Le 6 janvier Pisani remporta un avantage considérable sur les troupes

qui gardaient l'île de Brondolo. Quelques jours après il établit sur

le rivage de fortes batteries armées de ces énormes canons appelés

alors bombardes, qui prouvent l'enfance de l'art bien plus que sa

puissance. Dans toutes les inventions nouvelles, on cherche d'abord

à augmenter les effets en outrant les moyens. La perfection, c'est

d'obtenir des résultats certains et bien calculés avec le moins de

moyens possible. Les bombardes de Pisani lançaient, dit-on, des

boulets de marbre du poids de cent quarante[48] et de deux cents

livres. On ne savait pas encore que la quantité de poudre nécessaire

pour chasser de tels boulets ne peut s'enflammer à-la-fois, et que

par conséquent il n'y avait qu'une faible partie de la charge qui

agît sur le projectile, ce qui devait en diminuer considérablement

l'effet, en même temps que la dépense en était prodigieusement

augmentée. Aussi ces canons ne tiraient-ils qu'une fois par jour, et

encore le tir en était-il toujours fort incertain. Cependant un de

ces coups lancés presque au hasard tua le général de l'armée ennemie.

Le 22 janvier, pendant qu'il visitait les travaux de Brondolo, Pierre

Doria fut écrasé par un mur que vint renverser un énorme boulet[49];

heureux, peut-être, d'échapper par cette mort aux reproches qu'il

aurait pu essuyer pour s'être laissé bloquer dans Chiozza. Napoléon

Grimaldi prit après lui le commandement. Se voyant tous les jours

resserré de plus en plus par les Vénitiens, il conçut une grande

entreprise; ce fut de couper l'île par un canal et de frayer ainsi à

ses vaisseaux un passage dans la haute mer.

[Note 48: Due grosse bombarde, l'una detta la Trivisana che gettava

pietre di peso di libre 195, l'altra detta la Vittoria che ne gettava

di peso di libre 140.

(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

[Note 49: _Histoire de Venise_ de Nicolas DOGLIONI, liv. 5.]

Le seigneur de Padoue eut l'adresse de jeter dans la place un renfort

de huit cents lances et de quinze cents fantassins. La plage de l'île

de Brondolo allait devenir le théâtre de nouveaux combats. Ce fut

encore à Zéno que la république confia le commandement de ses troupes

de terre.

[Note en marge: Zéno chargé du commandement des troupes de terre.]

Malheureusement elles étaient composées d'aventuriers de diverses

nations, tous également insubordonnés et avides. Malgré l'exemple de

leur général, qui, dans la détresse publique, n'avait voulu accepter

que les périls, ce ramas d'étrangers exigea à grands cris une

gratification pour le paiement de laquelle le trésor ne put fournir

que cinq cents ducats. Zéno, de ses propres deniers, doubla la somme

et apaisa le tumulte pour un moment.

La petite armée des Vénitiens rassemblée à Palestrine ne s'élevait

qu'à huit mille hommes. Celle des Génois était réduite à treize

mille, dont une partie occupait la ville même de Chiozza, et le reste

l'île de Brondolo, unie par un pont avec la place.

Pour empêcher les ennemis de s'ouvrir un passage au travers de la

plage de Brondolo, il fallait les chasser de cette île et les obliger

à se renfermer dans Chiozza.

[Note en marge: XX. Sortie des Génois; ils perdent trois mille

hommes.]

Le 18 février, Zéno passa le canal qui sépare Palestrine de Brondolo.

Les Génois qui étaient dans cette dernière île tenaient ferme dans

leurs retranchements. Le général vénitien, feignant d'être rebuté

d'une attaque infructueuse, se retira avec quelque précipitation.

Alors les ennemis débouchèrent pour le poursuivre; il les fit charger

par le peu de cavalerie qu'il avait et qui lui donnait un grand

avantage, et lorsqu'il vit que la garnison de la place faisait une

sortie pour venir à leur secours, il fondit avec sa réserve sur cette

colonne qui venait à lui, et dont une partie était encore sur le

pont, la culbuta, en fit un grand carnage, et la força de rebrousser

chemin. Son espoir était de la poursuivre assez vivement pour passer

le pont avec elle et entrer pêle-mêle dans la place. Mais sur ce

pont, obstrué par ceux qui venaient de Chiozza et par ceux qui

fuyaient de l'île, le désordre fut tel que les madriers fléchirent

sous le poids des hommes entassés; une arche se rompit, beaucoup de

Génois furent noyés; ceux qui restèrent dans l'île se trouvaient

sans communication avec la place. Dans cette situation désespérée,

ils se jetèrent dans des barques pour gagner Chiozza, et il y en eut

qui se sauvèrent jusqu'au-delà des lagunes. Dix galères génoises,

qui se trouvaient stationnées près du rivage de Brondolo, sous la

protection, des retranchements que les Vénitiens venaient d'emporter,

furent attaquées. Le feu en atteignit quelques-unes. Les Génois

eux-mêmes, ne pouvant les sauver, tentèrent de les brûler. Pisani,

dès qu'il aperçut cet incendie, accourut avec sa flottille, et tout

ce qui échappa aux flammes tomba en son pouvoir.

Cette journée venait de coûter trois mille hommes aux Génois, outre

six cents prisonniers. L'alarme se répandit dans Chiozza; beaucoup de

leurs gens se saisirent de diverses embarcations pour déserter, et se

jetèrent sur la côte de Padoue; il y en eut même à qui la frayeur fit

hasarder de traverser les lagunes à la nage. C'était pendant une nuit

d'hiver, on les trouva morts le lendemain. Cette victoire si décisive

rendait les Vénitiens maîtres de l'île de Brondolo et réduisait leurs

ennemis à l'occupation de la ville de Chiozza, où ils pouvaient

encore se défendre, mais d'où il leur était désormais impossible de

s'échapper, à moins qu'ils ne fussent délivrés par un secours venant

du dehors.

On peut juger si ce secours était impatiemment attendu. Le

gouvernement de Gênes, depuis plus d'un mois, était averti de la

position difficile où se trouvait son armée. Il avait fait partir

le 18 janvier une flotte de vingt galères, sous le commandement de

Matteo Maruffo, pour venir débloquer Chiozza, et Gaspard Spinola

était arrivé par terre à Padoue, pour faire entrer un convoi dans la

place, dont il devait prendre le commandement.

[Note en marge: XXI. Discorde dans l'armée vénitienne.]

Pendant que les Vénitiens transportés de leur victoire la célébraient

par des réjouissances, les soldats de Zéno, toujours d'autant plus

exigeants qu'ils se voyaient plus nécessaires, lui signifièrent

qu'ils voulaient une paie double de celle qui avait été convenue avec

eux, et que, si on ne les satisfaisait sur-le-champ, ils étaient

décidés à se retirer du service de la république. Le trésor de

Saint-Marc était loin d'y pouvoir subvenir. Le général, quoiqu'on

l'eût autorisé à promettre ce qui était si impérieusement exigé, ne

voulut être prodigue que de sa fortune, et ce fut de ses propres

deniers qu'il acheta la soumission des principaux chefs, en obtenant

qu'ils imposeraient silence aux prétentions exorbitantes des autres.

Cette difficulté ne fut pas la seule qu'il eut à surmonter. Après

avoir apaisé ces murmures, il fallut essuyer ceux de tous les

patriciens que l'exemple du doge avait obligés de monter sur

la flotte, mais qui, peu accoutumés à la guerre et à la mer,

commençaient à trouver longue une campagne qui durait depuis deux

mois. Ils se voyaient retenus sur les galères par le serment qu'avait

fait Contarini de ne rentrer dans Venise qu'après la conquête de

Chiozza. Aussi trouvaient-ils que les opérations militaires étaient

conduites avec trop de circonspection. Leur improbation se manifesta

sur-tout lorsque Pisani et Zéno s'arrêtèrent au projet de bloquer

la place. Elle pouvait être secourue, disaient les mécontents; ne

pas l'attaquer vivement, c'était tenter l'inconstance de la fortune,

c'était imiter la faute de Doria, à laquelle Venise devait son salut.

On eût dit, à entendre ces sénateurs, que les deux généraux n'étaient

pas assez prodigues de leur vie. Ceux-ci persistèrent dans leur

avis et le firent prévaloir. Ce ne fut pas la moindre preuve qu'ils

donnèrent de leur courage, de prendre sur eux le blâme d'un évènement

dont l'issue pouvait tromper leurs espérances.

Déjà quelques symptômes de division s'étaient manifestés même dans

l'armée navale. Thadeo Justiniani se croyait en droit d'être jaloux

de Pisani, et, pour faire cesser les funestes effets de la discorde,

on l'avait détaché avec douze vaisseaux. Sa mission était d'aller

convoyer des bâtiments chargés de grains qui étaient attendus de

l'Istrie et de la Pouille.

[Note en marge: XXII. Pertes des Vénitiens sur mer.]

Le blocus étant déterminé, on s'appliqua à le resserrer. La flotte

des assiégés se trouvait considérablement réduite. Cinq de leurs

galères, surprises par la flottille de Barbadigo, se rendirent sans

combat. Mais le plus grand inconvénient de la situation des Génois,

était le manque de vivres. Résolus à prolonger leur défense, ils

forcèrent tous les habitants de Chiozza à sortir de leur ville. Les

assiégeants ne pouvaient pousser l'inhumanité jusqu'à refouler leurs

compatriotes dans une ville affamée. Ils les envoyèrent à Venise, où

le pain se vendait encore le quadruple de son prix ordinaire[50].

Le pays de Ferrare fournissait cependant quelques secours à cette

capitale; mais les convois qui venaient par les lagunes, étaient

obligés de passer si près de Chiozza, que les assiégés en enlevèrent

un.

[Note 50: Chinazzo dit que le froment valait 9 livres le staro, le

vin 10 liv. la quarte, la viande fraîche 5 sols la livre, la viande

salée et le fromage 8 sols la livre, le bois 11 livre, la voie (le

carro). Il paraît que ces prix étaient très-élevés, car le même

auteur dit plus bas; «Era venuta grandissima carestia di tutte le

cose sicchè la gente di bassa condizione conveniva abbandonar la

città, non si potendo aver framento nè vino per danari.» Il ajoute

qu'à la fin de janvier 1380, le staro de froment se vendait 15

livres.]

Ce succès des Génois fut suivi d'un autre beaucoup plus considérable.

Gaspard Spinola avait été envoyé de Gênes à Padoue pour tâcher de

ravitailler Chiozza. Il parvint à se jeter dans la place pendant

la nuit du 14 au 15 avril, et y fit entrer un convoi considérable

qui, pendant deux ou trois mois encore, ne faisait plus dépendre la

défense que du courage des défenseurs, et ce courage allait être

dirigé par leur nouveau commandant, l'un des plus habiles officiers

de son siècle.

Sur ces entrefaites, on vit arriver à Venise une partie des bâtiments

chargés de blé qu'on attendait des ports de l'Istrie; mais ces

bâtiments ne voyageaient point en convoi, ils entrèrent l'un après

l'autre, et on fut surpris de ne pas voir paraître en même temps

l'escadre qui avait été envoyée pour les escorter. Ils rapportèrent

que Thadeo Justiniani leur avait ordonné de prendre les devants,

qu'il n'était plus sur les côtes d'Istrie, qu'il avait fait voile

pour la Pouille avec ses douze galères, se proposant de ramener

un autre convoi; que, sur la fin du mois précédent, une partie de

cette escadre détachée par Justiniani, sous les ordres de Henri

Dandolo, avait surpris la ville de Grado, occupée par les troupes du

patriarche d'Aquilée. On savait que ce convoi s'était mis en route;

cependant il n'arrivait pas; enfin on vit paraître quelques bâtiments

qui annoncèrent que la flotte dont ils faisaient partie avait été

dispersée par une tempête.

Six galères s'étaient jetées dans le port de Ficulano; Justiniani,

avec l'autre partie de son escadre, avait gagné Manfredonia. Là, il

avait été aperçu par l'armée génoise, forte de vingt galères, qui

entrait en ce moment dans le golfe pour venir au secours de Chiozza.

L'amiral vénitien ne pouvant tenter un combat si inégal, avait coulé

bas ses galères, avait fait décharger les bâtiments de transport, et

mis ses équipages à terre dans des retranchements faits à la hâte.

Mais l'ennemi les avait emportés; Justiniani était prisonnier, et les

Vénitiens échappés de ce combat avaient à traverser toute l'Italie,

par terre, pour regagner leur pays. À Ficulano deux galères avaient

été prises, les quatre autres devaient leur salut à la fuite.

[Note en marge: XXIII. Arrivée d'une nouvelle flotte génoise pour

débloquer Chiozza. 1380.]

Cet évènement ne permit plus de douter que la flotte de Matteo

Maruffo ne fut prête à paraître. En effet, au commencement de mai, on

découvrit l'armée génoise, qui s'était renforcée de quelques galères

sorties de Zara. Elle se présenta successivement devant toutes les

passes sans en trouver aucune qui fût accessible. Maruffo chercha,

par toutes sortes de provocations, à attirer les Vénitiens au combat;

mais ceux-ci, déterminés à ne point faire dépendre le succès de la

guerre du hasard d'une bataille, restèrent insensibles à toutes les

insultes, et fermes dans le poste d'où ils resserraient les assiégés

et bravaient l'amiral génois.

Pisani, cependant, crut devoir s'éloigner du rivage, le 26 mai,

avec vingt-cinq galères; il paraît qu'il ne voulait qu'écarter

l'ennemi sans le combattre, car on n'en vint point aux mains, et la

flotte, quelques jours après, reprit sa première station.

On se battait tous les jours autour de Chiozza avec des succès

divers; mais les magasins de la place étaient près d'être épuisés.

François Carrare avait préparé un convoi de quatre-vingts barques qui

devaient la ravitailler pour long-temps. Elles furent interceptées

par la flottille vénitienne. Réduits pour le choix de leurs aliments,

aux dernières extrémités, les assiégés, du haut de leurs tours,

voyaient, à l'embouchure de la Brenta, les convois destinés à leur

porter l'abondance, et en pleine mer la flotte venue pour les

délivrer; mais ni la flotte de Maruffo, ni les barques du seigneur

de Padoue ne pouvaient arriver jusqu'à eux. Cependant à l'aide des

signaux ils communiquaient avec l'amiral; et, comme leur industrie

était égale à leur courage, ils conçurent le projet de se délivrer en

allant gagner leur flotte. Pour cela il fallait rompre l'estacade qui

fermait la passe de Brondolo; mais les pieux enfoncés dans les eaux

dont la ville était entourée, ne permettaient plus d'en faire sortir

les galères. Les Génois démolirent des maisons de Chiozza, et, avec

les bois de charpente qu'ils en retirèrent, ils construisirent des

barques, qui, après avoir franchi l'enceinte de pilotis, devaient

tenter de forcer la passe, en l'attaquant du côté des lagunes, tandis

que Maruffo, avec ses galères, s'avancerait de la haute mer pour les

seconder et les recevoir.

[Note en marge: XXIV. Les assiégés entament une capitulation; elle

est refusée.]

Cependant ce qu'ils espéraient de leurs efforts, ils essayèrent de

l'obtenir par la négociation. Spinola proposa au doge de lui remettre

Chiozza, à condition que l'armée et la flotte génoise pourraient

en sortir librement. Cette proposition, à dire vrai, n'était guère

acceptable. Il ne s'agissait plus de savoir si Chiozza resterait aux

Génois, mais s'ils pourraient s'en échapper. L'offre fut rejetée; les

Vénitiens exigèrent que les assiégés se rendissent, et il ne resta

plus à ceux-ci d'autre parti que de se faire jour au travers des

troupes assiégeantes.

[Note en marge: Leurs nouveaux efforts.]

Ils avaient pratiqué assez facilement des intelligences dans cette

armée, composée d'étrangers, qui les bloquait sous les ordres

de Zéno. Elle renouvelait la réclamation de la double paie; le

général faisait tout son possible pour engager les soldats à s'en

désister. Le 15 juin, il était au milieu de son camp en tumulte,

exhortant les uns, réprimandant les autres, promettant, menaçant,

essayant tour-à-tour la force et la persuasion, lorsqu'il vit avec

une extrême surprise une centaine de barques sortir de Chiozza,

voguer vers la passe de Brondolo et tenter de franchir l'enceinte

des pilotis. Aussitôt il montra à ses soldats séditieux l'ennemi qui

leur échappait, emportant ces richesses sur le pillage desquelles ils

avaient compté. Il leur ordonna de se former, d'attaquer, et lui-même

s'avançant dans les bas-fonds, où il avait de l'eau jusqu'aux

épaules, les entraîna par son exemple.

Les lagunes offrirent alors le singulier spectacle d'une troupe se

hasardant sur des barques construites avec des débris de maisons,

et qu'on était obligé de soulever pour les faire passer par-dessus

une enceinte de pieux, les Génois, tantôt dans l'eau, tantôt dans

leurs bateaux, et l'infanterie de Zéno s'avançant dans ces marais

pour les charger. Maruffo se présenta dans le même moment pour rompre

l'estacade; mais Pisani accourut avec sa flottille, mit quelques

galères en travers de la passe, pour en défendre l'accès, foudroya

ces barques fragiles qui voulaient s'échapper, en prit une vingtaine,

en coula plusieurs à fond et força les assiégés à rentrer dans la

place.

Le mauvais succès de cette tentative ne laissait plus aux Génois

aucune espérance. Privés d'eau potable, après avoir mangé tout

ce qu'il y avait d'animaux dans la ville, ils étaient réduits à

faire bouillir, dans une eau saumâtre, de vieux cuirs, leur seule

et dernière nourriture. Spinola, dont les talents et le courage ne

pouvaient plus rien, se retira et gagna la terre-ferme, laissant à

son lieutenant l'autorisation de capituler.

[Note en marge: Ils offrent de se rendre.]

Des députés arrivèrent sur la capitane du doge, stationnée à

demi-portée de canon de la place; là, ils représentèrent que s'ils

avaient combattu souvent les Vénitiens, ce n'avait pas été sans

observer les lois de la guerre et de l'humanité; qu'ils avaient voulu

leur arracher l'empire, mais non la vie; que depuis dix mois ils

avaient, en gens de coeur, fait les derniers efforts pour la défense

de Chiozza, comptant mériter par ce dévouement la reconnaissance

de leurs concitoyens et l'estime de leurs ennemis; que, réduits

par la famine à mettre un terme à cette résistance, ils espéraient

trouver dans les Vénitiens cette générosité naturelle à une nation

belliqueuse, et cette modération à laquelle on est disposé quand

on a éprouvé aussi l'inconstance de la fortune. Ils ne tenaient,

point à leurs richesses, à leurs vaisseaux, ils les abandonnaient

aux vainqueurs; mais ils avaient mérité de n'être point dépouillés

de leurs armes, et ils ne demandaient que la vie et la liberté.

La réponse fut qu'ils eussent à se rendre à discrétion, et qu'on

délibérerait après de leur vie ou de leur mort[51].

[Note 51: Nullum mite responsum est redditum, nisi ut certo scirent

se paulo post in vincula ituros, tum patres de eorum vità et morte

maturiùs consulturos. SABELLICUS, 2e décade, livre 6.]

[Note en marge: XXV. Révolte dans le camp de Zéno.]

Cette négociation amena de nouveaux incidents; le bruit se répandit,

parmi les troupes mercenaires, que les Vénitiens allaient recevoir

l'ennemi à capitulation, que la ville ne serait plus abandonnée au

pillage. Il n'en fallut pas davantage pour rallumer le feu de la

révolte. Zéno et plusieurs sénateurs firent d'inutiles efforts pour

apaiser la sédition. Ils promirent une augmentation de solde, ce fut

en vain. Un capitaine, nommé Robert de Recanati, s'emporta jusqu'à

outrager le général par les discours les plus injurieux. Les soldats

prirent les armes et couraient déjà vers la place, dans le dessein de

se réunir aux Génois. Zéno, l'épée à la main, se précipita au-devant

d'eux; son énergie, ses exhortations en arrêtèrent le plus grand

nombre; mais quelques-uns se jetèrent dans Chiozza. Il fallut que la

seigneurie promît formellement à ces séditieux un mois de double

paie et trois jours de pillage, dans une ville appartenant à la

république[52].

[Note 52: _Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.]

Ce n'était pas tout encore; il y avait un complot tramé contre la

vie de Zéno. La nuit suivante le général, averti de cette odieuse

conspiration, assembla les capitaines, leur révéla le secret qu'il

venait d'apprendre; il s'agissait bien moins de sa vie que de leur

honneur. Plusieurs de ces capitaines pouvaient être des brigands,

mais tous les hommes ont naturellement horreur d'un assassinat.

Ils jurèrent qu'ils n'avaient aucune connaissance du complot, et

demandèrent à grands cris qu'on en nommât et qu'on en punît l'auteur.

Alors Zéno fit amener Robert de Recanati, l'accusa, le convainquit

de sa perfidie, le fit charger de fers et l'envoya sur la capitane,

où il fut pendu le lendemain. Cette arrestation de Robert occasionna

une nouvelle sédition. Les soldats entourèrent la tente du général,

redemandant le capitaine. Zéno, qui se présenta fièrement à eux, en

fut assailli et ne dut la vie qu'à son casque, qui para un coup de

sabre dont il fut frappé. Les officiers accourus à son secours le

dégagèrent, fondirent sur ces furieux, et quelques compagnies mieux

disciplinées en firent justice. Telle était la déplorable condition

d'un général obligé de commander des mercenaires, environné de plus

de dangers dans son camp qu'au milieu des batailles, et réduit à tout

instant à voir, par la défection de ses troupes, s'échapper la proie

qu'il serrait depuis six mois.

[Note en marge: Les Génois se rendent. 1380.]

Cependant le 24 juin les assiégés arborèrent le signal de détresse.

Ils se rendirent à discrétion, ouvrirent leurs portes, et Zéno entra

dans la place, qui fut livrée au pillage. Dix-neuf galères et quatre

mille cent soixante-dix prisonniers génois, sans compter quelques

étrangers, furent les fruits de cette conquête. Tels étaient les

tristes restes de la formidable armée qui avait fait trembler Venise.

[Note en marge: XXVI. Apparition de la flotte génoise.]

[Note en marge: Mort de Victor Pisani.]

Mais celle de Maruffo s'était considérablement accrue depuis qu'il

était entré dans l'Adriatique. Sa flotte, qui s'élevait à trente-neuf

galères, prit, dans l'intervalle du 26 juin au 1er août, Trieste,

dont elle rasa le château, Arbo, Pola, Capo-d'Istria; elle parut même

devant Venise, le 8 juillet. On y était encore dans les transports

de joie que la conquête de Chiozza devait exciter. On célébrait la

magnanimité du vieux prince de la république, qui avait supporté avec

une constance inébranlable les périls et les fatigues d'une campagne

de sept mois. On se croyait à l'abri de toute atteinte. Le 27,

Pisani reçut ordre de sortir avec quarante-sept galères, pour donner

la chasse à l'armée génoise; mais le 13 août, ce grand homme, plus

recommandable encore pour sa conduite civique que par ses exploits

militaires, mourut sur sa capitane, après une courte maladie.

La galère qui avait apporté son corps à Venise en repartit le 2

septembre, emmenant Zéno, son digne successeur dans le commandement.

[Note en marge: Zéno prend le commandement.]

Dès qu'il fut arrivé sur la flotte, il la conduisit devant Zara. Il

vit l'armée de Maruffo dans le port, sans pouvoir, malgré toutes

sortes de provocations, le déterminer à sortir pour accepter le

combat. La place nouvellement fortifiée, et dont la garnison se

trouvait renforcée de tous les équipages d'une armée navale si

considérable, était en état de soutenir un long siége.

[Note en marge: Son entreprise infructueuse sur Zara.]

Zéno établit sa croisière à la vue des ennemis; malheureusement la

flotte, sortie du port précipitamment, ne pouvait être suffisamment

approvisionnée. Quand on aurait eu tout le temps nécessaire pour

embarquer les vivres, ce n'était pas dans Venise, épuisée par une

disette de dix mois, qu'on en aurait pu trouver. Cette année avait

été stérile pour toute l'Italie. La flotte vénitienne, croisant

devant une côte ennemie, renouvelait ses provisions au moyen de

quelques vaisseaux de transport qui allaient et venaient du royaume

de Naples à l'entrée de la rade de Zara. Mais cette année, signalée

par tant de calamités, le fut encore par des tempêtes; plusieurs

de ces convois furent dispersés, quelques-uns engloutis, presque

tous retardés. Les équipages avaient à souffrir les plus grandes

privations; ils se virent réduits, pendant quinze jours, à un peu de

viande salée, sans pain. Les orages rendaient la station doublement

pénible; les plaintes des matelots devinrent si vives, qu'il ne fut

plus possible de douter d'une prochaine insurrection.

[Note en marge: XXVII. Détresse de la flotte vénitienne; elle reçoit

l'ordre d'aller assiéger Marano.]

[Note en marge: Impossibilité d'y réussir.]

Zéno, après avoir pris l'avis de ses principaux officiers, écrivit

pour demander la permission de ramener la flotte à Venise. Pour

toute réponse il reçut l'ordre d'aller faire le siége de Marano.

C'était une place située dans les marais que forment les bouches

du Tagliamento. Éloignée de la mer d'à-peu-près deux lieues, elle

n'y communiquait que par un canal que le reflux laissait à sec.

On voulait s'en emparer parce que c'était une position offensive

contre les états du patriarche d'Aquilée. Zéno n'hésita point à s'y

présenter, mais il reconnut l'impossibilité de l'entreprise; et

cette impossibilité était si évidente, que toute l'armée éclata en

murmures contre un ordre qui supposait une connaissance si imparfaite

des localités. Tout d'une voix on demanda à faire voile vers Venise

sans en attendre l'autorisation. L'amiral, qui n'aurait pas cédé à la

demande des équipages, se détermina d'après sa propre conviction, et

aima mieux encourir l'indignation du sénat que mériter le reproche

d'avoir laissé périr l'armée qui lui avait été confiée.

[Note en marge: Zéno ramène la flotte devant Venise: on ne veut pas

l'y recevoir. Vive altercation à ce sujet.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 7 / 33 段