qui gardaient l'île de Brondolo. Quelques jours après il établit sur
le rivage de fortes batteries armées de ces énormes canons appelés
alors bombardes, qui prouvent l'enfance de l'art bien plus que sa
puissance. Dans toutes les inventions nouvelles, on cherche d'abord
à augmenter les effets en outrant les moyens. La perfection, c'est
d'obtenir des résultats certains et bien calculés avec le moins de
moyens possible. Les bombardes de Pisani lançaient, dit-on, des
boulets de marbre du poids de cent quarante[48] et de deux cents
livres. On ne savait pas encore que la quantité de poudre nécessaire
pour chasser de tels boulets ne peut s'enflammer à-la-fois, et que
par conséquent il n'y avait qu'une faible partie de la charge qui
agît sur le projectile, ce qui devait en diminuer considérablement
l'effet, en même temps que la dépense en était prodigieusement
augmentée. Aussi ces canons ne tiraient-ils qu'une fois par jour, et
encore le tir en était-il toujours fort incertain. Cependant un de
ces coups lancés presque au hasard tua le général de l'armée ennemie.
Le 22 janvier, pendant qu'il visitait les travaux de Brondolo, Pierre
Doria fut écrasé par un mur que vint renverser un énorme boulet[49];
heureux, peut-être, d'échapper par cette mort aux reproches qu'il
aurait pu essuyer pour s'être laissé bloquer dans Chiozza. Napoléon
Grimaldi prit après lui le commandement. Se voyant tous les jours
resserré de plus en plus par les Vénitiens, il conçut une grande
entreprise; ce fut de couper l'île par un canal et de frayer ainsi à
ses vaisseaux un passage dans la haute mer.
[Note 48: Due grosse bombarde, l'una detta la Trivisana che gettava
pietre di peso di libre 195, l'altra detta la Vittoria che ne gettava
di peso di libre 140.
(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]
[Note 49: _Histoire de Venise_ de Nicolas DOGLIONI, liv. 5.]
Le seigneur de Padoue eut l'adresse de jeter dans la place un renfort
de huit cents lances et de quinze cents fantassins. La plage de l'île
de Brondolo allait devenir le théâtre de nouveaux combats. Ce fut
encore à Zéno que la république confia le commandement de ses troupes
de terre.
[Note en marge: Zéno chargé du commandement des troupes de terre.]
Malheureusement elles étaient composées d'aventuriers de diverses
nations, tous également insubordonnés et avides. Malgré l'exemple de
leur général, qui, dans la détresse publique, n'avait voulu accepter
que les périls, ce ramas d'étrangers exigea à grands cris une
gratification pour le paiement de laquelle le trésor ne put fournir
que cinq cents ducats. Zéno, de ses propres deniers, doubla la somme
et apaisa le tumulte pour un moment.
La petite armée des Vénitiens rassemblée à Palestrine ne s'élevait
qu'à huit mille hommes. Celle des Génois était réduite à treize
mille, dont une partie occupait la ville même de Chiozza, et le reste
l'île de Brondolo, unie par un pont avec la place.
Pour empêcher les ennemis de s'ouvrir un passage au travers de la
plage de Brondolo, il fallait les chasser de cette île et les obliger
à se renfermer dans Chiozza.
[Note en marge: XX. Sortie des Génois; ils perdent trois mille
hommes.]
Le 18 février, Zéno passa le canal qui sépare Palestrine de Brondolo.
Les Génois qui étaient dans cette dernière île tenaient ferme dans
leurs retranchements. Le général vénitien, feignant d'être rebuté
d'une attaque infructueuse, se retira avec quelque précipitation.
Alors les ennemis débouchèrent pour le poursuivre; il les fit charger
par le peu de cavalerie qu'il avait et qui lui donnait un grand
avantage, et lorsqu'il vit que la garnison de la place faisait une
sortie pour venir à leur secours, il fondit avec sa réserve sur cette
colonne qui venait à lui, et dont une partie était encore sur le
pont, la culbuta, en fit un grand carnage, et la força de rebrousser
chemin. Son espoir était de la poursuivre assez vivement pour passer
le pont avec elle et entrer pêle-mêle dans la place. Mais sur ce
pont, obstrué par ceux qui venaient de Chiozza et par ceux qui
fuyaient de l'île, le désordre fut tel que les madriers fléchirent
sous le poids des hommes entassés; une arche se rompit, beaucoup de
Génois furent noyés; ceux qui restèrent dans l'île se trouvaient
sans communication avec la place. Dans cette situation désespérée,
ils se jetèrent dans des barques pour gagner Chiozza, et il y en eut
qui se sauvèrent jusqu'au-delà des lagunes. Dix galères génoises,
qui se trouvaient stationnées près du rivage de Brondolo, sous la
protection, des retranchements que les Vénitiens venaient d'emporter,
furent attaquées. Le feu en atteignit quelques-unes. Les Génois
eux-mêmes, ne pouvant les sauver, tentèrent de les brûler. Pisani,
dès qu'il aperçut cet incendie, accourut avec sa flottille, et tout
ce qui échappa aux flammes tomba en son pouvoir.
Cette journée venait de coûter trois mille hommes aux Génois, outre
six cents prisonniers. L'alarme se répandit dans Chiozza; beaucoup de
leurs gens se saisirent de diverses embarcations pour déserter, et se
jetèrent sur la côte de Padoue; il y en eut même à qui la frayeur fit
hasarder de traverser les lagunes à la nage. C'était pendant une nuit
d'hiver, on les trouva morts le lendemain. Cette victoire si décisive
rendait les Vénitiens maîtres de l'île de Brondolo et réduisait leurs
ennemis à l'occupation de la ville de Chiozza, où ils pouvaient
encore se défendre, mais d'où il leur était désormais impossible de
s'échapper, à moins qu'ils ne fussent délivrés par un secours venant
du dehors.
On peut juger si ce secours était impatiemment attendu. Le
gouvernement de Gênes, depuis plus d'un mois, était averti de la
position difficile où se trouvait son armée. Il avait fait partir
le 18 janvier une flotte de vingt galères, sous le commandement de
Matteo Maruffo, pour venir débloquer Chiozza, et Gaspard Spinola
était arrivé par terre à Padoue, pour faire entrer un convoi dans la
place, dont il devait prendre le commandement.
[Note en marge: XXI. Discorde dans l'armée vénitienne.]
Pendant que les Vénitiens transportés de leur victoire la célébraient
par des réjouissances, les soldats de Zéno, toujours d'autant plus
exigeants qu'ils se voyaient plus nécessaires, lui signifièrent
qu'ils voulaient une paie double de celle qui avait été convenue avec
eux, et que, si on ne les satisfaisait sur-le-champ, ils étaient
décidés à se retirer du service de la république. Le trésor de
Saint-Marc était loin d'y pouvoir subvenir. Le général, quoiqu'on
l'eût autorisé à promettre ce qui était si impérieusement exigé, ne
voulut être prodigue que de sa fortune, et ce fut de ses propres
deniers qu'il acheta la soumission des principaux chefs, en obtenant
qu'ils imposeraient silence aux prétentions exorbitantes des autres.
Cette difficulté ne fut pas la seule qu'il eut à surmonter. Après
avoir apaisé ces murmures, il fallut essuyer ceux de tous les
patriciens que l'exemple du doge avait obligés de monter sur
la flotte, mais qui, peu accoutumés à la guerre et à la mer,
commençaient à trouver longue une campagne qui durait depuis deux
mois. Ils se voyaient retenus sur les galères par le serment qu'avait
fait Contarini de ne rentrer dans Venise qu'après la conquête de
Chiozza. Aussi trouvaient-ils que les opérations militaires étaient
conduites avec trop de circonspection. Leur improbation se manifesta
sur-tout lorsque Pisani et Zéno s'arrêtèrent au projet de bloquer
la place. Elle pouvait être secourue, disaient les mécontents; ne
pas l'attaquer vivement, c'était tenter l'inconstance de la fortune,
c'était imiter la faute de Doria, à laquelle Venise devait son salut.
On eût dit, à entendre ces sénateurs, que les deux généraux n'étaient
pas assez prodigues de leur vie. Ceux-ci persistèrent dans leur
avis et le firent prévaloir. Ce ne fut pas la moindre preuve qu'ils
donnèrent de leur courage, de prendre sur eux le blâme d'un évènement
dont l'issue pouvait tromper leurs espérances.
Déjà quelques symptômes de division s'étaient manifestés même dans
l'armée navale. Thadeo Justiniani se croyait en droit d'être jaloux
de Pisani, et, pour faire cesser les funestes effets de la discorde,
on l'avait détaché avec douze vaisseaux. Sa mission était d'aller
convoyer des bâtiments chargés de grains qui étaient attendus de
l'Istrie et de la Pouille.
[Note en marge: XXII. Pertes des Vénitiens sur mer.]
Le blocus étant déterminé, on s'appliqua à le resserrer. La flotte
des assiégés se trouvait considérablement réduite. Cinq de leurs
galères, surprises par la flottille de Barbadigo, se rendirent sans
combat. Mais le plus grand inconvénient de la situation des Génois,
était le manque de vivres. Résolus à prolonger leur défense, ils
forcèrent tous les habitants de Chiozza à sortir de leur ville. Les
assiégeants ne pouvaient pousser l'inhumanité jusqu'à refouler leurs
compatriotes dans une ville affamée. Ils les envoyèrent à Venise, où
le pain se vendait encore le quadruple de son prix ordinaire[50].
Le pays de Ferrare fournissait cependant quelques secours à cette
capitale; mais les convois qui venaient par les lagunes, étaient
obligés de passer si près de Chiozza, que les assiégés en enlevèrent
un.
[Note 50: Chinazzo dit que le froment valait 9 livres le staro, le
vin 10 liv. la quarte, la viande fraîche 5 sols la livre, la viande
salée et le fromage 8 sols la livre, le bois 11 livre, la voie (le
carro). Il paraît que ces prix étaient très-élevés, car le même
auteur dit plus bas; «Era venuta grandissima carestia di tutte le
cose sicchè la gente di bassa condizione conveniva abbandonar la
città, non si potendo aver framento nè vino per danari.» Il ajoute
qu'à la fin de janvier 1380, le staro de froment se vendait 15
livres.]
Ce succès des Génois fut suivi d'un autre beaucoup plus considérable.
Gaspard Spinola avait été envoyé de Gênes à Padoue pour tâcher de
ravitailler Chiozza. Il parvint à se jeter dans la place pendant
la nuit du 14 au 15 avril, et y fit entrer un convoi considérable
qui, pendant deux ou trois mois encore, ne faisait plus dépendre la
défense que du courage des défenseurs, et ce courage allait être
dirigé par leur nouveau commandant, l'un des plus habiles officiers
de son siècle.
Sur ces entrefaites, on vit arriver à Venise une partie des bâtiments
chargés de blé qu'on attendait des ports de l'Istrie; mais ces
bâtiments ne voyageaient point en convoi, ils entrèrent l'un après
l'autre, et on fut surpris de ne pas voir paraître en même temps
l'escadre qui avait été envoyée pour les escorter. Ils rapportèrent
que Thadeo Justiniani leur avait ordonné de prendre les devants,
qu'il n'était plus sur les côtes d'Istrie, qu'il avait fait voile
pour la Pouille avec ses douze galères, se proposant de ramener
un autre convoi; que, sur la fin du mois précédent, une partie de
cette escadre détachée par Justiniani, sous les ordres de Henri
Dandolo, avait surpris la ville de Grado, occupée par les troupes du
patriarche d'Aquilée. On savait que ce convoi s'était mis en route;
cependant il n'arrivait pas; enfin on vit paraître quelques bâtiments
qui annoncèrent que la flotte dont ils faisaient partie avait été
dispersée par une tempête.
Six galères s'étaient jetées dans le port de Ficulano; Justiniani,
avec l'autre partie de son escadre, avait gagné Manfredonia. Là, il
avait été aperçu par l'armée génoise, forte de vingt galères, qui
entrait en ce moment dans le golfe pour venir au secours de Chiozza.
L'amiral vénitien ne pouvant tenter un combat si inégal, avait coulé
bas ses galères, avait fait décharger les bâtiments de transport, et
mis ses équipages à terre dans des retranchements faits à la hâte.
Mais l'ennemi les avait emportés; Justiniani était prisonnier, et les
Vénitiens échappés de ce combat avaient à traverser toute l'Italie,
par terre, pour regagner leur pays. À Ficulano deux galères avaient
été prises, les quatre autres devaient leur salut à la fuite.
[Note en marge: XXIII. Arrivée d'une nouvelle flotte génoise pour
débloquer Chiozza. 1380.]
Cet évènement ne permit plus de douter que la flotte de Matteo
Maruffo ne fut prête à paraître. En effet, au commencement de mai, on
découvrit l'armée génoise, qui s'était renforcée de quelques galères
sorties de Zara. Elle se présenta successivement devant toutes les
passes sans en trouver aucune qui fût accessible. Maruffo chercha,
par toutes sortes de provocations, à attirer les Vénitiens au combat;
mais ceux-ci, déterminés à ne point faire dépendre le succès de la
guerre du hasard d'une bataille, restèrent insensibles à toutes les
insultes, et fermes dans le poste d'où ils resserraient les assiégés
et bravaient l'amiral génois.
Pisani, cependant, crut devoir s'éloigner du rivage, le 26 mai,
avec vingt-cinq galères; il paraît qu'il ne voulait qu'écarter
l'ennemi sans le combattre, car on n'en vint point aux mains, et la
flotte, quelques jours après, reprit sa première station.
On se battait tous les jours autour de Chiozza avec des succès
divers; mais les magasins de la place étaient près d'être épuisés.
François Carrare avait préparé un convoi de quatre-vingts barques qui
devaient la ravitailler pour long-temps. Elles furent interceptées
par la flottille vénitienne. Réduits pour le choix de leurs aliments,
aux dernières extrémités, les assiégés, du haut de leurs tours,
voyaient, à l'embouchure de la Brenta, les convois destinés à leur
porter l'abondance, et en pleine mer la flotte venue pour les
délivrer; mais ni la flotte de Maruffo, ni les barques du seigneur
de Padoue ne pouvaient arriver jusqu'à eux. Cependant à l'aide des
signaux ils communiquaient avec l'amiral; et, comme leur industrie
était égale à leur courage, ils conçurent le projet de se délivrer en
allant gagner leur flotte. Pour cela il fallait rompre l'estacade qui
fermait la passe de Brondolo; mais les pieux enfoncés dans les eaux
dont la ville était entourée, ne permettaient plus d'en faire sortir
les galères. Les Génois démolirent des maisons de Chiozza, et, avec
les bois de charpente qu'ils en retirèrent, ils construisirent des
barques, qui, après avoir franchi l'enceinte de pilotis, devaient
tenter de forcer la passe, en l'attaquant du côté des lagunes, tandis
que Maruffo, avec ses galères, s'avancerait de la haute mer pour les
seconder et les recevoir.
[Note en marge: XXIV. Les assiégés entament une capitulation; elle
est refusée.]
Cependant ce qu'ils espéraient de leurs efforts, ils essayèrent de
l'obtenir par la négociation. Spinola proposa au doge de lui remettre
Chiozza, à condition que l'armée et la flotte génoise pourraient
en sortir librement. Cette proposition, à dire vrai, n'était guère
acceptable. Il ne s'agissait plus de savoir si Chiozza resterait aux
Génois, mais s'ils pourraient s'en échapper. L'offre fut rejetée; les
Vénitiens exigèrent que les assiégés se rendissent, et il ne resta
plus à ceux-ci d'autre parti que de se faire jour au travers des
troupes assiégeantes.
[Note en marge: Leurs nouveaux efforts.]
Ils avaient pratiqué assez facilement des intelligences dans cette
armée, composée d'étrangers, qui les bloquait sous les ordres
de Zéno. Elle renouvelait la réclamation de la double paie; le
général faisait tout son possible pour engager les soldats à s'en
désister. Le 15 juin, il était au milieu de son camp en tumulte,
exhortant les uns, réprimandant les autres, promettant, menaçant,
essayant tour-à-tour la force et la persuasion, lorsqu'il vit avec
une extrême surprise une centaine de barques sortir de Chiozza,
voguer vers la passe de Brondolo et tenter de franchir l'enceinte
des pilotis. Aussitôt il montra à ses soldats séditieux l'ennemi qui
leur échappait, emportant ces richesses sur le pillage desquelles ils
avaient compté. Il leur ordonna de se former, d'attaquer, et lui-même
s'avançant dans les bas-fonds, où il avait de l'eau jusqu'aux
épaules, les entraîna par son exemple.
Les lagunes offrirent alors le singulier spectacle d'une troupe se
hasardant sur des barques construites avec des débris de maisons,
et qu'on était obligé de soulever pour les faire passer par-dessus
une enceinte de pieux, les Génois, tantôt dans l'eau, tantôt dans
leurs bateaux, et l'infanterie de Zéno s'avançant dans ces marais
pour les charger. Maruffo se présenta dans le même moment pour rompre
l'estacade; mais Pisani accourut avec sa flottille, mit quelques
galères en travers de la passe, pour en défendre l'accès, foudroya
ces barques fragiles qui voulaient s'échapper, en prit une vingtaine,
en coula plusieurs à fond et força les assiégés à rentrer dans la
place.
Le mauvais succès de cette tentative ne laissait plus aux Génois
aucune espérance. Privés d'eau potable, après avoir mangé tout
ce qu'il y avait d'animaux dans la ville, ils étaient réduits à
faire bouillir, dans une eau saumâtre, de vieux cuirs, leur seule
et dernière nourriture. Spinola, dont les talents et le courage ne
pouvaient plus rien, se retira et gagna la terre-ferme, laissant à
son lieutenant l'autorisation de capituler.
[Note en marge: Ils offrent de se rendre.]
Des députés arrivèrent sur la capitane du doge, stationnée à
demi-portée de canon de la place; là, ils représentèrent que s'ils
avaient combattu souvent les Vénitiens, ce n'avait pas été sans
observer les lois de la guerre et de l'humanité; qu'ils avaient voulu
leur arracher l'empire, mais non la vie; que depuis dix mois ils
avaient, en gens de coeur, fait les derniers efforts pour la défense
de Chiozza, comptant mériter par ce dévouement la reconnaissance
de leurs concitoyens et l'estime de leurs ennemis; que, réduits
par la famine à mettre un terme à cette résistance, ils espéraient
trouver dans les Vénitiens cette générosité naturelle à une nation
belliqueuse, et cette modération à laquelle on est disposé quand
on a éprouvé aussi l'inconstance de la fortune. Ils ne tenaient,
point à leurs richesses, à leurs vaisseaux, ils les abandonnaient
aux vainqueurs; mais ils avaient mérité de n'être point dépouillés
de leurs armes, et ils ne demandaient que la vie et la liberté.
La réponse fut qu'ils eussent à se rendre à discrétion, et qu'on
délibérerait après de leur vie ou de leur mort[51].
[Note 51: Nullum mite responsum est redditum, nisi ut certo scirent
se paulo post in vincula ituros, tum patres de eorum vità et morte
maturiùs consulturos. SABELLICUS, 2e décade, livre 6.]
[Note en marge: XXV. Révolte dans le camp de Zéno.]
Cette négociation amena de nouveaux incidents; le bruit se répandit,
parmi les troupes mercenaires, que les Vénitiens allaient recevoir
l'ennemi à capitulation, que la ville ne serait plus abandonnée au
pillage. Il n'en fallut pas davantage pour rallumer le feu de la
révolte. Zéno et plusieurs sénateurs firent d'inutiles efforts pour
apaiser la sédition. Ils promirent une augmentation de solde, ce fut
en vain. Un capitaine, nommé Robert de Recanati, s'emporta jusqu'à
outrager le général par les discours les plus injurieux. Les soldats
prirent les armes et couraient déjà vers la place, dans le dessein de
se réunir aux Génois. Zéno, l'épée à la main, se précipita au-devant
d'eux; son énergie, ses exhortations en arrêtèrent le plus grand
nombre; mais quelques-uns se jetèrent dans Chiozza. Il fallut que la
seigneurie promît formellement à ces séditieux un mois de double
paie et trois jours de pillage, dans une ville appartenant à la
république[52].
[Note 52: _Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.]
Ce n'était pas tout encore; il y avait un complot tramé contre la
vie de Zéno. La nuit suivante le général, averti de cette odieuse
conspiration, assembla les capitaines, leur révéla le secret qu'il
venait d'apprendre; il s'agissait bien moins de sa vie que de leur
honneur. Plusieurs de ces capitaines pouvaient être des brigands,
mais tous les hommes ont naturellement horreur d'un assassinat.
Ils jurèrent qu'ils n'avaient aucune connaissance du complot, et
demandèrent à grands cris qu'on en nommât et qu'on en punît l'auteur.
Alors Zéno fit amener Robert de Recanati, l'accusa, le convainquit
de sa perfidie, le fit charger de fers et l'envoya sur la capitane,
où il fut pendu le lendemain. Cette arrestation de Robert occasionna
une nouvelle sédition. Les soldats entourèrent la tente du général,
redemandant le capitaine. Zéno, qui se présenta fièrement à eux, en
fut assailli et ne dut la vie qu'à son casque, qui para un coup de
sabre dont il fut frappé. Les officiers accourus à son secours le
dégagèrent, fondirent sur ces furieux, et quelques compagnies mieux
disciplinées en firent justice. Telle était la déplorable condition
d'un général obligé de commander des mercenaires, environné de plus
de dangers dans son camp qu'au milieu des batailles, et réduit à tout
instant à voir, par la défection de ses troupes, s'échapper la proie
qu'il serrait depuis six mois.
[Note en marge: Les Génois se rendent. 1380.]
Cependant le 24 juin les assiégés arborèrent le signal de détresse.
Ils se rendirent à discrétion, ouvrirent leurs portes, et Zéno entra
dans la place, qui fut livrée au pillage. Dix-neuf galères et quatre
mille cent soixante-dix prisonniers génois, sans compter quelques
étrangers, furent les fruits de cette conquête. Tels étaient les
tristes restes de la formidable armée qui avait fait trembler Venise.
[Note en marge: XXVI. Apparition de la flotte génoise.]
[Note en marge: Mort de Victor Pisani.]
Mais celle de Maruffo s'était considérablement accrue depuis qu'il
était entré dans l'Adriatique. Sa flotte, qui s'élevait à trente-neuf
galères, prit, dans l'intervalle du 26 juin au 1er août, Trieste,
dont elle rasa le château, Arbo, Pola, Capo-d'Istria; elle parut même
devant Venise, le 8 juillet. On y était encore dans les transports
de joie que la conquête de Chiozza devait exciter. On célébrait la
magnanimité du vieux prince de la république, qui avait supporté avec
une constance inébranlable les périls et les fatigues d'une campagne
de sept mois. On se croyait à l'abri de toute atteinte. Le 27,
Pisani reçut ordre de sortir avec quarante-sept galères, pour donner
la chasse à l'armée génoise; mais le 13 août, ce grand homme, plus
recommandable encore pour sa conduite civique que par ses exploits
militaires, mourut sur sa capitane, après une courte maladie.
La galère qui avait apporté son corps à Venise en repartit le 2
septembre, emmenant Zéno, son digne successeur dans le commandement.
[Note en marge: Zéno prend le commandement.]
Dès qu'il fut arrivé sur la flotte, il la conduisit devant Zara. Il
vit l'armée de Maruffo dans le port, sans pouvoir, malgré toutes
sortes de provocations, le déterminer à sortir pour accepter le
combat. La place nouvellement fortifiée, et dont la garnison se
trouvait renforcée de tous les équipages d'une armée navale si
considérable, était en état de soutenir un long siége.
[Note en marge: Son entreprise infructueuse sur Zara.]
Zéno établit sa croisière à la vue des ennemis; malheureusement la
flotte, sortie du port précipitamment, ne pouvait être suffisamment
approvisionnée. Quand on aurait eu tout le temps nécessaire pour
embarquer les vivres, ce n'était pas dans Venise, épuisée par une
disette de dix mois, qu'on en aurait pu trouver. Cette année avait
été stérile pour toute l'Italie. La flotte vénitienne, croisant
devant une côte ennemie, renouvelait ses provisions au moyen de
quelques vaisseaux de transport qui allaient et venaient du royaume
de Naples à l'entrée de la rade de Zara. Mais cette année, signalée
par tant de calamités, le fut encore par des tempêtes; plusieurs
de ces convois furent dispersés, quelques-uns engloutis, presque
tous retardés. Les équipages avaient à souffrir les plus grandes
privations; ils se virent réduits, pendant quinze jours, à un peu de
viande salée, sans pain. Les orages rendaient la station doublement
pénible; les plaintes des matelots devinrent si vives, qu'il ne fut
plus possible de douter d'une prochaine insurrection.
[Note en marge: XXVII. Détresse de la flotte vénitienne; elle reçoit
l'ordre d'aller assiéger Marano.]
[Note en marge: Impossibilité d'y réussir.]
Zéno, après avoir pris l'avis de ses principaux officiers, écrivit
pour demander la permission de ramener la flotte à Venise. Pour
toute réponse il reçut l'ordre d'aller faire le siége de Marano.
C'était une place située dans les marais que forment les bouches
du Tagliamento. Éloignée de la mer d'à-peu-près deux lieues, elle
n'y communiquait que par un canal que le reflux laissait à sec.
On voulait s'en emparer parce que c'était une position offensive
contre les états du patriarche d'Aquilée. Zéno n'hésita point à s'y
présenter, mais il reconnut l'impossibilité de l'entreprise; et
cette impossibilité était si évidente, que toute l'armée éclata en
murmures contre un ordre qui supposait une connaissance si imparfaite
des localités. Tout d'une voix on demanda à faire voile vers Venise
sans en attendre l'autorisation. L'amiral, qui n'aurait pas cédé à la
demande des équipages, se détermina d'après sa propre conviction, et
aima mieux encourir l'indignation du sénat que mériter le reproche
d'avoir laissé périr l'armée qui lui avait été confiée.
[Note en marge: Zéno ramène la flotte devant Venise: on ne veut pas
l'y recevoir. Vive altercation à ce sujet.]