«Parme, quatre mille pièces de

drap à quinze ducats 60,000

«En tout, quatre-vint-quatorze --------

mille pièces et 900,000

«Les droits d'entrée et de sortie, à un ducat

seulement par pièce, nous produisent 200,000 ducats.

«Nous faisons avec la Lombardie un commerce dont on évalue la somme

à 28,800,000 ducats. Trouvez-vous que Venise ait là un assez beau

jardin?

«Viennent ensuite les chanvres[122] pour la

somme de 100,000 ducats.

«Les Lombards achètent de vous

tous les ans cinq mille milliers de

coton, pour 250,000

«Vingt mille quintaux de fil (ou

peut-être de coton filé), à 15 et

20 ducats le cent 30,000

«Quatre mille milliers de laine

de Catalogne, à 60 ducats par

mille[123] 120,000

«Autant de France 120,000

«Étoffes d'or et de soie, pour 250,000

«Trois mille charges de poivre,

à 100 ducats la charge 300,000

«Quatre cents fardes de canelle,

à 160 ducats la farde 64,000

«Deux cents milliers de gingembre,

à 40 ducats le millier 8,000

«Des sucres taxés depuis deux

et trois jusqu'à quinze ducats le

cent, pour 95,000

«Autres marchandises, pour coudre

et broder 30,000

«Quatre mille milliers de bois

de teinture[124], à trente ducats le

millier 120,000

«Graines et Endachi[125] 50,000

«Savons 250,000

«Esclaves 30,000

----------

1,871,000

[Note 122: _Canepani_, je ne suis pas sûr d'avoir traduit ce mot bien

exactement. Suivant Ducange, _canepinus_ ou _canabinus vestimentum de

pannno canepino grossissimo_, vient de _canava_, qu'il explique par

_pro canabi seu tela canabina_.]

[Note 123: Il doit ici y avoir une erreur de chiffres dans l'édition

de Sanuto donnée par Muratori, car le calcul ne serait pas exact.]

[Note 124: _Verzino_. Les dictionnaires traduisent ce mot par bois de

Brésil. L'Amérique n'était pas encore découverte; mais ce bois était

connu et nommé ainsi avant que le Brésil fût découvert.]

[Note 125: _Endachi_. Plante qui sert à la teinture.]

«Je ne compte pas le produit de la vente du sel[126]. Convenez qu'un

tel commerce est une belle terre. Considérer combien de vaisseaux le

mouvement de toutes ces marchandises entretient en activité, soit

pour les porter en Lombardie, soit pour aller les chercher en Syrie,

dans la Romanie, en Catalogue, en Flandres, en Chypre, en Sicile,

sur tous les points du monde. Venise gagne deux et demi, trois pour

cent sur le fret. Voyez combien de gens vivent de ce mouvement;

courtiers, ouvriers, matelots, des milliers de familles, et enfin,

les marchands, dont le bénéfice ne s'élève pas à moins de six cent

mille ducats.

[Note 126: Le comte FILIASI dans ses _Recherches sur le commerce de

Venise_, p. 70, évalue le produit du sel à un million de ducats.]

«Voilà ce que vous produit votre jardin. Êtes-vous d'avis de le

détruire? vraiment non; mais il faut le défendre contre qui viendra

l'attaquer.

«Nous n'avons qu'à prendre le parti que nous propose notre jeune

procurateur, à déclarer la guerre au duc de Milan; ce sera comme

si nous le forcions de payer des hommes armés de serpes pour venir

dévaster notre jardin. De notre côté, il faudra que nous armions

des gens pour nous défendre. Nos terres seront ravagées, nos villes

seront incendiées, nos citoyens ruinés. Dieu sait ce que nous

voudrions faire sur les terres du duc, mais peut-être trouvera-t-il

le moyen de les défendre, et nous n'aurons obtenu que la dévastation

des nôtres.

«Que vaudront alors nos marchandises, nos étoffes d'or et de soie?

Personne ne les achètera. Or sachez que tous les ans Vérone vous

demande deux cents pièces d'étoffes d'or, d'argent

et de soie 200

«Vicence 120

«Padoue 200

«Trévise 120

«Le Frioul 50

«Feltre et Bellune 12

----

702

«Que vous fournissez tous les ans à ces divers pays:

400 charges de poivre,

120 fardes de cannelle,

100 milliers de gingembre,

100 milliers de sucre,

200 pains de cire.

«Si nous détruisons leurs récoltes, comment pourraient-ils acheter

toutes les marchandises dont Venise abonde? Les Milanais eux-mêmes,

obligés de payer une armée, n'auraient plus le moyen de nous faire

des achats. Ce serait la ruine de notre ville. Illustrissimes

seigneurs, autorisez-nous à répondre aux ambassadeurs de Florence, en

les exhortant à la paix et en les engageant à solliciter de nouveau

des pouvoirs pour la négocier.

«Nous avons vu l'ancien duc de Milan, Galéas Marie, après avoir

conquis toute la Lombardie, la Romagne, la campagne de Rome, et toute

la Toscane, à l'exception de Florence, réduit, par l'épuisement de

ses finances, à rester dans l'inaction pendant cinq ans, et à ne

pouvoir payer les gages de ses serviteurs. C'est là le résultat

inévitable de la guerre. Si vous restez en paix, vous amasserez tant

de richesses que vous serez redoutables à tout le monde, et Dieu vous

protégera.

«Je vous répète ce que je vous ai dit il y a un an. Si vous voulez

la paix, espérons que Dieu, Notre-Dame et messire saint Marc vous

permettront d'en jouir. C'est le premier des biens.»

Cette éloquence n'est pas celle des orateurs de l'antiquité; on y

retrouve le mauvais goût du siècle; mais il y a aussi beaucoup de

raison, beaucoup de faits. Elle convainquit plutôt qu'elle n'entraîna

l'auditoire, et les ambassadeurs florentins reçurent, pour toute

réponse, des conseils pacifiques, dont ils ne profitèrent point.

Le jeune procurateur que Moncenigo reprenait avec tant d'autorité,

avait cependant alors près de cinquante ans, ce qui donne une idée de

l'influence et du respect dont jouissaient ces graves personnages

blanchis dans les conseils de la république.

Au mois de janvier de l'année suivante, les Florentins vinrent

renouveler leurs sollicitations, disant que si Venise ne venait point

à leur secours, ils feraient comme Samson, qu'ils ébranleraient la

colonne, pour renverser le temple, et écraser leurs ennemis avec

eux; et que s'ils étaient vaincus, leur servitude entraînerait

infailliblement celle de toute l'Italie. Le doge convoqua le conseil

et dit[127]:

[Note 127: Voici le texte qui prouve que c'est le doge lui-même

qui est l'auteur de ce manuscrit copié par Sanuto: «Per modo che

noi chiamamo il consiglio, e a' que' notificamo tutte queste cose

ch'eglino aveano dette; poi parlammo, signori, voi vedete, etc.»]

[Note en marge: IV. Troisième discours du même.]

«Seigneurs, vous voyez tous les ans un grand nombre de familles venir

des diverses parties de l'Italie s'établir sur votre territoire.

Elles y transportent leurs biens, leur industrie. Elles viennent y

chercher la paix. Si vous préférez la guerre, il faudra renoncer

à ces inappréciables avantages. Vous verrez tous ces nouveaux

citoyens aller chercher leur sûreté ailleurs.--Mais les Florentins

se soumettront au duc de Milan.--Eh bien! tant pis pour eux, ce sont

leurs affaires. Pour nous, nous aurons toujours la justice de notre

côté. Ils ont fait des dépenses énormes, ils sont épuisés, endettés.

Nous, nous sommes dans un état prospère, nous avons un capital

d'environ dix millions de ducats, qui nous procure un bénéfice de

quatre millions. Nous ne pouvons que vous exhorter à conserver

la paix, à ne rien craindre et à vous méfier des Florentins.

Rappelez-vous qu'il y a un siècle ils vous entraînèrent dans la

guerre contre la maison de La Scala; qu'ils vous demandèrent un

prêt de cinq cent mille ducats, et que lorsque vous les leur eûtes

fournis, ils firent leur paix séparée. Rappelez-vous qu'en 1412 ils

fournirent aux Hongrois un général qui fit éprouver de grandes pertes

à notre république. Nous ne nous étonnons point de voir un jeune

procurateur embrasser une opinion contraire. Sa partialité pour les

Florentins lui fait oublier que, dans cette affaire, la justice est

du côté du seigneur de Milan. Ils suscitent la guerre, ils ont tort.

Ils peuvent conserver la paix, ils ne le veulent pas: ils cherchent à

nous entraîner, pour nous laisser ensuite seuls. Ils nous demandent

de l'argent pour en acheter les possessions des autres, comme ils

firent en 1333.

«Vous avez désiré connaître le montant des revenus que nous tirons du

pays conquis depuis Vérone jusqu'à Mestre. Ils s'élèvent à 464,000

ducats. Quant aux dépenses, elles sont couvertes par les recettes. Si

nous faisons la guerre, il faudra payer des subsides: si nous portons

nos troupes au-delà de Vérone, il y aura d'énormes dépenses, qui

seront suivies de tristes destructions, et nous verrons crouler la

chambre des emprunts. Le plus sage est de garder ce que nous avons.

Ce qui me reste à dire, je ne l'ajoute point pour me vanter, écoutez

vos capitaines qui reviennent d'Aigues-Mortes, de Flandres, écoutez

vos ambassadeurs, vos consuls, vos marchands; tous vous disent:

Seigneurs, vous avez un prince sage, équitable, qui vous a conservé

la paix. Vous êtes les seuls à qui la terre et les mers soient

également ouvertes. Vous êtes le canal de toutes les richesses;

vous approvisionnez le monde entier. Tout l'univers s'intéresse à

votre prospérité. Tout l'or du monde arrive chez vous. Heureux tant

que vous conserverez ce prince pacifique, si vous suivez ces sages

conseils. L'Europe entière, d'autres contrées même sont en feu. La

guerre ravage toute l'Italie, la France, l'Espagne, la Catalogne,

l'Angleterre, la Bourgogne, la Perse, la Russie et la Hongrie. Vous,

vous n'êtes en état d'hostilité que contre les infidèles. Tant qu'il

me restera un souffle de vie, je persisterai dans ce système, qu'il

faut aimer la paix.»

[Note en marge: V. Son exhortation aux sénateurs avant sa mort.]

L'autorité de ce prince de quatre-vingts ans rendit vains tous les

efforts des partisans de la guerre[128]. Quelque temps après, au

mois d'avril 1423, il sentit sa fin s'approcher, fit prier quelques

sénateurs de se rendre auprès de lui, et leur parla de cette

sorte[129]:

[Note 128: Marin Sanuto rapporte un autre discours de Moncenigo à

Foscari, tendant à prouver par une longue parabole que les conquêtes

ne sont pas profitables lorsque la dépense en absorbe les revenus.]

[Note 129: _Ibid._]

«Seigneurs, je vous ai fait appeler, sentant que Dieu m'a envoyé

une maladie qui doit terminer mon pélerinage dans ce bas monde.

J'ai invoqué humblement la toute-puissance du Père, du Fils et du

Saint-Esprit, qui sont un Dieu en trois personnes, et spécialement

celle des trois personnes qui a daigné revêtir une forme humaine,

selon la doctrine de frère Antoine de la Massa, notre prédicateur.

«Notre Seigneur recommande aux quarante-un électeurs, qui sont

chargés de donner un chef à notre république, de défendre la religion

chrétienne, d'aimer la justice, et de conserver la paix.

«Ce sont là nos devoirs. Rendons grâces au créateur de toutes

choses. Vous savez que, pendant la durée de mon administration,

nous avons amorti une dette de quatre millions de ducats, qu'avait

occasionnée la guerre de Padoue. Nous nous sommes efforcés de

prendre des mesures pour que l'intérêt des emprunts et toutes les

charges publiques fussent acquittés régulièrement de six en six

mois; nous avons eu le bonheur d'y réussir. Vous connaissez la

prospérité de notre commerce, l'importance de notre marine. Il ne

tient qu'à vous de maintenir l'heureux état de nos affaires, en

priant le Tout-Puissant de vous faire persévérer dans le système

salutaire qu'il avait daigné nous inspirer. Si vous y persistez,

vous deviendrez redoutables et possesseurs de toutes les richesses

du monde chrétien. Gardez-vous, comme du feu, de toucher au bien

d'autrui et de faire la guerre injustement; Dieu vous en punirait.

«J'ai désiré conférer secrètement avec vous sur le choix de celui

que vous allez avoir à élire après ma mort, pour le plus grand bien

de notre république. Plusieurs d'entre vous me paraissent disposés

en faveur de quelques-uns que je vais désigner. Marin Cavallo en est

digne par sa capacité et par sa vertu. On peut en dire autant de

François Bembo, de Pierre Loredan, de Jacques Trevisani, d'Antoine

Contarini, de Fantin Michieli, d'Albin Badouer; ce sont tous hommes

sages, capables et d'un mérite éprouvé. Quant à ceux qui proposent

François Foscari, je pense qu'ils n'y ont pas réfléchi mûrement. Dieu

vous préserve d'un tel choix. Si vous le faites, vous aurez bientôt

la guerre.

«Alors ceux qui avaient dix mille ducats n'en auront plus que mille.

Qui avait dix maisons sera réduit à une, et ainsi du reste. Plus

de biens, plus de crédit, plus de réputation. De maîtres que vous

étiez vous vous trouverez sujets, et de qui? des gens de guerre,

d'une soldatesque, de ces bandes que vous soudoyez. Vous avez un

grand nombre d'hommes capables de diriger les affaires de la guerre

et du gouvernement; des officiers éprouvés pour le commandement de

vos flottes, huit capitaines à qui vous pourriez confier soixante

galères; dix personnages dignes, par une longue expérience, de

présider aux délibérations de vos conseils. Les étrangers ont souvent

rendu hommage à votre sagesse, en prenant des arbitres parmi vous;

persistez donc, pour vous et pour le bonheur de vos fils, dans ce

système qui vous a procuré tant de prospérités.»

Ce grave personnage mourut quelques jours après. Sous son

administration, on avait commencé les bâtiments de la bibliothèque

de St.-Marc, et reconstruit, sur un plan plus noble, le vieux palais

consumé autrefois par un incendie. Un décret, conseillé par le

besoin de l'économie, défendait, sous peine d'amende, de proposer

cette réparation. Le doge paya l'amende et se chargea de proposer le

rétablissement du principal édifice de Venise.

[Note en marge: VI. François Foscari, doge. 1423.]

Aussitôt qu'il eut fermé les yeux, les quarante-un électeurs

entrèrent au conclave, pour lui donner un successeur. Les concurrents

furent Marin Cavallo, Antoine Contarini, Léonard Moncenigo,

procurateurs de St.-Marc, François Bembo, Pierre Loredan, celui qui

avait gagné une bataille contre les Turcs, et ce François Foscari

dont le dernier doge avait si fortement recommandé l'exclusion.

Mais il faut savoir que ce procurateur, dont l'ambition ne s'était

proposé rien moins que le dogat pour objet, avait employé les fonds

de la procuratie à se faire des partisans, en donnant des secours à

un grand nombre de patriciens pauvres, et en dotant leurs filles. On

l'accusait d'avoir dépensé de la sorte plus de trente mille ducats;

aussi avait-il beaucoup de créatures[130].

[Note 130: Marin Sanuto _Vite de' duchi di Venezia_.]

Loredan était celui des candidats qui paraissait d'abord avoir

le plus de partisans. Ceux de Foscari usèrent d'adresse; ils

commencèrent par ne donner que trois voix à leur candidat, mais

à chaque scrutin ils lui en donnaient quelqu'une de plus, et ils

avaient soin de répéter tout ce qui pouvait faire écarter les autres

concurrents, sans manifester le dessein de faire prévaloir la faction

de Foscari.

Ils opposaient à Cavallo, son extrême vieillesse; à François Bembo,

ses infirmités, il était boiteux; à Léonard Moncenigo, sa qualité de

frère de l'ancien doge, ce qui pouvait être d'un dangereux exemple;

à Contarini, sa nombreuse famille; il n'y avait rien à dire contre

Loredan; Albin Badouer, doyen de l'assemblée et l'un des partisans de

Foscari, se chargea de le faire écarter.

Il avoua que c'était un habile homme de mer; qu'il jouissait de

l'affection de tout ce qui tenait à ce service; mais il en conclut

que c'était une raison pour ne pas l'élever au dogat, afin de ne pas

se priver d'un amiral expérimenté, dans une occasion où il pourrait

devenir nécessaire. Loredan, qui était un des électeurs, fit lui-même

un tableau de ses services. On alla aux voix, mais il eut moins de

suffrages que dans les premiers scrutins.

Ensuite on en vint à parler de Foscari. Pierre Orio objecta que ce

candidat était encore jeune, chargé de famille, marié pour la seconde

fois, que sa femme lui donnait un enfant de plus tous les ans, que sa

fortune était au-dessous du médiocre, qu'il s'était déclaré ennemi

de la paix: il rappela tout ce que Thomas Moncenigo avait dit contre

lui. Foscari se défendit avec beaucoup de finesse, et exposa que sa

fortune s'élevait à cent cinquante mille ducats.

Le conclave dura six jours: il y eut jusqu'à neuf scrutins,

sans que personne réunît la majorité et sans que les voix pour

Foscari s'élevassent au-delà du nombre de seize. Enfin ceux qui le

favorisaient secrètement se déclarèrent au dixième tour de scrutin,

et il eut vingt-six voix.

Pour la proclamation de ce nouveau doge, on adopta une formule

nouvelle, qui acheva d'effacer jusqu'au souvenir de la part que le

peuple avait eue autrefois dans les élections. La formule usitée

jusques alors avait été celle-ci: «Nous avons élu un tel pour

doge, s'il vous est agréable.» Le grand-chancelier, François de la

Séga, demanda: «Et si le peuple disait Non, que feriez-vous?» En

conséquence il fut arrêté qu'on se bornerait à dire: «Nous avons élu

doge un tel.»

Les services qu'Albin Badouer avait rendus au nouveau doge, dans

le conclave, furent récompensés par son élévation à la dignité de

procurateur que l'élection de Foscari faisait vaquer.

[Note en marge: Peste à Venise. 1423.]

Cette élection ranima l'espérance que les Florentins avaient conçue

d'attirer les Vénitiens dans leur ligue contre le duc de Milan.

Ils réitérèrent leurs ambassades, mais ce fut sans obtenir plus de

succès, jusqu'au commencement de 1426. La seigneurie était liée par

un traité avec Philippe-Marie Visconti. Cette considération n'eût été

que d'une médiocre importance sans les autres affaires qui occupaient

la république. Dans son intérieur elle éprouvait une calamité qui

l'avait déjà ravagée bien des fois. Dans l'intervalle du mois d'août

au mois de décembre 1423, la peste moissonna quinze mille trois cents

personnes. Ce fut alors, qu'on s'occupa enfin de la construction d'un

lazaret pour prévenir le retour de ce fléau.

Du côté de l'Orient, on avait des différends avec les despotes de

Janina et de Morée, mais on parvint à les terminer par des traités.

[Note en marge: VII. La république acquiert de l'empereur grec la

ville de Salonique. 1423.]

L'empereur grec, Jean Paléologue, toujours plus incapable d'arrêter

les progrès des Turcs, vendait pièce à pièce des états qu'il ne

pouvait défendre. Voyant le sultan Amurat maître d'une partie

de la Macédoine, il imagina de lui opposer les Vénitiens, en

cédant à ceux-ci la ville de Salonique[131], place forte, défendue

par quarante tours[132], peuplée de quarante mille âmes[133],

importante par son commerce, située sur l'un des principaux golfes

de l'Archipel, et à portée d'envoyer des secours à Négrepont. La

république fit partir en même temps un corps de troupes, pour aller

prendre possession de ce port, et un ambassadeur, pour expliquer au

sultan que cette occupation d'une place, sur laquelle il avait des

vues, n'était point un acte d'hostilité.

[Note 131: SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note 132: Mirabile per struttura di quaranta fortissime torri.

(_Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 18.)]

[Note 133: SANUTO, _Vite de' duchi_; F. Foscari.]

[Note en marge: Cette acquisition brouille la république avec les

Turcs.]

[Note en marge: Les Turcs enlèvent Salonique aux Vénitiens. 1429.]

Amurat, loin de recevoir le ministre vénitien, le fit arrêter et

s'avança pour faire le siége de Salonique; mais une flotte commandée

par Pierre Loredan, vint ravitailler et secourir la place. Les

Turcs, après s'être consumés en vains efforts, se virent obligés de

lever le siége. Ils se jetèrent sur la Morée dont ils saccagèrent

quelques places. Les Vénitiens restèrent en possession de leur

nouvelle acquisition, et l'empereur grec plus exposé que jamais

au ressentiment du sultan. Mais la république ne pouvait espérer

de rentrer dans les bonnes grâces d'Amurat. Ce fut en vain qu'on

envoya de nouveaux ambassadeurs pour renouer les négociations avec

lui. Sa première question était toujours: «As-tu des pouvoirs pour

me rendre ma ville de Salonique?» et sur la réponse négative, il

faisait jeter le ministre en prison. Cet état des choses dura cinq

ans, c'est-à-dire depuis le 19 septembre 1423 jusqu'en 1429 que les

Turcs surprirent cette place et la saccagèrent horriblement[134];

après quoi le sultan voulut bien entendre des propositions de paix,

et on convint que les relations commerciales seraient rétablies sur

le même pied qu'auparavant. Cette défense de Salonique avait coûté à

la république plus de sept cent mille ducats[135].

[Note 134: Voyez l'_Histoire Turque_ de Saadud-din-Mehemed

HASSAN, traduite par GALLAND, règne d'Amurat II. Man. de la

Biblioth.-du-Roi.--Nº 10528.]

[Note 135: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, F. Foscari.]

[Note en marge: VIII. François Carmagnole quitte le service du duc de

Milan pour entrer au service de la république.]

On était au plus fort de cette brouillerie, lorsqu'un orage formé

à la cour de Milan jeta à Venise un de ces hommes, qui semblent

faits pour être un exemple des caprices de la fortune, et dont la

destinée est d'influer sur le sort des états. François Buffo, fils

d'un paysan de Carmagnole, avait d'abord servi comme soldat dans

les troupes du duc de Milan. Ses exploits avaient attiré sur lui

l'attention et l'admiration. On le désignait par le nom de sa ville

natale. Le duc l'avança rapidement, et trouva en lui une capacité

égale à son courage. Le nom de Carmagnole devint si célèbre que le

prince ne crut pas déshonorer le sien en l'y associant, et François

Carmagnole-Visconti devint, par son mariage avec une fille naturelle

du duc, gendre de son maître, après avoir contribué à l'établir sur

le trône.

Cette haute faveur, accordée au mérite, prouvait que le duc

Philippe-Marie n'était point ingrat; mais il n'était pas non plus

inaccessible aux soupçons, ni même à la jalousie. Le souvenir des

services qu'il avait reçus de son général, lui devint importun. Les

courtisans ne manquèrent pas d'entretenir soigneusement une inimitié

naissante, qui devait les délivrer d'un favori, aussi supérieur

par son mérite, qu'odieux par les grâces dont il était comblé. On

veut bien tolérer un favori quand c'est le hasard qui l'a désigné:

les faveurs du hasard n'humilient personne, elles encouragent au

contraire les espérances de tout le monde; mais la gloire du mérite a

quelque chose de désespérant pour la médiocrité. Bientôt Carmagnole

eut de fréquentes occasions de sentir que son crédit, que le souvenir

même de ses services n'existait plus. Il osa s'en plaindre, et, quand

il voulut se présenter au duc, pour obtenir une explication, ou au

moins la permission de se justifier, il ne put parvenir à le voir.

Alors sentant que sa perte était résolue, il monta à cheval, sortit

rapidement des états qu'il avait conquis à Visconti, et chercha un

asyle sur le territoire vénitien.

[Note en marge: IX. Les Florentins et le duc de Milan réclament

l'alliance de la république.]

C'était à l'époque où une troisième ambassade des Florentins

sollicitait de nouveau la république d'entrer dans la ligue formée

contre le duc de Milan. Celui-ci, de son côté, avait envoyé des

ministres à Venise pour prévenir cette rupture. Ainsi la seigneurie

voyait ces deux puissances plaider en quelque sorte leurs droits

devant elle et se disputer son amitié.

[Note en marge: Discours des Florentins.]

Admis dans le conseil de la seigneurie, les envoyés de Florence,

s'exprimèrent à-peu-près en ces termes:[136] «Seigneurs, nous

n'avons cessé de vous solliciter de prendre part à la guerre contre

le duc de Milan. Notre intérêt réclame ce secours, nous ne le

dissimulons pas; mais ne vous dissimulez pas non plus que l'intérêt

de votre république vous conseille cette résolution. Déjà, faute

d'avoir uni nos forces, Visconti s'est emparé de toute la Lombardie;

vous avez refusé vos secours aux Génois, ils l'ont reconnu pour

maître. Abandonnés par vous, nous succomberons et le voilà roi!

Bientôt à vos propres dépens vous le ferez empereur[137].

[Note 136: _Historia Mediolanensis Andreæ Billii L. V_. Ces

harangues, dont je prends la substance, sont rapportées par

SABELLICUS, liv. 9 de la 2e décade, par Pierre JUSTINIANI, dans son

_Histoire de Venise_, liv. 6, et par Paul MOROSINI, _Histoire de

Venise_, liv. 19.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 16 / 33 段