Le gouvernement vénitien toujours peu disposé à favoriser l'ambition

des ecclésiastiques, ne se départit point en faveur d'Ange Corrario

de son système d'indifférence sur la rivalité des papes. Trois ans

après, Grégoire XII, déposé par une sentence du concile de Pise, fut

remplacé par un cardinal, né sujet de la république, Pierre Philargi

qui était de Candie. L'ancien pape voulut passer de Rimini à Udine,

où il avait convoqué les évêques de son obédience; la seigneurie

défendit à tout le clergé vénitien de se rendre à cette convocation,

refusa de recevoir le pape à Venise, se déclara pour son compétiteur,

et donna même des ordres pour faire arrêter Grégoire à son retour. Un

déguisement peu digne du chef de l'église sauva ce pape. Mais, en se

rangeant sous l'obédience d'Alexandre V, la république ne se montra

pas plus disposée à s'engager dans la querelle de ce nouveau pontife.

Il sollicitait des secours pécuniaires et la permission de résider à

Venise. On lui refusa l'un et l'autre. Et, lorsqu'en 1415, le concile

de Constance, voulant mettre fin à ces discordes, fit demander à

la république si elle reconnaîtrait le pape qu'il se proposait de

choisir; les Vénitiens répondirent qu'ils feraient comme la majeure

partie de la chrétienté[96].

[Note 96: Cronica di Venezia et come lo fù edificata et in che tempo

et da chi.

(_Manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc_.)]

[Note en marge: III. Diverses acquisitions. De Lépante. 1407.]

[Note en marge: De Patras. 1408.]

Des intérêts plus directs appelaient ailleurs l'attention du

gouvernement. La ville de Lépante, située dans l'ancienne Phocide,

vis-à-vis la presqu'île du Péloponnèse, appartenait au prince

de Morée: ce prince, ne pouvant la défendre contre les Turcs,

accepta une modique pension de cinq cents ducats que lui offrit la

république, et permit à ses sujets de chercher leur sûreté sous le

pavillon de S.-Marc. L'année suivante, en 1408, la ville de Patras

fut acquise à-peu-près de la même manière. La république se la fit

céder par l'archevêque[97].

[Note 97: Les historiens ne sont pas d'accord sur l'époque de

l'acquisition de Patras. SANUTO (_Vite de' duchi_, F. Foscari) la

rapporte à l'an 1423, et dit: È da sapere che la città di Patras fù

lasciata alla signoria per Stefano Arseni Zaccharia, arcivescovo di

detta città, il quale avea il temporale, e lo spirituale di Patras.]

[Note en marge: Révolte en Albanie.]

Une petite révolte avait éclaté, en 1405, en Albanie. Les peuples

de la principauté de Scutari, que la république avait achetée des

derniers feudataires, avaient témoigné qu'ils regrettaient leurs

anciens maîtres. Il fallut y envoyer des troupes, faire le siége

de quelques châteaux, et notamment de celui où s'étaient réfugiés

l'héritier et la veuve du dernier seigneur. La princesse et son fils

se soumirent à aller résider à Venise, et leur départ rétablit la

tranquillité dans la colonie. Elle fut troublée trois ans après par

un parent du jeune prince, qui entreprit d'en chasser les Vénitiens,

battit leur petite armée, et les obligea de renoncer à une partie de

cette province. Ils conservèrent seulement Scutari, Dulcigno, et les

salines qui sont sur cette côte.

Cette seconde révolte des Albanais avait été appuyée par les troupes

de Sigismond, roi de Hongrie, qui disputait alors sa couronne à

Ladislas, allié des Vénitiens. Ladislas, roi de Naples, était appelé

au trône de Hongrie par une partie des seigneurs, mécontents d'obéir

à Sigismond, qui était étranger et dont les droits n'étaient fondés

que sur son mariage avec leur dernière reine; encore en était-il

devenu veuf.

[Note en marge: Ladislas, roi de Hongrie, vend Zara aux Vénitiens.

1409.]

Ladislas, en partant de Naples, pour aller prendre possession de

la nouvelle couronne qui lui était offerte, fit un traité avec

les Vénitiens, et, à l'exemple de tous les princes, qui, dans une

position semblable, n'hésitent pas à proposer le partage des états

dont ils ne sont pas encore en possession, il leur promit la ville de

Zara.

[Note en marge: Ils prennent Sebenigo de vive force. 1412.]

Malheureusement pour lui, ses conquêtes se bornèrent à cette place;

il fut obligé de repasser en Italie, et tout le fruit qu'il retira

de cette expédition se réduisit à vendre à la république, pour

cent mille florins[98], la ville de Zara et tous ses droits sur la

Dalmatie. La seigneurie prévoyait bien que cette acquisition la

mettrait en état de guerre avec le compétiteur de Ladislas; mais elle

n'hésita point à prendre possession de son ancienne colonie. Une

forte garnison y fut envoyée. Des ouvrages considérables furent faits

autour de Zara pour s'en assurer la conservation, et un fort fut

élevé pour répondre de la fidélité des habitants. Elle avait besoin

de garantie, car leur ville avait échappé huit fois à la seigneurie.

Acquise, en 998, par le doge Pierre Urseolo, elle se révolta en

1040, pour se donner au roi de Croatie. En 1115, elle se mit sous la

protection du roi de Hongrie. En 1170, elle se déclara indépendante

et élut pour prince son archevêque. En 1186, ce fut encore le roi de

Hongrie qui appuya les nouveaux efforts des Zaretins pour secouer

le joug de la république. Les années 1242, 1310, 1345 et 1357 furent

encore marquées par de nouvelles expulsions des Vénitiens, qui,

après être rentrés tant de fois dans cette possession par la force

des armes, acquirent enfin cette colonie par un marché, comme s'ils

n'en eussent jamais fait la conquête. Cette acquisition importante

eut lieu en 1409, et en 1414, des provéditeurs furent envoyés dans

cette province, avec la mission de prendre des ôtages dans les

principales familles et de les faire partir pour Venise[99]. Bientôt

après, les généraux vénitiens employés sur cette côte s'emparèrent

successivement des îles d'Arbo, de Pago, de Cherno et d'Ossero. À la

faveur du voisinage ils semèrent la division dans Sebenigo, pour s'en

emparer par un coup-de-main, mais la tentative échoua. Les partisans

que les Vénitiens s'étaient ménagés dans la place en furent chassés

et il fallut en entreprendre le siége, qui fut long, car la ville ne

se rendit que par famine au bout de deux ans.

[Note 98: Jo. LUCII de regno Dalmatiæ, lib. 5, ch. 5.]

[Note 99: Chronaca di Venezia corne lo fù edificata, et in che tempo

et da chi fino all'anno 1446.

(_Manusc. de la biblioth. de St-Marc_, fº 48.)]

[Note en marge: La république paie un tribut aux Turcs.]

Ainsi, depuis quelques années, les Vénitiens multipliaient leurs

établissements sur la presqu'île de l'ancienne Grèce; mais les Turcs

commençaient à l'envahir de leur côté. La seigneurie, ne se sentant

pas en état de résister à de si dangereux voisins, prit le parti de

négocier avec l'empereur Soliman, et ne fit pas difficulté d'acheter,

par un tribut annuel de seize cents ducats, la promesse qu'il voulut

bien faire que ses armes laisseraient en paix les pays soumis à la

république.

[Note en marge: IV. Le marquis de Mantoue met son fils sous la

tutelle des Vénitiens.]

On voit combien les affaires des Vénitiens s'étaient améliorées

du côté du Levant. Sur le continent de l'Italie, leurs nouvelles

conquêtes avaient dû leur procurer beaucoup de considération et

d'influence. Ils en eurent une preuve par le testament du marquis de

Mantoue, François de Gonzague, qui, laissant un fils âgé de douze

ans, pria la république de vouloir bien se charger de la tutelle du

jeune prince et du gouvernement de ses états, pendant la minorité. La

république répondit dignement à cette honorable marque de confiance.

François Foscari, délégué par elle pour aller administrer le

Mantouan, y sut mériter la reconnaissance du prince et du peuple.

[Note en marge: Le seigneur de Ravenne demande un patricien pour

l'assister dans le gouvernement.]

Cet exemple fut suivi par le seigneur de Ravenne, Obizzo de Polenta,

prince trop modeste ou trop indolent, qui, bien qu'il fût en âge

de régner par lui-même, demanda à la seigneurie un patricien pour

l'assister dans les soins du gouvernement. Jean Cocco, qui fut chargé

de cette mission, ne s'en acquitta pas avec moins de succès que

François Foscari de la sienne.

S'il était beau pour le gouvernement de Venise de recevoir de

pareilles demandes, qui étaient un hommage rendu à sa sagesse, il

était plus glorieux encore de les justifier.

[Note en marge: Acquisition de Guastalla, Brescello, et

Casal-Maggiore.]

La Lombardie était troublée à cette époque par les divisions de

plusieurs princes et notamment par l'ambition du seigneur de

Plaisance, Otto da Terzi, qui possédait déjà Parme et Reggio et qui

voulait enlever Modène au marquis de Ferrare. Celui-ci parvint à

former une ligue contre ce voisin turbulent. La petite armée de cette

coalition, dans laquelle les Vénitiens étaient entrés et avaient

fourni sept cents lances, fut complètement battue; mais le marquis

répara les torts de la fortune par un crime. Il attira son ennemi

dans un piége et le fit assassiner. On se partagea le corps de ce

prince comme un trophée[100], et Venise ne répugna point à recevoir

les fruits de cette trahison. Elle s'empara de Parme et de Reggio.

Cette promptitude à se saisir de la part qu'elle croyait lui être

due, la brouilla avec son allié, qui fit avancer ses troupes pour

disputer la possession de Parme. Ils n'en vinrent cependant pas

aux mains; le marquis céda à la république Guastalla, Brescello et

Casal-Maggiore sur le Pô. Ces places convenaient beaucoup mieux aux

Vénitiens, qui, à ce prix, rendirent les deux autres.

[Note 100: S'ebbe nuova essere il signor Ottobuono terzo, stato morto

il suo corpo fù portato a Modena, il signor Vito di Camerino ne

voleva un quarto e l'ebbe, e gli altri tre quarti furono messi alle

porte di Modena e di Cremona, e le budelle furono buttade a' cani

un'orecchia ebbe messer Tommaso da Isabia, l'altra ebbe il signor di

Cortona. La testa fù messa sopra una lancia nella cuba della chiesa

di Ferrara del duomo. Altri mangiarono della sua carne. Tamen di tal

morte ho veduto altramente. (Marin SANUTO, _ibid._)]

[Note en marge: V. Désastres, complots à Padoue et à Vérone.]

[Note en marge: Pillage de Tana par les Tartares.]

L'année 1410 fut marquée par plusieurs évènements sinistres. Des

conspirations éclatèrent à Padoue et à Vérone, pour y établir

l'autorité des maisons de Carrare et de la Scala. Les coupables

expièrent cette tentative dans des supplices affreux. Les Tartares

firent une irruption dans la ville de Tana, où se tenait une foire au

mois d'août, et égorgèrent tous les Vénitiens qui s'y trouvaient,

au nombre de plus de six cents, après avoir pillé leurs richesses,

évaluées à plus de deux cent mille ducats[101].

[Note 101: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, Th. Moncenigo.]

[Note en marge: Ouragan à Venise.]

Le même jour que cette irruption ruinait le commerce vénitien au fond

de la mer Noire, un ouragan, tel qu'on n'en avait point vu de mémoire

d'homme, semblait menacer Venise même d'une destruction totale. Les

vaisseaux arrachés de leurs ancres étaient brisés contre le rivage,

ou jetés dans la haute mer; tous les arbres déracinés; les édifices

renversés; la mer furieuse semblait vouloir anéantir Venise. Le

dommage fut incalculable.

[Note en marge: Murmures contre les patriciens.]

Environ un an après, un complot fut formé, ou plutôt un murmure fut

proféré contre les patriciens. Deux citadins, l'un nommé François

Baudouin, l'autre Barthélemi Anselme, causant un jour avec l'abandon

de l'amitié, se communiquèrent les sentiments d'indignation que leur

faisait éprouver l'insolence de la noblesse. Le premier osa dire

qu'il n'était pas impossible de la réprimer, que si les citoyens

riches voulaient assembler leurs créatures, ils se déferaient des

patriciens les plus odieux, et du conseil des Dix. Cette confidence

effraya tellement l'interlocuteur, qu'il courut dénoncer son

ami, qui fut pendu le lendemain, et le dénonciateur fut aggrégé

au patriciat. Telle est l'origine de la noblesse de la maison

Anselmi[102].

[Note 102: Voici comment cette affaire est racontée dans un manuscrit

de la bib. de St.-Marc, intitulé: _Cronaca di Venezia et come lo fù

edificata et in che tempo et da chi fino all'anno_ 1446, in-fº, page

42. «Mars 1412, Francesco Baldo pense cruellement, contre l'honneur

de la seigneurie; Barthélemi Anselmi vient la nuit, déguisé, le

dénoncer au doge. Baldo est conduit à la chambre des tourments, et

sans aucun préalable, appliqué sur le chevalet où il avoue son crime.

Le conseil des Dix prononce à l'instant, et à l'instant Baldo est

pendu à la colonne rouge du palais neuf. Barthélemi et tous les siens

sont admis au grand conseil, pour apprendre à tous que telles choses

doivent se révéler.»]

[Note en marge: VI. Guerre contre le roi de Hongrie. 1411.]

Les Vénitiens, en portant en Dalmatie leur pavillon et leur esprit

d'envahissement, avaient fait, selon Ladislas, une acquisition

légitime; mais aux yeux de Sigismond, ce ne pouvait être qu'une

usurpation. Sigismond n'était pas seulement l'heureux compétiteur

de Ladislas, il venait d'être appelé au trône impérial, et ceint

d'une double couronne, il s'avançait à main armée pour descendre des

montagnes du Frioul, et entrer sur le territoire vénitien. L'évêque

d'Aquilée, dont les états allaient être traversés et ensanglantés,

s'enfuit à Venise. La seigneurie prit toutes les mesures indiquées

par les localités pour défendre les passages par lesquels on pouvait

pénétrer dans son territoire. Un retranchement de vingt-deux mille

de développement, fut tracé sur la frontière. Douze mille hommes

de milices furent rassemblés pour la défense de ces lignes. Chaque

ville fournit un contingent de lances et de chevaux, et on en forma

une petite armée mobile, dont le commandement fut donné à Thadeo Dal

Verme, qui conduisit assez mal les affaires, pour qu'on fût obligé de

le remplacer par Charles Malatesta, dès la première campagne[103].

[Note 103: Il amena 2000 lances: la république lui payait par mois

1000 ducats pour lui et 13 par lance.

(_Cronaca di Venezia et corne lo fù edificata, et in che tempo et da

chi, fino all' anno_ 1446, man. de la biblioth. de St-Marc, fº 41.)

Je trouve cependant dans le même manuscrit, fº 44, que l'année

suivante, en 1412, les Vénitiens ne payaient plus les lances que 4

ducats par mois.]

Ces préparatifs de guerre nécessitèrent de nouvelles mesures de

finance, pour subvenir à une dépense qu'on évaluait à soixante mille

ducats par mois. Le gouvernement provoqua des dons patriotiques; on

soumit à des taxes les officiers de justice et beaucoup d'employés

de l'administration. On abusa du monopole du blé. On augmenta les

droits sur le sel, on en établit un de vingt sols par aune sur les

draps et sur les toiles. On multiplia les emprunts; Padoue prêta sept

mille ducats, Vicence huit mille, Vérone dix mille. Le conseil confia

la conduite de toutes les affaires militaires à une commission qui,

par-tout ailleurs qu'à Venise, aurait été jugée trop nombreuse pour

pouvoir faire espérer de la diligence et de la discrétion, car elle

était composée de cent vingt-neuf patriciens.

Les affaires des Vénitiens allèrent fort mal pendant la première

campagne. Le général des Hongrois était un Florentin nommé Pippo.

Il passa le Tagliamento, franchit tous les défilés du Frioul, se

présenta, le 22 avril 1411, devant les lignes, et les emporta presque

sans combattre, par la lâcheté et l'inexpérience des milices, qui

se débandèrent à l'aspect de l'ennemi. Dès que cette irruption fut

opérée, Bellune chassa le podestat vénitien, et ouvrit ses portes aux

Hongrois. Serravalle, Feltre, Motta, ne firent aucune résistance.

Sacile, Cordagnano, Val di Marino, Castelnuovo, furent emportés ou

se rendirent. Il n'y eut que Castelfranco, Conegliano, Azolo, Noale

et Oderzo, dont la défense fut honorable. L'ennemi se répandit dans

toute la province de Trévise, il pouvait attaquer la capitale. Il

fallut pour l'arrêter avoir recours à d'autres armes. Heureusement

Pippo n'était point inaccessible à la corruption. Vaincu par les

présents des Vénitiens, il se hâta de prendre des quartiers d'hiver,

et repassa même les montagnes sous prétexte d'y être plus en sûreté.

La seigneurie employa cet intervalle de repos à renforcer ses troupes

et ses places, à punir sévèrement les officiers lâches ou infidèles,

à qui on imputait les pertes de la campagne précédente, et sur-tout

à nouer des négociations pour la paix. Le roi ne la refusait pas

absolument, il consentait même à ce que Zara restât à la république;

mais il exigeait qu'on lui rendît Sebenigo et les autres places,

qu'on réparât le dommage qui y avait été fait, que six cent mille

ducats lui fussent payés en indemnité des frais de la guerre, que la

seigneurie lui envoyât tous les ans un cheval blanc ou un faucon, à

titre d'hommage pour la possession de Zara, et qu'elle lui accordât

un libre passage sur son territoire pour aller à Rome.

Les Vénitiens avaient bien pu se soumettre à payer un tribut aux

Turcs, mais ils ne voulaient pas se reconnaître vassaux du roi de

Hongrie. Ils pouvaient encore moins consentir à lui donner passage

pour venir en Italie, où il aurait fini par dominer.

Au commencement de la campagne de 1412, ils tâchèrent de porter la

guerre dans le Frioul. Udine fut prise et reprise. On se disputa

plusieurs châteaux. Dans une première bataille, les troupes

vénitiennes eurent un plein succès. Le général ennemi fut tué avec

quinze cents des siens; mais Sigismond s'avançait en personne, menant

à sa suite les héritiers des maisons de Carrare et de la Scala, ce

qui annonçait évidemment le projet de dépouiller la république de

la souveraineté de Padoue et de Vérone. Il fallut se replier sur

Bellune, ensuite dans le Trévisan, laisser même les ennemis s'avancer

sur le territoire de Padoue et le voir mettre le siége devant Vicence.

On avait eu la précaution d'enlever toutes les subsistances qui se

trouvaient dans la campagne ou dans les places ouvertes. Les Hongrois

éprouvèrent de grandes privations. Le siége de Vicence traîna en

longueur. Il leur coûta plus de trois mille hommes. Cette armée, sans

avoir été battue, se trouva réduite de moitié. Elle fit un mouvement

de retraite; aussitôt les troupes vénitiennes et les paysans se

mirent à sa poursuite pour la harceler, et lui firent éprouver une

perte considérable lorsqu'elle voulut repasser la Piave.

[Note en marge: VII. Trève. 1413.]

Les Hongrois passèrent l'hiver occupant le pays de Feltre, le

Frioul, et menaçant les places de l'Istrie, pour attirer de ce côté

les forces de la république. Enfin le 18 avril 1413, une trève de

cinq ans vint mettre fin à ces hostilités.

Cette guerre défensive avait coûté deux millions de ducats, et

occasionné la dévastation de plusieurs provinces. Il en résultait,

pour les Vénitiens, une dette considérable dont l'extinction fut

le premier soin du gouvernement. Son discrédit était tel que les

créances sur les fonds publics se vendaient à 38 pour cent de leur

valeur nominale[104]; on affecta à leur paiement tout le produit des

sels que les lagunes fournissaient pour la consommation de Vicence et

de Padoue, et un droit de 3 pour cent qui fut ajouté à la taxe dont

toutes les marchandises étaient grevées. Cinq commissaires furent

nommés pour diriger l'emploi de ce fonds d'amortissement.

[Note 104: _Historia veneta_, di Paolo MOROSINI, lib. 18. Voyez aussi

Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, M. Steno.]

Cependant au milieu de cette guerre malheureuse les intérêts du

commerce ne furent pas négligés. La guerre contre les Hongrois fit

rechercher l'amitié du duc d'Autriche; les Vénitiens obtinrent de

lui, moyennant une somme considérable, qu'il ouvrirait un libre

passage par le défilé de Trente aux marchandises qu'ils envoyaient en

Allemagne[105].

[Note 105: Cronaca di Venezia et come lo fù edificata, et in che

tempo et da chi fino all'anno 1446.

(_Manuscrit de la biblioth. de St.-Marc, foglio 41._)

Ce traité est du 2 février 1411.]

[Note en marge: Peste à Venise.]

Il n'y avait pas deux mois que la guerre avait cessé lorsque la peste

se déclara encore dans Venise, et dura jusqu'au mois d'octobre;

elle y fit périr cette fois trente mille personnes[106]. Le retour

si fréquent de ce fléau accuse l'insuffisance des lois sanitaires,

si nécessaires à un peuple qui était en communication continuelle

avec tout l'Orient; mais cette même calamité donna lieu quelque

temps après à une fort belle loi, qui défendit à tout sénateur de

s'éloigner de la capitale quand la peste y régnerait[107].

[Note 106: Marin Sanuto dit 32000 et 800 à Chiozza.]

[Note 107: _Historia di Venezia_, di Paolo MOROSINI, lib. 22.]

[Note en marge: Thomas Moncenigo, doge. 1414.]

Cette même année Venise perdit le doge Michel Steno, qui fut remplacé

par Thomas Moncenigo, alors en ambassade auprès de l'empereur

Sigismond. La mission de Thomas Moncenigo avait pour objet de mettre

un terme aux désordres que produisait en Italie la querelle des

papes, du roi de Naples et de Sigismond. Cet ambassadeur avait

aussi été chargé de proposer à l'empereur de donner à la république

l'investiture des principautés de Padoue, de Vicence et de Vérone, ce

qui prouve que la seigneurie ne se croyait pas un droit incontestable

sur ces états. Cette proposition, qui pouvait flatter la vanité de

l'empereur, était en opposition avec sa politique. Il demanda que ces

trois provinces fussent rendues à leurs anciens maîtres devenus ses

protégés. Il persistait aussi à exiger que les Vénitiens, en gardant

Zara, lui en fissent hommage. Il fallut se préparer à une nouvelle

guerre.

Quelques règlements qui furent faits sous le règne de Steno, ou

pendant l'interrègne, méritent d'être rapportés.

[Note en marge: VIII. Règlements intérieurs.]

On se souvient que la conjuration de Boëmont Thiepolo avait

occasionné l'expulsion de beaucoup de patriciens qui y avaient pris

part, notamment de plusieurs personnes de la maison Querini. Il avait

été réglé depuis que, tant que la race de ces exilés ne serait pas

éteinte, aucun des membres de leur famille, bien qu'étranger à la

conspiration, ne serait éligible au conseil des Dix. On vérifia au

commencement du XVe siècle qu'il ne restait plus aucun descendant des

condamnés; en conséquence le droit d'éligibilité à ce conseil fut

rendu à leurs parents.

Un autre décret régla que les avogadors ne pourraient plus faire

arrêter un conseiller de la seigneurie, à moins que l'accusation ne

portât sur un fait extraordinaire, et que, même dans ce cas, ils

seraient obligés d'en référer à deux chefs du tribunal des quarante.

On ajouta à ces dispositions que le doge ne pourrait appeler personne

en justice, que ses armoiries ne seraient placées ni sur les

drapeaux, ni sur aucun navire, ni sur aucun édifice, excepté dans

l'intérieur du palais ducal; que les avogadors pourraient le traduire

en jugement; que dans les conseils il ne pourrait jamais s'opposer à

leurs conclusions; qu'enfin personne ne serait autorisé à tirer des

archives de la république aucune pièce secrète.

[Note en marge: IX. Les Vénitiens refusent la possession de la ville

d'Ancône.]

Les gouvernements aristocratiques ne sont pas les moins susceptibles

des séductions de la prospérité. Venise, depuis une vingtaine

d'années, reculait tous les ans les bornes de ses domaines. Sans

rivaux sur les mers, où les Génois ne pouvaient plus soutenir la

concurrence, elle avait recouvré ou acquis d'importantes colonies,

et possédait plusieurs belles provinces sur le continent de

l'Italie; mais il fallait supporter les inconvénients inséparables

de sa nouvelle condition. Victorieuse des petits princes, dont le

voisinage l'avait si long-temps importunée, conquérante de leurs

états, elle se trouvait en contact avec des puissances bien autrement

redoutables, et il ne lui était plus permis de se dispenser de

prendre part à leurs différends. Devenue vulnérable sur plus de

points, elle avait plus de ménagements à garder. Une des acquisitions

les plus désirables pour elle, était sûrement celle du port d'Ancône.

Déjà maîtresse de Corfou, de Zara et des Lagunes, si elle y eût

joint Ancône, elle se serait trouvée en possession de tous les bons

ports existants sur les deux rivages de l'Adriatique. Elle put faire

cette acquisition et la faire gratuitement. Les Anconitains, sujets

de l'église, étaient assiégés et vivement pressés par le seigneur

de Pezzaro. Ils crurent trouver leur salut dans la protection de

la république, arborèrent l'étendard de Saint-Marc, et envoyèrent

des députés à Venise pour offrir de se donner à la seigneurie. Rien

n'était plus séduisant qu'une pareille proposition. Le gouvernement

vénitien avait montré plus d'une fois qu'il était toujours disposé à

croire sincères les voeux des peuples qui se donnaient à lui; mais

dans cette circonstance il résista à la tentation, et ne voulut point

avoir à compter de plus parmi ses ennemis le pape, et le prince qui

voulait conquérir cette ville.

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 13 / 33 段