. De

là résultèrent pour elle la nécessité et le malheur de prendre

part à toutes discordes excitées en Italie, par l'ambition rivale

des empereurs et des papes. Elle arbora tour-à-tour l'étendard des

Guelfes et des Gibelins. Elle fut cruellement châtiée par l'empereur

Henri VI, qui l'avait même condamnée à voir passer la charrue sur

ses murs[146]; ensuite elle tomba sous la domination des princes de

la Scala, auxquels elle fut arrachée par le seigneur de Milan, allié

dans cette guerre de la république de Venise. Adolphe Malatesta s'en

était emparé pendant la minorité des fils de Galéas Visconti. Enfin

le duc Philippe-Marie l'avait recouvrée en 1421.

[Note 146: Quindi puote attestar il giureconsutto Bartolo aver letta

sentenza di Enrico, poi rivocata, cite condannava Brescia all'aratro.

(_Storia civile veneziana_ da Vittor SANDI, lib. 7, cap. 1, art. 2.)]

Il y avait donc à peine cinq ans que ce prince la gouvernait, et il

ne paraît pas que ce fût avec cette douceur qui peut seule concilier

l'affection de nouveaux sujets. D'un autre côté, les factions guelfe

et gibeline y subsistaient encore; et, par une suite de leurs

anciennes haines, elles habitaient des quartiers séparés qu'elles

avaient même fortifiés par des enceintes de murs; de sorte que cette

ville était réellement formée de deux. Les guelfes occupaient la

ville basse, les gibelins la ville haute, que plusieurs forts et la

citadelle dominaient.

Carmagnole avait conservé des relations avec le parti guelfe, ennemi

de la maison de Visconti; ceux avec qui il avait pratiqué des

intelligences, parmi lesquels on comptait deux membres de la famille

Avogadro, très-considérable dans le pays[147], lui promirent de lui

ouvrir une des portes de la ville.

[Note 147: _Hist. de Mantoue_ de Barthélemi PLATINA, liv. 5.]

Un détachement de ses troupes, que douze mille hommes suivaient de

près, arriva tout-à-coup sous les murs de Brescia, dans la nuit

du 17 mars 1426. La porte fut ouverte, les troupes vénitiennes se

répandirent dans la ville basse, leurs partisans se joignirent à

elles, mais la garnison milanaise se jeta dans les forts et conserva

même les portes qui conduisaient de la ville guelfe à la ville

gibeline. Il restait donc à faire le siége de celle-ci, de tous les

forts, de la citadelle, et en même temps il fallait songer à se

défendre dans la ville guelfe qu'on occupait. Dès qu'on eut appris

à Venise l'entrée des troupes de la république dans Brescia, on

crut d'abord que Carmagnole était entièrement maître de la place;

mais quand on sut qu'il avait encore plusieurs siéges à faire et

en même temps un siége à soutenir, on désespéra du succès de cette

entreprise; cependant on lui envoya en diligence toutes les troupes

dont on put disposer, et les commandants de Vicence et de Vérone

reçurent ordre de lui faire parvenir des secours. Il allait en avoir

besoin.

[Note en marge: XIV. Il assiége les châteaux. Ouvrage de

circonvallation mémorable.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 17 / 33 段