dette, essendo il popolo di Venezia in gran numero sopra il lido a
questo spettacolo; il qual non fece alcuna di fesa, seben potea darle
ajuto assai con le barche armate. E questo fù la maggior vergogna
potessero hover Veneziani, vedendo questo fatto su gli occhi.
(_Cronaca della guerra di Chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]
Rien n'était plus menaçant qu'une telle reconnaissance.
Peu de jours après les Génois en firent une seconde. Ils ne se
présentèrent d'abord qu'avec six galères, ce qui donna aux Vénitiens
le courage de faire sortir les six qui leur restaient; mais à peine
eurent-elles débouché du Lido, qu'on aperçut au large six autres
voiles qui venaient renforcer l'ennemi. Il fallut que l'escadre
vénitienne vint chercher sa sûreté dans le port, et laissât les
Génois observer toutes les approches de la capitale, entrer dans les
lagunes par le port de Malamocco, jeter l'ancre, devant Chiozza, et
étudier pendant huit jours la profondeur des canaux, et toutes leurs
sinuosités.
Dès qu'ils se furent éloignés, on s'empressa de barrer la passe de
Malamocco, celle de Chiozza et les autres, comme on avait fermé
l'entrée du port de S.-Nicolas du Lido. On fit enlever toutes les
balises qui servaient de guides dans la navigation des bas-fonds.
On posta quelque troupes sur la plage. Une garnison de trois mille
hommes fut jetée dans Chiozza. Les six galères, triste reste de la
marine vénitienne, furent confiées à Thadeo Justiniani, pour défendre
l'entrée du port de Venise, et une flottille composée de tous les
petits bâtiments que l'on put armer, alla, sous les ordres de Jean
Barbadigo, croiser dans les lagunes, pour empêcher les troupes du
seigneur de Padoue, répandues sur la côte, de communiquer avec les
Génois, en traversant le bassin des lagunes.
[Note en marge: IX. La flotte génoise, sous Pierre Doria, entre dans
les lagunes. 1379.]
Ces dispositions étaient à peine terminées, que le 6 août
quarante-sept galères, commandées par Pierre Doria, vinrent menacer
le port du Lido. Jugeant apparemment trop difficile de le forcer, la
flotte fit voile au sud, longea toute la plage, trouva la passe de
Malamocco également bien défendue; et se détermina à forcer celle de
Chiozza.
[Note en marge: Elle prend la ville de Chiozza.]
Le seigneur de Padoue seconda cette attaque. Il fit descendre
par les canaux de la Brenta des barques qui vinrent assaillir un
grand vaisseau qui protégeait l'estacade. Tandis que les Génois
redoublaient leurs efforts pour la rompre, les gens de François
Carrare, placés de l'autre côté, détachaient les madriers, et
mettaient le feu au vaisseau; enfin cet obstacle vaincu, les ennemis
pénétrèrent dans les lagunes, et commencèrent à l'instant le siége de
Chiozza. Cette ville, située à l'extrémité d'une île, n'y tient que
par un pont de deux cents pas de longueur; des bas-fonds la rendent
inaccessible de tous les autres côtés, la bourgeoisie enrégimentée
partageait le service avec la garnison.
Les forces des Génois, et les troupes que François Carrare en
personne avait amenées par la pointe de Brondolo, formaient une armée
de vingt-quatre mille hommes[35]. Elles donnèrent le 11 août, aux
ouvrages qui défendaient le pont, un premier assaut qui fut suivi
le lendemain d'une attaque générale. La tête de pont fut emportée
mais au-delà il y avait encore des ponts-levis à franchir, et des
fortifications à enlever. Le 13, on se canonna vivement. Le 14 et le
15 de nouveaux assauts livrés avec une telle fureur qu'ils durèrent
tout le jour, furent repoussés avec une constance plus grande encore.
Le 16 les assaillants résolurent de faire les derniers efforts pour
emporter ou détruire le pont. Tandis que l'attaque commençait de tous
côtés, on fit avancer les machines incendiaires: la résistance était
toujours également vigoureuse, et déjà Carrare proposait de renoncer
à cette entreprise, lorsqu'on vit s'élever une flamme qui était
celle d'un brûlot, et qu'on prit pour l'incendie du pont lui-même.
Les troupes vénitiennes, craignant que toute retraite ne leur fût à
l'instant coupée, se hâtèrent de le repasser; mais ce fut avec une
telle précipitation que les ennemis, en les poursuivant, entrèrent
pêle-mêle avec elles dans la place, qu'ils saccagèrent.
[Note 35: _Histoire de Venise_, de Paul MOROSINI, liv. 14.]
[Note en marge: Les Génois s'établissent dans ce poste, au lieu de
marcher sur Venise.]
Ce siége de six jours avait coûté aux Vénitiens six mille hommes,
et fait tomber entre les mains des Génois près de quatre mille
prisonniers: la perte des vainqueurs avait été beaucoup plus
considérable; mais ils se trouvaient maîtres d'une ville fortifiée,
assurés d'un passage de la haute mer dans les lagunes, d'une
communication avec le continent, et le canon qui avait battu Chiozza
avait été entendu de Venise. Ce fut au nom du seigneur de Padoue que
les alliés prirent possession de leur nouvelle conquête, et firent
prêter aux habitants serment de fidélité[36]. Carrare proposait de
profiter, pour attaquer Venise, de la consternation que cet évènement
avait dû y répandre. Les Génois voulurent s'établir solidement dans
ce poste avant de passer à de nouvelles opérations. Venise bloquée
par mer, n'ayant que des ennemis sur la côte voisine, réduite à
disputer un banc de sable de quelques lieues, et n'osant hasarder les
débris de sa flotte, même dans les lagunes, ne pouvait recevoir aucun
secours. Elle n'avait point d'alliés; elle devait se voir bientôt
en proie à la famine; le désespoir allait la livrer aux Génois.
Doria jugea que la prudence lui conseillait de s'affermir dans sa
position sans rien précipiter, puisque celle de l'ennemi ne pouvait
qu'empirer[37].
[Note 36: Chronique de la guerre de Chiozza, par Daniel CHINAZZO.]
[Note 37: Suaserat enim sæpiùs Franciscus Carraria, vir singulari
prudentiâ, uti Clodiâ fidei suæ commissâ, ipse Venetias obsidere
pergeret atque in eo uno omnia ejus studia reponeret, verùm quoniam
Francisci aliquantum suspecta fides erat, ne eam in potestate suâ
traditam imperii sui faceret, ejus consilium repudiatum est.
(Bartholomæus _Facius de bello Veneto_ CLODIANO liber.)]
[Note en marge: X. Consternation des Vénitiens.]
En effet tout était à Venise dans une profonde consternation, et dans
une agitation extrême. C'était au milieu de la nuit qu'on y avait
appris la perte de Chiozza, par le retour de quelques braves qui
avaient inutilement essayé de s'y jeter. Le tocsin de S.-Marc avait
appelé soudain toute la population aux armes. Les citoyens de tous
les rangs avaient confusément passé le reste de cette nuit sur les
places publiques, s'attendant d'un moment à l'autre à voir l'ennemi
attaquer une capitale où rien n'était organisé pour le repousser.
Le jour parut, et l'on vit au haut des tours de Chiozza flotter
l'étendard de Saint-George au-dessus du pavillon de Saint-Marc
renversé.
[Note en marge: Ils envoient des négociateurs à l'amiral génois.]
Les gémissements des femmes, l'agitation du peuple, le trouble
de ceux qui tremblaient pour leurs richesses, l'inquiétude
des magistrats, qui révélait que la ville se trouvait sans
approvisionnements, des milliers de voix qui demandaient la paix à
quelques conditions qu'il fallût souscrire pour l'obtenir; tout cela
détermina le conseil à envoyer des négociateurs auprès de l'amiral
génois. Le doge écrivit au seigneur de Padoue dans des termes qui
n'annonçaient que trop la détresse de la république. Il traitait
d'altesse cet ancien vassal, lui demandait son amitié, le priait de
dicter les conditions de la paix[38].
[Note 38: Incontenente po che fo presa Chiozza, i Veneziani vezandose
a mal partio, scrisse una lettera al magnifico messer Francesco
vecchio da Carrara, e dove in prima el dose de Venezia se scriveva
de sovra, el se sottoscrisse, e dove che soleva appellare el ditto
messer Francesco nobile, el lo appellò magnifico, digando al
magnifico e possente segnore messer Francesco da Carrara, di Pava, e
del destretto imperial vicario generale, preghemo la magnificenzia
vostra che 'l ve piasa di mandare le vostre lettere di salvo condutto
a mestre di posser vegnire a la presenzia de la magnitudine vostra,
di stare e di tornare liberamente a gli infra scritti ambassaori
nostri di nostra intenzione pienamente informà.
(Ad chronicon Cortusionum additamentum secundum. _Rerum italicarum
scriptores_, tom. XII, p. 985.)]
[Note en marge: Réponse des vainqueurs.]
Doria, à qui les Vénitiens présentaient quelques prisonniers de
sa nation, qu'on lui renvoyait dans l'espoir de le disposer plus
favorablement, répondit aux ambassadeurs; «Vous pouvez les ramener;
je compte aller incessamment les délivrer, ainsi que tous leurs
compagnons.»
Carrare leur signifia avec encore plus de hauteur qu'il n'entendrait
à aucune proposition, qu'après qu'il aurait mis un frein aux chevaux
de bronze, ornement du portail de S.-Marc.
Ces réponses arrogantes et amères, rapportées à Venise, ne pouvaient
que mettre le comble au découragement et au désespoir. En même temps
on apprenait que l'ennemi s'emparait successivement de tous les
postes fortifiés que la république avait sur la côte d'Italie; un
seul château situé au milieu des salines faisait encore résistance,
la garnison de Malamocco s'était repliée sur le Lido, les Génois
occupaient cette place, et par conséquent une partie de l'île qui
ferme le port de Venise. Il ne restait pas à la république un
territoire de deux lieues. Les ennemis étaient si près qu'on défendit
d'employer la cloche de S.-Marc pour assembler le peuple, de peur
qu'ils n'entendissent ce signal.
Il n'était nullement vraisemblable qu'on eût le temps d'armer, et
encore moins de construire une flotte. Cependant sans une flotte
comment faire arriver quelques approvisionnements dans la capitale,
comment forcer les ennemis à s'éloigner? Il y avait bien dans le port
quelques bâtiments susceptibles de réparation; l'arsenal était même
assez bien pourvu de matériaux; mais quand les vaisseaux auraient été
prêts à sortir des chantiers, où prendre les gens de mer?
Telle était la situation de Venise qu'elle pouvait, qu'elle devait
être attaquée le lendemain, et qu'il lui fallait plusieurs mois pour
se préparer à la résistance.
Cependant après avoir demandé inutilement la paix, il fallut bien
se résoudre à combattre encore. On fit tous les ouvrages que l'on
put imaginer pour rendre les approches plus difficiles. On travailla
dans l'arsenal avec la plus grande activité à réparer quelques
galères qui s'y trouvaient, et même à en construire de nouvelles. Un
recensement général de toutes les embarcations qui existaient dans
les canaux de la capitale fit connaître le parti qu'on pouvait en
tirer; on perfectionna l'organisation de la bourgeoisie enrégimentée;
on distribua des armes, et on ouvrit des rôles pour y inscrire les
hommes habitués au service de la mer, ou susceptibles de l'apprendre.
[Note en marge: XI. Le peuple de Venise exige que Pisani soit rétabli
dans le commandement. 1379.]
Quand on en est réduit à stimuler le zèle de la multitude, ce n'est
plus son obéissance, mais son intérêt qu'il s'agit d'invoquer, et
alors il est naturel qu'elle s'ingère de juger les mesures où elle
est intéressée; on doit s'y attendre. Ces ouvriers qu'on assemblait
à l'arsenal; cette foule de marins qu'on enrôlait; ces citoyens de
toutes les classes, ces artisans qu'on appelait à la manoeuvre des
vaisseaux, devaient se demander qui dirigerait leurs efforts. Moins
ils comptaient sur leurs ressources, plus il importait que l'habileté
du chef y suppléât. Charles Zéno était absent; des milliers de
voix s'élevèrent tout-à-coup pour demander la liberté de Victor
Pisani[39], et son rétablissement dans sa charge.
[Note 39: Tutti gridavano ad alta voce: Se roi volete che andiamo in
galera, dateci il nostro capitano, Messer Vittorio Pisani, ch'è in
prigione.
(Marin SANOTO _Vite de' duchi_, A. CONTARINI.)]
On ne se rappelait plus le désastre de Pola; on ne parlait que de
sa victoire d'Antium, de ses exploits dans la Dalmatie. Ce nom déjà
illustré par Nicolas Pisani avait reçu dans la guerre présente un
nouvel éclat. Victor était le seul homme en qui les marins eussent
confiance. Effet ordinaire de la disgrâce, la sienne ajoutait à sa
popularité.
Le gouvernement de Venise n'était point accoutumé à s'entendre dicter
des lois par la multitude; mais quand le peuple se répandit dans les
rues, couvrit la place, et entoura le palais, lorsque les portiques
de S.-Marc et tout le rivage retentirent des cris de, Vive Pisani, il
fallut bien céder à cette voix.
On a rapporté que Victor Pisani, enfermé sous les voûtes du palais
du côté du port, entendant le peuple proclamer son nom, se traîna,
malgré les fers dont il était chargé, jusqu'à la grille de son
cachot, et cria: «Arrêtez, arrêtez, des Vénitiens ne doivent crier
que, Vive saint Marc[40].»
[Note 40: E udendo questo il detto Vittorio Pisani vene alle
cantellene dicendo, Viva messere san Marco. (SANUTO _ib._)]
Ce fait me paraît dénué de toute vraisemblance, et n'est point
nécessaire à la gloire de ce héros. Si Pisani était chargé de fers,
il devait être dans un cachot, et les cachots ne prennent pas jour
sur une rue.
Quoi qu'il en soit, ce fut un beau triomphe pour ce général d'être
rappelé à la liberté comme le seul homme capable de sauver sa patrie,
et il releva la gloire de ce triomphe par la manière dont il le
reçut, et dont il justifia la confiance publique.
Dans ce danger extrême Pisani n'avait plus de rivaux. Ce n'est pas
dans les circonstances difficiles que les ambitieux disputent les
honneurs; c'est alors le tour du mérite, qui peut se passer des
faveurs de la fortune.
Averti qu'il était libre, et qu'il devait paraître le lendemain
devant le sénat, Pisani voulut passer encore la nuit suivante
dans sa prison. Il y fit venir un prêtre, et se prépara par la
pénitence aux honneurs qu'il allait recouvrer. Dès qu'il fut jour,
il monta au palais et alla entendre la messe dans la chapelle de
Saint-Nicolas, où il communia[41]. Dès qu'on le vit paraître, avec
ce maintien modeste qui annonçait l'oubli de ses victoires, et de
l'indigne traitement qu'il avait éprouvé, ses partisans, c'est-à-dire
la foule des citoyens comme des gens de l'armée, le saluèrent de
leurs acclamations, l'entourèrent, le portèrent jusqu'à la porte
du conseil où plusieurs patriciens vinrent le recevoir. Introduit
devant la seigneurie, il ne montra ni fierté ni ressentiment. «Vous
avez été, lui dit le doge, un exemple de sévère justice, soyez-en
un aujourd'hui de la bienveillance du sénat. On vous a privé de la
liberté pour avoir perdu votre flotte, on vous la rend cette liberté
pour la défense de la patrie. C'est à vous de montrer lequel de ces
deux jugements a été le plus juste. Oubliez le passé, ne voyez que
la république qui vous rend toute sa confiance; secourez ce peuple
enthousiaste de vos vertus, et employez ces talents qu'on admire à
sauver l'état et vos concitoyens[42].»
[Note 41: SABELLICUS, seconde decade, liv. 6.]
[Note 42: Ad conspectum principis et patrum adductus, non turbidà
non truci sed læta hilarique fronte senatum omnem salutavit. Eum
ad pedes constitutum Contarenus princeps ita affatus dicitur: Fuit
tempus, Victor, quo justitiæ studuimus; nunc gratiarum tempus est.
Jussimus te ob cladem ad Polam acceptam in custodiam adduci; nunc
te liberandum duximus. Tu, quæso, ne cognoscere velis utrum æquius
fuerit facere; quin oblituratâ præteritorum memoriâ rempublicam
respice illam jacentem erige ac tuere, ac demum fac ita ut tibi
publicam privatamque salutem debeant tui cives qui te, ob amplissimas
virtutes tuas, colunt et honorant.
SABELLICUS, _ibid._]
«Sérénissime prince, excellentissimes seigneurs, répondit Pisani, la
république ni ses magistrats ne peuvent avoir eu aucun tort envers
moi; ce que vous avez ordonné était une conséquence de vos sages
maximes, un effet de votre juste douleur. J'ai subi mon arrêt sans
murmure. Maintenant, rendu à la liberté, je dois toute mon existence
à la patrie. Tout souvenir de l'injure que je pourrais avoir
éprouvée est déjà loin de moi; Dieu que j'ai reçu aujourd'hui m'en
est témoin. Quel plus beau dédommagement pouvais-je attendre que
l'honneur que me fait la république en me confiant sa défense? Ma vie
lui appartient. Puisse Dieu m'accorder la capacité nécessaire pour
remplir dignement une si noble tâche[43].
[Note 43: Voyez ce discours que j'abrège dans SABELLICUS, 2e décade,
liv. 6, et dans l'_Histoire de Venise_, par Pierre JUSTINIANI, liv.
5.]
Le doge et plusieurs sénateurs l'embrassèrent les larmes aux yeux.
Cependant, par un trait de sa méfiance habituelle, ce gouvernement
toujours ombrageux, même lorsqu'il semblait si voisin de sa perte, ne
rendit qu'une demi-justice à ce grand citoyen. On lui donna seulement
le commandement des troupes campées sur la plage, et encore devait-il
le partager avec un capitaine véronais qui en était revêtu auparavant.
Mais quand les citoyens, qui déjà couraient en foule chez lui, pour
mettre à sa disposition leurs fortunes et leurs vies, eurent appris
qu'il n'était point rétabli dans sa première charge, on éclata
en murmures contre les sénateurs, on accusa leur jalousie, et un
nouveau décret, arraché à cette soupçonneuse assemblée, nomma Pisani
généralissime de mer.
[Note en marge: XII. Dispositions défensives de Pisani.]
Sans perdre un moment, il s'occupa de perfectionner et de multiplier
les moyens de résistance. La petite plage de Malamocco était alors
le poste avancé de la république. Les ennemis occupaient déjà
l'extrémité de cette île. Pisani fit couper cette plage par un fossé
large et profond. Un bon mur, qui fut construit en quelques jours,
défendit les approches du couvent de Saint-Nicolas du Lido. L'entrée
du port fut fortifiée par deux tours en charpente; une chaîne de
petits bâtiments, soutenus par trois gros vaisseaux, fut placée pour
la défense de l'estacade, et on imagina de blinder ces navires pour
diminuer l'effet de l'artillerie des ennemis.
Ce n'était pas tout de disputer la plage et le port du Lido, puisque
l'ennemi pouvait venir par les eaux intérieures. Il fallut songer à
défendre l'entrée même de Venise du côté des lagunes. Cette ville
n'était pas fortifiée et ne pouvait l'être; mais on ne pouvait y
arriver que par des canaux sinueux. Le généralissime y fit enfoncer
des pilotis; il y fit couler des coques de vaisseaux qui devinrent
des batteries avancées. Les compagnies de la bourgeoisie reçurent une
meilleure organisation.
L'arsenal était dans la plus grande activité; les Vénitiens
venaient avec ardeur se ranger sous les ordres d'un citoyen sur qui
se réunissaient toutes les espérances de la patrie. Ceux qu'on
avait désignés pour composer les équipages de la flotte, et qui
se trouvaient dénués de toute expérience de la mer, s'exerçaient
continuellement aux manoeuvres; mais la marine de Venise était
réduite pour ses évolutions au canal de la Giudeca, qui n'est qu'une
rue de la ville.
Quoique les ennemis n'eussent pas fait entrer dans leur plan
l'attaque de Venise immédiatement après la prise de Chiozza, ils
ne tardèrent pas à se présenter devant cette capitale. Huit jours
s'étaient à peine écoulés, quand le 24 août on vit paraître quatorze
galères qui vinrent de la haute mer en observer les environs. Le
1er septembre une autre escadre de vingt galères fit une descente
dans l'île de Saint-Érasme; de sorte que les deux îles, qui forment
l'entrée du port, se trouvaient occupées en partie par les Génois.
Le lendemain, ils se déployèrent devant la passe du Lido. Des volées
d'artillerie furent échangées entre les forts et les vaisseaux.
Quarante chaloupes armées s'avancèrent pour opérer un débarquement;
mais les Vénitiens avaient repris courage, leur bonne contenance ne
permit pas aux ennemis de prendre terre.
[Note en marge: XIII. Nouvelles négociations pour la paix sans
résultat.]
Cependant la seigneurie avait envoyé des ambassadeurs auprès du
prince Charles de Hongrie, qui commandait alors l'armée du roi son
oncle dans le Trévisan. Ces ambassadeurs étaient Nicolas Morosini,
Jean Gradenigo, et Zacharie Contarini; on leur avait adjoint un
religieux de l'ordre des cordeliers, nommé frère Benoît, dont
l'éloquence et le caractère paraissaient avoir acquis une certaine
autorité. Ils trouvèrent le prince hongrois entouré des commissaires
de tous les alliés, qui s'opposèrent vivement à ce qu'on accordât la
paix à Venise. On ne doutait pas que cette capitale ne fût réduite à
se rendre dans un très-court délai; elle était bloquée de tous côtés.
Dans le même moment une escadre détachée de la flotte de Doria,
faisait une tentative sur les côtes du Frioul et de l'Istrie. Enfin
les alliés protestaient qu'ils ne voulaient prendre Venise que pour
la remettre au roi de Hongrie. Ces considérations, ces promesses
déterminèrent le prince Charles à proposer des conditions telles que
les Vénitiens ne pussent les accepter.
Il fallait que Venise se soumît à payer les frais de la guerre,
évalués à cinq cent mille ducats; qu'elle livrât, pour sûreté de
cette contribution, les pierreries du trésor de S.-Marc et la
couronne du doge; qu'elle se reconnût tributaire du roi de Hongrie et
lui payât tous les ans cinquante mille ducats; le doge continuerait
d'être élu par les Vénitiens, mais devrait être confirmé par le
roi; enfin on exigeait que dans toutes les solennités l'étendard
de Hongrie fût arboré sur la place Saint-Marc avec celui de la
république.
Il y a des historiens[44] qui disent que ces articles furent
acceptés, mais qu'ensuite on revint sur cette délibération. Presque
tous conviennent qu'on offrit de payer un tribut annuel de cent
mille ducats, au roi de Hongrie, à condition qu'il se désisterait
de ses autres prétentions. Il y eut des avis pour abandonner Venise
et transporter le gouvernement à Candie[45]. On ne conçoit pas
comment cette résolution désespérée aurait pu recevoir son exécution.
On ne pouvait pas emmener la population; on n'avait pas même une
flotte capable de recevoir les principaux citoyens et de protéger
leur fuite. Tout au plus le doge et quelques magistrats pouvaient
concevoir l'espérance d'échapper aux navires ennemis qui couvraient
la mer. Cette résolution d'abandonner ses richesses, ses foyers, la
terre natale pour aller chercher la liberté dans une île lointaine,
eût été sublime si la nation entière eût pu la prendre; exécutée par
quelques chefs, ce n'eût été qu'une évasion. Abandonner ainsi la
patrie était une honte; il n'y avait qu'un parti à prendre, de périr
avec elle ou pour elle.
[Note 44: Pierre DELFINO dans sa _Chronique_.]
[Note 45: Disperata d'ogni parte la pace, dicesi che alcuni ebbero
pensiero di abbandonar la città e passar ad habitare e trasportare la
repubblica in Candia o in Negroponte.
(_Histoire de_ Paul MOROSINI, liv. 15.)
Classem quàm occultissimè compararunt, eo consilio ut si res ex
sententiâ non succederet, translatis in naves conjugibus ac liberis
cura iis quibus possent facultatibus, relictâ urbe, in Cretam
commigrarent, ibique sedes suas conderent.
(Bartholomæus _Facius de bello veneto_ CLODIANO liber.)]
Quoi qu'il en soit, cette proposition n'eut aucune suite, non plus
que les offres auxquelles on s'était résigné pour obtenir la paix.
Les alliés se montrèrent inflexibles, et le gouvernement se détermina
à s'ensevelir sous les ruines de la capitale.
[Note en marge: XIV. Patriotisme des Vénitiens; ils construisent une
flotte.]