les autres pour s'être faite l'intermédiaire du commerce des laines
entre la Lombardie, la France et l'Espagne. Aussi tous les peuples
étaient-ils ses tributaires; elle gagnait seize cent mille ducats par
an sur les Lombards, et près de quatre cent mille sur Florence.
Et si l'on considère qu'il y avait à peine quarante ans que la
république, dépouillée de la Dalmatie, réduite à disputer la plage
de Malamocco, implorant la paix sans l'obtenir, menacée dans sa
capitale, sans communication avec les colonies qui lui restaient,
n'avait que six galères à mettre à la mer, voyait le pavillon génois
flotter sur les lagunes, et finissait par céder au duc d'Autriche
la seule province qu'elle possédât sur le continent, on reconnaîtra
qu'il fallait qu'il y eût dans ce gouvernement un puissant principe
de force et de vie, pour avoir surmonté tant d'obstacles et réparé
tant de malheurs. Il nous reste à voir s'il était aussi heureusement
organisé pour soutenir la prospérité.
Voici quel était à cette époque l'état des finances de la
république[117].
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
| | RECETTES.| À | PRODUIT |
| | |DÉFALQUER.| NET. |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
| | ducats. | ducats. | ducats. |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Le Frioul rendait | 7,500 | 6,330 | 1,170 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Trévise et le Trévisan | 40,000 | 10,100 | 29,900 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Padoue et le Padouan | 65,500 | 14,000 | 51,500 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Vicence et le Vicentin | 34,500 | 7,600 | 26,900 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Vérone et le Véronais | 52,500 | 18,000 | 34,500 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Venise 150,000 } | | |
+--------------------------------------}----------+----------+---------+
|L'office du sel 165,000 } | | |
+--------------------------------------}----------+----------+---------+
|Les 8 offices qui versaient } 698,500 | 99,780 | 598,720 |
|à la caisse des emprunts 233,500 } | | |
+--------------------------------------}----------+----------+---------+
|Profits de la chambre des } | | |
|emprunts 150,000 } | | |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Terres maritimes | 180,000 | « | 180,000 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Autres recettes extraordinaires, | | | |
|décime sur les maisons et biens | 25,000 | 6,000 | 19,000 |
|dans le dogado | | | |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Bénéfice des prêts au comptant | 15,000 | 7,500 | 7,500 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Possessions au-dehors, et maisons | | | |
|d'habitation | 5,000 | « | 5,000 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Le clergé, à raison de ses revenus | 22,000 | 2,000 | 20,000 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Les Juifs trafiquant sur mer, à 2 déc.| 600 | « | 600 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Les Juifs trafiquant sur terre | 1,500 | « | 1,500 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Décimes du commerce | 16,000 | 6,000 | 10,000 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Nolis ou frêt | 6,000 | 4,000 | 2,000 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
|Change | 20,000 | 12,000 | 8,000 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
| |1,189,600 | 193,310 | 996,290 |
+--------------------------------------+----------+----------+---------+
[Note 117: Ce tableau est pris de l'Histoire de Marin SANUTO, _Vite
de' duchi_, à la fin de _la Vie de_ Thomas Moncenigo. J'ai été
obligé d'y changer quelques chiffres, pour faire disparaître des
inexactitudes de calcul, au reste peu importantes.]
LIVRE XIII.
Délibération sur la guerre proposée par les Florentins contre
le duc de Milan. -- Mort du doge Thomas Moncenigo 1420-1423.
-- Acquisition et perte de Salonique. -- Déclaration de guerre
contre le duc de Milan. -- Siége de Brescia. -- Victoires de
François Carmagnole. -- Traité de paix par lequel la république
acquiert Brescia, 1423-1426.
[Note en marge: Les Florentins veulent engager la république à se
liguer avec eux contre le duc de Milan. 1421.]
Le résultat de la guerre que le roi de Hongrie avait faite aux
Vénitiens, était l'agrandissement de la république. Le patriarche
d'Aquilée en avait fait les frais. La conquête du Frioul rendait
contiguës les possessions de la seigneurie au nord du golfe, et par
conséquent en facilitait les communications et la défense. Elle
procurait l'occupation des défilés depuis l'embouchure du Tagliamento
et du Lisonzo jusqu'à leurs sources, c'est-à-dire jusqu'aux hautes
montagnes qui séparent l'Allemagne de cette partie de l'Italie.
Maîtresse de ces passages, rassurée contre l'inimitié du roi de
Hongrie, par les affaires qu'il avait ailleurs, la république était
libre désormais de donner une attention plus sérieuse aux progrès du
duc de Milan et d'y mettre obstacle.
Elle en fut vivement sollicitée. Des ambassadeurs Florentins
vinrent exposer au sénat de Venise les dangers que l'ambition de
Philippe-Marie Visconti faisait courir aux deux républiques, et à
toute l'Italie septentrionale. Ils formaient contre ce prince une
ligue déjà nombreuse et qui pouvait être très-puissante, si les
Vénitiens voulaient y prendre part.
L'historien Sanuto, qui écrivait quelque cinquante ans après et qui,
par son rang comme par la proximité des temps, était à portée d'être
bien informé, nous a transmis[118] les discours qui furent prononcés
dans le conseil par le doge pour faire décider si on entrerait, ou
non, dans la ligue des Florentins contre le duc de Milan. Il assure
qu'ils ne sont que la copie du manuscrit communiqué par Moncenigo
lui-même. Quand des documents de cette nature ont une pareille
authenticité, ils sont précieux à conserver parce qu'ils donnent une
idée exacte du temps et des hommes.
[Note 118: _Vite de' duchi di Venezia_ à la fin du règne de Thomas
Moncenigo. Questa una copia tratta dal libro dell' illustre messer
Tomaso Mocenigo doge di Venezia d'alcuni arringhi fatti per dar
risposta agli ambasciatori de' Fiorentini.]
Je vais laisser parler le grave personnage qui eut la plus grande
part à cette délibération. Je me borne à traduire les harangues en
les abrégeant quelquefois.
On avait exposé que les troupes du duc de Milan étaient aux portes
de Florence, qu'après que cette république aurait succombé, les
autres états seraient envahis, et qu'alors Venise se verrait obligée
d'opposer seule à un puissant adversaire une résistance pour
laquelle, dans ce moment, on ne lui demandait que sa coopération.
[Note en marge: II. Discours du doge Thomas Moncenigo, sur les causes
de la rupture des Florentins avec le duc de Milan.]
«Illustrissimes seigneurs, dit le doge, on n'ignore point l'origine
des démêlés qui divisent Florence et le seigneur de Milan. Je crois
cependant devoir vous la retracer en peu de mots. Le duc, mort en
1402, laissa deux fils encore enfants. Pendant cette minorité,
Gabrino Fondolo se fit seigneur de Crémone, Pierre-Marie de Rossi
s'empara de Parme, Pandolphe Malatesta se rendit maître de Brescia,
Jacques Dal Verme et beaucoup d'autres se mirent en possession de
ce qui se trouva à leur convenance. Les Florentins marchèrent sur
Pise, qu'occupait un fils naturel de l'ancien duc. Ils favorisèrent
les usurpations de tous ces seigneurs, et en moins d'un an l'état
considérable que Visconti avait laissé à ses fils fut réduit à rien.
Ces enfants se trouvèrent dépendre d'officiers qui avaient été
naguère leurs sujets. La justice de Dieu permit cette révolution,
parce que leur père avait acquis injustement une grande partie de
ces vastes domaines. Philippe-Marie Visconti épousa la fille de son
tuteur, et, au moyen des richesses, des soldats, que lui procura
cette alliance, aidé sur-tout des talents de François Carmagnole,
qu'il avait mis à la tête de ses troupes, il recouvra la majeure
partie de l'héritage de ses pères. Alors, c'était en 1412, les
Florentins lui envoyèrent une ambassade, pour lui exprimer toute la
joie qu'ils feignaient d'avoir de ses succès, et lui proposer un
traité. Il fut convenu que ni eux ni lui ne porteraient leurs armes
au-delà du Tronto ni du Rubicon.
«En 1414 le seigneur de Forli mourut, et, comme il ne croyait point
pouvoir confier ses enfants au seigneur d'Imola, son parent, il
pria, par son testament, le duc de Milan de se charger de leur
tutelle et de l'administration du pays. Le duc envoya à cet effet
un corps de troupes à Forli. Aussitôt le seigneur d'Imola courut à
Florence, pour se plaindre de ce que Visconti avait violé le traité,
en portant ses troupes au-delà des limites convenues. On assembla
un conseil, où il y avait non-seulement des nobles, non-seulement
des marchands, mais encore des artistes et de ceux qui exercent des
professions mécaniques et grossières. Ceux qui désiraient la guerre
pour s'enrichir, crièrent que le duc avait violé le traité; et il fut
délibéré de lui envoyer une ambassade pour en réclamer l'observation.
«L'ambassadeur fut un Juif nommé Valori[119], banquier de sa
profession. Le duc, pour éviter de l'entendre, feignit une maladie
selon sa coutume, et lui envoya un secrétaire pour s'expliquer
avec lui; mais Valori, qui avait ordre de ne traiter qu'avec le duc
lui-même, et d'être revenu au bout de quinze jours, partit sans
avoir eu aucune explication. Les Florentins prirent ce procédé de
Visconti pour une offense, et il fut défendu de parler de paix avant
dix ans, sous peine de mort et de confiscation. Ce fut en vain que
des ambassadeurs de Milan vinrent offrir toutes les explications
convenables; la guerre était résolue. L'armée des Florentins s'empara
de Forli; mais elle fut battue plusieurs fois. Le duc marcha contre
eux, secondé par les Lucquois, les Siennois, les Bolonais et les
Péruziens, que les mauvais procédés de leurs voisins avaient
indisposés.
[Note 119: L'abbé LAUGIER, (liv. 21 de son _Histoire de Venice_,) dit
qu'on lui a fait observer: 1º qu'il serait étrange que les Florentins
eussent choisi un Juif pour ambassadeur; 2º que, suivant Sanuto, le
surnom de celui-ci était Barthélemy, et qu'un Juif ne pouvait pas
porter ce surnom; 3º que l'historien florentin Poggi parle de ce
Valori, comme de l'un des principaux membres du conseil de Florence.
Il en conclut que cette qualification de Juif n'est qu'une erreur, ou
une injure. Il ajoute que ce Valori, noble florentin, passa ensuite
en Provence, où il devint la tige d'une famille recommandable.]
«Telle fut la véritable cause de la guerre qui existe entre les
Florentins et le seigneur de Milan. Si vous pensez qu'il faille
répondre à leurs envoyés, nous leur dirons que, s'ils sont disposés à
la paix, ils n'ont qu'à écrire à Florence pour y demander des pleins
pouvoirs.»
Il fallut attendre une réponse de Florence. Elle arriva au mois de
juillet 1421, et porta défense aux ambassadeurs de parler de paix
sous peine de la vie.
L'affaire fut portée au grand conseil. Le procurateur François
Foscari, l'un des sages, y défendit la cause des Florentins avec
toute la chaleur d'un homme dans la force de l'âge et qui ne redoute
pas les entreprises hasardeuses.
[Note en marge: III. Second discours du même, sur les conséquences de
la guerre proposée.]
Le doge répliqua en ces termes:
«On vous dit que l'intérêt des Florentins est le nôtre, et que,
par conséquent, il ne peut leur arriver un malheur que nous ne
le partagions. Nous répondrons à cela en temps et lieu. Jeune
procurateur, Dieu en créant les anges, les doua de la faculté de
discerner le bien et le mal, et leur donna, la liberté de choisir.
Il y en eut qui choisirent le mal: Dieu les punit. C'est ce qui
est arrivé aux Florentins qui courent à leur perte; c'est ce qui
vous arrivera à vous-mêmes si vous suivez leurs exemples et leurs
conseils. Nous ne pouvons que vous exhorter à conserver la paix. Si
le duc de Milan vous faisait une guerre injuste, vous auriez votre
recours en Dieu qui voit tout, et qui vous donnerait la victoire.
Conservons la paix, et malheur à qui propose la guerre.
«Jeune procurateur, le Seigneur créa Adam sage, bon, parfait, et lui
donna le paradis terrestre, en lui disant; Jouis en paix de tout ce
qui est ici, mais abstiens-toi du fruit de tel arbre. Notre premier
père fut désobéissant. Il oublia qu'il n'était qu'une créature; il
pécha par orgueil. Dieu le chassa du paradis qu'habitait la paix,
et le bannit dans un monde en proie à la guerre. Toute sa race fut
proscrite avec lui. Le mal fit des progrès, et bientôt le frère
tua son frère. C'est ce qui attend les Florentins. En cherchant la
guerre, ils finiront par l'avoir entre eux. Ainsi nous arrivera-t-il
à nous tous, si nous nous laissons entraîner par notre jeune
procurateur.
«Jeune procurateur, après le péché de Caïn, Dieu punit la révolte
des hommes par le déluge, dont il ne sauva que Noé, le seul juste.
De même les Florentins, s'ils écoutent leurs passions, verront
dévaster leur territoire, et seront forcés, avec leurs femmes et
leurs enfants, de venir chercher un asyle dans notre cité, qui, comme
l'arche-sainte, sera sauvée, si elle persiste dans la soumission à la
volonté du Seigneur. Mais nous-mêmes, si nous en croyons notre jeune
procurateur, nous nous verrons obligés de nous réfugier sur une terre
étrangère.
«Jeune procurateur, Noé fut élu de Dieu parce qu'il était juste.
Caïn désobéit au Seigneur; il tua son frère, il en fut puni, et de
lui sortit cette race de géants, qui, pour avoir oublié la crainte
de Dieu, virent changer leur langue unique en soixante-six langues,
et finirent par s'entre-détruire et disparaître pour jamais. Ainsi
les Florentins verront leur langue s'altérer et faire place à
soixante-six idiomes différents. Ils se répandent tous les jours en
France, en Allemagne, en Languedoc, en Catalogne, dans la Hongrie,
et dans toute l'Italie. Ils finiront par se disperser et par n'avoir
plus de Florence. Le même sort nous est réservé; c'est pourquoi
craignons Dieu, et espérons en lui.
«Jeune procurateur, entre toute la postérité de Noé, Dieu choisit
Abraham, le plus juste de ces temps-là, et lui ordonna de se
circoncire, pour qu'il fût reconnu entre les autres. Parmi tous ceux
qui devaient être conçus et naître de l'homme et de la femme avec
la tache du péché originel, Dieu élut et préserva de cette tache
notre sainte mère, parce que d'elle devait naître notre Seigneur
Jésus-Christ, le rédempteur, dieu et homme tout ensemble, ayant un
corps auquel nul homme n'avait donné l'être, formé par l'Esprit-saint
du pur sang et du lait de la vierge, et une âme la plus sainte qui
eût jamais été ou qui pût être jamais. Le Verbe revêtit cette forme
humaine, quoique Dieu ne doive point se comparer à la créature.
«Entre les créatures, Dieu suscita Attila, qui descendit vers
l'Occident, traînant après lui les ravages et les ruines. Le Seigneur
inspira à quelques hommes généreux, qu'il daigna choisir, de venir
habiter ces lagunes, où ils trouvèrent leur salut. Rendons-lui grâces
de ce que cette terre a été sanctifiée par des monastères, par des
hôpitaux, par de grandes aumônes. Si nous faisons ce qu'on vient
nous proposer, nous ne serons plus ses élus, et nous devons nous
attendre à ce qu'ont éprouvé tant d'autres nations, aux dévastations
et aux massacres. Puisque les Florentins veulent chercher leur perte,
abandonnons-les à leur égarement, et demeurons la nation élue entre
toutes les autres. Conservons la paix.
«Jeune procurateur, Jésus-Christ dit dans son évangile qu'il nous
la donne. Nous devons donc la chercher et la garder. Si nous
transgressons ses commandements, à quoi devons-nous nous attendre,
si ce n'est à d'extrêmes calamités? Vous voulez vous conserver, ne
vous départez point de l'évangile et des saintes écritures. Florence
s'en est écartée; voyez quels malheurs Dieu lui a envoyés. Consultez
le vieux et le nouveau Testament; combien de grandes nations ont
été réduites, par la guerre, à un état méprisable! C'est la paix
qui les fait grandes; elle seule multiplie les générations, les
palais, l'or, les richesses, les arts, les seigneurs, les barons et
les chevaliers. Dès que les peuples se livrent à la guerre, Dieu
les abandonne. Ils se divisent et se détruisent; les richesses
s'épuisent, la puissance s'évanouit. Après avoir exterminé les
autres, ils s'exterminent eux-mêmes ou finissent par tomber dans la
servitude étrangère. Cet état, qui a fleuri pendant mille huit ans,
Dieu le détruira en un moment. Gardez-vous de suivre les conseils
qu'on vous donne.
«Jeune procurateur, ce fut la paix qui fit la splendeur de Troie, qui
y multiplia la population, les maisons, les palais, l'or, l'argent,
les arts, les seigneurs, les barons et les chevaliers. Dès qu'elle
entreprit la guerre, sa population fut détruite, ses femmes restèrent
veuves. Plus de richesses; la misère par-tout. Troie fut renversée,
et ses citoyens devinrent esclaves. Tel sera le sort de Florence,
qui cherche à dépouiller autrui. Déjà elle a commencé d'éprouver des
désastres. Ses terres ont été ravagées; ses habitants sont en fuite:
tel sera notre sort.
«Ah! conservons la paix, cette paix à qui Venise doit tant de
richesses, ses arts, sa marine, son commerce, sa prospérité. Nous
avons vu fleurir notre noblesse, et nos citadins vivre dans
l'opulence, pendant que d'autres états étaient ravagés par la guerre.
Ce fléau ne nous serait pas moins funeste. Conservez donc la paix et
confions-nous en Dieu.
«Jérusalem prospéra par la paix. Salomon éleva le temple et adora
les faux dieux. Roboam, son fils, se révolta contre le Seigneur,
dix tribus se séparèrent de son royaume. De même les villes qui
appartiennent aux Florentins se donnent au duc de Milan. Ainsi
se vérifient ces paroles du psalmiste: _Un autre héritera de la
couronne, ses femmes seront veuves, ses enfants seront orphelins._
«Rome devint grande et puissante; elle se peupla de citoyens riches
et habiles, grâces à un bon gouvernement et à la paix[120]. Quand
elle se fut déterminée à la première guerre punique, il y eut une
grande destruction d'hommes et de richesses. Scipion la sauva; mais
enfin la lassitude, l'épuisement, un désir inquiet du changement,
succédèrent à tant de combats, et César devint le tyran de sa patrie.
On voit la même chose à Florence, les gens de guerre ravissent
aux citoyens leurs biens et la liberté. Les citoyens obéissent à
ceux dont ils étaient les maîtres, aux hommes de la campagne, aux
prolétaires, à la soldatesque. C'est ce qu'on verra chez nous.
[Note 120: Cet exemple est assez mal choisi. On sait que peu de
peuples ont été si souvent et si long-temps en guerre que les
Romains.]
«Pise était devenue puissante et heureuse par les mêmes moyens. Elle
convoita le bien d'autrui, elle fit la guerre, elle devint pauvre,
fut en proie aux factions que le duc y fomenta, vit des citoyens
aspirer à devenir maîtres, et finit par être sujette de la plus
vile populace de l'Italie, de Florence. Pareille honte est réservée
aux Florentins. Déjà épuisés, divisés, les tyrans se succèdent chez
eux. Autant nous en arrivera, François Foscari, si nous écoutons
vos conseils. Jeune homme, ce n'est pas tout de faire de belles
harangues, il faut de l'expérience et de la gravité. Apprenez que
Florence n'est point le port de Venise, et qu'il y a cinq journées
de marche de son rivage à nos extrêmes frontières. Notre voisin,
c'est le duc de Milan, c'est celui-là qui doit être l'objet de notre
attention; parce qu'en moins d'un jour on arrive de nos villes de
Vérone et de Crémone à une place importante qui est à lui, à Brescia.
Gênes, qu'il gouverne, est redoutable sur mer, elle pourrait nous
nuire. Il faut donc nous maintenir en bonne harmonie avec lui. Si
les Génois nous attaquent, nous aurons pour nous la justice, et
nous saurons combattre eux et le duc. Les montagnes du Véronais
sont un rempart contre le seigneur de Milan. Cette province a su se
défendre elle-même, grâce à l'Adige et à ses marais. Nous y avons une
population plus que suffisante pour rassembler facilement trois mille
hommes, qui résisteraient à toutes les forces du duc.
«Conservons la paix avec lui. S'il envahit Florence, s'il soumet les
Florentins, qu'en arrivera-t-il? que ces peuples, accoutumés à la
république, quitteront leur ville, qu'ils viendront habiter Venise,
qu'ils y porteront leur industrie, leur art de fabriquer des étoffes
de laine et de soie. Florence demeurera sans manufactures, comme il
arriva à Lucques, et nous verrons croître notre prospérité. Je le
répète encore, conservons la paix.
«Répondez, François Foscari, si vous possédiez un jardin, qui vous
produisît tous les ans du froment pour nourrir cinq cents personnes,
et qu'il vous en restât encore à vendre; si vous y recueilliez du
vin, des légumes et des fruits de toute espèce; si vous y aviez
des bestiaux, des fromages, des oeufs, du poisson, en assez grande
quantité pour suffire à cinq cents personnes et pour fournir encore
un gros revenu[121], si ce jardin ne vous occasionnait aucune dépense
pour sa conservation, et qu'un matin on vînt vous dire: Seigneur
François, vos ennemis sont allés sur la place, ils ont rassemblé cinq
cents mariniers, ils les ont armés de cinq cents serpes, et ils les
ont payés pour aller couper vos arbres et vos vignes. Cent paysans,
cent paires de boeufs, sont payés par vos ennemis pour aller détruire
vos récoltes et exterminer tous les animaux qui sont dans votre
jardin. Que feriez-vous si vous étiez sage? Vous ne souffririez pas
la dévastation de votre bien; vous iriez à la maison, vous prendriez
de l'or tant qu'il en faudrait pour payer mille hommes avec lesquels
vous marcheriez à la rencontre de vos ennemis. Mais, au contraire,
si on vous voyait payer vous-même les cinq cents mariniers, et les
cent paysans chargés de dévaster votre jardin, vous passeriez pour un
insensé.
[Note 121: L'orateur à chaque espèce de produit répète la formule:
«Pour nourrir 500 personnes et pour en avoir encore à vendre.»]
«Eh bien! la situation où je vous suppose est précisément la nôtre.
J'ai fait faire le relevé des produits de notre commerce.
«Toutes les semaines il nous arrive de Milan
dix-sept ou dix-huit mille ducats, ce qui fait
par an 900,000 ducats.
«De Monza mille par semaine, et par an 52,000
«De Côme deux mille par semaine, et par an 104,000
«D'Alexandrie mille par semaine, et par an 52,000
«De Tortone et de Novarre deux mille par semaine,
et par an 104,000
«De Pavie deux mille par semaine, et par an 104,000
«De Crémone deux mille par semaine, et par an 104,000
«De Bergame quinze cents par semaine, et par an 78,000
«De Palerme deux mille par semaine, et par an 104,000
«De Plaisance mille par semaine, et par an 52,000
----------
1,654,000
«Ce qui constate évidemment ce résultat, c'est l'aveu de tous les
banquiers, qui déclarent que tous les ans le Milanais a seize cent
mille ducats à nous solder. Trouvez-vous que ce soit là un assez
beau jardin dont Venise jouit sans qu'il lui occasionne aucune
dépense?
«Tortone et Novarre emploient par an six mille
pièces de drap, qui, à quinze ducats la pièce,
font 90,000 ducats.
«Pavie trois mille pièces 45,000
«Milan, quatre mille pièces de
drap fin, à trente ducats la pièce 120,000
«Côme, douze mille pièces à quinze ducats 180,000
«Monza, six mille pièces 90,000
«Brescia, cinq mille pièces 75,000
«Bergame, dix mille pièces à sept ducats 70,000
«Crémone, quarante mille pièces
de futaine, à quatre ducats et un
quart la pièce 170,000