«Depuis que sa maison est sur le trône, nous avons eu à la combattre,
et songez que vous avez les mêmes droits que nous à son inimitié. Le
duc est encore plus irrité de notre indépendance que jaloux de notre
prospérité. C'est la passion commune à tous les princes d'aspirer
à détruire tout ce qui veut être libre autour d'eux[138]. Ne vous
assurez point en votre puissance; vous avez trop bien observé les
progrès de la sienne pour ne pas la juger dangereuse. Attendrez-vous
qu'elle soit devenue insurmontable, pour entreprendre de l'arrêter
lorsque vous vous trouverez seuls à lutter contre elle?
[Note 138: Ici l'orateur cite Philippe de Macédoine, Mithridate
et Carrare; et l'ambassadeur milanais ne manque pas d'opposer à
ces exemples ceux d'Attale, d'Hiéron, de Massinissa, etc. C'était
l'esprit du temps. Les lettres venaient de renaître, tout le monde
croyait devoir affecter un grand savoir, et on ne croyait pas avoir
donné de bonnes raisons si on ne citait des autorités prises chez les
anciens.]
«Si nous vous pressons de nous secourir, c'est parce que le péril
est commun, c'est parce que nous savons prendre aussi notre part des
charges de la guerre. Il y a long-temps que nous soutenons celle-ci
avec d'immenses efforts. Elle nous coûte plus de deux millions
de florins d'or, c'est-à-dire, plus que ne vaut la ville entière
de Florence. Nous avons dépouillé de leurs bijoux nos femmes et
nos filles; nous avons dispersé nos richesses dans l'Italie, pour
subvenir à tant de dépenses. Mais il nous reste encore du sang à
répandre. Vous verrez si nous demandons à être secourus pour rester
oisifs. Sauver notre liberté c'est assurer la vôtre; le danger
qui nous presse vous attend. Nous sommes autorisés à souscrire aux
conditions qu'il vous paraîtra juste de proposer pour cette alliance.»
[Note en marge: Discours des ambassadeurs milanais.]
Les ambassadeurs milanais, à leur tour, obtinrent audience le
lendemain. «Nous ne venons point, dirent-ils, solliciter une amitié
que vous avez jurée, et que les procédés constants de la seigneurie
nous garantissent. La maison de Visconti est dès-long-temps amie de
votre république; vous avez prouvé la constance de vos sentiments,
pendant la minorité de nos princes et les discordes civiles qui en
ont été la suite. De son côté, le duc Philippe-Marie a montré qu'il
avait hérité pour vous de tous les sentiments de ses pères. Vous
possédez Vérone, Vicence, Padoue, qui ont appartenu à sa maison.
Devenu votre voisin, par l'effet de vos conquêtes, il n'a eu avec
vous aucun différend. Il s'est montré juste, modéré, pacifique. Vous
appréciez sans doute ce qu'elles valent, ces imputations que l'on
fait si gratuitement aux princes de ne pouvoir souffrir des états
libres dans leur voisinage. Comme si des rapports d'amitié étaient
impossibles entre le gouvernement d'un seul et le gouvernement de
plusieurs; comme si le témoignage de l'histoire ne réfutait pas ces
vaines déclamations; comme si la plus heureuse harmonie n'avait
pas existé depuis long-temps entre la seigneurie et les Visconti.
Qu'avons-nous à gagner les uns ou les autres dans cette guerre?
Quelle assurance avez-vous besoin de chercher contre l'ambition qu'on
reproche au duc de Milan? Mais qui peut lui reprocher cette ambition?
Ce n'est pas assurément votre république. Ce sont les Florentins qui
l'en accusent, et pourquoi? parce qu'il leur fait la guerre. Sans
doute il la leur fait; mais s'ils ont été les agresseurs, est-il
raisonnable de lui reprocher une rupture qu'il n'a pas dépendu de lui
d'éviter?
«Or qui de vous ne se rappelle que le prétexte des Florentins a
été l'occupation de Forli par quelques troupes du duc? Qui de vous
ignore que cette occupation n'était ni une prise de possession,
ni une mesure hostile? que le duc envoyait prendre seulement
l'administration de Forli, comme exécuteur testamentaire du prince
décédé, à sa prière et au nom du prince mineur? et quel intérêt les
Florentins avaient-ils dans tout cela? Forli ne leur appartenait
point.
«Ce sont donc les Florentins eux-mêmes qui l'ont forcé de porter
ses armes au-delà des Apennins, où aucun intérêt ne l'appelait. On
l'a mis dans la nécessité de se défendre, est-on en droit de se
plaindre de ce qu'il a pris l'offensive? est-il juste de voir, dans
ses succès, la preuve de son ambition, et ne faut-il pas plutôt y
reconnaître un témoignage de la justice de sa cause approuvée par le
ciel même?
«Depuis que l'orgueil des Florentins a été confondu par nos
victoires, le duc a manifesté sa modération. Plusieurs princes, notre
saint-père le pape, votre république, se sont portés pour médiateurs;
qui s'est refusé à la paix? les Florentins.
«Que vous demandent-ils? d'attaquer un prince qui ne vous a donné
aucun sujet de plainte. Que vous demande le duc? la continuation
d'une amitié qu'il mérite. Un gouvernement aussi sage que le vôtre
ne cherchera point à acquérir, par une injustice, une sûreté qu'il a
déjà, qui jamais n'a été troublée, et que la guerre ne saurait lui
garantir aussi-bien que la paix.»
[Note en marge: X. Carmagnole appelé dans le conseil. Son avis.]
Ces raisons étaient assurément très-solides, sur-tout aux yeux de
ceux qui se rappelaient les exhortations du vieux Moncenigo. Mais
le doge actuel n'avait pu voir sans dépit son avis rejeté, censuré
même, lorsqu'on avait délibéré sur cette affaire quelques années
auparavant. La cause des Florentins était devenue la sienne. Il
l'avait d'abord embrassée par ambition ou par politique, maintenant
il y allait de sa vanité; il détermina le conseil à entendre
Carmagnole. Déjà Foscari avait eu quelque influence sur l'accueil
que la république avait fait à ce général. On lui avait donné un
commandement avec un traitement assez considérable[139]. Mais un
gouvernement comme celui de Venise ne pouvait pas accorder facilement
sa confiance à un transfuge, à un favori disgracié, à un gendre du
prince ennemi. Une tentative d'empoisonnement dont Carmagnole fut
l'objet, et dont un scélérat de Milan fut reconnu coupable, prouva la
réalité de la haine qui existait entre le duc et son ancien favori,
et mérita à celui-ci d'être appelé dans les conférences où l'on
traitait l'affaire des Florentins.
[Note 139: A' 25 del detto mese fù preso di condurre il conte
Francesco Carmagnola con lancie 300, e per la sua provigione della
sua persona dargli all'anno ducati 6,000, dovendo tener egli in casa
sua cavalli 100 a sue spese.
(SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.)]
Il y parla en homme passionné, qui désire par-dessus tout une
occasion de satisfaire sa vengeance[140]. Il fit une vive peinture
de l'ambition de Philippe-Marie. Le duc avait usurpé plusieurs
provinces: Bergame et Brescia n'étaient que la dépouille d'un
prince protégé de la république, enlevée injustement au mépris d'un
traité, retenue au mépris des instances de la seigneurie. Visconti
était un voisin dangereux sur le continent. Maître de Gênes, il
pouvait devenir sur mer un rival redoutable. La guerre était donc
juste, nécessaire, indispensable; elle offrait peu de périls et les
espérances les mieux fondées de grands succès. Philippe-Marie était
un ambitieux sans talents, sans force de caractère, un prince livré
aux vains plaisirs d'une cour frivole. Ses folies, autant que ses
guerres, avaient épuisé ses finances. Il avait tari ses ressources,
affaibli son armée et aliéné l'affection de ses sujets.
[Note 140: Cominciò, come quello ch'era di natura collerico, a dir
male di Filippo, con acerbissime parole.
(_Historia veneziana_ di P. GIUSTINIANO, lib. 6.)
Le discours de Carmagnole et celui que François Foscari prononça
ensuite, sont rapportés par André BIGLIA, dans son _Histoire de
Milan_, liv. 5.]
«Et quelle affection pourrait-il mériter, s'écriait Carmagnole,
l'ingrat qui oublie que, s'il est demeuré tranquille possesseur du
trône, c'est à moi qu'il le doit; que je lui ai conquis Bergame,
Brescia, Parme, Plaisance, Novare, Verceil, Alexandrie, et Gênes?
Pour prix de tels services, il m'a disgracié, il a confisqué mes
biens, retenu ma femme, mes enfants, et payé un empoisonneur pour
me faire périr. Ah! sans doute, il a raison de prévoir que mon épée
doit lui être fatale. Si la Providence a veillé sur mes jours, c'est
pour le malheur de l'ingrat, pour sa ruine. Heureux de trouver une
nouvelle patrie sur cette terre qui me fut hospitalière, je ne
demande que des armes, la permission d'unir ma cause à la vôtre, et
de vous prouver ma reconnaissance.»
La chaleur du guerrier, son assurance, sa haine, se communiquèrent à
tous ceux qui l'écoutaient. Le doge s'empressa d'ajouter que, depuis
que Visconti était sur le trône, il n'avait cessé de s'agrandir;
qu'après tant d'usurpations, il ne pouvait avoir renoncé sincèrement
à Vicence, à Vérone, à Padoue, qui avaient été possédées par sa
famille, avant d'entrer dans le domaine de la république. C'était
une absurdité de le supposer. Il fallait donc le considérer comme un
ennemi; il était donc prudent de s'opposer à l'accroissement de sa
puissance, et de saisir, pour le combattre, le moment où d'autres
occupaient une partie de ses forces. Il fallait faire cause commune
avec les Florentins.
[Note en marge: XI. La guerre contre le duc de Milan est résolue.
Diverses alliances. 1425.]
Cet avis passa dans le grand-conseil à une grande majorité de
suffrages. Le traité entre les deux républiques fut signé à la fin de
novembre 1425. On y régla qu'on lèverait à frais communs une armée
de seize mille chevaux et de huit mille hommes d'infanterie; que la
flotte vénitienne remonterait le Pô, et seconderait les opérations
des troupes de terre destinées à agir contre le Milanais; qu'une
autre flotte armée aux dépens des Florentins se porterait sur la côte
de Gênes, où elle ferait une diversion.
Les conquêtes devaient être partagées de manière que tout ce qui se
trouverait sur le revers des Apennins du côté de la Toscane, restât
à la république de Florence; tout ce qui serait au nord de ces
montagnes devait appartenir à Venise.
Enfin les deux parties contractantes prirent l'engagement réciproque
de ne point faire de paix séparée[141].
[Note 141: _Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 18.
_Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 19. LE POGGE,
_Histoire de Florence_, liv. 5.]
Le roi d'Arragon, le duc de Savoie[142], les seigneurs de Ferrare
et de Mantoue, la ville de Sienne et quelques familles génoises,
mécontentes du gouvernement de Visconti, accédèrent à cette alliance.
[Note 142: _Codex Italiæ diplomaticus_. LUNIC, tom. II, pars 2,
sectio 6, XXI.]
Ainsi fut résolue cette guerre, dont j'ai cru devoir faire connaître
soigneusement les prétextes ou les motifs, parce qu'elle eut une
grande influence sur les destinées de l'état de Venise.
Le caractère qu'elle allait prendre fut indiqué par le choix du
général. La république en confia la principale direction à François
Carmagnole.
[Note en marge: XII. Commencement des hostilités. Composition des
armées. 1426.]
Quoique la déclaration de guerre eût été notifiée officiellement au
mois de janvier 1426, les hostilités ne commencèrent que vers le
milieu du mois de mars. Cet intervalle fut employé à recruter les
troupes mercenaires avec lesquelles Carmagnole devait attaquer la
Lombardie, et à armer l'escadre destinée à entrer dans le Pô. Il fut
levé un emprunt forcé de 43,600 ducats[143]. Ce n'était pas sans
doute de quoi subvenir aux frais de la guerre.
[Note 143: Furono obbligati i cittadini alli soliti imprestiti, con
assignamento annuo di uno per cento, de' quali si cavo 43,600 ducati.
(_Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 19.)
On veut que cela signifie que l'intérêt de cet emprunt était fixé
à un pour cent. Je ne saurais expliquer comment l'intérêt était
si faible, sur-tout dans un pays où les fonds publics perdaient
depuis long-temps, et étaient, dans ce moment, à quarante pour cent
au-dessous de leur valeur nominale.]
La guerre était alors fort dispendieuse. Ces compagnies d'aventure,
formées des débris des armées allemandes, avaient trouvé qu'il n'y
avait pas de meilleur parti pour elles que de rester en Italie, où
la multitude des principautés et des factions leur assurait toujours
de l'emploi, et où la bonté du pays leur promettait des richesses.
Le gouvernement sacerdotal, les petites républiques de bourgeois,
non moins inhabiles au métier des armes, les princes nouveaux et
encore mal affermis, devaient implorer continuellement le secours de
ces étrangers, qui se vendaient au plus offrant. Un historien[144]
fait remarquer qu'à cette époque les Ursins, les Saint-Severins, les
Malatesta, les Carmagnole et autres chefs de gendarmes retiraient en
grande partie le plus clair du produit de l'industrie florentine,
du commerce de Venise, et de la daterie romaine. Les chefs de ces
bandes étaient des entrepreneurs de guerre; indifférents dans toutes
les querelles, s'attaquant sans passion, intéressés seulement à
conserver leurs hommes, et par conséquent combattant mollement,
cherchant à éviter les affaires décisives, pour faire durer ces
divisions, qui les rendaient nécessaires, et leur donnaient occasion
de devenir plus exigeants. Opposés alternativement l'un à l'autre,
ils n'avaient garde de chercher à se détruire[145]. Un capitaine
vainqueur qui aurait retenu prisonnière la compagnie d'un autre
l'aurait ruiné, et devait s'attendre à être à son tour traité avec
la même rigueur. Toutes ces circonstances avaient introduit parmi
ces bandes guerrières une sorte de droit des gens indépendant du
droit politique, et souvent opposé aux intérêts des états dont elles
soutenaient la cause. L'habitude de changer de parti avait rendu les
trahisons moins déshonorantes, l'avarice les rendait fréquentes. La
guerre n'était plus qu'un métier fait par des stipendiaires; les
hommes domiciliés ne trouvaient point d'honneur à se mêler dans ces
bandes d'aventuriers. Les nobles tâchaient de conserver quelque
puissance dans leurs terres, dont ils ne pouvaient par conséquent
s'éloigner. Les citadins cherchaient à s'enrichir par le commerce,
sur-tout par le commerce d'outre-mer; aussi le service maritime
était-il resté constamment en honneur, parce qu'il était fait par des
nationaux. Le peuple n'était point enrôlé, parce que les souverains
le craignaient et n'étaient pas assez riches pour entretenir des
troupes régulières.
[Note 144: DENINA, _Révolutions d'Italie_, liv. 18, ch. 3.]
[Note 145: MACHIAVEL explique fort bien l'origine et le résultat de
ce système de milices. «L'Italie, dit-il, leur dut d'être envahie
par Charles XII, dévastée par Louis XII, opprimée par Ferdinand, et
insultée par les Suisses. Les chefs de ces bandes, ne pouvant lever
un grand nombre d'hommes, commencèrent par décréditer l'infanterie;
la solde de quelques cents chevaux qu'ils louaient fort cher, leur
procurait plus de bénéfice. On les en crut, et sur une armée de vingt
mille hommes, il n'y avait pas quelquefois deux mille fantassins.
Outre cela, pour éviter des pertes, et pour recruter plus facilement,
ils imaginèrent de dispenser leurs soldats des fatigues et même des
dangers; plus de combats de nuit, plus de campagnes d'hiver. On se
dispensait de faire des retranchements, on évitait de se tuer dans la
mêlée, on se battait pour se prendre des armes, des chevaux, et quand
on avait fait des prisonniers, on se bornait à les dépouiller, et on
se les renvoyait sans rançon. Ce fut ce bizarre droit de la guerre,
qui rendit l'Italie esclave et méprisable.»
LE PRINCE, ch. 12.]
On a beau faire; puisqu'on exige pour la guerre les efforts des
hommes, le sacrifice de leur repos et de leur vie, il faut bien
déterminer ces efforts, ces sacrifices, par le sentiment de
l'intérêt. Là où cet intérêt est évident, immédiat, on peut obtenir
le concours spontané de toute une population; là où fermentent
l'esprit de faction ou l'enthousiasme religieux, la fureur des
passions suffit pour mettre les armes et la torche à la main de tous
les hommes; mais quand il s'agit seulement de la rivalité de deux
princes, des calculs de la politique, des vues ambitieuses d'un
gouvernement, comment espérer que la population veuille y prendre
part? Cela est impossible sur-tout dans les petits états. À mesure
que de grands gouvernements se sont organisés, ils ont formé des
corps de troupes permanents, et cela n'a été praticable qu'après
l'établissement d'un système d'administration, qui assurait au
prince un revenu fixe, employé tout entier à conserver cette force
mercenaire. Mais, étrangères ou indigènes, les troupes régulières
sont d'autant plus à la disposition du prince qu'elles sont plus
détachées de la population; aussi s'efforce-t-on sans cesse de
leur créer des intérêts à part; aussi se trouvent-elles toujours
insuffisantes quand elles sont en opposition avec le voeu général, ou
quand l'existence nationale est menacée. En définitive, il n'y a de
guerre nationale que pour des intérêts nationaux.
Ce n'était pas pour de tels intérêts que l'on combattait en Italie.
Il s'agissait de savoir si le duc de Milan satisferait son ambition,
en étendant ses conquêtes dans la Toscane et dans la Romagne. Ses
adversaires n'avaient qu'un intérêt plus ou moins direct à arrêter
ses progrès. Le roi d'Arragon voulait forcer Visconti à lui céder la
Corse, que celui-ci prétendait être une dépendance de Gênes: le duc
de Savoie convoitait Verceil: les seigneurs de Ferrare et de Mantoue
cédaient à l'influence de leurs voisins: et quant aux Vénitiens, il
était évident qu'en entrant dans cette ligue, ils avaient été bien
moins décidés par la crainte qu'entraînés par l'ambition.
Le duc, menacé par tous ses voisins, soudoyait, du fond de son
palais, quatre chefs de bandes qui avaient alors une grande
réputation, Ange de la Pergola, Nicolas Piccinino, Guido Torello,
enfin François Sforce, fils naturel d'un paysan de Cotignola, et le
second d'une race de héros, que la fortune destinait au trône.
Les Vénitiens avaient dans leur armée deux parents de ce même Sforce.
On raconte que le premier Sforce, dont le vrai nom était Attendolo,
étant occupé à travailler à la terre, vit passer des recruteurs, qui
lui proposèrent de s'engager; il hésitait, et, comme dans les moeurs
de ce siècle la superstition trouvait place par-tout, il voulut
consulter le sort sur le parti qu'il avait à prendre. «Je vais jeter
ma pioche sur ce chêne, dit-il, si l'arbre la retient, c'est signe
que Dieu veut que je me fasse soldat.» La pioche resta dans les
branches; le paysan s'enrôla dans une compagnie d'aventure, devint
condottiere, général illustre, prince; et son petit-fils disait à
Paul Jove, dans le palais de Milan: «Vous voyez bien ces trésors,
ces gardes, cette pompe; je dois tout cela à la branche du chêne qui
retint en l'air la pioche de mon grand-père.»
Tous ces capitaines conduisaient des compagnies plus ou moins
nombreuses de cavaliers couverts de fer. Cette cavalerie était
considérée comme la principale force des armées; on méprisait encore
l'infanterie, on oubliait ce qu'elle avait été chez les anciens.
C'était dans l'infanterie qu'on jetait les milices. On n'en avait pas
même un nombre proportionné à celui des troupes à cheval. L'armée
vénitienne, dans cette guerre, n'avait que huit mille fantassins sur
seize mille gendarmes. Celle du duc de Milan était à-peu-près d'égale
force. De part et d'autre, on prodigua les trésors pour rassembler
des gens de guerre et des chevaux. On compta jusqu'à soixante-dix
mille combattants dans une petite province, et l'artillerie, dont
on n'avait pas encore perfectionné l'usage, était par cette raison
tellement multipliée, que les Milanais perdirent jusqu'à cent
soixante-dix-huit pièces de canon dans un de leurs camps. Ces
circonstances expliquent le peu de mobilité des armées, la difficulté
de les faire subsister et de trouver un terrain pour combattre.
[Note en marge: XIII. Carmagnole surprend la ville de Brescia. 1426.]
Les troupes de Visconti étaient encore dans la Romagne. Carmagnole
voulut profiter de leur absence, et commencer ses conquêtes par
l'essai d'une séduction qui devait lui livrer Brescia.
Cette place, ancienne colonie romaine, ravagée par les barbares,
qui envahirent successivement l'Italie, avait ensuite fait partie
du royaume de Lombardie, dont elle avait partagé les vicissitudes.
Elle était entrée dans la ligue des villes qui s'étaient confédérées
pour s'affranchir du joug de l'empereur Frédéric Barberousse. De
là résultèrent pour elle la nécessité et le malheur de prendre
part à toutes discordes excitées en Italie, par l'ambition rivale
des empereurs et des papes. Elle arbora tour-à-tour l'étendard des
Guelfes et des Gibelins. Elle fut cruellement châtiée par l'empereur
Henri VI, qui l'avait même condamnée à voir passer la charrue sur
ses murs[146]; ensuite elle tomba sous la domination des princes de
la Scala, auxquels elle fut arrachée par le seigneur de Milan, allié
dans cette guerre de la république de Venise. Adolphe Malatesta s'en
était emparé pendant la minorité des fils de Galéas Visconti. Enfin
le duc Philippe-Marie l'avait recouvrée en 1421.
[Note 146: Quindi puote attestar il giureconsutto Bartolo aver letta
sentenza di Enrico, poi rivocata, cite condannava Brescia all'aratro.
(_Storia civile veneziana_ da Vittor SANDI, lib. 7, cap. 1, art. 2.)]
Il y avait donc à peine cinq ans que ce prince la gouvernait, et il
ne paraît pas que ce fût avec cette douceur qui peut seule concilier
l'affection de nouveaux sujets. D'un autre côté, les factions guelfe
et gibeline y subsistaient encore; et, par une suite de leurs
anciennes haines, elles habitaient des quartiers séparés qu'elles
avaient même fortifiés par des enceintes de murs; de sorte que cette
ville était réellement formée de deux. Les guelfes occupaient la
ville basse, les gibelins la ville haute, que plusieurs forts et la
citadelle dominaient.
Carmagnole avait conservé des relations avec le parti guelfe, ennemi
de la maison de Visconti; ceux avec qui il avait pratiqué des
intelligences, parmi lesquels on comptait deux membres de la famille
Avogadro, très-considérable dans le pays[147], lui promirent de lui
ouvrir une des portes de la ville.
[Note 147: _Hist. de Mantoue_ de Barthélemi PLATINA, liv. 5.]
Un détachement de ses troupes, que douze mille hommes suivaient de
près, arriva tout-à-coup sous les murs de Brescia, dans la nuit
du 17 mars 1426. La porte fut ouverte, les troupes vénitiennes se
répandirent dans la ville basse, leurs partisans se joignirent à
elles, mais la garnison milanaise se jeta dans les forts et conserva
même les portes qui conduisaient de la ville guelfe à la ville
gibeline. Il restait donc à faire le siége de celle-ci, de tous les
forts, de la citadelle, et en même temps il fallait songer à se
défendre dans la ville guelfe qu'on occupait. Dès qu'on eut appris
à Venise l'entrée des troupes de la république dans Brescia, on
crut d'abord que Carmagnole était entièrement maître de la place;
mais quand on sut qu'il avait encore plusieurs siéges à faire et
en même temps un siége à soutenir, on désespéra du succès de cette
entreprise; cependant on lui envoya en diligence toutes les troupes
dont on put disposer, et les commandants de Vicence et de Vérone
reçurent ordre de lui faire parvenir des secours. Il allait en avoir
besoin.
[Note en marge: XIV. Il assiége les châteaux. Ouvrage de
circonvallation mémorable.]