appartient plus particulièrement à l'aristocratie qu'à toute autre
espèce de gouvernement. Sparte et Rome en avaient donné l'exemple.
Dès que les Vénitiens surent à quelles honteuses conditions l'ennemi
accordait la paix à la république, dès qu'on vit qu'il n'était permis
de conserver l'existence qu'au prix de l'indépendance nationale,
tous les sentiments qui composent le patriotisme se réveillèrent
à-la-fois et exaltèrent les courages. L'amour du sol natal, le
souvenir d'une glorieuse prospérité, l'antique illustration du
nom vénitien, les haines nationales, l'horreur du joug étranger,
tout inspira un noble dévouement, même à ceux qui n'avaient pas,
comme les patriciens, à défendre leur liberté et leur puissance.
Tous couraient aux armes. Les citoyens qui ne dévouaient pas leur
personne, offraient sur l'autel de la patrie une partie de leur
fortune. On abandonnait ses créances, on envoyait de l'argent au
trésor de l'état, on fournissait des vaisseaux, des marchandises,
on souscrivait pour la solde des matelots. Le doge donna l'exemple;
il envoya sa vaisselle au trésor, et engagea ses revenus. Le clergé
contribua non-seulement de ses biens, mais personnellement. Tous les
religieux valides prirent les armes, excepté les frères mineurs, qui
méritèrent d'être chassés d'un état, auquel ils avaient refusé leurs
services[46].
[Note 46: Marin SANUTO _Vite de' duchi_, A. Contarini.]
Quatorze vaisseaux et l'entretien de cinq ou six mille hommes, furent
le résultat de ces généreuses souscriptions. On vit un marchand
pelletier, Barthélemy Paruta, se charger de payer mille soldats
ou matelots; l'apothicaire Marc Cicogna, fournir un navire; de
simples artisans, comme François di Mezzo, Nicolas Rinieri, Noël
Tagliapietra, Pierre Penzino, entretinrent cent, deux cents hommes;
d'autres, tels que Donat di Porto et Marc Orso, fournissaient un
navire et la solde de toute la chiourme. Je ne crains point d'être
accusé de déroger à la dignité de l'histoire en y inscrivant ces
noms. Elle est faite pour rappeler les nobles exemples, et comme elle
doit aussi dénoncer les hommes qui, dans un rang éminent, ont oublié
leurs devoirs et les calamités de la patrie, pour s'occuper lâchement
de vils intérêts, j'ajouterai qu'on vit des riches, des patriciens,
se livrer à de basses spéculations sur la misère générale. Un homme
appartenant à l'une de ces illustres familles, dont l'origine se
confondait avec celle de la république, à une famille qui avait
donné des ducs à Venise et une reine à la Hongrie, le descendant du
vainqueur de Tyr, un Morosini, profitait des dangers qui menaçaient
sa patrie pour décupler sa fortune, en achetant des maisons à vil
prix, alléguant que si l'état venait à périr, il ne voulait pas être
enveloppé dans sa ruine. C'est un devoir de consigner ici cette
bassesse; on verra par les succès de cet indigne citoyen à quel point
la fortune est injuste.
Pour donner le plus grand développement possible à un zèle, qui se
signalait déjà par de généreux efforts, le grand conseil publia un
décret, qui annonçait des récompenses à ceux qui auraient montré le
plus de dévouement. Les étrangers pourraient être admis aux droits de
citadins. Des pensions seraient distribuées aux citoyens non-nobles.
Enfin les trente citoyens qui se seraient distingués entre tous les
autres, devaient être admis au grand conseil et prendre rang, pour
eux et leur postérité, parmi les patriciens.
[Note en marge: XV. Premiers évènements qui ralentissent les progrès
des ennemis.]
Pendant qu'on travaillait avec une admirable diligence à augmenter
les moyens de résistance de la république, quatre guerriers faisaient
tête à l'ennemi avec le peu de forces qu'on avait pu rassembler.
Chaque jour qu'ils gagnaient changeait la situation des affaires
à leur avantage. On avait dépêché de tous côtés des bâtiments
légers, pour rappeler au secours de Venise Charles Zéno détaché au
commencement de la campagne précédente avec une escadre de huit
galères, et qui avait dû en rallier plusieurs autres dans les ports
du Levant; mais on n'avait, depuis quelque temps, aucune nouvelle de
sa marche; les avis qu'on lui envoyait pouvaient être interceptés. Ce
secours était incertain et pouvait être tardif. En attendant Pisani
s'occupait à presser le nouvel armement et à ralentir les progrès
des ennemis. Thadée Justiniani qui commandait les galères déjà
armées, ne pouvait sous aucun prétexte compromettre une escadre, la
seule espérance de la marine vénitienne. La flottille se hasardait
plus facilement, parce qu'elle avait une retraite assurée dans les
bas-fonds, où les galères génoises ne pouvaient la poursuivre.
Cette flottille à force de tenter des entreprises presque toujours
infructueuses put enfin saisir une occasion favorable que lui offrait
la fortune.
Barbadigo à la tête d'un détachement de cinquante barques, surprit
un soir à la marée basse, une galère et deux bâtiments ennemis
stationnés devant le fort de Montalban, que les troupes du seigneur
de Padoue occupaient. La galère, qui ne pouvait manoeuvrer, et
les deux autres navires furent pris à l'abordage. La flottille se
dirigea à force de rames vers Venise, remorquant les deux petits
bâtiments dont elle s'était emparée, et la flamme qui s'éleva de la
galère annonça de loin aux Vénitiens qu'enfin leurs armes venaient
de remporter un premier succès. Soudain toute la ville fut dans
l'ivresse de la joie, et quand on vit arriver les barques avec leurs
prises et cent cinquante prisonniers tout le peuple demandait qu'on
marchât à l'ennemi.
Pisani n'avait garde de céder à une confiance si imprudente.
Cependant la flotte se renforçait; le mois de septembre s'était
écoulé, et on avait déjà la certitude de pouvoir présenter une
flotte de trente et quelques galères vers le milieu d'octobre.
Tout le mois d'octobre se passa en opérations peu décisives, parce
que l'amiral génois avait été obligé d'envoyer vingt-quatre de ses
galères chercher des approvisionnements sur la côte orientale de
l'Adriatique. L'armée et la flotte qui occupaient Chiozza éprouvaient
toutes les privations auxquelles elles condamnaient les Vénitiens.
Le doge fit publier qu'aussitôt que les galères seraient prêtes il
s'y embarquerait avec une partie du sénat pour en prendre en personne
le commandement, résolu de venger la patrie ou de périr à la tête de
ses défenseurs.
Cet exemple donné par le prince de la république, par un vieillard
plus que septuagénaire, redoubla l'émulation. Quelques petits succès
vinrent accroître les espérances. La flottille enleva un convoi de
vivres que Padoue envoyait à Chiozza; le général Cavalli força les
Génois d'évacuer Malamocco qu'ils détruisirent en l'abandonnant. Les
galères vénitiennes s'exerçaient continuellement à des évolutions,
mais rentraient tous les soirs dans le grand canal. On n'avait encore
aucunes nouvelles de Charles Zéno.
De toutes les possessions de la république, il ne lui restait qu'un
petit fort établi au milieu des marais sur la côte de terre-ferme On
vit trois galères génoises appareiller pour aller l'attaquer. Victor
Pisani courut sur ces galères avec un détachement de la flottille,
les força de rebrousser chemin, les poursuivit jusque dans les eaux
de Chiozza. Il était même parvenu par une marche plus directe à leur
couper la retraite et à se placer entre elles et le port; mais là,
foudroyé des deux côtés par une artillerie à laquelle il ne pouvait
rien opposer, il se vit obligé de chercher son salut à travers les
bas-fonds, ce qui ne put se taire sans que quelques-unes de ses
barques fussent coulées bas par l'ennemi. Antoine Gradenigo gendre du
doge fut du nombre de ceux à qui cette expédition coûta la vie.
On touchait à la fin de l'année 1379. La flotte génoise qui tenait la
mer depuis long-temps, n'avait pu se refaire sur la plage de Chiozza,
où depuis quatre mois elle éprouvait toutes sortes de privations. Il
avait fallu faire entrer une vingtaine de vaisseaux dans le port,
soit pour les réparer, soit pour donner quelque repos aux équipages
Les vingt-quatre galères qui avaient été détachées, étaient rentrées
et déchargeaient les approvisionnements qu'elles avaient apportés.
Trois autres étaient postées pour défendre la passe. Les alliés
attendaient une flotte de Gênes, qui devait d'un jour à l'autre leur
amener des renforts.
Ce ne fut pas sans un étonnement mêlé d'inquiétude qu'ils comptèrent
jusqu'à trente-quatre galères dans les eaux de Venise; mais ils
étaient loin de croire que cette flotte fût en état de combattre,
et que les Vénitiens eussent repris assez de confiance pour devenir
agresseurs à leur tour.
[Note en marge: XVI. Sortie de la flotte vénitienne commandée par
Pisani, et montée par le doge. 1379.]
Le 21 décembre, après une messe solennelle, le doge sortit de
Saint-Marc, l'étendard de la république à la main, et monta sur la
galère ducale, suivi de la plus grande partie des sénateurs.
Pisani avait conçu le projet de forcer toute la flotte génoise à se
rendre, mais pour cela il fallait éviter de la combattre, puisqu'elle
était supérieure en nombre et incomparablement mieux armée. Il
fallait la surprendre dans le port où elle avait eu l'imprudence de
se placer; mais on ne pouvait pas fermer ce port même. La ville de
Chiozza est située sur un groupe de petites îles dans les lagunes.
Elle communique par un pont, comme nous l'avons dit plus haut, avec
l'île voisine. Ainsi elle se trouve séparée de la haute mer par
cette plage, qui au nord laisse une passe entre elle et l'île de
Palestrine, c'est ce qu'on nomme la passe de Chiozza. Au midi, une
autre communication est ouverte avec la haute mer par l'intervalle
qui sépare l'île du continent. Cette seconde passe est celle de
Brondolo. On conçoit que quand on est dans le port de Chiozza et
qu'on veut regagner la mer extérieure, il faut nécessairement sortir
par une de ces passes, ou remonter les lagunes par le canal dit de
Lombardie, et aller chercher les passes de Malamocco, du Lido ou de
Saint-Érasme.
[Note en marge: Elle ferme les passes.]
Il s'agissait donc, dans le plan de l'amiral vénitien, d'enfermer
l'ennemi dans les lagunes, en lui opposant à chacune de ces trois
issues de Chiozza, de Brondolo et du canal de Lombardie, non pas
précisément une résistance armée, car on était moins fort que lui,
mais un obstacle inerte et pourtant insurmontable. Il fallait porter,
conduire et établir ces obstacles dans chacun de ces passages,
empêcher les Génois de les rompre, enfin il fallait placer la flotte
vénitienne en dehors des issues, afin qu'elle ne restât pas elle-même
enfermée dans les lagunes, exposée à soutenir un combat inégal, et
pour qu'elle pût au contraire écarter la nouvelle escadre peut-être
déjà partie de Gênes, qui venait renforcer les alliés.
Cette opération, très-compliquée, était en même temps une conception
hardie. Nous allons voir quelles difficultés présenta son exécution.
Les trente-quatre galères vénitiennes, accompagnées de soixante
barques armées, et de plusieurs centaines de bateaux, sortirent du
port dans la nuit du 21 au 22 décembre, et se dirigèrent en silence
vers Chiozza à travers les lagunes. Pisani et Justiniani, qui
avaient pris le commandement de l'avant-garde, faisaient remorquer
deux gros navires destinés à être coulés dans les passes pour les
fermer. Ils évitèrent de s'approcher du port, où était la flotte
ennemie, et arrivèrent avant qu'il fût tout-à-fait jour dans la
passe dite de Chiozza, qui est entre l'île de Palestrine et l'île de
Brondolo. Un des côtés de cette passe leur appartenait depuis que
les Génois avaient évacué Malamocco. Pisani fit sur-le-champ avancer
sa flottille, qui jeta sur la rive opposée quatre ou cinq mille
hommes, avec ordre de s'emparer de la pointe de l'île de Brondolo,
afin que la flotte pût avec moins de difficulté travailler à fermer
la passe; mais l'île de Brondolo était couverte de troupes qui
tombèrent sur les Vénitiens, et les obligèrent de se rembarquer en
désordre et avec une perte considérable. Pisani n'en fit pas moins
arriver une de ses grandes coques pour l'établir au milieu du canal.
La présence des troupes ennemies, répandues sur le rivage, rendait
cette opération très-périlleuse. Sept galères génoises, qui avaient
eu le temps d'appareiller, accoururent avant qu'elle fût terminée,
attaquèrent la coque toutes ensemble, et y mirent le feu. Ce grand
bâtiment s'enfonça dans la passe même. Les galères génoises furent
écartées par le reste de la flotte vénitienne, et sur-le-champ une
multitude de petits bateaux, chargés de pierres, vinrent remplir
cette coque, et en faire une digue qui obstruait le canal. Comme une
partie de la flotte des Génois se trouvait désarmée dans ce moment,
ils ne pouvaient opposer aux Vénitiens des forces suffisantes pour
les contraindre de s'éloigner. Le lendemain Pisani acheva de faire
fermer la première issue, en y coulant quelques autres bâtiments, et
en les joignant l'un à l'autre par une forte estacade que protégeait
une batterie placée sur la pointe méridionale de l'île de Palestrine.
Cette opération terminée, il restait à en faire autant dans la passe
de Brondolo; mais on ne pouvait plus y arriver à l'improviste, et
l'ennemi occupait les deux côtés du canal. Ce bras de mer n'a pas
plus de quatre cents pas de largeur; il y a peu d'eau au milieu. Les
passes praticables pour les vaisseaux longent le rivage; il fallait
donc venir sous le feu de l'ennemi pour amener les embarcations qui
devaient fermer le passage.
Pisani confia cette mission à Frédéric Cornaro, qu'il détacha avec
quatre galères. Quatorze galères génoises vinrent s'opposer à cette
opération: Pisani s'avança avec dix des siennes pour soutenir ses
gens. Le combat s'engagea dans ce champ de bataille si resserré; il
fut terrible; mais enfin, malgré le choc des vaisseaux ennemis, et le
feu de toutes les batteries de la côte, la passe fut fermée, comme
celle de Chiozza l'avait été le jour précédent.
[Note en marge: Les Génois se trouvent enfermés dans Chiozza.]
Ce n'était pas tout; il restait à perfectionner ces estacades faites
à la hâte, à les mettre en état de résister aux tempêtes, et à les
protéger contre tous les efforts d'un ennemi, qui était perdu s'il
ne parvenait à les rompre. L'amiral, laissant la flottille dans
les lagunes, remonta avec ses galères le canal de Lombardie, qu'il
encombra de gros vaisseaux coulés à fond, sortit des lagunes par la
passe du Lido, fit le tour des îles, et vint se placer en dehors des
passes du côté de la haute mer.
Dès-lors l'armée génoise n'avait plus aucune issue. Il fallait
nécessairement renverser ces barrières pour n'être pas réduit à se
rendre. Les Vénitiens se tenaient extérieurement devant les deux
passes, pour interdire à leurs rivaux tout espoir de les franchir.
Cette position était périlleuse; un coup de vent pouvait écarter la
flotte vénitienne, rendre tous ses travaux inutiles, et débloquer
Doria.
C'était sur-tout dans le canal de Brondolo qu'il était difficile
de tenir, sous le feu continuel des batteries élevées des deux
côtés. Seize galères furent commandées pour garder cette estacade,
devant laquelle elles se relevaient tour-à-tour, n'étant jamais
que deux à-la-fois dans le canal Les ennemis ne cessèrent de faire
des tentatives contre ces obstacles Un service si rude commença à
rebuter les équipages de Pisani. Le doge, pour leur inspirer de la
résolution, jura de ne rentrer dans Venise qu'après la prise de la
flotte ennemie. Cependant la constance vénitienne était épuisée; les
marins déclarèrent que s'obstiner à vouloir tenir dans les passes des
galères qui couraient à tout instant le risque d'être coulées bas, et
qui perdaient à chaque faction une grande partie de leur équipage,
c'était exiger plus qu'on ne peut attendre des forces humaines.
L'amiral eut beau les exhorter, les encourager par son exemple,
leur faire sentir l'importance de ce poste, le prix d'une si belle
occasion, il n'y eut plus moyen de les retenir; seulement il obtint
encore un délai, et leur promit solennellement de lever la station
le premier janvier, c'est-à-dire dans quarante-huit heures, si ce
jour-là on ne voyait pas arriver la flotte de Zéno.
Cette flotte n'était pas attendue avec moins d'impatience par les
généraux que par les soldats. L'armée allait céder au découragement.
Tout ce qu'on avait fait était en pure perte. L'ennemi, déjà
supérieur en forces et bientôt plus nombreux encore, reprenait tous
ses avantages; il était débloqué; il était sûr de battre la flotte,
si elle acceptait le combat, ou, si elle l'évitait, de prendre Venise
presque sans résistance, et, pour comble de malheur, il ne restait
plus d'asyle à la flotte vénitienne; dans les autres ports elle ne
trouvait que des ennemis, dans le sien que la famine.
On était dans ces transes mortelles, tout le monde attendait avec
anxiété ce terme, que Pisani avait fixé au hasard. Les uns y voyaient
la cessation d'un péril au-dessus de leur courage, les autres la
ruine d'un grand projet, et la perte inévitable de la patrie. Tous
les yeux étaient sans cesse fixés sur la mer, lorsque le premier
janvier on aperçut dans le lointain dix-huit voiles. Ce pouvait
être l'escadre génoise qui devait venir au secours de Doria; vingt
bâtiments légers avaient été envoyés pour la reconnaître. Ils
revinrent sur leurs pas, toutes voiles déployées, et leurs signaux
annoncèrent que l'escadre qu'on apercevait au large était celle de
Charles Zéno.
[Note en marge: XVII. Arrivée de Charles Zéno avec son escadre.]
L'arrivée de Zéno ranimait toutes les espérances. Non-seulement son
escadre rendait aux Vénitiens une supériorité numérique, mais ses
équipages, composés de marins expérimentés, étaient capables de
surmonter des difficultés devant lesquelles échouaient les matelots
novices de Pisani. Zéno, en arrivant, vint à bord de la galère
ducale, rendre compte aux chefs de la république de tout ce qui lui
était arrivé depuis son départ de Venise.
[Note en marge: Campagne qu'il venait de faire. 1379.]
Avec son escadre de huit galères, il avait d'abord établi sa
croisière sur les côtes de Sicile, où il avait pris et brûlé un
grand nombre de vaisseaux du commerce génois. Pendant l'hiver il
s'était présenté devant Naples, pour y entamer une négociation avec
la reine Jeanne, espérant l'amener à changer de parti, et à entrer
dans l'alliance des Vénitiens. Cette négociation lui avait procuré
l'avantage de passer une partie de la mauvaise saison dans le port;
mais la nouvelle de la bataille de Pola était venue renverser toutes
les espérances qu'il avait conçues de réconcilier la reine avec la
république, et il s'était déterminé à porter la guerre sur la côte
de Gênes, pour y retenir les forces disponibles que les Génois
pourraient avoir.
Il avait ravagé pendant tout l'été les côtes de la Ligurie, attaquant
tous les points faiblement fortifiés, poursuivant les escadres
génoises, désolant le commerce; son nom était devenu la terreur de
cette mer.
Ses instructions lui recommandant de protéger les flottes marchandes
que les Vénitiens avaient dans les ports de Syrie, il s'était porté
vers l'Archipel, ralliant à sa flotte quelques galères qui se
trouvaient dans ces parages, et avait aidé l'empereur Calojean à
soumettre son fils; de là il était allé prendre à Béryte un convoi
destiné pour Venise. C'était pendant sa marche qu'il avait reçu
l'avis du danger que courait cette capitale.
L'escadre et le convoi faisaient force de voiles pour y arriver. À
la hauteur de Rhodes, on avait aperçu un gros navire génois chargé
de monde. Quatre galères l'avaient attaqué sur-le-champ. La partie
n'était pas égale; mais ce vaisseau, d'un échantillon beaucoup
plus fort que les galères vénitiennes[47], faisant une vigoureuse
résistance, il avait fallu le prendre à l'abordage. Zéno dans ce
combat avait reçu deux blessures graves, l'une dans l'oeil, l'autre
qui lui avait percé le pied. Arrivé dans l'Adriatique, battu par une
tempête qui avait englouti une de ses galères, il avait jeté son
convoi dans le port de Parenzo, et était accouru au secours de sa
patrie.
[Note 47: Sopra vi erano 300 combattitori, et era di trè coperte
tutta incorata di fuori via, e pareva a vedere un castello.... essa
Bichignana (c'était le nom de ce vaisseau) fù il maggiore e il pià
bel naviglio che fosse mai veduto in quelli mari.
(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINZAAO.)]
[Note en marge: XVIII. Il est chargé de défendre la passe de
Brondolo. 1380.]
Quoique non encore remis de ses blessures, Zéno voulut, le jour même
de son arrivée, prendre part à de nouveaux dangers, et son courage
fut honoré du poste le plus périlleux. On lui donna ordre de prendre
position avec son escadre dans cette passe de Brondolo, où depuis
huit jours les autres galères avaient tant souffert. Le lendemain
une violente tempête vint assaillir la flotte. Les galères rompirent
leurs ancres, et furent dispersées. Les Génois, voyant la station
abandonnée, accoururent sur le rivage pour attaquer les ouvrages
des Vénitiens. Zéno ne put faire avancer que trois galères, dont
le feu terrible força les ennemis de s'éloigner. Le jour suivant,
malgré le vent qui soufflait avec encore plus de furie, il s'obstina
à tenir ferme devant les batteries des Génois. Le combat dura toute
la journée. Une galère vénitienne fut tellement maltraitée qu'elle
se vit réduite à se rendre. Celle que Zéno montait fut entraînée par
les courants, et jetée par la tempête contre le rivage, au pied
d'une tour occupée par l'ennemi. Il était nuit; cette galère échouée
était foudroyée de tous côtés. Les plus braves ne voyaient plus aucun
espoir de salut. L'amiral imposa silence à ceux qui osaient parler
de se rendre. Il détermina un matelot bon nageur à se lancer à la
mer, pour aller porter une corde à quelques barques vénitiennes qui
n'étaient pas loin. Dès que le câble fut tendu, on jeta à la mer
toute l'artillerie de la galère, elle se remit à flot, fut remorquée,
et, couverte des feux de l'ennemi sans y répondre, elle commença à
s'éloigner lentement de ce rivage, où, un moment auparavant elle
devait trouver sa perte.
[Note en marge: Il est blessé.]
Au même instant, Zéno reçut un coup de flèche, qui lui traversa la
gorge. Il brisa le trait, sans prendre le temps de faire tirer le fer
de la plaie, et parcourant avec vivacité le pont de son bâtiment, il
continuait de donner des ordres. Dans l'obscurité, il tomba à fond
de cale par une écoutille; on le crut perdu. Un matelot, qui vint
à son secours, lui arracha le fer de sa blessure; le sang sortit à
gros bouillons; l'amiral, pour n'être pas suffoqué, se retourna sur
le ventre, et c'est dans cette position qu'il arriva à l'endroit où
sa flotte était stationnée. Les chirurgiens jugèrent la blessure
mortelle. Ils croyaient indispensable de mettre le malade à terre;
mais il déclara qu'il ne quitterait point son bord, et que, si la
mort était inévitable, c'était sur sa galère qu'il voulait l'attendre.
Heureusement la nature démentit les prédictions funestes de l'art,
et, après un assez court intervalle, ce héros fut rendu à sa patrie.
[Note en marge: XIX. Les Vénitiens attaquent Chiozza par terre.]
[Note en marge: Pierre Doria est tué.]