Au lieu d'accepter le titre de maîtres, les Vénitiens s'offrirent

pour médiateurs et devinrent les arbitres désintéressés de ce

différend. Cette conduite, qui n'était que circonspecte, eut tous les

honneurs de la modération.

[Note en marge: X. Guerre contre les Turcs. 1416.]

Les soins qu'ils étaient obligés de donner aux affaires de l'Italie

détournaient leur attention et leurs forces des établissements qu'ils

avaient en Orient. Pendant ce temps-là, le soudan de Babylone ruinait

les comptoirs de la république à Damas; les Turcs mettaient à feu et

à sang tout le plat pays de l'île de Négrepont; Mahomet, leur nouvel

empereur, armait une puissante flotte qui menaçait Candie, et, sans

les divisions qui survinrent dans la famille ottomane, il n'est pas

probable qu'on eût pu détourner le danger par la négociation. La paix

qu'on eut le bonheur de conclure avec Mahomet, en 1415, fut rompue

presque aussitôt, par l'imprudence du duc d'Andros, qui ne cessait

point de faire la course sur les Turcs. Ceux-ci ne distinguèrent

point la république de son vassal, et se mirent à poursuivre tous

les bâtiments appartenant aux Vénitiens.

La seigneurie envoya, pour protéger son pavillon, une escadre de

quinze galères dans les mers de Constantinople, sous les ordres de

Pierre Loredan. La guerre n'avait été déclarée de part ni d'autre,

la flotte vénitienne portait des plénipotentiaires, chargés de

donner des explications et de prévenir une rupture; mais lorsque les

Turcs virent défiler le long de leurs côtes le cortége formidable

qui accompagnait ces ambassadeurs, ils firent feu sur l'escadre, qui

répondit par des volées de toute son artillerie. La flotte turque

appareilla pour venir attaquer les Vénitiens, et le 29 mai 1416, les

deux armées se livrèrent un combat sanglant à la vue de Gallipoli.

[Note en marge: Bataille de Gallipoli.]

Malgré l'infériorité du nombre, les Vénitiens remportèrent une

victoire complète. Leur amiral, Pierre Loredan, y reçut plusieurs

blessures. Celui des Turcs y perdit la vie[108]; cinq galères et

plusieurs autres bâtiments demeurèrent au pouvoir du vainqueur, qui

fit passer au fil de l'épée tous les Génois, Catalans, Siciliens ou

Provençaux, qui se trouvèrent parmi les prisonniers; ils étaient au

nombre de 2600. Il y avait aussi quelques Candiotes qui avaient pris

du service dans les équipages turcs. Ils furent écartelés, et leurs

membres suspendus à la poupe des galères.

[Note 108: Le _rapport_ de Pierre LOREDAN, dans lequel il raconte

cette bataille, a été conservée par Marin SANUTO. (_Vite de' duchi_,

Th. Moncenigo.)]

[Note en marge: Paix.]

Un mois et demi se passa en pour-parlers, avant que les

plénipotentiaires, qui étaient sur la capitane de Loredan, pussent

débarquer. Enfin ils furent admis. Tous les griefs qu'on avait à se

reprocher mutuellement furent considérés comme des mal-entendus.

On se rendit les prisonniers, les choses furent rétablies sur le

même pied qu'auparavant. Il fut stipulé que le gouvernement turc ne

prendrait point fait et cause pour les corsaires de sa nation et que

les Vénitiens pourraient les traiter en ennemis.

[Note en marge: XI. Acquisitions dans la Morée, Corinthe en 1422.]

Cette paix avec la Porte eut de très-bons effets pour la république.

Sa considération dans l'Orient et ses richesses s'en accrurent. Les

petits souverains qui redoutaient les Turcs, briguèrent son amitié.

Le prince de Morée sollicita sa protection et la paya de quelques

châteaux situés sur cette côte[109]. Cinq ans après, c'est-à-dire en

1422, les terreurs de ce prince augmentant dans la même proportion

que la puissance ottomane, il céda encore aux Vénitiens la ville de

Corinthe, qui est la clef de la presqu'île de la Morée.

[Note 109: Castel di ferro, Zunchio di Belvedere, Cataligo,

Bussiello, Serravalle, Luerni, Calopitani, Guffo, Latorre,

Mantievere, Zerbi, Zancana.]

Des évènements bien autrement importants se passaient en Italie.

La guerre contre Sigismond, roi de Hongrie et empereur, avait été

suspendue par une trève de cinq ans, signée le 18 avril 1413. Elle

devait par conséquent expirer à pareil jour, de l'an 1418.

[Note en marge: XII. Mort de Charles Zéno. 1418.]

Cette époque fut celle de la mort de l'un des plus grands hommes

dont la nation vénitienne puisse s'honorer. Après avoir subi une

prison de deux ans, Charles Zéno, presque octogénaire, dépouillé

de ses honneurs, mais non pas de sa gloire, voulut ajouter à

toutes les aventures qui avaient illustré sa vie, un pélerinage à

la Terre-Sainte. Dans ce voyage, son ardeur guerrière eut encore

une occasion de se réveiller. Son vaisseau aborda en Chypre, le

roi Pierre de Lusignan était alors en guerre avec les Génois, qui

avaient fait une descente dans son île et qui l'assiégeaient dans

sa capitale. Il réclama les conseils de ce vieux guerrier; mais

lorsqu'il s'agissait de combattre, Zéno ne se bornait pas à des

conseils. Il se mit à la tête de quelques troupes que le roi lui

confia y disputa le terrain aux Génois pendant toute une campagne,

rendit vaines toutes leurs entreprises et les força à signer la paix

et à se rembarquer. Après ce dernier exploit il revint à Venise,

où tous les malheurs de la vieillesse l'attendaient. Des maladies

cruelles, la goutte, la pierre, la cécité, et la perte encore plus

cruelle de sa femme et de son fils, lui firent désirer la mort

qu'il avait si long-temps bravée. Il mourut le 8 mai 1418, à l'âge

de quatre-vingt-quatre ans. Le gouvernement, qui avait pris soin

d'humilier ce général au milieu de ses prospérités, jugea qu'il

était aussi de sa politique de rendre à ses restes des honneurs

funèbres. Le corps de Zéno, couvert de quarante blessures, fut porté

à la sépulture par les marins, qui voulurent rendre cet hommage à

leur ancien amiral: le doge, le sénat en corps, l'accompagnèrent,

et Léonard Justiniani prononça en grec et en latin[110] l'oraison

funèbre d'un héros, à qui la patrie ingrate devait tant de victoires,

son salut et de si nobles exemples.

[Note 110: _Historia veneta_ Petri JUSTINIANI, lib. 6.]

[Note en marge: XIII. Guerre contre le roi de Hongrie, et le

patriarche d'Aquilée. 1418.]

[Note en marge: La république ménage le duc de Milan.]

La république touchait au moment de voir recommencer les hostilités,

avec deux ennemis redoutables. L'un était Sigismond; l'autre

n'était pas un ennemi déclaré, mais sa circonspection donnait

autant d'inquiétude que sa puissance. Philippe Marie Visconti avait

recueilli en 1412 l'héritage de sa maison, c'est-à-dire ce que n'en

avaient point arraché les seigneurs rebelles et les voisins jaloux.

Mais il ne dissimulait pas le dessein de ressaisir ce qui avait

appartenu à ses ancêtres, et, en attendant qu'il pût redemander aux

Vénitiens les provinces sur lesquelles il croyait avoir des droits,

il menaçait ou attaquait les princes moins puissants qui possédaient

Lodi, Côme, Brescia, Bergame et Crémone.

La république ne voulait pas que le duc de Milan se joignît contre

elle au roi de Hongrie. C'était là son intérêt le plus pressant.

Elle lui fit entendre que le premier objet des puissances de

l'Italie devait être d'empêcher les Allemands d'y pénétrer. Cette

communauté de périls produisit une de ces alliances où chacun ne se

propose que de profiter des malheurs de son allié. Le duc de Milan

ne promit point sa coopération, mais seulement son amitié, et cette

amitié était suspecte. Certain que les Vénitiens le ménageraient et

éviteraient de se brouiller avec lui, tant qu'ils auraient en tête

l'empereur Sigismond, il ne négligea rien pour mettre le temps à

profit. La seigneurie de son côté fit son possible pour l'empêcher de

s'agrandir. Sous le titre de son alliée, elle s'entremit dans toutes

ses querelles avec les seigneurs voisins. Elle parvint quelquefois

à retarder leur ruine par des trèves aussitôt violées que conclues,

et eut souvent la douleur de voir dédaigner sa médiation ou même son

intercession. Il fallut souffrir que le duc de Milan s'emparât de

Lodi, dont il fit pendre le seigneur, et de Bergame, qui appartenait

au seigneur de Brescia, particulièrement protégé des Vénitiens.

Ils tâchèrent de former contre l'empereur des alliances avec les

ducs de Bavière et d'Autriche. Ces alliés évitèrent de prendre une

part active à la guerre contre un ennemi si puissant. Plusieurs

négociations furent entamées avec Sigismond pour le détourner de

recommencer les hostilités. Le pape intervint comme conciliateur,

mais le roi demanda toujours, pour première condition, la restitution

des places de la Dalmatie, et la guerre fut inévitable.

La république n'avait rien négligé pour s'y préparer. Il était pour

elle du plus grand intérêt que le Frioul en fût le théâtre. On ne

manqua point de prétextes pour y porter les troupes vénitiennes, même

avant l'expiration de la trève. Le patriarche d'Aquilée, souverain

de cette province, avait vu, quelques années auparavant, son pays

traversé plusieurs fois par les armées hongroises. L'espoir d'être

un peu moins opprimé que dans les campagnes précédentes, l'avait

déterminé à se jeter dans le parti de Sigismond. C'en fut assez

pour donner aux Vénitiens le droit de l'attaquer. Ils surent même

se former dans le pays un parti, non-seulement pour seconder leurs

opérations dans la guerre actuelle, mais encore pour faciliter

l'accomplissement de leurs vues ultérieures. Le pape fit en vain des

efforts pour détourner l'orage qui allait fondre sur le territoire

d'un prince ecclésiastique. Le légat, qu'il envoya à cet effet à

Venise, eut beau représenter que le patriarche n'avait embrassé que

forcément le parti du roi de Hongrie; on avait intérêt de trouver en

lui un ennemi pour se battre sur son territoire. Ce légat d'ailleurs

mêla à ses paroles de paix des propositions intéressées, qui

nuisirent au succès de sa mission, en indisposant le gouvernement de

la république. La cour romaine désirait que, dans les états de la

seigneurie, les biens possédés par le clergé ne fussent plus soumis

aux impositions. Cette demande fut repoussée avec cette fermeté que

la seigneurie opposa toujours aux prétentions du saint-siége. On

répondit qu'avant d'être donnés à l'église, ces biens supportaient

toutes les charges publiques, que l'état n'avait pas renoncé à ses

droits, en permettant que ces biens fussent affectés à la dotation du

clergé, et qu'on ne se départirait jamais de cette maxime.

[Note en marge: XIV. Conquête du Frioul, de Feltre, de Bellune, et de

Cadore.]

L'armée de la république commandée par Philippe Arcelli parcourut le

Frioul sans rencontrer une forte résistance, parce que les troupes de

Sigismond étaient alors occupées en Bohême à une guerre contre les

hussites, qui avaient le double tort d'être hérétiques et de ne pas

le reconnaître pour leur roi. Les troupes du patriarche d'Aquilée,

unies à celles du comte de Gorice, son voisin, soutinrent presque

seules pendant deux campagnes les efforts des Vénitiens. Elles furent

battues; plusieurs places se rendirent successivement. Huit mille

Hongrois vinrent enfin partager les périls d'un allié à qui leur

maître avait jusque-là laissé tout le poids de la guerre. Ce secours

ne la rendit ni plus heureuse ni moins cruelle. On commit des deux

côtés d'affreux ravages et des représailles plus horribles encore. Le

général du patriarche fit écarteler des pillards. Le général vénitien

crut venger son armée en faisant couper la tête à cinquante paysans

ou femmes des environs d'Udine.

Les garnisons que le roi de Hongrie avait laissées dans les places

de Bellune, de Feltre, de Cadore et dans les châteaux environnants,

se virent tour-à-tour obligées de se rendre. Bellune fut la première

à envoyer sa soumission; Cadore capitula; Feltre fut réduite à se

racheter du pillage en payant dix mille ducats.

Dans le Frioul, les troupes vénitiennes, secondées par une flottille

qui était entrée dans le Tagliamento, conquirent successivement

Sacile, Pruta, Serravalle, Salemberg, Muceno et plusieurs autres

places, dont quelques-unes furent aussitôt démolies. Le patriarche

s'était jeté dans Udine avec six mille hommes. Cette capitale, devant

laquelle les Vénitiens s'étaient présentés plusieurs fois dans le

cours de cette guerre, finit par abandonner la cause de son prince,

l'obligea à prendre la fuite et se soumit le 7 juin 1420, en payant

trente mille ducats pour éviter le pillage, qui, par l'usage de ces

rachats honteux, devenait un droit reconnu [111].

[Note 111: I nostri vollero da quella terra, acciocchè non fosse

saccheggiata, ducati 30,000.

(Marin SANUTO, VITE DE' DUCHI, Th. Moncenigo.)

Ce fut à Udine que les Vénitiens conquirent une de leurs plus

précieuses reliques, l'évangile écrit de la main de saint Marc. «Era

il cielo in quei tempi tanto per benedir la repubblica, ch'oltre

all'ampliazione di stati, le concesse eziandio de' suoi divini

tesori; trovatisi in Udine gli evangelii scritti da San Marco in

lingua latina di propria mano, che trasportaronsi a Venezia.»

(_Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZZOTTI, lib. 18.)

«Altro aquisto furono gli evangelii scritti in lingua latina di mano

di San Marco. (_Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 18.)

DOGLIONI, (_Historia veneziana_, lib. 6,) ajoute à ce récit des

circonstances miraculeuses.]

Le patriarche, voyant tous ses états au pouvoir du vainqueur,

n'espérant plus aucun secours de Sigismond, que les hussites

occupaient en Bohême, et que les Turcs menaçaient en Hongrie, implora

la médiation du pape. Le médiateur demanda d'abord que les Vénitiens

restituassent leur conquête; mais tout ce qu'on put en obtenir, ce

fut de laisser au patriarche d'Aquilée San-Danielo et San-Vito,

avec une pension de trois mille ducats, encore sous la condition de

reconnaître la juridiction de la république. Le comte de Gorice fut

obligé de faire hommage de ses fiefs.

[Note en marge: XV. Guerre en Dalmatie.]

[Note en marge: Cattaro se donne aux Vénitiens.]

Sur la côte de la Dalmatie, les armes vénitiennes furent moins

heureuses. Les Hongrois enlevèrent Scutari, gagnèrent une bataille,

et auraient probablement reconquis la majeure partie de cette

côte, si les Turcs, alors maîtres de la Thrace et en guerre avec

Sigismond, n'eussent fourni aux Vénitiens un secours qui les aida à

s'y maintenir. Pierre Loredan, capitaine du golfe, conquit Almissa,

Brassa, Lezina, Curzola, Trau et Spalato. Scutari fut surpris et

enlevé. Cattaro, qui était alors une petite république, se donna

aux Vénitiens, effrayée des progrès de la puissance ottomane, et

ne trouvant pas une protection efficace dans les armes du roi de

Hongrie. Mais cette soumission volontaire fut précédée d'un traité

par lequel les habitants se réservèrent le droit d'élire leurs

magistrats et de conserver leurs anciennes lois; ils y insérèrent

même une condition digne de servir de modèle aux autres peuples. Il

fut stipulé que les Vénitiens ne pourraient jamais céder cette ville

à une autre puissance, et que, s'ils oubliaient cet engagement,

Cattaro dégagée de tous les siens envers eux, reprendrait à l'instant

son indépendance primitive[112].

[Note 112: _Essai historique et commercial sur les Bouches de

Cattaro_, par M. Adrien DUPRÉ.]

[Note en marge: XVI. Situation de la république après ces conquêtes.]

La république de Venise se montra fidèle à un traité qui lui donnait

une forteresse importante à l'entrée de l'un des principaux bassins

du littoral de l'Adriatique. Ce fut alors que la république se

trouva réellement souveraine du golfe, puisqu'elle en possédait tous

les rivages depuis les bouches du Pô jusqu'à Corfou. Ce territoire

comprenait une population d'à-peu-près deux millions d'habitants,

répartis sur deux mille lieues quarrées, à quoi il faut ajouter

Candie, Négrepont, toute la côte de la Morée, plusieurs îles de

l'Archipel, et des établissements dans presque tous les ports de

l'Orient.

La capitale, suivant le dénombrement qui fut fait à cette époque,

avait une population de cent quatre-vingt-dix mille âmes[113], et

ce qui prouve que cette population tendait encore à s'accroître,

c'est que les maisons y étaient d'une grande valeur[114]: on en peut

juger par leur estimation qu'on portait à sept millions de ducats, ou

trente millions de francs, et par le loyer qui s'élevait à cinq cent

mille ducats, de la valeur de quatre francs trente-cinq centimes,

c'est-à-dire, à deux millions de notre monnaie[115]. Tous les impôts

rendaient dans la même proportion.

[Note 113: _Historia di Venezia_ di Paolo MOROSINI, lib. 19. On fit

dans ce temps-là le calcul du blé que Venise faisait venir des pays

voisins, on trouva qu'elle tirait:

De la Dalmatie, de l'Albanie et de la Grèce... 170,000 Mesures

De la côte d'Italie, depuis Ravenne jusques de

en Calabre .................................... 146,000 froment

Du Padouan et du Trévisan ........................30,000

--------

346,000

En tout 346,000 mesures; il reste à déterminer quelle était cette

mesure. L'historien que je viens de citer la nomme _stara_, le staro

pesait 63kil 90; ce qui donne une consommation d'à-peu-près 230

livres de grain par tête et par an.]

[Note 114: On en trouve aussi la preuve dans ce passage de

l'historien SANUTO, qui se rapporte à une estimation des propriétés

faite peu de temps après, en 1425. «A gli 8 d'ottobre fù preso in

pregadi che si dovessero stimare tutte le possessioni di Venezia,

e furono fatti sei gentiluomini, cioè trè di quà da canale, e trè

di là, che avessero le stime vecchie, co' loro maestri, murari e

marangoni, notai e uffiziali. E cosi fù stimato, la quale stima fù

questa e nota che fù accresciuta dalla vecchia per lire 72,424.»

On voit qu'il y avait dès-lors à Venise une espèce de cadastre. M.

SIMONDE SISMONDI dans son _Histoire des républiques italiennes du

moyen âge_, liv. 65, attribue l'invention du cadastre aux Florentins,

et la place en 1429. Ce passage que je viens de citer paraît prouver

que cette méthode de perception était déjà connue à cette époque.

Il existe à la Bibliothèque-du-Roi, sous le nº 10444, in-4º, un

manusc. intitulé: _Croniche di Venezia fino all' anno_ 1442, où je

trouve ce passage sous la date de 1425, _e qui di satto si vederà

la stima nova e la vecchia delle possessioni di Venezia, tutte

fatte a lire de grossi, zacuna lira vale ducati dieci d'oro._ Il en

résulte que la nouvelle estimation dans les six quartiers de Venise

s'élevait, en livres de gros, valant dix

ducats, chacune à.................. 463,422

Et l'estimation ancienne.... 333,595

--------

Augmentation............. 129,827]

[Note 115: Quand on dit une monnaie vaut tant, on la compare à une

autre; mais pour se faire une juste idée de cette valeur, il faut la

comparer aux valeurs moins variables.

Par exemple, je dis ici qu'un ducat vaut 4 francs 35 cent, voilà le

rapport effectif indiqué entre deux espèces de monnaie; mais il reste

à savoir ce qu'à telle époque on pouvait avoir pour telle pièce.

On trouve, en lisant attentivement les historiens anciens, quelques

indices qui peuvent conduire à cette connaissance. Marin Sanuto

raconte, qu'en 1429 il fut délibéré, dans le conseil de Venise, de

faire don d'un palais, dans cette capitale, à Louis de Gonzague,

prince de Mantoue, ex-capitaine général de la république. On acheta

pour cela le palais de Bernard Justiniani de S. Pantaléon: ch'è in

capo del rio in volta di canale, e costò alla signoria ducati 6500.

Un autre palais de Nicolas Morosini donné la même année au vaivode

d'Albanie, coûta 3000 ducats.

On voit encore par un passage du même auteur qu'en 1417, on éprouva

une disette, et que le prix de la mesure de froment (le stajo)

s'éleva à 2 ducats et 6 sols (le ducat se subdivisait en 96 sols). En

1312 au contraire il y avait eu grande abondance. On pouvait avoir

pour un ducat un stajo de froment, une quarte de vin ou une charretée

de bois. Le prix moyen du stajo de froment pouvait donc être évalué

dans ce siècle à un ducat et demi.

Si aujourd'hui la même maison, la même quantité de blé vaut le

double, le triple, il s'ensuit que la même monnaie a perdu la moitié

ou les deux tiers de sa valeur, et que par conséquent mille ducats de

ce temps-là en valaient 2000 ou 3000 d'aujourd'hui. Quant à la valeur

du ducat, il faut savoir qu'à Venise il y avait trois monnaies de ce

nom:

Le ducat d'or valant à-peu-près .... 17 liv. tourn.

Le ducat d'argent ou effectif valant .. de 4 l. à 4 l. 10 s.

Le ducat courant ou de compte .... de 3 l. 5 s. à 4 l.

Dans les affaires d'administration, on comptait par ducat effectif;

dans le commerce, on comptait par ducat de compte.

Le ducat effectif se divisait en 8 livres vénitiennes, et le ducat

de compte valait 61. 4 sols vénitiens.]

Un autre signe de prospérité non moins évident, c'était l'activité

de l'atelier monétaire de Venise, pour convertir en monnaies

nationales les espèces étrangères qui restaient dans le pays, après

la compensation de toutes les marchandises importées et exportées.

Cet atelier frappait annuellement un million de ducats d'or valant

à-peu-près dix-sept francs; deux cent mille pièces d'argent et huit

cent mille sols. C'était une fabrication de près de dix-huit millions

de notre monnaie, dont s'accroissait tous les ans le numéraire de

Venise. Aussi les fortunes particulières et la fortune publique

augmentaient-elles dans une progression rapide. En moins de dix

ans, l'état avait éteint une dette de quatre millions de ducats

d'or, c'est-à-dire de près de soixante-dix millions de francs, et

avait prêté cent soixante-six mille ducats au marquis de Ferrare. On

comptait, dans Venise, mille nobles dont la fortune s'élevait depuis

quatre mille jusqu'à soixante-dix mille ducats de revenus, et cela

dans un temps où pour trois mille ducats on achetait un palais[116].

[Note 116: Je trouve cependant dans un manuscrit de la biblioth.

St-Marc, intitulé: _Cronica de Venezia et come lo fù edificata et

in che tempo, et da chi, fino all'anno_ 1446, une circonstance qui

ferait juger que les constructions étaient dès-lors chères à Venise.

La couverture de l'église Saint-Marc, y est-il dit, avait été

consumée par un incendie, en 1419. Il en coûta, pour la rétablir,

19000 ducats d'or.]

Trois mille vaisseaux de commerce du port de cent, de deux cents

tonneaux, et trois cents gros bâtiments, occupaient vingt-cinq mille

matelots. Quarante cinq galères, que la république entretenait en

armement pour la protection de son commerce, étaient montées par onze

mille hommes.

Ces flottes portaient tous les ans, chez l'étranger, pour dix

millions de ducats de marchandises, qui produisaient un bénéfice de

deux cinquièmes, dont la moitié payait le fret des bâtiments, et

faisait vivre trente-six mille marins, et le reste accroissait les

capitaux des négociants. Je trouve dans l'historien Sanuto, quelques

notions sur une flotte marchande qu'on expédia vers ce temps-là

pour la Syrie. Elle consistait en six bâtiments, ayant chacun cent

cinquante hommes d'équipage, ils portaient trois cent soixante mille

ducats en espèces, et des marchandises pour cent soixante mille.

Pour donner une idée de l'importance des ventes que Venise faisait,

seulement dans la Lombardie, il suffit d'exposer que tous les ans

elle y vendait pour

900,000 ducats de draperies.

100,000 » de toiles.

240,000 » de laines de France et d'Espagne.

250,000 » de coton.

30,000 » de fil.

200,000 » d'étoffes d'or et de soie,

250,000 » de savon.

539,000 » d'épiceries et de sucre.

120,000 » de bois de teinture.

110,000 » d'autres objets, parmi lesquels

les esclaves figurent

pour une somme de 50,000

ducats.

-----------------

2,789,000 ducats.

C'était donc une vente montant à deux millions sept cent

quatre-vingt-neuf mille ducats, sans compter la vente du sel; et les

Vénitiens rapportaient de toutes les places d'autres marchandises

qu'ils allaient vendre à d'autres nations avec avantage. La somme

du commerce que Venise faisait avec la Lombardie, était évaluée à

vingt-huit millions huit cent mille ducats.

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 14 / 33 段