de témérité. Aussitôt que la flotte fut aperçue, deux sénateurs s'y
rendirent pour défendre à Zéno d'entrer dans le port, sous peine de
la vie.
«Ma vie est à la république, qui ordonnera de moi ce qu'elle voudra,
répondit-il; je me dévouerai s'il le faut, j'encourrai sa disgrâce
pour lui sauver son armée. Mais quoi donc? déjà aurait-on oublié nos
derniers malheurs! À quoi furent-ils dus? au désastre de Pola. Et
cette défaite? au peu de cas que l'on fit des conseils du malheureux
Pisani. Une campagne d'hiver lui coûta les trois-quarts de ses
équipages. Nous sommes au mois de décembre; nous tenons la mer
depuis long-temps; les tempêtes ont fatigué la flotte; les équipages
sont épuisés par les privations; ils ont été jusqu'à quinze jours
de suite sans pain. Je sais qu'il est rare à Venise, mais n'est-il
pas naturel que l'armée soit admise au partage de ce qu'on peut en
avoir? Est-il juste, pour se débarrasser d'elle, de lui prescrire une
entreprise mal combinée? Je suis convaincu que cette expédition vous
coûtera votre flotte, et je demande avec instances qu'elle soit reçue
dans le port.»
Trois jours se passèrent en délibérations et en messages. Le sénat,
très-irrité contre l'amiral, le menaçait de toute sa sévérité; mais
les murmures des matelots firent comprendre aux sénateurs, qui
vinrent à diverses reprises sur la flotte, qu'il n'y avait pas sûreté
à insister sur son éloignement. Le peuple se déclara pour les marins,
et l'armée fut enfin autorisée à relâcher dans Venise.
Zéno et ses capitaines furent introduits dans le sénat pour y
rendre compte de leur conduite, l'amiral s'exprima avec sagesse,
avec modération même; mais un de ses officiers ne pouvant, comme
lui, écouter en silence la dure réprimande qui leur était adressée,
s'emporta contre le despotisme d'un gouvernement qui outrageait ses
plus illustres défenseurs et qui s'obstinait à compromettre le salut
de la patrie, pour ne pas révoquer des ordres donnés inconsidérément.
Ce manque de respect excita toute l'indignation de l'assemblée. On
fit sortir Zéno et tous les capitaines, et on se mit à délibérer sur
leur punition. Presque toutes les voix se réunirent pour les faire
d'abord jeter en prison; mais le peuple et les marins en tumulte
entouraient le palais, annonçant par des cris la résolution de
défendre un général qui leur était cher.
Zéno rentra dans la salle du sénat sans y être mandé; cette témérité
était un nouveau crime; on le traita de rebelle. «Vous aviez, dit-il,
une armée long-temps victorieuse, aujourd'hui épuisée de fatigues et
de privations, et voilà que vous vous passionnez contre elle. Vous
l'accusez à grands cris parce qu'elle a manifesté le sentiment de ses
besoins, de ses droits peut-être. Qu'elle périsse, dites-vous, pourvu
que l'autorité reste entière. En effet cette autorité sera tout
autrement imposante aux yeux des sujets et de l'étranger, lorsque
vous serez dénués de force. Ah! si quelque orgueil peut lui être
permis, l'armée ose croire que son intérêt ne peut être séparé de
celui de la patrie. Pour prix de tout le sang qu'elle a versé, elle
ne vous demande que l'oubli de passions fatales; elle vous conjure de
ne pas compromettre l'existence de l'état tout entier. S'il y a ici
quelqu'un qui soit couvert de plus de cicatrices, qu'il se lève et se
dise meilleur citoyen.»
En disant ces mots il sortit, malgré toutes les voix qui lui
ordonnaient de rester, descendit sur la place, traversa les flots
du peuple qui le saluait de ses acclamations, entra dans l'église
Saint-Marc, y fit sa prière, et se retira dans sa maison.
[Note en marge: Ordre de reprendre le siége de Marano.]
La faveur du peuple s'était déclarée trop hautement pour qu'il fût
possible, ni de punir Zéno, ni de faire partir la flotte; le sénat
délibéra pendant plusieurs jours. Enfin, pour concilier le maintien
de ses ordres avec les circonstances, il fut arrêté qu'on reprendrait
le projet d'attaque sur Marano; mais qu'au lieu d'y employer la
flotte, on armerait des barques plus propres à faire les approches
de cette place, et que Zéno donnerait une preuve de sa soumission en
partant sur-le-champ pour diriger cette entreprise.
Il fit sur ce projet les représentations que pouvait lui suggérer
son expérience; puis il partit avec cent cinquante barques, donna un
assaut à Marano, fut grièvement blessé, continua ses attaques, se vit
repoussé avec perte, ne regagna ses bateaux qu'avec beaucoup de peine
et de dangers, et fut rappelé à Venise, pour être envoyé ensuite à la
tête d'une flotte dans les mers de la Grèce, où il ne se passa rien
d'important.
[Note en marge: XXVIII. Négociations de paix.]
Les Génois avaient été réduits à rendre Chiozza; mais ils avaient
encore une flotte considérable dans l'Adriatique. Sur la terre-ferme
les affaires des alliés auraient dû être beaucoup plus avancées,
puisque, depuis un an, la guerre dans les lagunes avait réclamé tous
les efforts des Vénitiens; cependant Trévise, leur place principale,
était serrée de près et en proie à la disette.
[Note en marge: Les Vénitiens renoncent à la marche Trévisane.]
On avait pendant l'hiver entamé des négociations, sans qu'il y eût
apparence qu'elles amenassent un accommodement. Les Vénitiens se
montrèrent résignés à des sacrifices; leurs concessions n'eurent
d'autre effet que de porter plus haut les prétentions de leurs
ennemis. La seigneurie se crut obligée de rappeler ses ministres et
de se préparer à une nouvelle campagne. Déterminée à réunir tous ses
moyens pour renforcer sa puissance navale, persuadée qu'il lui était
impossible de conserver la marche Trévisane, elle prit la résolution
de l'abandonner après 43 ans de possession; mais ce qu'elle
redoutait le plus c'était de la céder à son voisin le plus odieux,
au seigneur de Padoue. Dans la crainte d'agrandir François Carrare,
elle offrit cette province à un prince bien plus puissant, au duc
d'Autriche. C'était un inconvénient sans doute d'appeler dans son
voisinage un souverain déjà redoutable; mais les autres états de ce
souverain étaient éloignés; il devait lui être difficile de s'établir
solidement en Italie; enfin, il importait de l'empêcher d'entrer dans
cette ligue formidable contre laquelle la république avait à lutter
depuis trois ans.
[Note en marge: Traité de paix. 1381.]
Le traité de cession de la marche Trévisane à Léopold, duc
d'Autriche, fut signé le 2 mai 1381. Immédiatement après, une armée
de six mille Autrichiens entra dans cette province, et donna un
juste sujet d'inquiétude et de dépit au seigneur de Padoue. Il se
voyait obligé de céder des places dont il s'était emparé. Les fausses
promesses, la corruption, toutes les ruses de la faiblesse furent
mises en usage par lui, pour empêcher le duc d'Autriche de s'établir
dans cette province; et en effet Carrare réussit dans son dessein.
Une révolution, qui, peu de temps auparavant, venait de précipiter
du trône Jeanne de Naples, attirait dans ce moment toute l'attention
du roi de Hongrie, parce que cette couronne vacante venait d'être
offerte à son neveu Charles de la Paix, par le pape Urbain VI.
Le comte de Savoie, Amédée VI, et la république de Florence,
choisirent ce moment pour se porter comme médiateurs entre la
seigneurie et ses ennemis. Un congrès fut assemblé à Turin.
Les ambassadeurs vénitiens n'avaient pas apparemment reçu des
instructions qui dussent faire traîner les négociations en longueur,
car le 8 août le traité fut signé.
La république réduite à ses lagunes, ayant déjà abandonné la Dalmatie
et le Trévisan, n'avait plus aucune cession à faire, et n'était pas
en état d'en exiger. Les conditions de cette paix furent[53]:
[Note 53: Voyez l'analyse du traité dans Marin SANUTO; voyez aussi la
_Chronique_ de CHINAZZO.]
1º À l'égard du seigneur de Padoue, qu'il rendrait à la république
Cavarzere et Moranzano; qu'il démolirait tous les forts élevés par
lui sur le bord des lagunes; que les limites entre la principauté
de Padoue et les terres de la seigneurie seraient réglées par des
arbitres; qu'enfin toutes les contributions et redevances auxquelles
Carrare s'était soumis par le précédent traité, cesseraient d'être
exigibles.
2º Relativement au patriarche d'Aquilée, toutes choses furent remises
sur le pied où elles étaient avant les hostilités.
3º Le roi de Hongrie abandonna ses prétentions sur l'île de Pago dans
le golfe de Fiume, promit de fermer ses ports à tous les corsaires,
et renonça à faire du sel sur ses côtes. Moyennant ces concessions,
la république s'obligea à lui payer sept mille ducats pendant
quelques années, car les historiens ne sont pas d'accord sur la durée
de ce tribut.
4º Enfin, relativement aux Génois, il fut stipulé que les deux
nations renonceraient, pour éviter tous sujets de discorde, au
commerce de l'embouchure du Tanaïs; que chacun garderait les prises
qu'il avait faites; que l'île de Ténédos serait évacuée par les
Vénitiens, pour être mise en dépôt entre les mains du comte de
Savoie; que les fortifications en seraient démolies au bout de deux
ans; qu'à cette époque il serait statué sur sa possession ultérieure,
et qu'une somme de cent mille écus serait consignée par chacune des
deux nations entre les mains des Florentins, pour gage de l'exécution
du traité.
Quand il fut question de rendre les prisonniers, les Vénitiens, qui
en avaient fait sept mille deux cents, n'en eurent que trois mille
trois cent soixante-quatre à renvoyer; quatre mille avaient péri
dans les cachots de Venise. Les Génois, au contraire, rendirent
presque tous les leurs[54].
[Note 54: _Hist. d'_André NAVAGIER. Perché gli altri, non essendo
sovvenuti da alcuno, erano morti di disagio.]
Cette paix fit cesser les ravages que Zéno faisait depuis quelque
temps sur la côte de Ligurie; mais elle fut sur le point d'être
rompue par l'obstination du gouverneur vénitien de Ténédos, qui, ne
pouvant se persuader que la république eût réellement et sincèrement
renoncé à la possession de cette île, refusa opiniâtrement de la
remettre aux commissaires du comte de Savoie. Il fallut le menacer,
le traiter comme un rebelle, mettre sa tête à prix, faire marcher
une armée pour le réduire, l'assiéger en forme, et finir par
capituler avec lui. On lui rendit tous ses biens, on l'indemnisa
de toutes ses pertes. On assigna dans Candie des maisons et des
terres aux habitants de Ténédos qui voulurent s'y transporter; on
paya aux autres la valeur des biens qu'ils abandonnaient, pour aller
s'établir, soit à Constantinople, soit ailleurs[55]. Cette île de
Ténédos était fatale aux Vénitiens; il leur en coûta plus pour la
rendre, qu'il ne leur en avait coûté pour s'en emparer.
[Note 55: On peut voir sur ce fait l'_Histoire de la ville de Padoue_
par André GATTARO. Muratori l'a insérée dans sa collection des
historiens d'Italie, tom. XVII, p. 465.]
Le gouvernement avait à acquitter sa dette envers les citoyens qui
s'étaient montrés les plus dévoués à la république pendant ses
dangers.
[Note en marge: XXIX. Trente citoyens admis au patriciat.]
Trente chefs de famille furent admis au grand-conseil. Comme il n'est
pas de source plus pure d'où la noblesse puisse descendre, je vais
citer ces noms; quelques-uns sont devenus illustres.
À la tête des trente citoyens élevés au patriciat, on plaça Jacques
Cavalli, ce général véronais qui, pendant le siége de Chiozza, avait
commandé les troupes de terre. Les autres étaient:
Marc Storlado, artisan.
Paul Trivisan, citadin.
Jean Garzoni.
Jacques Candolmière, marchand.
Marc Urso, artisan.
François Girardo, citadin.
Marc Cicogna, apothicaire.
Antoine Arduino, marchand de vin.
Raffain de Carresini, grand-chancelier.
Marc Paschaligo, citadin.
Nicolas Paulo.
Pierre Zacharie, épicier.
Jacques Trivisan, citadin.
Nicolas Longo, artisan.
Jean Negro, épicier.
André Vendramini, banquier.
Jean Arduino.
Nicolas Tagliapietra, artisan.
Jacques Pizzamani, noble candiote.
Nicolas Garzoni.
Pierre Penzino, artisan.
Georges Calerge, noble de Candie.
Nicolas Reynier, artisan.
Barthélemi Paruta, marchand pelletier.
Louis de Fornace.
Pierre Lippomano, citadin.
Donato di Porto, artisan.
Paul Nani, épicier.
François di Mezzo, artisan.
André Zusto[56], citadin.
[Note 56: J'ai transcrit cette liste de la continuation de
la _Chronique_ d'André Dandolo par Raphaël Carresini alors
grand-chancelier de Venise et l'un des trente nouveaux patriciens.
Je trouve dans un manuscrit de la bibl. de S.-Marc (_Cronaca anonima
della rep. di Venezia_), le résultat des ballottages pour ces
nominations. Jean Garzoni fut admis au patriciat à la majorité de 78
voix contre 11, Marc Cicogna de 61 contre 22, Nicolas Paulo de 62
contre 24, Vendramini de 78 contre 11. Ainsi il n'y avait pas cent
votants; ce qui prouve que cette nomination se fit dans le sénat,
mais on la soumit sans doute au grand conseil.]
Dès qu'on eut fait cette promotion de patriciens, il y eut deux
sortes de nobles à Venise. Tout ce qui était antérieur à ce décret,
voulut former une classe à part; cependant on distingua toujours
parmi ceux-ci les familles qui remontaient, de l'aveu de tout le
monde, jusqu'au berceau de la république, et on les désigna sous le
nom de familles tribunitiennes.
[Note en marge: Michel Morosini doge. 1382.]
Le 5 juin 1382, Venise perdit André Contarini, qui succomba, épuisé
par l'âge et par les fatigues d'une longue campagne de mer, dont
il avait partagé tous les périls. Il fut le premier doge dont on
prononça l'oraison funèbre. Contarini, Pisani, et Zéno, avaient eu
le bonheur, dans les grandes calamités de leur patrie, de mériter
son éternelle reconnaissance. Zéno seul survivait à cette guerre
désastreuse. Lorsqu'il fut question de donner un successeur à
Contarini, la voix publique désigna Zéno. Ce nom était répété,
invoqué par le peuple et par l'armée; le conclave des électeurs
du doge se forma. Deux candidats furent présentés: l'un était
Zéno, l'autre ce Michel Morosini qui pendant la guerre avait triplé
sa fortune par ses spéculations. Les suffrages des électeurs se
réunirent sur celui-ci; il fut proclamé doge le 10 juin 1382, et ne
régna que quatre mois.
[Illustration: Carte des lagunes au Moyen-Âge.]
LIVRE XI.
Guerre contre Carrare, seigneur de Padoue. -- La république
recouvre le Trévisan. -- Acquisition de Corfou, Durazzo,
Alessio, Argos, Naples de Romanie, et Scutari. 1382-1390. --
Ligue contre les Turcs. -- Bataille de Nicopolis. -- Tamerlan,
appelé par les chrétiens, attaque Bajazet, et le bat à Angora.
-- Nouvelle rupture entre les Génois et les Vénitiens.
1388-1403. -- Guerre en Lombardie contre François Carrare II. --
Acquisition de Vicence, de Feltre, de Bellune, de la province de
Rovigo, et de Vérone. -- Siége et prise de Padoue. -- Mort des
princes Carrare. -- Jugement de Charles Zéno, par le conseil des
Dix. 1397-1406.
[Note en marge: I. État des deux républiques après la guerre de
Chiozza. 1382.]
Après cette lutte mémorable dans laquelle Gênes et Venise avaient
signalé leur inimitié par de si grands efforts, la fortune diverse de
ces deux républiques offre un exemple de ce qu'ajoutent à la force
d'un état l'union intérieure et la stabilité du gouvernement.
On ne peut pas dire que l'un des deux peuples eût été vaincu. Les
Génois avaient tenu la balance de la politique entre tous les princes
de l'Italie. L'occupation de Chiozza, bien que momentanée, avait
appris aux nations que les barrières élevées par la nature, pour la
défense de Venise, n'étaient point insurmontables. Ils s'étaient
maintenus dans les lagunes pendant près d'un an. Après y avoir perdu
une armée de cinquante galères, ils en avaient présenté une autre
presque aussi formidable qui disputait l'empire de l'Adriatique.
Les conditions de la paix de Turin avaient été dictées par eux. Les
Vénitiens venaient de perdre la seule province qu'ils eussent dans la
terre-ferme, et l'île de Ténédos. La puissance relative des Génois
s'était donc réellement accrue.
Cependant cet état touchait à sa décadence. Divisé par les factions,
inconstant dans le choix de son gouvernement, épuisé par la guerre,
sans pouvoir réparer ses pertes par la sagesse de son administration,
il ne put, après un petit nombre d'années, échapper à un voisin
ambitieux qu'en se donnant à un prince étranger. Le doge remit son
sceptre et son épée aux ambassadeurs de Charles VI[57], et reçut
le titre de gouverneur de l'état de Gênes pour le roi de France.
C'était la quatrième fois, dans ce siècle, que Gênes se donnait à un
maître; d'abord à l'empereur Henri VII, puis à Robert, roi de Naples,
et ensuite à l'archevêque de Milan, Jean Visconti.
[Note 57: Le 25 octobre 1396.]
Le sort de Venise était tout différent. Elle avait fait de
grandes pertes; mais il lui restait un gouvernement immuable,
une administration sage, une politique circonspecte à-la-fois et
persévérante, qui savait attendre, épier les occasions et les faire
naître. Point d'ennemis intérieurs à combattre; toutes les forces,
toute l'attention, pouvaient se diriger sur les affaires du dehors.
On eut besoin de faire un emprunt; ce fut un emprunt forcé, et
cependant on s'y prit de manière à ce qu'il attestât le crédit de
la république. On déclara qu'on accepterait les prêts volontaires;
mais on en exclut formellement les étrangers, et il fallut un
décret spécial pour autoriser l'admission des fonds que Jean Ier,
roi de Portugal, voulut y placer. Une évaluation qui fut faite des
propriétés existantes dans les six quartiers de Venise, en porta la
valeur à 6,294,000 livres de gros d'or[58], c'est-à-dire près de 63
millions de ducats. On a calculé que, pour réduire cette somme en
valeur d'aujourd'hui, il faudrait la multiplier par sept et un tiers.
[Note 58: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_, di
Carlo Antonio MARIN, tom. VI, lib. 3, cap. 2.
Cet auteur nous apprend que la livre de gros d'or valait dix ducats,
et la livre d'argent le tiers du ducat: d'où il résulterait que la
livre de gros d'or valait trente fois la livre d'argent. Si ces
deux livres étaient d'un poids égal, il faudrait en conclure que
la valeur relative de l'argent et de l'or était dans la proportion
d'un à trente. Cela est difficile à croire; car un grand nombre
de témoignages et de faits attestent qu'à cette époque, et depuis
long-temps, l'or ne valait que quinze fois l'argent. Il est vrai que
Charles Marin fait observer, dans le même chapitre, que la valeur
relative de ces deux métaux n'avait pas été exactement observée dans
les monnaies vénitiennes; mais on ne peut pas supposer une différence
si considérable. Il est probable que le poids de ce qu'on appelait
la livre d'argent n'était pas le même que celui de ce qu'on appelait
la livre d'or; ou bien qu'il y a quelque faute dans le passage qui a
donné lieu à cette note.]
Tandis qu'à Gênes, la populace, les nobles, vingt factions triomphant
tour-à-tour, déposaient, en trois ou quatre ans, dix doges
éphémères[59], des flottes sortaient de Venise pour aller recueillir
de nouvelles richesses dans toutes les mers de l'Orient; et l'Océan
voyait une escadre destinée à protéger le pavillon de Saint-Marc sur
les côtes de Flandres.
[Note 59: En 1390 Jacob Frégose; en 1391 Antoniotto Adorno III; en
1392 Antoine Montalto; en 1393 Pierre Frégose, Clément Promontorio,
François Giustiniani; en 1394 Antoine Montalto II, Nicolas Zoalio,
Antoine Guarco et Antoniotto Adorno IV.
Chacune de ces années fut signalée à Gênes par plusieurs révolutions.]
Une sécurité parfaite sur le présent permettait de ne rien
précipiter, et de tout attendre du temps, qui est un des éléments
nécessaires de toutes les affaires de ce monde. Moins on avait de
dissensions chez soi, plus on était à portée de profiter de celles
des autres; aussi les conseils de la seigneurie s'appliquèrent-ils
d'abord à jeter des semences de division parmi les princes voisins.
[Note en marge: II. Divisions semées par les Vénitiens entre leurs
voisins.]
Déjà la cession de la province de Trévise au duc d'Autriche avait
brouillé ce prince avec le seigneur de Padoue.
Celui-ci, ayant étendu ses frontières jusques aux possessions du
seigneur de Vérone, donna de l'ombrage à ce nouveau voisin; les
Vénitiens n'oublièrent rien pour exciter, pour encourager cette
méfiance; ils fournirent des subsides à Antoine de la Scala, pour
faire la guerre à François Carrare.
L'un et l'autre étaient ennemis d'un voisin encore plus dangereux,
Galéas Visconti, usurpateur de la principauté de Milan. La république
fit un traité d'alliance avec ce duc; quelque temps après elle
protégea le seigneur de Padoue contre ce même Visconti, passant ainsi
sans scrupule d'un parti à l'autre, pourvu qu'elle les affaiblît
tour-à-tour.
La vacance du siége patriarcal d'Aquilée occasionna des troubles
dans le Frioul; le pape en avait donné l'administration à un
cardinal étranger; le seigneur de Padoue soutint les droits de
l'administrateur; ce fut une raison pour les Vénitiens de protéger la
ville d'Udine et quelques autres qui refusaient de le reconnaître[60].
[Note 60: On peut voir sur cette affaire un fragment que MURATORI a
inséré dans ses _Antiquités italiennes du moyen âge_, tom III, p.
1191, intitulé: «Historia belli foro juliensis a Johanne Notario
quondam Aylini de Maniaco autore synchrono ab anno 1366 usque ad
1388.» Voici les effets que produisit la dissidence des opinions au
sujet du patriarche, «Utinenses eum in commendam habere recusaverunt;
videlicet sic libertas patriæ totaliter foret perdita, et dicentes:
Melius est quod patria destruatur quàm libertas amittatur. Et hoc
modo in quâcumque civitate, castro et villâ partes magnæ ortæ sunt de
fratre ad fratrem, de consorte ad consortem, de patre cum filio, et
non solum inter homines, verum etiam inter mulieres tam civiles quam
rurales, tam parvas quam majores.]
En Hongrie la mort du roi Louis, qui avait enlevé aux Vénitiens leur
plus importante colonie, laissait vacante une couronne que sa fille
et son neveu allaient se disputer par des crimes. La république prit
parti dans ces querelles; elles devinrent des guerres civiles, et
amenèrent le démembrement des provinces de ce redoutable voisin.
Il serait difficile de ne pas voir, dans cette conduite, le résultat
d'un système arrêté dans le conseil de la seigneurie, et suivi avec
persévérance. Mais la prévoyance humaine ne peut que préparer des
combinaisons qui rendent les évènements plus probables; elle ne
saurait les maîtriser. La fortune, qui conserve toujours ses droits,
trompa plus d'une fois la prudence des Vénitiens.
[Note en marge: III. Le duc d'Autriche vend la marche Trévisane au
seigneur de Padoue. 1382.]
Ils avaient cédé la marche Trévisane au duc d'Autriche, pour en faire
un ennemi du seigneur de Padoue. Il en arriva tout autrement. Quand
les troupes de Léopold se présentèrent pour prendre possession des
places, Carrare imagina toutes sortes de prétextes pour ne point
en retirer les siennes. Il n'épargna ni les protestations, ni les
soumissions, corrompit les généraux autrichiens, gagna du temps,
brava la colère du duc; et lorsque de nouvelles affaires attirèrent
ailleurs les forces de celui-ci, le seigneur de Padoue lui proposa
de terminer tous leurs différends en traitant de la vente de cette
province. Léopold, dont les finances étaient épuisées, céda, pour
quatre-vingt mille ducats, une possession éloignée de ses autres
états et dans laquelle il lui était difficile de s'établir; de sorte
que les Vénitiens eurent la douleur de voir leur ennemi s'agrandir et
devenir aussi dangereux par sa puissance qu'il leur était odieux par
son caractère.