À cette nouvelle, Carrare demanda hautement à rentrer dans sa

citadelle. Il n'était plus temps. Galéas de Mantoue n'y pouvait

plus rien. Confus d'avoir engagé sa parole, il était trop intéressé

à ce que la république ne lui fît pas partager la honte d'une

trahison, pour ne pas espérer qu'elle se montrerait généreuse. Les

commissaires de la seigneurie, venus à Mestre, pour conférer avec

le prince, avaient annoncé qu'ils étaient autorisés à lui accorder

la liberté de se retirer où il voudrait, à lui laisser la faculté

d'emporter ses effets précieux, à lui allouer même une indemnité.

Mais lorsqu'on apprit que les habitants de Padoue s'étaient déclarés,

ces commissaires feignirent d'en être étonnés et en conclurent que,

puisque la place s'était rendue sans stipuler les intérêts du prince,

il n'y avait plus lieu à les discuter, et qu'il ne pouvait plus être

considéré que comme prisonnier de guerre. On le conduisit à Venise

ainsi que son fils. Galéas, qui les accompagna, y fut reçu avec de

grands honneurs, on le fit noble vénitien; mais il témoigna librement

son indignation de la perfidie avec laquelle cette affaire avait

été conduite. On ne sait si sa mort, qui survint bientôt après, fut

l'effet de son chagrin ou de son indiscrétion.

Venise devenait maîtresse de Padoue, de cette ville antique d'où

elle tirait son origine. Il fut stipulé, dans l'acte de prise

de possession, que la ville conserverait son université et ses

manufactures de laine, et que le sel serait fourni à ses habitants,

par les salines de la république, au même prix qu'à ceux de Vicence

et de Vérone.

Lorsque les députés[83] vinrent mettre aux pieds du doge les clefs et

le drapeau de leur ville; «Allez, leur dit-il, vos péchés vous sont

remis.»

[Note 83: L'orateur de cette députation était l'un des hommes les

plus savants de Padoue et de l'Europe, François Zabarella, dont les

Vénitiens récompensèrent la prompte soumission en lui donnant une

riche abbaye. (Jacobi-Philippi TOMASINI, illustrium virorum elogia.)

Le pape Innocent VII, le nomma à l'évêché de Padoue: c'était un poste

dangereux pour un Padouan nouveau sujet de la république. Zarabella

le refusa de peur de choquer les Vénitiens, et dans la suite fut

nommé cardinal.]

Ces paroles semblaient annoncer l'oubli de toute injure. Elles furent

cruellement démenties.

François Carrare et son fils, en arrivant à Venise, furent déposés

dans un couvent de l'île de Saint-Georges, à l'extrémité de la ville.

Apparemment qu'on voulut éviter de la leur faire traverser en plein

jour. Ils avaient fait une guerre trop vive aux Vénitiens pour ne pas

mériter les vociférations de la populace. Le lendemain ils furent

amenés en présence de la seigneurie. À genoux devant le doge, ils

implorèrent la clémence de la république. C'était alors l'usage de

mêler toujours des paroles de l'Écriture sainte aux discours publics.

«J'ai péché, seigneurs, s'écriait François Carrare, ayez pitié de

nous.»

Le doge leur fit signe de se relever, puis de prendre place à ses

côtés, et s'adressant au père, répondit à-peu-près en ces termes[84]:

«Vous avez constamment manifesté, envers la république, ingratitude

et inimitié. Fidèle en cela aux exemples domestiques, vous avez

surpassé les crimes de vos aïeux, et élevé un fils qui paraît disposé

à égaler les vôtres. Qu'espérez-vous? De nouveaux bienfaits? ils

ne vous changeraient pas. La permission de vous justifier? il n'y

a pour vous ni excuses, ni pardon. Parjure envers la république,

vous lui avez suscité des ennemis, comme votre père, qui implorait

notre secours contre les Esclavons, et dans le même temps les

excitait contre nous. Sa perfidie nous coûta Trévise, et il décela

sa connivence avec le duc d'Autriche en achetant notre province de

lui. Et quel argent y employa-t-il? celui que nous venions de lui

donner pour des blés qu'il nous avait vendus. Après cette offense,

après la guerre de Gênes qu'il nous avait suscitée, et dont nous ne

sortîmes que par un miracle, nous voulûmes bien encore lui pardonner.

Qu'est-il besoin de vous le rappeler à vous qui vîntes ici implorer

notre clémence?

[Note 84: _Histoire de Milan_, par André BIGLIA, liv. 1er.]

«Le duc de Milan vous a enlevé Padoue; nous vous avons aidé à

y rentrer. Indulgence, secours, honneurs, bienfaits, nous vous

avons tout prodigué; vous avez tout oublié; rien n'a pu changer

la perversité de votre naturel. Aujourd'hui nous ne pouvons que

remercier Dieu de ce qu'il a voulu mettre un terme à vos perfidies,

et votre sort entre nos mains.»

[Note en marge: XXIX. Réflexions sur la conduite des Vénitiens dans

cette circonstance.]

Carrare garda le silence; on le conduisit avec son fils aîné dans

la même prison où le plus jeune était depuis quelques mois. Il

est facile de voir ce que Carrare aurait pu répondre à toutes ces

imputations. Sa maison régnait dans Padoue depuis près d'un siècle;

l'origine de cette puissance n'était ni plus ni moins pure que celle

des autres. Le premier des Carrare avait profité de la popularité de

sa famille pour chasser deux chefs qui opprimaient sa patrie, alors

république démocratique. Il en étais devenu prince[85], et ce titre

lui avait été conféré par une de ces délibérations qui consacreraient

le droit le plus légitime, si on pouvait raisonnablement les

croire libres, spontanées et prises avec maturité. Quelle que fût

l'origine de cette puissance, elle avait été reconnue par tous les

gouvernements voisins et notamment par celui de Venise. Elle s'était

maintenue, agrandie par tous les moyens qui sont dans la politique

et dans les passions humaines. Il y avait eu dans cette famille,

des usurpations, des crimes de toute espèce; mais ce n'étaient pas

les plus odieux de ces princes qui avaient manqué d'alliés. Plus

d'une fois la république avait favorisé leurs injustices. Elle avait

deux fois replacé cette maison sur le trône, et c'était là le seul

droit qu'elle eût réellement sur elle. Les Carrare lui devaient en

effet toute la reconnaissance dont on est redevable à un voisin qui

trouve son intérêt à nous protéger. Ils avaient été inscrits parmi

les nobles de Venise, mais ce n'était pas être devenus ses sujets.

Plusieurs fois ils avaient pris les armes contre elle, mais ils

n'avaient pas toujours été les agresseurs.

[Note 85: En 1318.]

Quant à Vicence, cette ville leur avait appartenu à plus juste titre

qu'aux Vénitiens; car elle avait été sujette de Padoue pendant près

de cinquante ans, vers la fin du douzième siècle.

Pour Trévise, il en était de même; le père de François Carrare

l'avait achetée du duc d'Autriche, et le duc d'Autriche avait pu la

vendre, puisque les Vénitiens la lui avaient cédée par un traité.

Ils prétendaient donc interdire à l'un la disposition de ce qu'ils

lui avaient cédé, et aux autres le droit de l'acquérir. C'était

une étrange prétention, mais elle ne l'était pas davantage que le

reproche fait à Carrare d'avoir employé à cette acquisition l'argent

des Vénitiens, et quel argent? celui qu'ils lui avaient donné pour

prix du blé qu'il leur avait fourni.

Mais tous ces torts enfin, quand on aurait pu les qualifier ainsi,

étaient ceux du père de François Carrare, de ses ancêtres. Pour lui,

avant d'être appelé à régner, il s'était vu dépouillé de ses états

par la république. Il les avait reconquis, non pas, à la vérité, sans

l'aveu, mais sans le secours des Vénitiens. Cet aveu, il le devait

moins à leur amitié qu'à leur haine contre la maison de Visconti.

Carrare avait déclaré la guerre au duc de Milan; il en avait le

droit. Les Vénitiens s'étaient faits les alliés de son ennemi;

par conséquent, il s'était vu dans la nécessité de les combattre.

Était-ce là manquer à la reconnaissance? Enfin quel droit avait-on

sur lui? On l'avait appelé dans le camp vénitien pour négocier, il y

était venu avec un sauf-conduit; il avait reçu la parole du général

de la république, et, parce, qu'on avait profité de son absence pour

faire révolter sa capitale, on le déclarait prisonnier de guerre.

Et quand il aurait pu être justement déclaré tel, était-il

justiciable de la république? devait-il s'attendre au traitement

qu'on lui préparait? Ses torts enfin, quels qu'ils pussent être,

le soumettaient-ils au jugement d'un tribunal vénitien? et ces

torts, dans tous les cas, étaient-ils ceux de ses deux fils? Tous

deux avaient combattu pour la cause de leur père; tous deux étaient

retenus au mépris du droit des gens[86].

[Note 86: L'abbé Laugier s'est efforcé de justifier le meurtre des

Carrare. C'est bien pis encore quand on lit les historiens vénitiens:

on est étonné, humilié des arguments que la bassesse trouve pour

justifier la tyrannie.

On raconta que François Carrare nourrissait des dogues pour faire

mettre en pièces et dévorer ceux qu'il haïssait. On montra jusqu'à

ces derniers temps, dans une des salles du palais de Saint-Marc, deux

énormes scorpions que ce prince employait, disait-on, contre ses

ennemis. C'était prendre bien du soin pour excuser l'animosité de la

république; mais on ne justifie pas un assassinat.]

[Note en marge: XXX. Carrare et ses deux fils sont jugés.]

Mais le plus vindicatif de tous les gouvernements ne s'arrêtait pas à

examiner de telles questions. On commença par nommer une commission

pour instruire le procès des trois prisonniers. Les commissaires

furent Louis Morosini, Charles Zéno, dont on voit avec regret le

nom figurer dans cette affaire, Louis Loredan, Robert Querini, et

Jean Barbo[87]. On était partagé entre trois avis; les uns voulaient

reléguer les princes à Candie; d'autres proposaient de les retenir

dans une prison perpétuelle. Il y avait un troisième parti plus

prompt, plus sûr, ce fut celui qu'appuya vivement Jacques Dal Verme,

dans le grand conseil, en disant que laisser vivre les Carrare,

c'était s'exposer à l'inconstance du peuple de Padoue, et à voir

ces princes, redoutables par leurs talents et par leur courage,

reconquérir leurs états une troisième fois.

[Note 87: Cette famille de Barbo avait voué une ancienne inimitié

aux Carrare, dont elle avait cependant éprouvé la générosité. En

1381, des ambassadeurs que la république envoyait au duc d'Autriche,

tombèrent entre les mains de François Carrare: «E tutti furono

condotti prigioni a Padova al signore che volentieri vide gli

ambasciatori, e massime il Barbo, (Pantaléon), perchè gli era stato

il più fiero nemico che egli avesse avuto in Venezia. Nondimeno gli

fece honor grande, allogiandolo col compagno in Corte, se ben sotto

buona guardia. Anziche più volte volle essere a raggionamento con

lui, e dimostrargli quello che egli poteva fare a sua vendetta; ma

che non voleva in tal modo vendicarsi. E lo represe con modeste

parole, che nell'avvenire, non volesse sparlar de' fatti de' signori,

come aveva già fatto di lui; e finalmente gli disse, che egli si

contentava di donargli la vita e la libertà insieme; e così lo

liberò, e fù l'officio suo frustratorio e vano, perchè quando esso

Barbo fù ritornato a Venezia, gli fù più fiero nemico che mai, e

massime nel trattato della pace.»

(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)

Mais il faut ajouter que ce même Carrare avait voulu faire assassiner

ce Pantaléon Barbo quelques années auparavant.]

Pour faire cesser toutes ces discussions, le conseil des dix évoqua

l'affaire. Dès ce moment, la procédure, s'il y en eut une, ne laissa

plus aucune trace.

[Note en marge: Et étranglés dans la prison. 1406.]

Le 16 janvier, un moine fut introduit dans le cachot séparé où était

le seigneur de Padoue, et vint l'exhorter à se préparer à la mort.

Les uns disent[88] que le prisonnier se jeta sur le moine, pour le

dépouiller de ses habits et s'échapper à la faveur de ce déguisement;

d'autres racontent qu'il se confessa et reçut l'eucharistie. Quand le

prêtre se fut retiré, quatre des juges entrèrent et firent un signe

aux bourreaux qui les suivaient. Carrare se défendit quelque temps,

armé d'une escabelle, mais accablé par le nombre, il fut renversé et

étranglé. Le lendemain ses deux fils éprouvèrent le même sort, et on

prit le soin, fort inutile, de répandre dans Venise que les trois

princes étaient morts d'une maladie subite[89].

[Note 88: _Chronique de Trévise_ d'André REDUSI de Quere.]

[Note 89: E fù detto esser morto di Catarro. (Marin SANUTO, _Vite de'

duchi_, M. Steno.)]

Carrare avait deux autres fils que leur mère avait conduits à

Florence, long-temps avant la reddition de Padoue. Le gouvernement

vénitien n'eut pas honte de promettre trois mille ducats d'or pour

qui les tuerait l'un ou l'autre. Une récompense plus forte était

offerte à qui les livrerait vivants; on mettait un prix au plaisir

d'assouvir soi-même sa vengeance.

Les héritiers de la maison de la Scala, que Carrare avait dépouillée

de Vérone, crurent que le moment était favorable pour réclamer les

anciennes possessions de leur famille; mais le gouvernement vénitien,

qui s'en était emparé, mit leur tête à prix pour toute réponse. On

voit que la république avait deviné cette maxime proclamée depuis

par Machiavel[90], qui recommande d'exterminer toujours la race des

princes qu'on a détrônés.

[Note 90: Le prince, ch 3.]

Cette atroce procédure, contre les Carrare, donna lieu à une autre

qui, sans être aussi cruelle, n'en était pas moins révoltante.

[Note en marge: XXXI. Procès intenté à Charles Zéno. 1406.]

On avait trouvé, dans les papiers du seigneur de Padoue, la trace

d'un paiement de quatre cents ducats d'or, fait par ce prince, à

Charles Zéno. Le caractère de Zéno, qui était certainement alors

le plus grand homme de sa nation, devait repousser tout soupçon de

corruption. La somme dont il s'agissait ne pouvait, dans aucun temps,

avoir été de quelque importance pour un patricien allié aux plus

illustres familles et occupant depuis vingt-cinq ans les premières

charges de l'état. Mais un gouvernement ombrageux met au nombre

de ses maximes de rabaisser soigneusement l'orgueil ou la gloire

de ceux qui se sont élevés par d'éclatants services. On avait déjà

fait connaître à Zéno qu'il n'était pas assez médiocre pour être

doge. On voulut attaquer sa considération personnelle et avertir ses

admirateurs du danger qu'il y aurait à se déclarer ses partisans.

Une loi défendait à tout Vénitien de recevoir d'aucun prince étranger

ni gratification, ni pension, ni salaire. Les avogadors produisant la

preuve que Zéno avait reçu quatre cents ducats du prince de Padoue,

le dénoncèrent au conseil des Dix. Interrogé sur le fait, Zéno

déclara que pendant la mission que la seigneurie lui avait donnée

dans le Milanais, pour y commander les troupes de Galéas Visconti,

il avait eu occasion de voir François Carrare, alors prisonnier et

dans un état voisin du dénuement; qu'il lui avait prêté quatre cents

ducats, et que la note trouvée dans les papiers du prince ne pouvait

être relative qu'au remboursement de cette somme.

[Note en marge: Son jugement.]

Cette explication du fait était naturelle; le soupçon ne l'était pas;

mais un tribunal qui compte pour des preuves les aveux arrachés par

la torture, ne peut pas admettre les déclarations d'un accusé qui se

disculpe. Une autre maxime particulière à ce tribunal était que, dans

le doute, le plus sûr est de juger à la rigueur. En conséquence le

héros couvert de blessures, qui avait porté si haut la gloire du nom

vénition, fut déclaré coupable, dépouillé de toutes ses charges, et

condamné à deux ans de prison[91]. Il en avait alors soixante-douze.

Cet odieux jugement ajouta à la gloire de Zéno, qui, sans écouter les

murmures qui s'élevaient en sa faveur, subit noblement sa sentence

et montra qu'il n'était pas moins grand citoyen que grand capitaine,

sous le plus ingrat des gouvernements.

[Note 91: Quò magis animis quam legibus tulisse sententiam

viderentur. (_Vie de Charles Zéno_, par Jacques ZÉNO, liv. 9.)]

[Note en marge: XXXII. Dépenses de cette guerre.]

Telle fut l'issue de cette guerre dans laquelle la maison de Visconti

ne recouvra pas même sa tranquillité, et qui procura aux Vénitiens

ses alliés, l'acquisition de Bellune, de Feltre, de Vicence, de

Vérone, de Padoue et de Rovigo, c'est-à-dire à-peu-près tout le pays

renfermé entre la Piave, les montagnes, le lac de Garde, le Pô et les

lagunes.

Seulement Rovigo pouvait être rachetée par le marquis de Ferrare,

pour quatre-vingt mille ducats. Ces conquêtes si importantes

n'avaient coûté que de l'argent. Pas une goutte de sang vénitien

n'avait été versée; car, à l'exception de la flottille, les armées

n'étaient composées que de mercenaires étrangers; mais il avait fallu

leur prodiguer les trésors. En 1404, le gouvernement fut obligé

de créer de nouvelles rentes, c'est-à-dire de faire un emprunt

pour soudoyer ces troupes. L'année suivante, immédiatement après

l'occupation de Vérone, on en ouvrit un nouveau dont le prompt

succès prouva combien on comptait sur la durée de ces prospérités.

Ces expédients ne suffirent pas, on imagina une opération sur

les monnaies de Padoue qu'on soumit à une refonte; mais les

renseignements nous manquent pour expliquer en quoi consistait cette

opération. On en fit une bien autrement importante sur les grains:

le gouvernement s'en réserva le monopole et le droit d'en fixer le

prix. Enfin toutes les évaluations portent la dépense de ces deux

campagnes à deux millions de ducats d'or[92]. On fit cependant, vers

cette époque, quelques dépenses publiques assez considérables. Les

places de Rialte et de St.-Marc furent pavées de grandes pierres. La

tour de l'horloge, qui est devant l'église St.-Marc, et qui avait été

consumée pendant une illumination de réjouissance, fut rebâtie. La

façade du palais ducal, du côté du midi, fut achevée.

[Note 92: NAVAGIER _Storia veneziana._]

Cette acquisition d'un territoire considérable, dans le continent de

l'Italie, accroissait sans doute les ressources et la puissance de

la république; mais d'une autre part elle changeait la nature de ses

rapports avec ses voisins, nécessitait un autre emploi de ses forces

et devait par conséquent détourner une partie des capitaux et des

bras que réclamaient la marine et les colonies.

LIVRE XII.

Acquisition de Zara et de quelques autres places en Dalmatie, de

Lépante et de Patras. -- Traité avec les Turcs. -- Acquisition

de quelques villes sur le Pô. -- Guerre avec le roi de Hongrie.

-- Trève, 1406-1413. -- La seigneurie refuse la ville d'Ancône.

-- Rupture momentanée avec les Turcs. -- Acquisition de

Corinthe. -- Mort de Charles Zéno. -- Guerre contre le roi de

Hongrie et le patriarche d'Aquilée. -- Conquête du Frioul. --

Acquisition de Cattaro. -- Situation de la république après ces

conquêtes, 1413-1420.

[Note en marge: I. Les Vénitiens transportent à la Terre-Sainte le

fils du roi de Portugal.]

Pendant que la république portait son ambition sur le continent,

elle dut à une circonstance fortuite de nouveaux avantages pour son

commerce maritime. Un fils de Jean 1er, roi de Portugal, s'étant

obligé par un voeu à faire un pélerinage à la Terre-Sainte, vint

demander le passage aux Vénitiens. Il était porteur de lettres par

lesquelles le roi, son père, priait la seigneurie de l'accueillir

favorablement, et, en reconnaissance, offrait aux négociants de

Venise toutes sortes de franchises dans ses ports pendant cent

ans[93]; c'était beaucoup pour un si faible service.

[Note 93: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, M. Steno.]

Comme déjà les vaisseaux vénitiens avaient appris à longer la côte

occidentale de l'Europe et fréquentaient la mer du Nord, ce n'était

pas pour eux un médiocre avantage de trouver un accueil et des

priviléges dans des ports situés à moitié chemin. La seigneurie

s'empressa de recevoir l'auguste pèlerin sur une escadre qui partait

pour Berythe. Bizarre jeu de l'impénétrable fortune! les Vénitiens

accordaient passage sur leurs galères, pour la traversée de la

Méditerranée, à un prince dont la nation devait quelques années après

frayer une nouvelle route aux navigateurs dans des mers inconnues, et

par cette découverte, faire descendre les Vénitiens du premier rang

qu'ils occupaient depuis si long-temps entre les peuples commerçants

de l'univers.

[Note en marge: II. Premier pape vénitien, Grégoire XII. 1406.]

Vers le même temps un évènement peu considérable en lui-même répandit

dans Venise cette joie populaire à qui les gouvernements permettent

quelquefois de se manifester sans la partager. Un cardinal vénitien,

Ange Corrario, fut élevé au pontificat. Une singularité assez

remarquable, c'est que la mère de ce cardinal Beriola Condolmier fut

soeur, mère et grand'-mère de trois papes, savoir mère de celui-ci,

Grégoire XII, élu en 1406, soeur de Gabriel Condolmier, élu en 1431,

qui prit le nom d'Eugène IV, et aïeule de Paul II, Pierre Barbo,

élu en 1464 C'était la première fois que la nation recevait cette

espèce d'illustration, mais la chaire de S.-Pierre n'était alors

qu'un trône assez mal affermi que deux compétiteurs se disputaient.

Depuis trente ans, l'église donnait au monde chrétien le scandale

de deux papes rivaux, se déclarant réciproquement illégitimes,

intrus, schismatiques, usurpateurs, s'anathématisant l'un l'autre

tour-à-tour, jetant dans les consciences l'incertitude et l'effroi,

et offrant aux souverains le choix d'un pape selon leurs intérêts

temporels. On en vit jusqu'à trois en même temps[94]; plusieurs

furent déposés. On vit les cardinaux donner un compétiteur au pape

qu'ils venaient d'élire. L'Italie fut ensanglantée par leurs

rivalités; on se battit dans l'enceinte même des conciles et les

pères les moins belliqueux se sauvèrent par les fenêtres[95].

[Note 94:

URBAIN VI. CLÉMENT VII.

9 avril 1378. 21 septembre 1378.

BARTHÉLEMI PRIGNANO ROBERT DE GENÈVE.

Les cardinaux qui l'avaient Élu par quinze des

élu se déclarèrent seize cardinaux qui

contre lui, en le traitant avaient nommé Urbain VI

d'apostat et d'antechrist. cinq mois auparavant.

C'est celui qui fit mettre |

six cardinaux à la torture |

dans sa chambre. |

|

| |

| |

BONIFACE IX. |

|

2 novembre 1389. |

|

PIERRE TOMACELLI. BENOÎT XIII

Ce fut lui qui établit 28 septembre 1394.

les annates.

| PIERRE DE LUNE.

|

| Il excommunie quiconque

| sera d'une opinion

INNOCENT VII. contraire à la sienne.

17 octobre 1404. Déposé par le concile

de Pise, et ensuite

COSMAT MELIORATI. par celui de Constance,

qui le déclare fauteur

Chassé momentanément du schisme, païen,

de Rome par publicain, parjure,

un soulèvement. hérétique, et rejeté

| de Dieu.

GRÉGOIRE XII.

30 novembre 1406. ALEXANDRE V. |

|

ANGE CORRARIO. 26 juin 1409. |

|

Déposé par le concile PIERRE PHILARGI. |

de Pise: finit par |

abdiquer. Il avait été mendiant; |

| d'ailleurs fort savant |

| homme. |

| | |

| | |

| JEAN XXIII. |

| |

| 17 mai 1410. |

| |

| BALTHAZAR COSSA. |

| |

| Il avait été corsaire. |

| C'est de ce pape que |

MARTIN V. l'on raconte qu'il |

s'était nommé lui-même CLÉMENT VIII.

11 novembre 1417 _ego sum papa_. Déposé

par le concile de Juin 1424.

OTHON COLONNE. Constance; meurt

en 1419, sans être GILLES MUGNOS.

Met fin au schisme, remplacé.

et reste en possession Élu par deux

du saint-siége. cardinaux.

Abdique en 1429.]

[Note 95: Nel concilio di Costanza seguì un certo rumore trà

l'arcivescovo di Milano e l'arcivescovo di Pisa, e dalle parole ne

vennero alle mani, volendosi strangolare l'un l'altro, perchè non

aveano armi. Onde molti si gittarono giù per le finestre del concilio.

(Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, Th. Mocenigo.)]

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 12 / 33 段