Le doge Antoine Renier mourut dans les derniers jours du quatorzième

siècle[75]. On cite de lui un trait qui prouve son respect pour la

justice. Son fils eut le malheur d'outrager la femme d'un patricien,

avec laquelle il avait eu précédemment des liaisons intimes. Dans un

autre pays, une telle querelle n'aurait point été portée devant les

tribunaux; mais si le bon ordre qui régnait à Venise ne permettait

pas à l'époux offensé de se venger lui-même, les lois lui assuraient

une juste satisfaction. Le fils du doge fut condamné à une amende

de cent ducats, à deux mois de prison, et à ne pas se montrer de

dix ans dans le quartier qu'habitait la dame offensée. Il tomba

dangereusement malade en prison, et son père l'y laissa mourir plutôt

que de demander un adoucissement à la sentence. On dit même[76]

qu'elle aurait été plus rigoureuse si son avis eût été suivi.

[Note 75: Le 23 novembre 1400.]

[Note 76: _Histoire du gouvernement de Venise_, par AMELOT de la

Houssaye, 1re partie.]

[Note en marge: XX. Nouveaux réglements.]

On continua, sous ce règne, à faire des règlements qui diminuaient

les prérogatives du prince. On défendit de lui donner le titre de

monseigneur, sous peine d'amende. Il fut établi qu'en parlant de

lui on se servirait de l'expression _messer le doge_. Il lui fut

interdit de posséder aucun fief hors de l'état, et de marier ses

enfants à des étrangers sans la permission de ses six conseillers,

de la quarantie et du grand conseil, où il fallait encore qu'il

obtînt les deux tiers des voix. Les officiers attachés à sa personne

furent déclarés inhabiles à occuper des emplois publics, tant qu'ils

resteraient à son service, et même un an après l'avoir quitté.

On rapporte aussi à ce règne quelques autres règlements qui donnent

une idée du système de cette administration. Deux Juifs obtinrent

la permission de s'établir à Venise, et d'y tenir une banque qui

prêtait à intérêt. En même temps on défendait à tous les étrangers

d'acquérir aucunes rentes à Venise, sans une autorisation expresse.

Ils avaient même besoin d'une permission pour y fixer leur domicile,

et ce domicile ne les rendait aptes à acquérir les droits de citadin

qu'après une résidence de quinze ans. Ces règlements prouvent que

le gouvernement n'avait pas besoin de favoriser les étrangers pour

augmenter la population de sa capitale.

En même temps qu'on se montrait difficile pour accorder le droit de

citadinance, une sage politique admettait quelques étrangers aux

priviléges du patriciat. Des princes alliés furent inscrits sur le

livre d'or, et cet honneur devint la récompense de Jacques Dal Verme,

ce général qui, tour-à-tour, avait si utilement servi les Vénitiens

et les Milanais dans les guerres précédentes.

[Note en marge: Michel Steno, doge. 1400.]

Michel Steno fut élu doge à la place d'Antoine Renier; c'était un

vieillard de soixante-neuf ans.

[Note en marge: XXI. Situation du Milanais après la mort de Galéas

Visconti. 1402.]

Galéas Visconti, qui avait élevé si haut la puissance de sa maison,

jusqu'à inspirer à toute l'Italie de la jalousie et même de

l'inquiétude, mourut de la peste, le 3 septembre 1402, laissant deux

fils mineurs. Sa veuve vit fondre sur elle un orage formé par de

longues inimitiés.

Elle ne craignit pas de s'en attirer de nouvelles par des actes de

cruauté, qui annonçaient une femme vindicative bien plus qu'une

régente courageuse. Elle fit massacrer, dans son palais, trois

gentilshommes membres de son conseil. Quelque temps après on vit un

matin, sur la place publique, cinq cadavres vêtus de noir, mais sans

tête. Cette exposition apprit au peuple de Milan qu'il y avait eu un

soupçon conçu, un jugement sans publicité, une exécution nocturne,

peut-être même un supplice sans jugement préalable; et chacun après

avoir examiné les cadavres, sans pouvoir les reconnaître, s'en

retournait humilié de vivre sous un pareil gouvernement, et pesant

s'il y avait plus de dangers à l'attaquer qu'à le supporter. Aussi

une insurrection éclata-t-elle bientôt dans Milan; la régente fut

obligée d'aller chercher sa sûreté à Monza, sous la protection de

quelques troupes mercenaires; et un de ses fils, qu'on sépara d'elle,

devint à-la-fois un ôtage et un instrument dans la main des factieux.

Ce grand état, fondé par les talents et les crimes des Visconti, et

qui s'étendait depuis les lagunes de Venise jusques dans la Toscane,

se trouva tout-à-coup en proie à la discorde civile et à la guerre

étrangère. Des seigneurs, naguère sujets paisibles de Galéas, ne

voyant plus de sûreté que dans la rébellion, s'emparèrent de quelques

villes; des voisins jaloux attaquèrent les provinces.

Privée de Pavie, que les mécontents gouvernaient sous le nom du fils

qu'on lui avait enlevé, la régente voyait son autorité méconnue ou

renversée dans Alexandrie, Crème, Lodi, Bergame, Crémone, Côme et

Brescia. À Sienne ses enseignes avaient été arrachées. Elle venait

d'être obligée de rendre Bologne aux troupes du pape, et elle

apprenait que les Florentins et le seigneur de Padoue, ligués contre

elle, se donnaient rendez-vous sous les remparts de Milan.

[Note en marge: XXII. Guerre du seigneur de Padoue contre la veuve de

Galéas Visconti. 1403.]

Dans ce danger elle eut recours aux armes de la faiblesse; elle

négocia, et ce ne fut pas sans l'espoir de tromper. Du moment que

la puissance des Visconti cessait d'être prépondérante, cette maison

n'avait plus droit à l'inimitié des Vénitiens. La duchesse Catherine

les pria d'être les médiateurs de la paix qu'elle demandait au

seigneur de Padoue. Celui-ci finit par y consentir à condition qu'on

lui céderait Feltre et Bellune, et la république se rendit garante de

la remise de ces deux places. La cession n'eut point lieu à l'époque

convenue. La seigneurie ne se fit point un devoir d'augmenter la

puissance de Carrare. Celui-ci commença la guerre. Son gendre, le

marquis d'Este, vint se joindre à lui. Guillaume de la Scala, fils de

l'ancien seigneur de Vérone, dépouillé de ses états quelques années

auparavant, crut cette circonstance favorable pour les recouvrer.

Il vint offrir son alliance à Carrare; ce n'était pas un auxiliaire

qui eût des troupes à fournir, mais il avait des prétentions à

faire valoir. La première irruption de ces alliés fut heureuse;

Vérone fut emportée moitié par la force, moitié par la trahison.

Guillaume de la Scala y fut couronné, mais quelques jours après il

mourut, et sa mort, qui n'avait d'autre résultat que de transmettre

ses droits à ses fils, fournit aux ennemis du seigneur de Padoue

l'occasion de répandre contre lui des soupçons que les moeurs du

temps n'autorisaient que trop sans doute, mais que toute la conduite

du second Carrare démentait. Ce prince, guerrier intrépide, n'était

pas un homme sans générosité, et il méritait au moins qu'on le crût

incapable d'un crime inutile.

[Note en marge: XXIII. Les Vénitiens y interviennent, moyennant la

cession de Vicence, de Feltre et de Bellune. 1404.]

Des ambassadeurs de Milan vinrent implorer l'assistance des Vénitiens

contre cette ligue formidable, et pour mettre un prix à ce secours,

ils offrirent à la république, Vicence avec Feltre et Bellune,

c'est-à-dire les mêmes places dont elle avait garanti la cession au

seigneur de Padoue, quelques mois auparavant.

Il ne s'agissait plus que de savoir jusqu'à quel point l'importance

de ces acquisitions pouvait balancer un manque de foi. On dit, pour

l'honneur des Vénitiens, que la délibération, dans laquelle les

propositions de la régente furent acceptées, ne passa que d'une

voix[77]. Encore accuse-t-on le doge d'en avoir écarté quelques-uns

de ceux qui auraient pu s'y opposer. Pour cela, on fit une liste de

tous les membres du conseil qui avaient des intérêts dans le Padouan,

et on les priva, sous ce prétexte, du droit de voter dans cette

affaire.

[Note 77: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_ Michel Steno.]

La duchesse de Milan ne méritait pas assez de confiance pour que

l'on s'en rapportât à elle de la remise des places qu'elle avait

promises.

Des détachements prirent possession de Feltre et de Bellune, au nom

de la république; mais Vicence étant alors assiégée par Carrare,

il était plus difficile d'y faire entrer des troupes. Cependant

toutes les communications n'étaient pas absolument interceptées;

on commença par faire insinuer aux habitants qu'ils pouvaient se

délivrer des calamités d'un siége en se donnant à la république, car

elle n'avait pas encore déclaré la guerre au seigneur de Padoue.

Cette proposition, favorisée par le gouverneur milanais, trouva

beaucoup d'approbateurs. Un député vicentin parvint à sortir de

la place; il fut reçu à Venise comme le mandataire de toute une

population assiégée qui demandait des maîtres, et qui se mettait sous

la protection d'une république, le dernier asyle, disait-il, de la

liberté. Cette vaine cérémonie terminée, quelques troupes parvinrent

à se jeter dans Vicence, sous la conduite de Jacques Suriano, et le

lendemain, 25 avril 1404, on y arbora l'étendard de Saint-Marc.

[Note en marge: XXIV. Ils font la guerre à Carrare et au marquis

d'Este. 1404.]

Sur-le-champ un trompette fut envoyé au seigneur de Padoue, pour

lui signifier que la ville avait changé de maître, et qu'il eût à

en lever le siége, les Vénitiens n'étant point en guerre avec lui.

Carrare ne se crut pas obligé de respecter cette notification, ni

même le droit des gens; il fit couper le nez et les oreilles au

trompette[78], et déclara lui-même la guerre à la république.

[Note 78: Jean BEMBO, dans sa Chronique qui fait suite à celle de

Dandolo, attribue ce fait au fils de Carrare. «Filius Francisci

Carrarii qui ibi in castris præfectus copiarum erat, irâ accensus

tibicen interfici jussit, abscissis priùs ei auribus et naribus,

dicendo, Efficiamus ex tibicine leonem sancti Marci.»]

L'apparition d'une aussi formidable puissance que les Vénitiens,

sur le théâtre de la guerre, intimida plusieurs des alliés. Nicolas

d'Este, marquis de Ferrare, quoique gendre de Carrare, fut le premier

à se retirer; mais quelques mois après il reprit les armes en faveur

de son beau-père. Le seigneur de Padoue, averti que les deux fils

de Guillaume de la Scala avaient entamé une négociation avec la

république, punit à l'instant cette défection, qu'il était en droit

d'appeler une ingratitude, en faisant arrêter les deux princes, et se

déclarant seigneur de Vérone.

Carrare, qui avait commencé la guerre avec avantage contre la

duchesse de Milan, ne craignait pas, comme on voit, d'irriter les

Vénitiens; cependant ils mettaient en campagne une armée de trente

mille mercenaires, parmi lesquels il y avait neuf mille hommes de

gendarmerie. Charles Malatesta en était le capitaine général; Zéno y

avait été envoyé comme provéditeur.

[Note en marge: Le marquis d'Este fait la paix.]

Secondé par ses deux fils, mais forcé de lever le siége de Vicence,

le seigneur de Padoue se réduisit à la défensive. Profitant de la

multitude de canaux qui environnent et coupent son pays, il s'y

enferma comme dans une enceinte fortifiée. Les Vénitiens attaquaient

Vérone, dévastaient la Polésine de Rovigo, province du marquis

de Mantoue, occupaient avec leurs flottilles les embouchures de

la Brenta et du Pò, tandis que leur principale armée cherchait

à forcer l'enceinte dont Carrare leur disputait l'entrée. Leurs

troupes, campées dans des marais, ne buvant que des eaux insalubres,

éprouvèrent par la maladie des pertes considérables et furent

repoussées plusieurs fois. Zéno proposa de tenter le passage des

marais. Il fallait sortir d'une, position où l'armée se consumait

sans pouvoir déployer ses forces. Il se chargea lui-même de la

reconnaissance de ce terrain entrecoupé de canaux et d'eaux

stagnantes. Enfin on lui indiqua un endroit rempli de joncs, semé de

quelques îlots, et assez peu profond pour offrir un chemin jusqu'à

Padoue. Zéno employa une nuit du mois de septembre à parcourir ce

marais, où il avait de l'eau quelquefois jusqu'aux épaules; convaincu

de la possibilité de l'entreprise, il fit tenter le passage. On

combla les bas-fonds avec des fascines, on construisit quelques

ponts, et les troupes s'avancèrent par une route qui n'avait pas été

jugée praticable. Carrare, dès qu'il en fut averti, accourut pour

les culbuter dans les marais qu'elles venaient de franchir; mais

il fut blessé et obligé de se renfermer dans sa capitale. Tout le

territoire qui environne cette ville fut livré aux flammes et au

pillage. Comme les habitants de la campagne savaient tout ce qu'ils

avaient à craindre de l'indiscipline et de la rapacité du soldat, ils

se réfugièrent dans la place, avec leurs récoltes, leurs meubles,

leurs bestiaux et leurs enfants. Cette ville, déjà populeuse, se vit

encombrée par une multitude effrayée, qui apportait plus d'embarras

que de secours, et assiégée par la grande armée vénitienne, dont

Malatesta, dangereusement malade, avait remis le commandement à

Paul Savelli, capitaine romain. Vérone, qu'un des fils de Carrare

défendait, était serrée de près; Commacchio, place du marquis de

Mantoue, venait d'être prise, et l'établissement de salines qui y

existait avait été détruit. Ferrare, assiégée depuis quelque temps,

manquait de vivres. Le marquis d'Este, ne pouvant plus résister aux

murmures des habitants, qui lui reprochaient de les sacrifier aux

intérêts de son beau-père, se vit forcé de demander la paix aux

Vénitiens. Ils la lui accordèrent sous trois conditions:

La première, que ses salines resteraient détruites;

La seconde, qu'il céderait à la république la Polésine de Rovigo,

avec la faculté cependant de la racheter, après la guerre, pour une

somme de quatre-vingt mille ducats;

La troisième, qu'il viendrait à Venise demander pardon au sénat, et

jurer de ne fournir aucun secours au seigneur de Padoue. Ce traité

fut signé et exécuté au mois de février 1405.

La situation de Carrare empirait de jour en jour. Cependant il avait

enrégimenté ses paysans, et s'était formé une petite armée d'environ

douze mille hommes. Avec ce peu de forces, il avait fait tout ce

qu'on peut attendre d'un homme de guerre et du caractère le plus

inébranlable. Des sorties fréquentes, des expéditions lointaines,

des postes surpris, des convois interceptés, enfin l'enlèvement du

commandant de Vicence, qui fut attiré dans une embuscade et emmené

prisonnier à Padoue, signalèrent le courage et l'activité de ce

prince.

[Note en marge: XXV. Prise de Vérone par les Vénitiens. 1405.]

Mais toutes les places des environs tombaient successivement. Vérone,

où Jacques de Carrare commandait, au milieu d'une population qui

n'était nullement affectionnée à son père, fut obligée de se rendre

le 23 juin, et le prince, à qui la capitulation accordait, dit-on,

la faculté de se retirer librement, fut arrêté et envoyé dans les

prisons de Venise. Cette capitulation ne donnait aux Vénitiens que

le droit d'occuper Vérone militairement. Ils voulurent y acquérir

un droit politique, et pour cela ils donnèrent encore une fois le

vain spectacle de la seigneurie recevant à ses pieds les députés

d'un peuple qui demandait librement à vivre sous les lois de la

république. Cette cérémonie fut aussi pompeuse qu'inutile. Les

députés véronais firent un magnifique éloge du gouvernement vénitien.

Le doge leur répondit par ces paroles de l'Écriture; _Le peuple

qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière_; et chacun

feignit de croire que, depuis ce moment, les Vénitiens avaient acquis

sur Vérone un droit légitime.

La Dalmatie, Corfou, Vicence, avaient été acquises avec les mêmes

formes; et dans toutes ces réunions prétendues volontaires, les seuls

Corfiotes avaient stipulé quelques conditions pour leurs intérêts les

plus chers.

[Note en marge: XXVI. Siége de Padoue. 1405.]

[Note en marge: Maladie contagieuse dans la place.]

La prise de Vérone, rendant disponibles les troupes qui l'avaient

assiégé, permit de renforcer l'armée qui était devant Padoue. Cette

ville éprouvait, dans l'intérieur de ses murs, une calamité plus

cruelle encore que toutes les horreurs de la guerre. Une maladie

contagieuse s'était déclarée au milieu de cette population réduite à

des privations pénibles, fatiguée par un service militaire continuel,

et entassée pêle-mêle avec une multitude d'animaux. Cette maladie

emportait en deux ou trois jours ceux qui en étaient atteints.

Bientôt le nombre de ces malheureux ne permit plus de leur donner

des soins, ni même de leur rendre les derniers devoirs avec quelque

décence. Les précautions qu'on fut obligé de prendre pour assurer

l'inhumation de tous les cadavres, et pour éviter l'appareil des

cérémonies funèbres, ajoutaient encore à la terreur dont on était

frappé. Pendant la nuit, des tombereaux, surmontés d'une petite croix

et d'une lanterne, parcouraient les rues en silence, pour recueillir

les morts de porte en porte, et allaient les jeter confusément dans

de grandes fosses qui se remplissaient en un jour. Les historiens

les plus modérés dans leur estimation, portent à vingt-huit mille

le nombre des victimes[79]; d'autres l'élèvent jusqu'à quarante

mille[80]. Quand on considère que le siége de Padoue ne dura que

depuis le 23 juin jusqu'au 19 novembre, l'imagination est effrayée du

nombre des malades qui devaient succomber chaque jour, pendant que la

contagion fut à son plus haut période.

[Note 79: Jacques DELAYTE, _Annales d'_ESTE.]

[Note 80: André BIGLIA, dans son _Histoire de Milan_, liv. 1er, et

André GATTARO dans son _Histoire de Padoue_. Celui-ci était témoin

oculaire de cette calamité; il y perdit son père.]

[Note en marge: Négociation rompue]

Les défenseurs de cette place étaient réduits à quatre ou cinq mille

hommes. On ne pouvait plus faire du pain, parce que les assiégeants

avaient détourné les eaux de la Brenta. Il est facile de concevoir

quelle force de caractère il fallait à Carrare pour contenir une

population au désespoir, et obtenir de nouveaux efforts d'une

garnison si malheureuse; aussi ne put-il empêcher les murmures

d'éclater. Il se résigna à entrer en négociation pour la reddition de

la place. On a écrit que ses propositions n'étaient qu'insidieuses;

il faut cependant reconnaître qu'elles étaient acceptables et au

moins très-désintéressées. Il demandait, pour prix de l'abandon de

sa souveraineté, que l'on garantît à Padoue ses anciens priviléges,

que les donations faites par lui fussent maintenues, qu'on rendît

la liberté à son fils, retenu injustement par les Vénitiens après la

reddition de Vérone, et qu'on lui payât à lui-même une indemnité de

cent cinquante mille florins. Mais il s'était rendu trop redoutable

pour que la politique de ses ennemis lui accordât même des conditions

si modérées. Les plénipotentiaires de la seigneurie les rejetèrent

avec hauteur.

[Note en marge: Sortie des assiégés.]

Ils en furent punis quelques jours après. Dans la nuit du 19 août,

une partie de la garnison sortit, sous la conduite de l'autre fils

du prince de Padoue, arriva jusqu'aux sentinelles avancées des

assiégeants, massacra la grande garde, pénétra jusqu'au camp, mit

le feu aux tentes, fit main basse sur tout ce qui se présenta dans

ce premier moment de confusion, enleva l'étendard de Saint-Marc, et

opéra sa retraite en bon ordre, lorsque le général Savelli s'avança à

la tête de ses troupes qu'il avait ralliées au milieu des flammes.

Dans cette action, qui couvrit de gloire le jeune Carrare, Savelli

reçut une blessure dont il mourut peu de temps après[81]. Ce succès

ne relevait pas beaucoup les espérances des assiégés; cependant

la république fit offrir à Carrare la liberté de son second fils,

une somme de soixante mille florins et la permission d'emmener,

en sortant de la place, quelques voitures couvertes. Ainsi on ne

marchandait plus que sur l'indemnité. Carrare reçut, malheureusement

pour lui, en même temps que ces propositions, un avis qui lui

annonçait de prochains secours de la part des Florentins. Cet espoir

l'empêcha de renoncer à sa souveraineté; la négociation fut rompue,

et les assiégeants, le voyant déterminé à se défendre, prirent la

résolution de ne pas lui laisser le temps d'être secouru.

[Note 81: Le 3 octobre.]

[Note en marge: Assaut donné à la place.]

Leur armée, qui était de vingt-cinq à trente mille hommes, et dont

Galéas de Mantoue venait de prendre le commandement, donna, le 2

novembre, deux heures avant le jour, un assaut général, qui dura

jusqu'à la nuit, mais qui fut vaillamment repoussé. Quinze jours

après, ils parvinrent à séduire le commandant d'une des portes. Elle

leur fut livrée; une partie de l'armée pénétra dans la première

enceinte. Carrare, qui veillait toutes les nuits, accourut pour leur

arracher le fruit de cette trahison. Il résista long-temps, avec

peu de monde, faiblement secondé dans ce moment de surprise. Enfin,

obligé de céder, il se retira dans la seconde enceinte de la ville.

Il y en avait une troisième, et au-delà de celle-ci, un château,

dernière retraite des défenseurs de la place.

Les exemples ne sont pas assez communs d'un prince défendant lui-même

sa capitale, au milieu des horreurs de la discorde, de la peste et de

la famine, persistant à en disputer une moitié, quand la trahison l'a

privé de l'autre, pour que la constance de François Carrare ne mérite

pas ici notre admiration. Trouvant que les moindres retranchements

sont toujours assez bons pour un homme de coeur, il appelait à

grands cris ses soldats sur la seconde muraille; mais l'heure du

découragement était arrivée pour tous, excepté pour lui. Si le

privilége des hommes d'un grand caractère est d'entraîner les autres,

c'est un malheur trop souvent attaché à leur condition de rester

isolés dans les grands revers. L'un comme l'autre est l'effet de leur

supériorité.

Les habitants, sans espoir de sauver leur ville, n'avaient plus

que la pensée d'échapper au pillage. Le soin de conserver ses

biens conseille plus de faiblesses que le désir de sauver sa vie.

On ne s'occupait plus que de se rendre pour obtenir du vainqueur

quelques ménagements; on éclatait en reproches contre le prince;

on lui imputait les malheurs publics; on voulait le mettre dans

l'impuissance de les prolonger. Son fils même le suppliait de ne pas

aggraver cette terrible situation par une résistance inutile.

[Note en marge: XXVII. Carrare demande une suspension d'armes et un

sauf-conduit.]

[Note en marge: Il se rend au camp des Vénitiens.]

Carrare, abandonné de tous, demanda un armistice, une entrevue et un

sauf-conduit. Il déclara aux provéditeurs qu'il était prêt à livrer

Padoue, pourvu qu'il pût le faire avec honneur. Ceux-ci exigèrent

qu'il commençât par remettre la place, lui proposant d'aller ensuite

à Venise discuter ses indemnités. Le piége était grossier; cependant

le prince n'était guère plus en sûreté dans sa citadelle qu'au

milieu du camp vénitien. Se confiant au noble caractère de Galéas

de Mantoue, il le somma de lui donner sa parole d'honneur qu'on

n'abuserait point de la négociation pour retenir sa capitale. Sur

cette assurance, il se laissa conduire ou entraîner avec son fils à

Mestre, où l'on disait que les négociateurs, chargés des pouvoirs de

la seigneurie, devraient se rendre.

[Note en marge: Les Vénitiens profitent de son absence pour se faire

ouvrir les portes de Padoue.]

Ces plénipotentiaires du prince et des députés de la ville partirent

en même temps pour Venise. La seigneurie refusa de recevoir les

premiers, cajola les seconds, et en renvoya deux à Padoue, qui y

entrèrent en criant, _Vive saint Marc, Mort aux Carrares_. Il ne se

réunit à ces cris qu'un petit nombre de prolétaires[82]; mais le

résultat de cette espèce de sédition, qu'on appela le voeu du peuple,

fut qu'on ouvrit les portes aux troupes vénitiennes, le 19 novembre.

[Note 82: Con circa 20 cittadini. _Histoire de Padoue_, par André

GATTARO. _Rerum italicarum scriptores_, tom. XVII p. 936.]

[Note en marge: XXVIII. On l'arrête, et on le conduit à Venise.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 11 / 33 段