conclu lorsque le comte de Camino, mourant sans héritiers, légua à
la république les terres qu'il possédait dans cette province. On
ne sait point quel motif l'y détermina; ce ne pouvait guère être
l'affection, car, dans les guerres précédentes, il s'était ligué avec
les ennemis de Venise. Quoi qu'il en soit, la seigneurie jugea que
quelques fiefs relevant du comté de Trévise, dont elle n'était plus
souveraine, étaient une possession plus embarrassante que profitable;
elle renonça en conséquence à cette succession, qui revint au duc
d'Autriche, fut comprise dans la vente qu'il fit de la marche
Trévisane, et tourna encore au profit du seigneur de Padoue.
[Note en marge: Peste à Venise. 1382.]
[Note en marge: Antoine Renier, doge. 1382.]
La république n'avait aucun moyen de s'y opposer. Venise à
cette époque était ravagée par ce fléau, suite inévitable des
communications fréquentes avec les peuples de l'Orient. La peste
s'y était déclarée dans l'été de 1383, et durait depuis trois
mois. On évalue à dix-neuf mille le nombre des personnes qui en
moururent. Le doge Michel Morosini fut une des victimes; on lui donna
pour successeur Antoine Renier, qui était capitaine des armes ou
sous-gouverneur à Candie. Pour réparer les pertes de la population,
la république se chargea de doter les filles orphelines.
[Note en marge: La ville de Chiozza rebâtie. 1383.]
L'année d'après la ville de Chiozza, détruite par un long siége,
sortit de ses ruines. Des capitaux furent consacrés à relever ses
édifices, à rendre son port plus sûr et à perfectionner ses moyens de
défense. De tels travaux après de si grandes calamités prouvent les
ressources, l'activité de ce peuple, et honorent l'administration de
ses magistrats.
[Note en marge: IV. Discordes entre les princes.]
L'accroissement de la puissance de Carrare ne devait pas moins
déplaire au seigneur de Vérone qu'aux Vénitiens. Ce prince de Vérone
était un bâtard de la maison de la Scala, qui avait assassiné son
frère pour régner seul. À cette époque il y avait plusieurs trônes
qui n'étaient pas occupés à d'autres titres. Les couronnes de Milan,
de Naples, de Hongrie, étaient portées par des assassins ou des
empoisonneurs. La chaire pontificale elle-même était disputée par
deux compétiteurs élus par les mêmes cardinaux. L'un, Clément VII,
faisait noyer ou brûler les prélats qui tenaient pour Urbain VI, et
préparait un guet-apens pour se saisir de la personne de son rival,
qu'il voulait faire périr sur un bûcher, après l'avoir fait condamner
à l'aide de faux témoins. Urbain, que le sacré collége traitait
d'apostat et d'antechrist, faisait donner la question dans sa chambre
à six cardinaux, pendant qu'il récitait son bréviaire; les enfermait
dans une citerne, les traînait à sa suite, faisait massacrer l'un
d'eux sous ses yeux, parce qu'affaibli par les tortures il ne pouvait
marcher aussi vite qu'il lui était ordonné; enfin, alléguant qu'il
avait appris, par révélation divine, que les cardinaux conspiraient
contre lui, il les faisait périr si lâchement qu'il ne reste plus à
l'histoire que le soin d'éclaircir s'ils furent égorgés, empoisonnés,
ou jetés dans un sac à la mer[61]. Telles étaient les moeurs de ce
temps, ou plutôt de ces princes abominables.
[Note 61: _Histoire ecclésiastique_ de l'abbé FLEURY, liv. 97, § 53,
62; liv. 98, § 20, 21, 22, 23, 25, 33. Parmi ces cardinaux, il y en
avait un qui était de Venise, Louis Donato, l'un des savants hommes
de son temps.]
Cette rivalité de deux papes qui faisaient intervenir toutes les
passions dans leur querelle, ne troublait pas seulement l'état de
l'église et les consciences; elle divisait toute la chrétienté. À la
mort d'un évêque, les deux pontifes s'empressaient également de lui
donner un successeur, et plusieurs royaumes[62] étaient en proie à la
guerre civile, parce que chacun des deux pontifes, abusant du droit
prétendu de détrôner les princes et de disposer des couronnes, créait
un compétiteur à celui qui avait embrassé la cause de l'autre pape.
[Note 62: Naples, que se disputaient Louis d'Anjou, frère du roi de
France, et Charles de Hongrie; Castille, que se disputaient Jean, roi
de Castille et de Léon, et Jean de Gand, duc de Lancastre, oncle du
roi d'Angleterre; Hongrie, que se disputaient Charles de la Paix et
Marie fille du dernier roi.]
Les Vénitiens ne laissèrent point troubler leur république par
les scandaleux débats de Clément VII et d'Urbain VI. Spectateurs
indifférents de ces dissensions, ils s'appliquèrent à en profiter.
Ainsi, lorsque Charles de la Paix, qu'Urbain avait déjà appelé au
trône de Naples, pour l'opposer au duc d'Anjou, protégé du pape
Clément, vint ravir l'héritage de la fille du roi de Hongrie, les
Vénitiens s'allièrent avec cette princesse, qui venait de se défaire
de son compétiteur par un assassinat suivi d'un empoisonnement. Ils
la protégèrent contre le ban de Croatie, qui avait fait jeter dans le
Danube la mère de cette princesse, lui firent rendre la liberté et le
trône; mais ils ne s'opposèrent point à ce que le royaume fût divisé.
Marie conserva la couronne de Hongrie, dont elle était redevable à
ses alliés, et la Dalmatie passa sous la domination d'un nouveau roi
de Bosnie, peu capable de défendre cette conquête contre les armes de
la république.
[Note en marge: V. La république secourt les habitants d'Udine contre
Carrare, seigneur de Padoue. 1386.]
Il n'importait pas moins à la république d'affaiblir le seigneur de
Padoue. Les troubles du Frioul en fournirent l'occasion. Carrare
avait forcé Udine à recevoir le cardinal d'Alençon, à qui l'un des
deux papes avait donné l'administration temporelle et spirituelle
du patriarcat d'Aquilée; mais il voulait régner dans les états de
son protégé, et s'en était même fait céder une partie. Le peuple
d'Udine chassa le cardinal, et une armée de Vénitiens vint appuyer
cette résistance. Les troupes padouanes furent surprises et battues
complètement.
[Note en marge: Elle s'allie avec la Scala, seigneur de Vérone. 1386.]
[Note en marge: 1387.]
Ce succès et un subside de vingt-cinq mille florins par mois,
déterminèrent le seigneur de Vérone à prendre part à cette guerre,
et à signer un traité par lequel il s'engageait, après qu'on aurait
dépouillé Carrare de ses états, à laisser la république en possession
du Trévisan. Malheureusement les affaires ne tournèrent pas comme
Antoine de la Scala l'avait espéré. Son armée fut entièrement
défaite le 25 juin 1386, avec perte de 800 hommes tués et de huit
mille prisonniers. Une indemnité de soixante mille florins, et les
prédictions d'un astrologue, qui lui garantissait les plus grands
succès, déterminèrent ce prince à tenter une seconde campagne qui ne
fut pas plus heureuse que la première. Il perdit quatre mille hommes
le 11 mars 1387 près de Castelbaldo. Les Vénitiens, qui ne prenaient
pas une part active à cette guerre, le consolèrent de cette perte par
un présent de cent mille florins.
[Note en marge: Intrigues de Carrare à Venise.]
Carrare leur faisait de son côté une guerre qui n'était pas plus
généreuse. Il avait corrompu des personnages considérables dans
les conseils de la république. Un Pierre Justiniani avogador, et
Étienne Manolesso membre du tribunal des quarante, lui révélaient les
secrets du gouvernement. Ils furent découverts et accusés par Victor
Morosini collègue de Justiniani. Les deux magistrats furent appliqués
à la question et condamnés au dernier supplice, ainsi que l'agent du
seigneur de Padoue leur corrupteur.
[Note en marge: Il s'allie avec Visconti, duc de Milan, qui le trompe
et s'empare des états du seigneur de Vérone. 1387.]
La découverte de ces manoeuvres obligea Carrare à prendre des mesures
pour s'assurer contre le ressentiment de la république et à chercher
le secours d'un allié puissant qui l'aidât à écraser sans retour le
prince de Vérone. À cet effet il entama avec Galéas Visconti une
négociation qui se termina le 19 avril 1387; ils se promirent dans le
traité d'agir de concert pour dépouiller Antoine de la Scala de ses
états et se les partager. L'invasion fut prompte. Galéas s'empara de
Vérone, qui devait lui appartenir et retint Vicence, qui devait être
le partage de son allié. Le seigneur de Vérone se réfugia à Venise,
où pour tout dédommagement on l'inscrivit sur le livre d'or.
Ce manque de foi de la part de Visconti avait trompé tous les
calculs de Carrare; il avait ruiné la Scala, mais sans profiter de
sa dépouille, et au lieu de ce voisin, dont il pouvait balancer les
forces, il se trouvait en avoir un autre beaucoup plus redoutable.
Dans son désespoir il eut recours aux Vénitiens, pour l'aider à
se venger du prince milanais; mais celui-ci, sentant qu'il était
difficile de conserver sans leur aveu des conquêtes faites dans
leur voisinage, leur offrit de s'allier avec eux pour détruire la
puissance de Carrare.
[Note en marge: VI. Traité entre le duc de Milan et la république
pour le partage des états de Carrare. 1388.]
Les Vénitiens avaient à choisir entre l'alliance du seigneur de
Padoue et celle du duc de Milan. Il n'entrait dans leurs intérêts
d'agrandir ni l'un ni l'autre; mais ils se déterminèrent contre celui
dont les états leur convenaient le mieux. Visconti possédait Milan
et la principauté de Vérone; ces provinces, assez loin du rivage de
l'Adriatique, n'étaient pas encore à la portée des Vénitiens, au
lieu qu'en dépouillant Carrare on avait à partager la principauté de
Padoue et la marche Trévisane qui bordent les lagunes. En conséquence
un traité fut signé le 29 mars 1388, par lequel la dépouille de
Carrare fut partagée entre la république et Galéas, à qui on promit
Padoue, Feltre et Bellune; Venise se réserva la marche Trévisane,
Ceneda, et les postes de Saint-Eletto et de Corano. Il fut de plus
stipulé que certains forts de la côte qui inquiétaient les Vénitiens
seraient démolis, et que le nouveau possesseur de ces rivages ne
pourrait y élever aucune fortification. Le contingent des Vénitiens,
dans cette guerre, fut fixé à quinze cents hommes d'infanterie,
mille archers à pied, trois cents archers à cheval, et cent hommes
d'armes; c'était bien peu, mais Visconti désirait bien moins la
coopération de la république que son aveu pour les conquêtes qu'il
projetait.
Il sentit cependant que sa réputation de mauvaise foi était trop bien
établie, pour qu'il pût se dispenser de donner à ses alliés quelque
gage de sa fidélité. Dans cette vue, il demanda et obtint que Charles
Zéno vînt servir dans son armée, et lui confia le gouvernement de
Milan. C'était une position assez singulière pour ce général de
se voir appelé dans l'armée d'un prince étranger, et placé hors
du théâtre de la guerre, de commander dans la capitale d'un allié
suspect, et de ne s'y trouver entouré que des troupes de ce prince.
[Note en marge: VII. Guerre contre Carrare; prise de Padoue par les
Milanais. 1388.]
Les forces de Carrare n'étaient pas égales à celles de ses ennemis.
Pressé par ses conseillers, qui attribuaient aux haines qu'il
s'était attirées le danger dont son pays était menacé, il résigna
la principauté de Padoue à son fils François, et alla s'enfermer
dans Trévise, dont il s'était réservé la souveraineté, se bornant
à défendre vigoureusement ses places, faute de troupes suffisantes
pour tenir la campagne. Les hostilités commencèrent avec le mois
de juillet. La petite armée des Vénitiens déboucha par Mestre
dans la marche Trévisane, tandis que leur flottille, sous les
ordres de Jacques Delfino, entrait dans la Brenta, et s'emparait
de quelques châteaux. Les troupes du duc de Milan, beaucoup plus
nombreuses, étaient commandées par Jacques Dal Verme, l'un des
plus fameux capitaines de ce temps-là. Ce général commença par se
porter rapidement sur Noale, qui est entre Padoue et Trévise, afin
d'empêcher toute communication de l'une de ces places à l'autre.
Noale fut emportée après un siége de quelques jours, et l'armée
milanaise alla sur-le-champ investir Padoue. Les sujets des Carrare
leur étaient peu affectionnés, et soutenaient cette guerre avec
beaucoup de répugnance. Carrare, le fils, se vit réduit à demander un
sauf-conduit au général ennemi, et à lui ouvrir les portes de Padoue
le 23 novembre. Après en avoir pris possession, les Milanais se
hâtèrent d'arriver devant Trévise.
[Note en marge: VIII. Trévise se rend; les Vénitiens se font remettre
cette place. 1388.]
Il n'était pas douteux que la ville ne succombât au bout de quelques
jours; mais il s'agissait de savoir qui en prendrait possession.
Jacques Dal Verme avait ordre d'y entrer au nom du duc de Milan.
Les Vénitiens savaient que ce prince ne se faisait point scrupule
de retenir la part promise à ses alliés. Ils étaient aux portes, en
nombre fort inférieur aux Milanais, mais déterminés à soutenir leurs
droits. Dans la ville il y avait aussi deux intérêts divers. Le
peuple, avant même que la place ne fût rendue, criait _Vive saint
Marc!_ De son côté Carrare, au désespoir, renfermé dans la citadelle,
où il se voyait presque assiégé par la multitude en fureur, était
encore moins sensible à la perte de ses états qu'au chagrin de les
voir passer sous la domination de la république. Voulant au moins se
venger d'elle, il traita avec Jacques Dal Verme, et lui rendit la
place, à condition qu'elle resterait, ainsi que toute la province, au
duc de Milan. Ce général entra dans Trévise en faisant crier, par ses
soldats, _Vive Galéas Visconti, seigneur de Milan et de Trévise!_ Le
peuple trompé dans son attente, répondit à ce cri par celui de _Vive
saint Marc!_ Les Milanais menacèrent les mutins de les faire pendre.
Ceux-ci coururent aux armes, formèrent des barricades dans les rues,
et donnèrent le temps aux Vénitiens d'arriver. Les provéditeurs,
Guillaume Querini et Jean Miani, se présentèrent, réclamèrent
hautement les droits de la république, et le 13 décembre 1388 prirent
possession en son nom de cette province, qui en avait été détachée
pendant huit ans.
La puissance de la maison de Carrare était détruite; celle de la
maison de la Scala l'avait été l'année d'auparavant. La république
était délivrée d'un ennemi irréconciliable; mais elle voyait
flotter sur le rivage de ses lagunes l'étendard de Visconti, et elle
apprenait que ce prince, en recevant l'hommage des habitants de
Padoue, leur avait annoncé que cinq ans ne se passeraient pas qu'il
n'eût humilié les Vénitiens, leurs antiques rivaux.
Je n'ai pas voulu interrompre le récit de ces évènements pour
rapporter quelques circonstances contemporaines.
[Note en marge: IX. Acquisition de Corfou. 1386.]
La guerre des Vénitiens contre le seigneur de Padoue leur fournit un
prétexte pour faire une acquisition de la plus grande importance.
Ils en furent redevables à ce système de vigilance et d'activité
qui ne se démentait jamais. L'île de Corfou, que les rois de Sicile
avaient reconquise, et qui s'était affranchie de leur domination,
à la faveur des guerres intestines qui affaiblissaient ce royaume,
voulut se mettre sous la protection d'une puissance riveraine de
l'Adriatique. Elle s'adressa en 1386 au seigneur de Padoue, qui
s'empressa d'y envoyer une garnison.
Mais l'amiral de la république dans le golfe, Jean Miani, parut
aussitôt avec son escadre devant cette île, représenta aux habitants
que la république, qui les avait déjà gouvernés avec douceur,
était seule capable de les protéger, et les détermina à envoyer
une députation à Venise, pour prier la seigneurie de les prendre
sous sa protection. Le gouverneur padouan, obligé de se retirer
dans la citadelle, y fut assiégé et réduit à se rendre. Cette île
importante, qui depuis demeura constamment sujette de la république,
fut recouvrée le 9 juin 1386. Des historiens vénitiens racontent[63]
cette acquisition tout autrement. À en croire leur récit cette île
n'avait pas cessé d'appartenir aux Vénitiens par le droit, mais
seulement par le fait. Ils l'avaient possédée autrefois; ils y
avaient envoyé une colonie deux cents ans auparavant. Le désir de
rentrer dans cette possession les détermina à offrir au prince de
Tarente, qui s'en était emparé, une somme considérable, non pour
racheter leur bien, mais pour avoir la paix, et la remise de l'île
fut stipulée par un traité.
[Note 63: François VERDIZZOTTI, _de' Fatti veneti_, lib. 16, Paul
MOROSINI, _Hist. di Venetia_, lib. 17.]
[Note en marge: De Darazzo, d'Alessio, d'Argos et de Naples de
Romanie.]
Cette acquisition en facilita d'autres. La ville de Durazzo, sur
les côtes d'Albanie, avait autrefois appartenu momentanément aux
Vénitiens. Ce fut un prétexte suffisant pour la reprendre sur un
prince de la maison d'Anjou, qui était peu en état de disputer cette
possession. La ville d'Alessio, sur la même côte, fut livrée peu de
temps après à la république[64] par quelques nobles.
[Note 64: Il existe aux archives de Venise, un manuscrit intitulé:
_Raccolta di varie leggi e decreti veneti_, dans lequel on trouve une
pièce sous ce titre: _Copia delli patti firmati pel nobil huomo Z.
Miani capitano del golfo, con alcuni nobili al Castello di Alessio_.
Ce traité, dans lequel on voit que ce sont quelques nobles qui
livrent la place, ne contient d'ailleurs aucune clause remarquable.]
Les villes d'Argos et de Naples de Romanie appartenaient à un
seigneur feudataire nommé Gui de Anzzino, qui venait de mourir
sans enfants mâles. Son héritière était elle-même veuve d'un noble
vénitien, qui ne lui avait point laissé d'enfants. On négocia avec
elle pour la cession de ces deux villes, et une pension de sept
cents ducats en fut le prix. À l'exemple de l'héritière d'Argos,
le seigneur de Scutari, George Strasimiero, traita de toutes ses
possessions avec les Vénitiens, moyennant une pension viagère de
mille ducats.
[Note en marge: X. Carrare, le fils, favorisé par les Vénitiens,
enlève Padoue au duc de Milan. 1390.]
Ainsi sept ans s'étaient à peine écoulés depuis la guerre de Chiozza,
les Vénitiens avaient relevé leurs villes, recouvré une province et
fait des acquisitions importantes. Il leur restait à se délivrer
de l'inquiétude que devait leur inspirer le voisinage du duc de
Milan. Le jeune Carrare, quoique retenu prisonnier chez ce prince,
avait pratiqué quelques intelligences dans Padoue; il fit sonder
le gouvernement de la république pour savoir si, au cas qu'il pût
tenter avec succès quelque entreprise sur ses anciens états, elle le
favoriserait au moins par sa neutralité.
Il était évident qu'il convenait mieux à la seigneurie d'avoir pour
voisin un Carrare réduit à la principauté de Padoue, qu'un prince
possédant à-la-fois Padoue, Vérone, Vicence, et Milan. On répondit à
Carrare de manière à l'encourager dans son entreprise. Elle réussit
complètement.
Il s'échappa d'Asti en habit de pélerin, erra sur les côtes de la
Ligurie couvertes de ses ennemis, soutenant le courage et les forces
épuisées de sa femme enceinte de six mois, manquant de nourriture,
couchant au milieu des rochers, poursuivi par les partisans de Galéas
et repoussé par ceux qui craignaient de s'attirer l'inimitié de ce
prince. Gênes et Pise refusèrent de le recevoir, les Florentins ne
voulurent donner asyle qu'à sa femme et à ses enfants, Bologne ne
lui promit des secours qu'avec timidité. Il passa ensuite les Alpes
pour se rendre auprès du duc de Bavière. Ce prince était gendre
de Bernabos Visconti que Galéas avait détrôné; Carrare l'excita à
punir l'usurpateur du trône de Milan. L'électeur lui promit douze
mille hommes que les républiques de Florence et de Bologne devaient
payer. Carrare traversa ensuite la Carinthie, la Dalmatie, le
Frioul, cherchant par-tout des ennemis à Galéas, et enfin avec trois
cents lances il arriva tout-à-coup dans le Padouan. Le gouvernement
tyrannique de Visconti avait préparé des prétextes à l'inconstance
populaire. Les campagnes se déclarèrent pour le fils de leur ancien
seigneur. Au milieu de la nuit, il surprit Padoue, en y entrant
audacieusement avec une quarantaine de braves, par le lit même de la
Brenta qui était alors presque à sec.
Cette heureuse témérité lui gagna l'affection du peuple. La garnison
milanaise obligée de se retirer dans le château y fut assiégée. Six
mille hommes des troupes de Bavière, deux mille Florentins vinrent
achever la conquête du Padouan, et le 27 août 1390 la reddition
du château assura au jeune Carrare la possession de son ancienne
capitale.
Quelque temps après il se rendit à Venise, pour cimenter, par les
protestations de son dévouement, l'alliance qu'il venait jurer avec
la seigneurie.
[Note en marge: XI. Ligue contre les Turcs.]
La république venait de faire plusieurs acquisitions importantes sur
les côtes de l'ancienne Grèce; mais de modiques pensions n'auraient
pas déterminé les possesseurs à s'en dessaisir, s'ils n'eussent senti
que ces possessions étaient près de leur échapper. L'empire d'Orient
depuis long-temps en lambeaux, touchait au terme de son existence; le
torrent de la puissance ottomane battait les murs de Constantinople,
et inondait déjà les provinces européennes. Il était évident que les
petits princes établis sur les côtes ou dans les îles de l'Archipel
devaient être engloutis par ce débordement, et on ne savait même
où trouver assez de force pour lui opposer une digue capable de
l'arrêter.
Après les empereurs grecs, si on peut encore compter ces princes
au nombre des puissances, les Vénitiens, les Génois, et le roi de
Hongrie, étaient les plus immédiatement intéressés à empêcher les
progrès des Ottomans, commandés alors par Bajazet leur quatrième
sultan.
Manuel Paléologue sollicita les secours de la chrétienté, avec
toutes les instances d'un homme qui ne compte pas sur son propre
courage. La république disposée à entrer dans cette ligue, n'épargna
rien pour la rendre plus formidable. Elle envoya un ambassadeur aux
cours de France et d'Angleterre, et ce fut l'homme le plus illustre
de la nation qui fut chargé de la représenter dans cette double
mission. Charles Zéno alla exciter le zèle des deux rois contre un
conquérant qui parlait déjà, disait-on, de faire manger l'avoine
à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre. Mais la France n'était
guère en état, sous le règne déplorable de Charles VI, de faire
des expéditions lointaines. Le roi d'Angleterre avait des intérêts
plus pressants. Quelques princes moins puissants prirent part à
l'entreprise. Le comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne, se mit
à la tête des seigneurs français qui fournirent une petite armée
pour marcher contre les Turcs. On y voyait Philippe d'Artois comte
d'Eu, connétable de France, Jacques de Bourbon, comte de la Marche,
le sire de Coucy, Guy de la Trimouille, le maréchal de Boucicault,
et plusieurs autres. Le fils du comte de Hainault voulait en être,
mais son père lui dit: «Guillaume, puisque tu as la volonté d'aller
en Hongrie et Turquie, contre gens qui jamais ne nous forfirent, nul
titre de raison tu n'as que pour la vaine gloire de ce monde. Laisse
Jean de Boulogne et nos cousins de France faire leur entreprise et
fais la tienne. Va plutôt en Frise, et conquiers notre héritage[65].»
[Note 65: Froissard.]
Le roi de France, comme souverain de Gênes, fit armer une flotte
qui devait agir de concert avec celle de Venise. La flotte combinée
s'élevait à quarante-quatre galères, c'était plus qu'il n'en fallait
pour dominer dans les mers de l'Orient; mais sur terre la supériorité
restait aux forces ottomanes.
[Note en marge: XII. Armée française qui se réunit à celle du roi de
Hongrie.]
L'armée du duc de Nevers ne s'élevait guères qu'à dix mille hommes;
il y avait, dit-on, mille chevaliers accompagnés d'un grand nombre de
valets, et même de courtisanes. Ce fut dans cet appareil que cette
noblesse brillante et présomptueuse, alla se joindre aux forces
que le roi de Hongrie avait rassemblées dans les plaines de Bude.
Sigismond se trouvait à la tête de cent mille hommes, parmi lesquels
il y en avait soixante mille de cavalerie. Il effectua le passage du
Danube, tandis que la flotte chrétienne sous les ordres de Thomas
Moncenigo, après avoir traversé l'Archipel et le Bosphore, sans y
rencontrer les galères turques, vint prendre station dans la mer
Noire, à l'embouchure de ce fleuve, pour être à portée de seconder
les opérations de l'armée de terre.