désastre de ses alliés. Ils s'étaient avancés rapidement, avaient
emporté quelques postes l'épée à la main et faisaient déjà le siége
de Nicopolis, sur les frontières de la Valachie. Mais la licence des
jeunes seigneurs favorisait l'indiscipline des soldats. Le désordre
régnait dans le camp, dans les marches. On ne savait ni s'éclairer,
ni se garder. Cette témérité qui faisait mépriser les ennemis,
négligeait les précautions les plus indispensables à la guerre,
et les bravades allèrent jusqu'à la cruauté, car on accuse ces
chevaliers d'avoir massacré des prisonniers.
Sigismond plus prudent faisait de vains efforts pour établir quelque
ordre dans le service. Ceux à qui leur âge, leur expérience auraient
dû inspirer plus de circonspection, donnaient l'exemple de cette
dangereuse confiance. Ils s'obstinaient à soutenir que Bajazet
n'oserait se présenter devant l'armée chrétienne; selon eux il était
encore en Asie, et se garderait bien de passer le Bosphore. Ils
oubliaient qu'Ildérim était le surnom de ce prince, et que ce nom
signifiait l'éclair.
[Note en marge: XIII. Bataille de Nicopolis. 1396.]
Tandis que le gouverneur de Nicopolis se défendait vaillamment, le
sultan par une marche rapide et habilement dérobée à la connaissance
des chrétiens, était arrivé à six lieues de leur camp, ce qui est
à peine concevable. On n'en fut averti que par quelques maraudeurs
que ses troupes légères avaient mis en fuite; encore le maréchal
de Boucicault les menaçat-il de leur faire couper les oreilles,
pour avoir répandu l'alarme par de fausses nouvelles[66]. Mais les
Turcs parurent bientôt après; cette bouillante jeunesse quitta
précipitamment la table et le jeu pour courir aux armes.
[Note 66: Histoire anonyme de saint Denis, liv. 16, chap. 11.]
Le roi voulut en vain les retenir; le sire de Coucy, l'amiral Jean
de Vienne eurent beau représenter qu'il ne fallait pas commencer
le combat en épuisant l'élite de l'armée pour dissiper les troupes
légères de l'ennemi, le connétable Philippe d'Artois et le maréchal
de Boucicault soutinrent qu'il y allait de l'honneur à se laisser
devancer par les Hongrois. «Eh bien! répondit Jean de Vienne, là où
la raison ne peut être ouïe, il convient que oultre-cuidance règne,
et puisque le comte d'Eu se veut combattre, suivons-le.»
Toute la troupe s'élança dans la plaine; les éclaireurs de l'ennemi
furent facilement dissipés, on rencontra un rang de palissades qu'on
parvint à franchir, mais dont le passage ne put se faire sans quelque
désordre. L'infanterie turque était derrière, elle soutint la charge
avec intrépidité, fut enfoncée, dix mille janissaires restèrent sur
la place, le reste courut se rallier sous la protection d'une forte
ligne de cavalerie qui s'avançait à leur secours. Les Français se
précipitèrent sur cette seconde ligne, la traversèrent, la mirent en
fuite, tuèrent cinq mille Turcs et, au lieu de s'arrêter un moment,
au moins pour rétablir l'ordre dans leurs rangs et laisser prendre
haleine à leurs chevaux, ils poursuivirent ces escadrons qui fuyaient
vers une hauteur.
Là ils trouvèrent une nouvelle ligne de quarante mille hommes
qu'animait la présence du sultan. Chargés à leur tour, obligés de
combattre en désordre, enveloppés, ils eurent la douleur de voir
que l'armée hongroise ne s'ébranlait point pour les soutenir. Trois
mille tombèrent sous le cimeterre des Ottomans, tout le reste demeura
prisonnier.
Bajazet s'avança sur l'armée hongroise, spectatrice immobile de ce
premier combat, mais déjà épouvantée, elle ne fit qu'une faible
résistance; l'impétuosité des Turcs la mit dans une déroute complète;
le roi et le grand-maître de Rhodes ne durent leur salut qu'à une
barque qui se trouva sur le bord du Danube, et dans laquelle ils se
jetèrent, se laissant aller au courant poursuivis encore par les
flèches de l'ennemi.
Bajazet, sur le champ de bataille, se fit amener les captifs, et par
un lâche abus de la victoire ou par une cruelle représaille, s'il
est vrai que les Français eussent égorgé leurs prisonniers, il fit
trancher la tête à tous ceux qui sur-le-champ n'embrassèrent pas la
foi musulmane. Le comte de Nevers, et vingt-quatre seigneurs, parmi
lesquels était le maréchal de Boucicault, furent seuls exceptés de ce
massacre.
Le roi de France envoya un ambassadeur pour traiter de leur rançon.
Cet ambassadeur présenta au sultan six chevaux, un vol d'oiseaux
de fauconnerie, des étoffes de drap que l'on fabriquait alors à
Reims, et une tenture de tapisserie de la manufacture d'Arras, qui
représentait les batailles d'Alexandre. La rançon fut fixée à deux
cent mille ducats. Le sultan exigea une garantie, et ce fut un
négociant génois de l'île de Schio, nommé Barthélemi Pelegrini, qui
se porta pour caution du roi de France.
Avant de renvoyer ces seigneurs, Bajazet voulut leur donner une
idée de sa magnificence; il les invita à une chasse; l'équipage
était composé de sept mille chasseurs, d'autant de fauconniers, les
chiens avaient des housses de satin, les léopards des colliers
de diamants; mais ces étrangers, éblouis de son luxe, durent être
bien plus étonnés de sa justice, lorsque, s'il faut en croire les
histoires nationales, il fit, devant eux, ouvrir le ventre à un de
ses officiers, qu'une pauvre femme accusait d'avoir bu le lait de sa
chèvre[67].
[Note 67: VOLTAIRE dit dans son _Essai sur les moeurs_, au sujet de
Mahomet II, qu'il ne faut pas croire qu'un sultan eût fait ouvrir
le ventre à tous ses pages pour savoir lequel d'entre eux avait
mangé un melon. Ce conte ressemble trop à celui qui est rapporté
ci-dessus, pour qu'on puisse douter que cet illustre écrivain ne
les rejette l'un comme l'autre; mais Gibbon répète celui-ci d'après
l'autorité de Chalcondyles, liv. 2, et celle d'un historien persan,
Shereseddin-Ali, (Histoire de Timour Bec, liv. 5, chap. 15, dont
Petit Delacroix a donné une traduction en français).]
Cette funeste bataille de Nicopolis se donna le 28 septembre
1396[68]. Ce fut par la barque qui portait le roi de Hongrie, que les
Vénitiens, les Génois, stationnés à l'embouchure du Danube, apprirent
que désormais Bajazet était le maître d'inonder l'occident et le midi
de l'Europe. La flotte combinée se hâta de quitter la mer Noire, où
elle ne pouvait plus être d'aucune utilité, et revint dans la mer
d'Italie.
[Note 68: Il y a beaucoup d'incertitude sur cette date; je la
transcris de l'_Art de vérifier les dates_; mais l'auteur lui-même
ajoute que les historiens turcs placent cet évènement en 1388, et
Leunclavius, en 1393.]
[Note en marge: XIV. Les Grecs appellent Tamerlan à leur secours.]
Au milieu d'un péril si pressant, les Grecs ne virent de salut qu'en
invoquant un autre danger. Ils implorèrent le secours d'un Tartare,
qui avait déjà traversé plusieurs fois et subjugué l'Asie, de ce
Timour, ou Tamerlan, qui, après une bataille, élevait des pyramides
de quatre-vingt dix mille têtes, horrible monument de sa victoire.
[Note en marge: Il pille le comptoir d'Azoph.]
Ce conquérant, s'étant approché de l'embouchure du Tanaïs, vit
arriver dans son camp des députés des marchands vénitiens, génois
et catalans, qui trafiquaient dans le port d'Azoph, appelé alors
Tana. Ils ne venaient point implorer son secours contre Bajazet; ils
sollicitaient seulement la permission de faire paisiblement leur
commerce. Ces prières étaient accompagnées de présents, tels qu'une
colonie de marchands européens du quatorzième siècle pouvait en
offrir à un vainqueur enrichi de toutes les dépouilles de l'Asie.
Timour leur jura sur sa tête qu'il les protégerait, fit entrer ses
troupes dans la ville, la livra au pillage, la mit en cendres, et
jeta dans les fers tous les chrétiens qui échappèrent au glaive des
Tartares.
Cet exemple ne détourna point l'empereur grec du dessein d'appeler
sur son pays un si terrible fléau. Manuel Paléologue avait passé deux
ans dans les cours des princes chrétiens sans en obtenir un secours
efficace.
[Note en marge: XV. Bataille d'Angora, où Tamerlan défait Bajazet
Ier. 30 juin 1402.]
Timour qui ne connaissait guère ce que c'était que l'empire de
Constantinople, mais qui avait entendu parler de la ville impériale,
saisit avidement cette occasion d'étendre ses conquêtes; il fit
signifier à l'empereur des Turcs l'ordre de s'arrêter. Après une
correspondance hautaine entre Bajazet et lui, ces deux conquérants se
rencontrèrent auprès d'Angora, autrefois Ancyre, ville de Phrygie,
c'est-à-dire dans les mêmes plaines que Mithridate et Pompée avaient
ensanglantées quinze siècles auparavant; mais les armées des Romains
n'étaient rien en comparaison de celles à la tête desquelles
marchaient les souverains des Ottomans et des Tartares. Un ou deux
millions d'hommes combattirent pour l'empire de l'Asie avec tous les
moyens de destruction connus des anciens et des modernes[69]. La
défaite des Ottomans fut complète; un des fils de Bajazet y perdit la
vie, un autre et lui-même y perdirent leur liberté. Constantinople
était, pour quelque temps du moins, délivrée de la crainte des Turcs;
mais de cette capitale on voyait sur l'autre rive du Bosphore les
pavillons de Timour, et si elle ne fut pas envahie, et par conséquent
saccagée et brûlée, ce fut parce que le chef d'une armée de huit cent
mille hommes n'avait pas quelques galères pour franchir ce bras de
mer.
[Note 69: Il y a des historiens qui fixent la date de cette bataille
au 28 juillet 1402. L'_Art de vérifier les dates_ la rapporte au 30
juin.]
Tous les bâtiments de guerre vénitiens ou génois, qui se trouvaient
à portée, étaient dans le détroit pour empêcher les fugitifs de
l'armée ottomane de passer en Europe. On avait un double intérêt
à les en écarter, et parce qu'ils étaient par eux-mêmes des hôtes
dangereux, et parce que leur présence devait nécessairement attirer
le vainqueur à leur poursuite. Cependant on reprocha dans le temps
aux capitaines génois d'avoir donné asyle et passage à beaucoup de
Turcs. Ce reproche est consigné dans un rapport de Jean Cornaro,
commandant d'une galère vénitienne. Ce n'était pas la première fois
que les Génois prêtaient assistance aux Ottomans contre l'empire
grec. Ils paraissaient dès long-temps avoir prévu les succès de ces
conquérants. Le soin de se ménager leur amitié était un des principes
fondamentaux de leur politique.
Mais dans la situation où Gênes se trouvait alors, il serait
difficile de juger quel esprit dirigeait le système de ses relations
avec les autres puissances. Cette république n'existait plus comme
gouvernement indépendant, elle s'était donnée au roi de France;
elle ne s'était pas seulement mise sous une protection étrangère,
elle avait renoncé à sa constitution, et depuis peu elle avait reçu
un gouverneur français. C'était ce même maréchal de Boucicault que
nous avons vu combattre à la bataille de Nicopolis avec cette ardeur
imprudente qui ne suppose ni la duplicité de la politique, ni même
les calculs de la prévoyance. Si donc, comme on ne peut le révoquer
en doute, les Génois fournirent aux Turcs fugitifs les moyens de
gagner un asyle en Europe, ce fut une détermination spontanée de ceux
qui se trouvaient alors dans cette mer, et cette résolution put fort
bien leur être conseillée par leur intérêt. D'ailleurs la colonie de
Péra ne s'était jamais regardée comme liée nécessairement au système
politique de sa métropole.
[Note en marge: XVI Hostilités entre les Vénitiens et les Génois.
1403.]
Le gouvernement de Gênes, ou le cabinet de Paris, jugea au contraire
qu'il était de son intérêt ou de son devoir d'attaquer les
Ottomans, après le désastre qu'ils venaient d'éprouver. Le maréchal
de Boucicault sortit de Gênes avec une escadre de onze galères[70]
au printemps de 1403. Cet armement donna une vive inquiétude aux
Vénitiens. Peut-être supposaient-ils au maréchal des vues plus
profondes que celles dont il était capable; ils équipèrent une
escadre de même force, que Zéno conduisit dans les mers de l'Orient;
il avait ordre de mettre toutes les colonies de la république en
sûreté, d'observer soigneusement les Génois, mais de ne commettre
contre eux aucun acte d'hostilité.
[Note 70: François VERDIZZOTTI, _de' Fatti Veneti_, lib. 17. Et la
Chronique de J. BEMBO, qui fait suite à celle de DANDOLO, disent que
cette flotte était de vingt-une galères.]
Les explications qui précédèrent ces deux armements, les rencontres
de ces deux flottes, la circonspection des Vénitiens, ne constatèrent
que trop qu'il existait toujours entre les deux peuples des
sentiments de méfiance et de jalousie, et le caractère ardent du
maréchal de Boucicault ne contribua pas à concilier les esprits.
Dans une première rencontre il invita, par une lettre, l'amiral
vénitien à venir à son bord, prétextant une maladie qui l'empêchait
de se transporter sur la capitane de Zéno. Celui-ci s'excusa sur les
prétendues lois de la marine vénitienne, qui ne lui permettaient pas
de quitter son vaisseau. Ensuite le maréchal proposa aux Vénitiens de
réunir leur flotte à la sienne pour attaquer les ports des infidèles.
Zéno répondit qu'il n'avait aucun ordre à cet égard, et qu'il ne
pouvait entamer une guerre sans l'aveu de son gouvernement. Cette
réponse, assurément très-raisonnable, piqua le maréchal, qui quelque
temps après, et pendant que l'escadre de Zéno visitait les colonies,
se porta sur les côtes de Syrie, et se présenta devant la rade de
Berythe. Les Vénitiens, qui faisaient presque tout le commerce de
cette échelle, y avaient un comptoir considérable. L'apparition d'une
flotte génoise leur causa de vives alarmes; il envoyèrent à bord
de l'amiral, pour le prier de ne point attaquer une place où les
propriétés des Sarrasins n'étaient rien, et où il n'y avait que des
marchands d'une nation amie. Boucicault les rassura par ses paroles,
mais n'en fit pas moins opérer le débarquement, et attaquer la ville;
elle fut saccagée, les richesses des Vénitiens furent livrées au
pillage, et un maréchal de France traita Berythe, comme Tamerlan
avait traité Asoph.
[Note en marge: XVII. Bataille entre les deux flottes près de l'île
de Sapienza. 1403.]
Depuis ce moment il ne distingua plus les Vénitiens des infidèles;
il prit leurs vaisseaux, détruisit leurs comptoirs, ruina leur
commerce, en disant que tout ce qui était en pays ennemi, ou pour
les ennemis, était de bonne prise. Les représentations que Zéno lui
adressa à ce sujet ne furent pas accueillies de manière à laisser
espérer la moindre réparation de ces insultes. L'amiral vénitien,
pour appuyer ses réclamations, ou pour protéger les vaisseaux de
sa nation, rapprocha son escadre de l'escadre génoise. Elles se
trouvèrent le 6 octobre 1403 sur les côtes de la Morée dans deux
rades différentes de l'île de Sapienza, si fatale aux Vénitiens
cinquante ans auparavant.
Le lendemain elles s'aperçurent; dès-lors la bataille était
inévitable, car les uns comme les autres redoutaient bien moins le
reproche de l'avoir engagée que la honte de l'éviter. La flotte
vénitienne suivait la flotte génoise; celle-ci revira de bord et lui
épargna la moitié du chemin. Ici nous pouvons laisser le vainqueur
lui-même nous raconter cette action: «Sérénissime prince, écrivait
Zéno au doge[71], j'ai à rendre compte à votre seigneurie ducale, que
le six de ce mois j'appris que la flotte du maréchal de Boucicault
était mouillée à Sapienza. Je m'en approchai le soir, avec vos onze
galères et deux gros bâtiments qui m'avaient joint la veille. Celles
des Génois avaient leurs feux allumés, ne nous croyant pas si près.
Au point du jour elles gagnèrent le large; je les suivis, prenant
les devants avec mes meilleurs vaisseaux, mais d'assez loin, car je
laissais entre elles et moi un intervalle d'environ huit milles.
Dès que les Génois m'aperçurent ils revirèrent de bord. Ma première
pensée fut que le maréchal voulait me parler; mais quand je vis
que toute son escadre suivait ce mouvement, et qu'elle faisait des
efforts pour me joindre, je ne doutai plus de sa véritable intention;
je donnai le signal, et fis force de voiles et de rames pour
l'attaquer.
[Note 71: Cette lettre est rapportée par Marin Sanuto.]
«Le combat s'engagea très-vivement, et dura pendant quatre heures
avec une grande perte des deux côtés; mais Dieu et la protection
de saint Marc nous donnèrent la victoire. L'ennemi fut contraint
de prendre la fuite avec huit galères, en laissant trois en notre
pouvoir. Si tout notre monde eût fait son devoir, aucune n'aurait
échappé. Si Dieu permet que je rentre à Venise, je prierai votre
seigneurie d'ordonner une information contre ceux dont la mauvaise
conduite a sauvé les ennemis. Je n'ai rien à dire de la mienne.
Le maréchal de Boucicault m'a attaqué avec sa galère sur laquelle
il y avait près de trois cents hommes, dont une partie de soldats
français. Pendant plus d'une heure j'ai eu à défendre ma capitane
contre cette galère et deux autres. L'ennemi est venu à l'abordage,
nous avons eu à combattre corps à corps sur notre propre pont;
nous avons été assez heureux pour le repousser. Une seule de nos
galères, celle de Léonard Moncenigo, est venue à notre secours et
nous a dégagés, en chargeant les ennemis avec beaucoup de vigueur.
La capitane génoise était déjà hors de combat; elle s'est retirée
pouvant à peine faire manoeuvrer vingt avirons. Si elle eût été
poursuivie elle tombait entre nos mains; mais on n'a obéi à aucun de
mes signaux, et je ne pouvais moi-même entreprendre cette chasse,
n'ayant pas à mon bord trente hommes en état de combattre. Si nous
n'avions eu affaire qu'à des Génois, la victoire aurait été bien
plus complète. J'ai cru que l'honneur de nos armes ne me permettait
pas d'éviter cette bataille.» Zéno négligeait de dire qu'il avait
lui-même reçu une nouvelle blessure dans le combat.
[Note en marge: XVIII. Paix.]
La victoire des Vénitiens était attestée par les trois galères
prises avec leurs équipages et par la retraite des Génois[72].
Cependant le maréchal de Boucicault ne voulut jamais convenir de sa
défaite. Il publia un démenti de la relation simple et mesurée de
Zéno. Il envoya un cartel à l'amiral, au doge lui-même[73], et de son
autorité privée déclara la guerre à la république, sans s'inquiéter
si Gênes était en état de la soutenir. Dans les premiers moments,
il y eut quelques vaisseaux du commerce vénitien enlevés par des
corsaires. Le gouvernement français lui-même parut vouloir appuyer
les violences de Boucicault. On mit en prison quelques marchands
vénitiens venus à la foire de Montpellier, et on leur confisqua pour
plus de trente mille ducats de marchandises[74]. Mais lorsqu'on vit
la république préparer un armement formidable, on prévit tous les
dangers de cette rupture; des négociateurs arrivèrent à Venise pour
traiter de la paix, et les deux peuples se réconcilièrent, en se
rendant tout ce qu'ils s'étaient pris. L'indemnité des dommages faits
par les Génois aux Vénitiens, dans le pillage de Berythe, fut réglée
à cent quatre-vingt mille ducats.
[Note 72: Les historiens génois conviennent eux-mêmes de la victoire
des Vénitiens; «Verùm ubi classes cohæsere, Genuenses, (ii enim
numero inferiores erant, et plurimum morbo languebant), paulatim
cedere coeperunt, maximè vero illis oberant onerariæ triremes, è
quibus desuper omni telorum genere petebantur; cùmque vim diutiùs
ferre non possent, tribus onerariis, totidemque rostratis amissis,
sese in fugam conjecerunt.
(BARTHOLOMOEUS _Facius de bello veneto liber_.)]
[Note 73: Il est dans les annales génoises de Georges STELLA, _Rerum
italicarum scriptores_, tom. XVII, page 1203.]
[Note 74: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, M. Steno.]
La relation de Zéno contenait un trait honorable pour les Français
qui composaient la garnison des galères génoises. Un de ces Français,
prisonnier de guerre, s'avisa de dire qu'il espérait prendre sa
revanche, et tremper à son tour ses mains dans le sang vénitien. Par
un oubli du droit des gens et de leur propre dignité, les magistrats
de Venise firent pendre ce malheureux, et par un raffinement de
cruauté, on lui taillada la plante des pieds, afin qu'il laissât, sur
la place Saint-Marc, l'empreinte sanglante de ses pas.
[Note en marge: Départ de Tamerlan pour l'Asie.]
Ces divisions si déplorables entre les deux peuples auraient favorisé
les vues des Turcs et îles Tartares, si Bajazet n'eût été dans les
fers, et si d'autres projets n'eussent fait dédaigner à Tamerlan la
conquête d'une partie de l'Europe. Après avoir donné l'investiture
du royaume de Romanie au fils de Bajazet, à Soliman, qui en reçut
le diplôme à genoux; après avoir assujetti l'empereur Grec à un
tribut, ce conquérant, septuagénaire, partit des environs de Smyrne
pour aller faire la conquête de la Chine. On serait un peu honteux
de raconter des combats de trois ou quatre mille hommes, après les
grandes batailles des cinq cent mille Turcs de Bajazet contre les
huit cent mille Tartares de Timour, si l'on ne se rappelait que c'est
précisément quand notre espèce humaine se trouve réunie en grands
troupeaux qu'elle devient plus méprisable. La nature nous a indiqué
cette vérité, en ne permettant à notre coeur de s'intéresser vivement
qu'aux individus.
Une petite peuplade de Grecs existait sur la côte d'Albanie; les
brigandages des Turcs l'avaient forcée d'abandonner la ville
qu'elle occupait, appelée Parga, et de se retirer sur un rocher qui
s'avance dans la mer Ionienne. Du haut de ce rocher les habitants
de la nouvelle Parga voyaient devant eux l'île de Corfou occupée
par les troupes de la république. Ils ne pouvaient sortir de chez
eux sur le continent, sans y rencontrer les Turcs, sur mer sans
passer sous le canon des Vénitiens. Enhardis par les désastres que
les Turcs venaient d'éprouver, ou forcés de subir la loi de leurs
nouveaux voisins, ils se mirent, en 1401, sous la domination ou
sous la protection de la république, qui, en 1447 leur accorda
quelques priviléges. Ils étaient exempts de tous impôts, de toutes
charges, même de la milice. Ils nommaient leurs magistrats et étaient
gouvernés par un noble de Corfou, sous l'autorité du provéditeur
qui commandait dans cette île. On dit même que lorsqu'ils étaient
mécontents de leur gouverneur, ils le tenaient enfermé jusqu'à ce
qu'ils eussent obtenu justice.
Dans la suite cette petite colonie fut saccagée par les Turcs. La
prise et l'incendie de Parga qui eurent lieu en 1500, déterminèrent
le gouvernement de Venise à fortifier cette ville en 1571.
C'est cette peuplade de trois ou quatre mille âmes qui, dans ces
derniers temps, a donné un si grand exemple au monde dont elle était
ignorée. Lorsqu'en 1819 les Anglais cédèrent Parga au pacha de
Janina, tous les habitants sans exception, hommes, femmes, enfants,
vieillards, abandonnèrent leur patrie plutôt que de passer sous le
joug de ce barbare. Les Turcs, en y entrant, ne trouvèrent qu'une
ville déserte, et les restes d'un immense bûcher qui achevait de
consumer les ossements des morts que les Parganiotes avaient exhumés
pour ne pas les laisser au pouvoir de ces nouveaux maîtres.
[Note en marge: XIX. Guerre contre le duc de Milan 1397.]
Pendant que Timour et Bajazet se disputaient l'Asie, le seigneur
de Milan méditait la ruine du seigneur de Mantoue, son parent; et
celui-ci, pour opposer à son cousin des forces égales, formait une
ligue avec les Florentins, le marquis de Ferrare, le prince de
Padoue, et les Vénitiens. L'abaissement des Visconti importait à la
république depuis qu'elle avait acquis le Trévisan. L'armée milanaise
faisait le siége de Mantoue. Une flottille vénitienne, qui entra dans
le Mincio, sous le commandement de Jean Barbo, rompit l'estacade que
les assiégeants avaient établie, et facilita une attaque générale
dont le succès délivra la place. Le combat de Governolo, qui eut
lieu le 29 août 1397, amena des propositions de paix; elle fut
signée l'année suivante. Le seigneur de Milan avait entrepris des
travaux considérables pour priver Padoue des eaux de la Brenta.
Plus de trente mille hommes avaient été occupés pendant deux mois à
construire, près de Bollano, des écluses de retenue. Les Vénitiens
exigèrent que ces travaux fussent démolis; mais ce fut le prince de
Padoue qui en remboursa les frais.
[Note en marge: Trait de justice du doge Antoine Renier.]