On aura remarqué quelle supériorité cette nation devait avoir sur

les autres pour s'être faite l'intermédiaire du commerce des laines

entre la Lombardie, la France et l'Espagne. Aussi tous les peuples

étaient-ils ses tributaires; elle gagnait seize cent mille ducats par

an sur les Lombards, et près de quatre cent mille sur Florence.

Et si l'on considère qu'il y avait à peine quarante ans que la

république, dépouillée de la Dalmatie, réduite à disputer la plage

de Malamocco, implorant la paix sans l'obtenir, menacée dans sa

capitale, sans communication avec les colonies qui lui restaient,

n'avait que six galères à mettre à la mer, voyait le pavillon génois

flotter sur les lagunes, et finissait par céder au duc d'Autriche

la seule province qu'elle possédât sur le continent, on reconnaîtra

qu'il fallait qu'il y eût dans ce gouvernement un puissant principe

de force et de vie, pour avoir surmonté tant d'obstacles et réparé

tant de malheurs. Il nous reste à voir s'il était aussi heureusement

organisé pour soutenir la prospérité.

Voici quel était à cette époque l'état des finances de la

république[117].

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

| | RECETTES.| À | PRODUIT |

| | |DÉFALQUER.| NET. |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

| | ducats. | ducats. | ducats. |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Le Frioul rendait | 7,500 | 6,330 | 1,170 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Trévise et le Trévisan | 40,000 | 10,100 | 29,900 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Padoue et le Padouan | 65,500 | 14,000 | 51,500 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Vicence et le Vicentin | 34,500 | 7,600 | 26,900 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Vérone et le Véronais | 52,500 | 18,000 | 34,500 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Venise 150,000 } | | |

+--------------------------------------}----------+----------+---------+

|L'office du sel 165,000 } | | |

+--------------------------------------}----------+----------+---------+

|Les 8 offices qui versaient } 698,500 | 99,780 | 598,720 |

|à la caisse des emprunts 233,500 } | | |

+--------------------------------------}----------+----------+---------+

|Profits de la chambre des } | | |

|emprunts 150,000 } | | |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Terres maritimes | 180,000 | « | 180,000 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Autres recettes extraordinaires, | | | |

|décime sur les maisons et biens | 25,000 | 6,000 | 19,000 |

|dans le dogado | | | |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Bénéfice des prêts au comptant | 15,000 | 7,500 | 7,500 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Possessions au-dehors, et maisons | | | |

|d'habitation | 5,000 | « | 5,000 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Le clergé, à raison de ses revenus | 22,000 | 2,000 | 20,000 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Les Juifs trafiquant sur mer, à 2 déc.| 600 | « | 600 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Les Juifs trafiquant sur terre | 1,500 | « | 1,500 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Décimes du commerce | 16,000 | 6,000 | 10,000 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Nolis ou frêt | 6,000 | 4,000 | 2,000 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

|Change | 20,000 | 12,000 | 8,000 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

| |1,189,600 | 193,310 | 996,290 |

+--------------------------------------+----------+----------+---------+

[Note 117: Ce tableau est pris de l'Histoire de Marin SANUTO, _Vite

de' duchi_, à la fin de _la Vie de_ Thomas Moncenigo. J'ai été

obligé d'y changer quelques chiffres, pour faire disparaître des

inexactitudes de calcul, au reste peu importantes.]

LIVRE XIII.

Délibération sur la guerre proposée par les Florentins contre

le duc de Milan. -- Mort du doge Thomas Moncenigo 1420-1423.

-- Acquisition et perte de Salonique. -- Déclaration de guerre

contre le duc de Milan. -- Siége de Brescia. -- Victoires de

François Carmagnole. -- Traité de paix par lequel la république

acquiert Brescia, 1423-1426.

[Note en marge: Les Florentins veulent engager la république à se

liguer avec eux contre le duc de Milan. 1421.]

Le résultat de la guerre que le roi de Hongrie avait faite aux

Vénitiens, était l'agrandissement de la république. Le patriarche

d'Aquilée en avait fait les frais. La conquête du Frioul rendait

contiguës les possessions de la seigneurie au nord du golfe, et par

conséquent en facilitait les communications et la défense. Elle

procurait l'occupation des défilés depuis l'embouchure du Tagliamento

et du Lisonzo jusqu'à leurs sources, c'est-à-dire jusqu'aux hautes

montagnes qui séparent l'Allemagne de cette partie de l'Italie.

Maîtresse de ces passages, rassurée contre l'inimitié du roi de

Hongrie, par les affaires qu'il avait ailleurs, la république était

libre désormais de donner une attention plus sérieuse aux progrès du

duc de Milan et d'y mettre obstacle.

Elle en fut vivement sollicitée. Des ambassadeurs Florentins

vinrent exposer au sénat de Venise les dangers que l'ambition de

Philippe-Marie Visconti faisait courir aux deux républiques, et à

toute l'Italie septentrionale. Ils formaient contre ce prince une

ligue déjà nombreuse et qui pouvait être très-puissante, si les

Vénitiens voulaient y prendre part.

L'historien Sanuto, qui écrivait quelque cinquante ans après et qui,

par son rang comme par la proximité des temps, était à portée d'être

bien informé, nous a transmis[118] les discours qui furent prononcés

dans le conseil par le doge pour faire décider si on entrerait, ou

non, dans la ligue des Florentins contre le duc de Milan. Il assure

qu'ils ne sont que la copie du manuscrit communiqué par Moncenigo

lui-même. Quand des documents de cette nature ont une pareille

authenticité, ils sont précieux à conserver parce qu'ils donnent une

idée exacte du temps et des hommes.

[Note 118: _Vite de' duchi di Venezia_ à la fin du règne de Thomas

Moncenigo. Questa una copia tratta dal libro dell' illustre messer

Tomaso Mocenigo doge di Venezia d'alcuni arringhi fatti per dar

risposta agli ambasciatori de' Fiorentini.]

Je vais laisser parler le grave personnage qui eut la plus grande

part à cette délibération. Je me borne à traduire les harangues en

les abrégeant quelquefois.

On avait exposé que les troupes du duc de Milan étaient aux portes

de Florence, qu'après que cette république aurait succombé, les

autres états seraient envahis, et qu'alors Venise se verrait obligée

d'opposer seule à un puissant adversaire une résistance pour

laquelle, dans ce moment, on ne lui demandait que sa coopération.

[Note en marge: II. Discours du doge Thomas Moncenigo, sur les causes

de la rupture des Florentins avec le duc de Milan.]

«Illustrissimes seigneurs, dit le doge, on n'ignore point l'origine

des démêlés qui divisent Florence et le seigneur de Milan. Je crois

cependant devoir vous la retracer en peu de mots. Le duc, mort en

1402, laissa deux fils encore enfants. Pendant cette minorité,

Gabrino Fondolo se fit seigneur de Crémone, Pierre-Marie de Rossi

s'empara de Parme, Pandolphe Malatesta se rendit maître de Brescia,

Jacques Dal Verme et beaucoup d'autres se mirent en possession de

ce qui se trouva à leur convenance. Les Florentins marchèrent sur

Pise, qu'occupait un fils naturel de l'ancien duc. Ils favorisèrent

les usurpations de tous ces seigneurs, et en moins d'un an l'état

considérable que Visconti avait laissé à ses fils fut réduit à rien.

Ces enfants se trouvèrent dépendre d'officiers qui avaient été

naguère leurs sujets. La justice de Dieu permit cette révolution,

parce que leur père avait acquis injustement une grande partie de

ces vastes domaines. Philippe-Marie Visconti épousa la fille de son

tuteur, et, au moyen des richesses, des soldats, que lui procura

cette alliance, aidé sur-tout des talents de François Carmagnole,

qu'il avait mis à la tête de ses troupes, il recouvra la majeure

partie de l'héritage de ses pères. Alors, c'était en 1412, les

Florentins lui envoyèrent une ambassade, pour lui exprimer toute la

joie qu'ils feignaient d'avoir de ses succès, et lui proposer un

traité. Il fut convenu que ni eux ni lui ne porteraient leurs armes

au-delà du Tronto ni du Rubicon.

«En 1414 le seigneur de Forli mourut, et, comme il ne croyait point

pouvoir confier ses enfants au seigneur d'Imola, son parent, il

pria, par son testament, le duc de Milan de se charger de leur

tutelle et de l'administration du pays. Le duc envoya à cet effet

un corps de troupes à Forli. Aussitôt le seigneur d'Imola courut à

Florence, pour se plaindre de ce que Visconti avait violé le traité,

en portant ses troupes au-delà des limites convenues. On assembla

un conseil, où il y avait non-seulement des nobles, non-seulement

des marchands, mais encore des artistes et de ceux qui exercent des

professions mécaniques et grossières. Ceux qui désiraient la guerre

pour s'enrichir, crièrent que le duc avait violé le traité; et il fut

délibéré de lui envoyer une ambassade pour en réclamer l'observation.

«L'ambassadeur fut un Juif nommé Valori[119], banquier de sa

profession. Le duc, pour éviter de l'entendre, feignit une maladie

selon sa coutume, et lui envoya un secrétaire pour s'expliquer

avec lui; mais Valori, qui avait ordre de ne traiter qu'avec le duc

lui-même, et d'être revenu au bout de quinze jours, partit sans

avoir eu aucune explication. Les Florentins prirent ce procédé de

Visconti pour une offense, et il fut défendu de parler de paix avant

dix ans, sous peine de mort et de confiscation. Ce fut en vain que

des ambassadeurs de Milan vinrent offrir toutes les explications

convenables; la guerre était résolue. L'armée des Florentins s'empara

de Forli; mais elle fut battue plusieurs fois. Le duc marcha contre

eux, secondé par les Lucquois, les Siennois, les Bolonais et les

Péruziens, que les mauvais procédés de leurs voisins avaient

indisposés.

[Note 119: L'abbé LAUGIER, (liv. 21 de son _Histoire de Venice_,) dit

qu'on lui a fait observer: 1º qu'il serait étrange que les Florentins

eussent choisi un Juif pour ambassadeur; 2º que, suivant Sanuto, le

surnom de celui-ci était Barthélemy, et qu'un Juif ne pouvait pas

porter ce surnom; 3º que l'historien florentin Poggi parle de ce

Valori, comme de l'un des principaux membres du conseil de Florence.

Il en conclut que cette qualification de Juif n'est qu'une erreur, ou

une injure. Il ajoute que ce Valori, noble florentin, passa ensuite

en Provence, où il devint la tige d'une famille recommandable.]

«Telle fut la véritable cause de la guerre qui existe entre les

Florentins et le seigneur de Milan. Si vous pensez qu'il faille

répondre à leurs envoyés, nous leur dirons que, s'ils sont disposés à

la paix, ils n'ont qu'à écrire à Florence pour y demander des pleins

pouvoirs.»

Il fallut attendre une réponse de Florence. Elle arriva au mois de

juillet 1421, et porta défense aux ambassadeurs de parler de paix

sous peine de la vie.

L'affaire fut portée au grand conseil. Le procurateur François

Foscari, l'un des sages, y défendit la cause des Florentins avec

toute la chaleur d'un homme dans la force de l'âge et qui ne redoute

pas les entreprises hasardeuses.

[Note en marge: III. Second discours du même, sur les conséquences de

la guerre proposée.]

Le doge répliqua en ces termes:

«On vous dit que l'intérêt des Florentins est le nôtre, et que,

par conséquent, il ne peut leur arriver un malheur que nous ne

le partagions. Nous répondrons à cela en temps et lieu. Jeune

procurateur, Dieu en créant les anges, les doua de la faculté de

discerner le bien et le mal, et leur donna, la liberté de choisir.

Il y en eut qui choisirent le mal: Dieu les punit. C'est ce qui

est arrivé aux Florentins qui courent à leur perte; c'est ce qui

vous arrivera à vous-mêmes si vous suivez leurs exemples et leurs

conseils. Nous ne pouvons que vous exhorter à conserver la paix. Si

le duc de Milan vous faisait une guerre injuste, vous auriez votre

recours en Dieu qui voit tout, et qui vous donnerait la victoire.

Conservons la paix, et malheur à qui propose la guerre.

«Jeune procurateur, le Seigneur créa Adam sage, bon, parfait, et lui

donna le paradis terrestre, en lui disant; Jouis en paix de tout ce

qui est ici, mais abstiens-toi du fruit de tel arbre. Notre premier

père fut désobéissant. Il oublia qu'il n'était qu'une créature; il

pécha par orgueil. Dieu le chassa du paradis qu'habitait la paix,

et le bannit dans un monde en proie à la guerre. Toute sa race fut

proscrite avec lui. Le mal fit des progrès, et bientôt le frère

tua son frère. C'est ce qui attend les Florentins. En cherchant la

guerre, ils finiront par l'avoir entre eux. Ainsi nous arrivera-t-il

à nous tous, si nous nous laissons entraîner par notre jeune

procurateur.

«Jeune procurateur, après le péché de Caïn, Dieu punit la révolte

des hommes par le déluge, dont il ne sauva que Noé, le seul juste.

De même les Florentins, s'ils écoutent leurs passions, verront

dévaster leur territoire, et seront forcés, avec leurs femmes et

leurs enfants, de venir chercher un asyle dans notre cité, qui, comme

l'arche-sainte, sera sauvée, si elle persiste dans la soumission à la

volonté du Seigneur. Mais nous-mêmes, si nous en croyons notre jeune

procurateur, nous nous verrons obligés de nous réfugier sur une terre

étrangère.

«Jeune procurateur, Noé fut élu de Dieu parce qu'il était juste.

Caïn désobéit au Seigneur; il tua son frère, il en fut puni, et de

lui sortit cette race de géants, qui, pour avoir oublié la crainte

de Dieu, virent changer leur langue unique en soixante-six langues,

et finirent par s'entre-détruire et disparaître pour jamais. Ainsi

les Florentins verront leur langue s'altérer et faire place à

soixante-six idiomes différents. Ils se répandent tous les jours en

France, en Allemagne, en Languedoc, en Catalogne, dans la Hongrie,

et dans toute l'Italie. Ils finiront par se disperser et par n'avoir

plus de Florence. Le même sort nous est réservé; c'est pourquoi

craignons Dieu, et espérons en lui.

«Jeune procurateur, entre toute la postérité de Noé, Dieu choisit

Abraham, le plus juste de ces temps-là, et lui ordonna de se

circoncire, pour qu'il fût reconnu entre les autres. Parmi tous ceux

qui devaient être conçus et naître de l'homme et de la femme avec

la tache du péché originel, Dieu élut et préserva de cette tache

notre sainte mère, parce que d'elle devait naître notre Seigneur

Jésus-Christ, le rédempteur, dieu et homme tout ensemble, ayant un

corps auquel nul homme n'avait donné l'être, formé par l'Esprit-saint

du pur sang et du lait de la vierge, et une âme la plus sainte qui

eût jamais été ou qui pût être jamais. Le Verbe revêtit cette forme

humaine, quoique Dieu ne doive point se comparer à la créature.

«Entre les créatures, Dieu suscita Attila, qui descendit vers

l'Occident, traînant après lui les ravages et les ruines. Le Seigneur

inspira à quelques hommes généreux, qu'il daigna choisir, de venir

habiter ces lagunes, où ils trouvèrent leur salut. Rendons-lui grâces

de ce que cette terre a été sanctifiée par des monastères, par des

hôpitaux, par de grandes aumônes. Si nous faisons ce qu'on vient

nous proposer, nous ne serons plus ses élus, et nous devons nous

attendre à ce qu'ont éprouvé tant d'autres nations, aux dévastations

et aux massacres. Puisque les Florentins veulent chercher leur perte,

abandonnons-les à leur égarement, et demeurons la nation élue entre

toutes les autres. Conservons la paix.

«Jeune procurateur, Jésus-Christ dit dans son évangile qu'il nous

la donne. Nous devons donc la chercher et la garder. Si nous

transgressons ses commandements, à quoi devons-nous nous attendre,

si ce n'est à d'extrêmes calamités? Vous voulez vous conserver, ne

vous départez point de l'évangile et des saintes écritures. Florence

s'en est écartée; voyez quels malheurs Dieu lui a envoyés. Consultez

le vieux et le nouveau Testament; combien de grandes nations ont

été réduites, par la guerre, à un état méprisable! C'est la paix

qui les fait grandes; elle seule multiplie les générations, les

palais, l'or, les richesses, les arts, les seigneurs, les barons et

les chevaliers. Dès que les peuples se livrent à la guerre, Dieu

les abandonne. Ils se divisent et se détruisent; les richesses

s'épuisent, la puissance s'évanouit. Après avoir exterminé les

autres, ils s'exterminent eux-mêmes ou finissent par tomber dans la

servitude étrangère. Cet état, qui a fleuri pendant mille huit ans,

Dieu le détruira en un moment. Gardez-vous de suivre les conseils

qu'on vous donne.

«Jeune procurateur, ce fut la paix qui fit la splendeur de Troie, qui

y multiplia la population, les maisons, les palais, l'or, l'argent,

les arts, les seigneurs, les barons et les chevaliers. Dès qu'elle

entreprit la guerre, sa population fut détruite, ses femmes restèrent

veuves. Plus de richesses; la misère par-tout. Troie fut renversée,

et ses citoyens devinrent esclaves. Tel sera le sort de Florence,

qui cherche à dépouiller autrui. Déjà elle a commencé d'éprouver des

désastres. Ses terres ont été ravagées; ses habitants sont en fuite:

tel sera notre sort.

«Ah! conservons la paix, cette paix à qui Venise doit tant de

richesses, ses arts, sa marine, son commerce, sa prospérité. Nous

avons vu fleurir notre noblesse, et nos citadins vivre dans

l'opulence, pendant que d'autres états étaient ravagés par la guerre.

Ce fléau ne nous serait pas moins funeste. Conservez donc la paix et

confions-nous en Dieu.

«Jérusalem prospéra par la paix. Salomon éleva le temple et adora

les faux dieux. Roboam, son fils, se révolta contre le Seigneur,

dix tribus se séparèrent de son royaume. De même les villes qui

appartiennent aux Florentins se donnent au duc de Milan. Ainsi

se vérifient ces paroles du psalmiste: _Un autre héritera de la

couronne, ses femmes seront veuves, ses enfants seront orphelins._

«Rome devint grande et puissante; elle se peupla de citoyens riches

et habiles, grâces à un bon gouvernement et à la paix[120]. Quand

elle se fut déterminée à la première guerre punique, il y eut une

grande destruction d'hommes et de richesses. Scipion la sauva; mais

enfin la lassitude, l'épuisement, un désir inquiet du changement,

succédèrent à tant de combats, et César devint le tyran de sa patrie.

On voit la même chose à Florence, les gens de guerre ravissent

aux citoyens leurs biens et la liberté. Les citoyens obéissent à

ceux dont ils étaient les maîtres, aux hommes de la campagne, aux

prolétaires, à la soldatesque. C'est ce qu'on verra chez nous.

[Note 120: Cet exemple est assez mal choisi. On sait que peu de

peuples ont été si souvent et si long-temps en guerre que les

Romains.]

«Pise était devenue puissante et heureuse par les mêmes moyens. Elle

convoita le bien d'autrui, elle fit la guerre, elle devint pauvre,

fut en proie aux factions que le duc y fomenta, vit des citoyens

aspirer à devenir maîtres, et finit par être sujette de la plus

vile populace de l'Italie, de Florence. Pareille honte est réservée

aux Florentins. Déjà épuisés, divisés, les tyrans se succèdent chez

eux. Autant nous en arrivera, François Foscari, si nous écoutons

vos conseils. Jeune homme, ce n'est pas tout de faire de belles

harangues, il faut de l'expérience et de la gravité. Apprenez que

Florence n'est point le port de Venise, et qu'il y a cinq journées

de marche de son rivage à nos extrêmes frontières. Notre voisin,

c'est le duc de Milan, c'est celui-là qui doit être l'objet de notre

attention; parce qu'en moins d'un jour on arrive de nos villes de

Vérone et de Crémone à une place importante qui est à lui, à Brescia.

Gênes, qu'il gouverne, est redoutable sur mer, elle pourrait nous

nuire. Il faut donc nous maintenir en bonne harmonie avec lui. Si

les Génois nous attaquent, nous aurons pour nous la justice, et

nous saurons combattre eux et le duc. Les montagnes du Véronais

sont un rempart contre le seigneur de Milan. Cette province a su se

défendre elle-même, grâce à l'Adige et à ses marais. Nous y avons une

population plus que suffisante pour rassembler facilement trois mille

hommes, qui résisteraient à toutes les forces du duc.

«Conservons la paix avec lui. S'il envahit Florence, s'il soumet les

Florentins, qu'en arrivera-t-il? que ces peuples, accoutumés à la

république, quitteront leur ville, qu'ils viendront habiter Venise,

qu'ils y porteront leur industrie, leur art de fabriquer des étoffes

de laine et de soie. Florence demeurera sans manufactures, comme il

arriva à Lucques, et nous verrons croître notre prospérité. Je le

répète encore, conservons la paix.

«Répondez, François Foscari, si vous possédiez un jardin, qui vous

produisît tous les ans du froment pour nourrir cinq cents personnes,

et qu'il vous en restât encore à vendre; si vous y recueilliez du

vin, des légumes et des fruits de toute espèce; si vous y aviez

des bestiaux, des fromages, des oeufs, du poisson, en assez grande

quantité pour suffire à cinq cents personnes et pour fournir encore

un gros revenu[121], si ce jardin ne vous occasionnait aucune dépense

pour sa conservation, et qu'un matin on vînt vous dire: Seigneur

François, vos ennemis sont allés sur la place, ils ont rassemblé cinq

cents mariniers, ils les ont armés de cinq cents serpes, et ils les

ont payés pour aller couper vos arbres et vos vignes. Cent paysans,

cent paires de boeufs, sont payés par vos ennemis pour aller détruire

vos récoltes et exterminer tous les animaux qui sont dans votre

jardin. Que feriez-vous si vous étiez sage? Vous ne souffririez pas

la dévastation de votre bien; vous iriez à la maison, vous prendriez

de l'or tant qu'il en faudrait pour payer mille hommes avec lesquels

vous marcheriez à la rencontre de vos ennemis. Mais, au contraire,

si on vous voyait payer vous-même les cinq cents mariniers, et les

cent paysans chargés de dévaster votre jardin, vous passeriez pour un

insensé.

[Note 121: L'orateur à chaque espèce de produit répète la formule:

«Pour nourrir 500 personnes et pour en avoir encore à vendre.»]

«Eh bien! la situation où je vous suppose est précisément la nôtre.

J'ai fait faire le relevé des produits de notre commerce.

«Toutes les semaines il nous arrive de Milan

dix-sept ou dix-huit mille ducats, ce qui fait

par an 900,000 ducats.

«De Monza mille par semaine, et par an 52,000

«De Côme deux mille par semaine, et par an 104,000

«D'Alexandrie mille par semaine, et par an 52,000

«De Tortone et de Novarre deux mille par semaine,

et par an 104,000

«De Pavie deux mille par semaine, et par an 104,000

«De Crémone deux mille par semaine, et par an 104,000

«De Bergame quinze cents par semaine, et par an 78,000

«De Palerme deux mille par semaine, et par an 104,000

«De Plaisance mille par semaine, et par an 52,000

----------

1,654,000

«Ce qui constate évidemment ce résultat, c'est l'aveu de tous les

banquiers, qui déclarent que tous les ans le Milanais a seize cent

mille ducats à nous solder. Trouvez-vous que ce soit là un assez

beau jardin dont Venise jouit sans qu'il lui occasionne aucune

dépense?

«Tortone et Novarre emploient par an six mille

pièces de drap, qui, à quinze ducats la pièce,

font 90,000 ducats.

«Pavie trois mille pièces 45,000

«Milan, quatre mille pièces de

drap fin, à trente ducats la pièce 120,000

«Côme, douze mille pièces à quinze ducats 180,000

«Monza, six mille pièces 90,000

«Brescia, cinq mille pièces 75,000

«Bergame, dix mille pièces à sept ducats 70,000

«Crémone, quarante mille pièces

de futaine, à quatre ducats et un

quart la pièce 170,000

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 15 / 33 段