«Sérénissime prince, très-illustres et très-excellents seigneurs,

dit-il au sénat, la bonté de la Providence vient de mettre fin à

une cruelle guerre. Cette île fameuse, qui vous a coûté tant de

sang et de si longs efforts, nous avons la satisfaction de vous

annoncer qu'elle est en votre possession pour toujours; vos armes

l'ont soumise et ont rendu impossible toute nouvelle rébellion. Vous

avez confondu la coupable espérance des ennemis du nom vénitien, qui

se flattaient de vous voir dépouillés de vos possessions dans les

mers de l'Orient. Chargés par vous de reconnaître l'état de cette

colonie et d'en assurer la tranquillité ultérieure, nous avons à

vous rendre compte des mesures qui nous ont paru indispensables. Les

rebelles n'ont plus de chefs; des exemples terribles ont été faits

pour effrayer ceux qui voudraient le devenir. Les châteaux, qui leur

servaient de retraite, les villes de Lasithe et d'Anapolis, tous

les forts enfin que nous n'avons pas jugé convenable d'occuper ont

été rasés; les habitants en ont été transportés ailleurs; le pays

qui les environne demeurera inculte; il est défendu, sous peine de

la vie, même d'en approcher. Tous les règlements, qui pouvaient

entretenir l'orgueil ou l'esprit d'indépendance des colons, ont été

abrogés. Les indigènes n'auront plus aucune part à l'administration

ni aux magistratures, et leur obéissance vous sera garantie par la

surveillance qu'exerceront sur eux vos fidèles mandataires.»

Cette pacification, si on peut appeler de ce nom la soumission qui

suit une pareille guerre et de telles vengeances, termina le règne de

Marc Cornaro. Ce doge mourut le 13 juin 1367.

[Note en marge: XV. Nouveaux règlements.]

Les correcteurs des lois firent adopter à cette occasion quelques

règlements que je vais rapporter, pour caractériser la dépendance

dans laquelle les deux grands corps de l'état cherchaient à tenir le

prince.

Déjà, à la mort de Laurent Celsi, on avait arrêté que le doge élu

ne pourrait s'excuser d'accepter cette dignité, sans avoir pris

l'avis et obtenu l'assentiment de ses conseillers; que ses motifs

d'excuse seraient jugés par le grand conseil, et ne pourraient être

admis qu'autant que les deux tiers des voix seraient favorables à la

demande de l'élu; que tous les mois on s'assurerait si le doge était

exact à payer les gens et les dépenses de sa maison et que, faute

par lui de le faire, les avogadors retiendraient, sur ses revenus,

une somme suffisante pour y pourvoir; qu'il ne pourrait employer

les deniers publics aux réparations ou à l'embellissement du palais

ducal, sans y être autorisé par ses conseillers, par les trois

quarts des membres de la quarantie et par les deux tiers des voix du

grand conseil; qu'il ne pourrait faire aucune réponse aux ministres

étrangers, sans l'avoir soumise aux conseillers de la seigneurie.

On ajouta à ces dispositions en 1367, que dans les conseils le

doge ne pourrait jamais être d'un avis contraire à celui des

avogadors; parce que ceux-ci étaient spécialement chargés de voter

pour l'intérêt de la république. On descendit jusqu'à des soins

minutieux pour lui imposer des entraves. On fixa la somme à mettre

à sa disposition pour la réception des étrangers de marque, et il

fut réglé que cette somme ne pourrait excéder mille livres par an.

On ajouta que, dans les six premiers mois de son élection, il serait

obligé de se faire faire au moins une robe de brocard d'or, qu'enfin,

ni lui, ni ses enfants, ni sa femme, ne pourraient recevoir aucun

présent, tenir aucun fief, ni cens, ni emphytéose, posséder aucun

immeuble hors des limites du duché et que s'ils en possédaient ils

seraient obligés de les vendre. Or si on considère que le territoire

appelé le _Dogado_ ne comprenait que la capitale, les îles de

Malamocco, de Chiozza et de Brondolo et une lisière de côtes depuis

l'embouchure du Musone vis-à-vis Venise, jusqu'à celle de l'Adige,

on reconnaîtra que les familles puissantes qui pouvaient prétendre à

cette suprême dignité, s'imposèrent à elles-mêmes une notable gêne,

en s'interdisant toutes possessions hors de ces étroites limites[11].

[Note 11: Morosini dit seulement, che non potessero haver boni fuori

dello stato della repubblica, e se ne havessero, fussero obligati

vendergli. Liv. 13. Mais Sanuto est positif: ne possono havere terre

e possessioni in Trivigiano, Padovano, Ferrarese o in altra parte del

mondo fuori del ducato di Venezia, e se per caso avanti che fosse

creato doge, le avesse, quelle debba far vendere, e cosi que' della

sua casa.]

[Note en marge: XVI. André Contarini, doge. 1367.]

On eut bientôt à faire l'application d'un article important de

ces nouveaux règlements. André Contarini, élu pour succéder à

Marc Comaro, refusa la place de doge. Il se retira même dans le

territoire de Padoue pour échapper à cet honneur; mais le sénat lui

fit signifier que, s'il persistait dans son refus, la république le

traiterait comme un rebelle, et ordonnerait la confiscation de ses

biens. Il se soumit, et vint recevoir une couronne qui n'était pas un

emblème d'autorité.

[Note en marge: XVII. Révolte de Trieste. 1367.]

Le gouvernement vénitien n'était pas parvenu sans de grands efforts

à pacifier Candie. À peine cette île était-elle rentrée dans le

devoir que la révolte d'une autre colonie attira l'attention et les

armes de la république. Un navire de Trieste, qu'on soupçonnait de

faire la contrebande du sel, fut chassé à la vue du port par une

galère vénitienne. Il se défendit, le capitaine de la galère fut

tué dans le combat; le fraudeur se réfugia dans le port. La galère

se présenta aussitôt pour demander impérieusement que ce navire et

son équipage lui fussent livrés. Les Triestins prirent parti pour

leur compatriote. Cette résistance devint une émeute; les Vénitiens

établis à Trieste furent obligés de sortir de la ville; l'étendard de

St.-Marc fut mis en pièces, et les révoltés demandèrent des secours à

leurs voisins. Les habitants de la Carniole leur fournirent d'abord

quelques troupes. On mit diligemment la place en état de défense; et

lorsque l'armée de la république se présenta pour la soumettre, elle

eut à en faire le siége, qui fut soutenu avec une telle vigueur qu'au

bout d'un an les assiégeants n'avaient encore fait aucun progrès. À

l'ouverture de la seconde campagne, le duc d'Autriche vint au secours

des assiégés, qui s'étaient donnés à lui, et avaient arboré son

pavillon. Il attaqua les Vénitiens dans leurs lignes; mais il fut

repoussé, et cet échec le rendit accessible aux propositions de la

seigneurie, qui le détermina, en lui remboursant les frais de cette

expédition[12], à garder la neutralité. La privation de ce secours ne

fit point perdre courage aux Triestins. Ils disputèrent encore leur

liberté pendant toute la campagne, et ce ne fut enfin qu'après deux

ans d'investissement, c'est-à-dire en 1369, que Trieste se rendit,

faute de vivres, et subit la loi du vainqueur. Il en coûta la vie aux

principaux chefs de la révolte, et les habitants virent s'élever une

citadelle, qui dominait leur ville, et répondait désormais de leur

fidélité.

[Note 12: On dit qu'il n'en coûta que 75000 ducats. _Fatti Veneti di_

Francesco VERDIZZOTTI, lib. 14.]

[Note en marge: XVIII. Manoeuvres de François Carrare, seigneur de

Padoue, contre la république.]

La république avait un voisin non moins inconstant dans le seigneur

de Padoue[13]. François Carrare, alors chef de cette maison, avait

oublié qu'elle était redevable aux Vénitiens de la conservation

de cette principauté. Non content d'avoir fourni des vivres aux

troupes du roi de Hongrie, lorsqu'il attaquait les états vénitiens,

il cherchait à étendre, par des empiétements, les limites qui le

séparaient du domaine de la république, et à mesure qu'il usurpait

une portion de territoire il y élevait des forts. On se plaignit, on

négocia, on nomma des commissaires pour juger le différend; pendant

ce temps-là, Carrare s'occupait de susciter des ennemis à Venise.

Le roi de Hongrie, sur lequel il avait compté, ne se trouva pas

prêt dans ce moment à entreprendre une nouvelle guerre; mais lorsque

les Vénitiens parurent déterminés à se faire justice par la voie

des armes, il se porta pour médiateur, et amena les deux parties à

conclure une trève de deux ans, qui fut signée en 1370.

[Note 13: On peut voir sur toute l'_Histoire des seigneurs de

Padoue_, la _Chronique_ de Bartolemeo Galeazio GATARO, continuée

par André son fils. Elle est imprimée dans la _Collection des

historiens d'Italie_, publiée par MURATORI, tom. XVII; il existe à

la Bibliot.-du-Roi, sous le nº 10142, un manusc. qui dans un grand

nombre de passages diffère de celui sur lequel Muratori a fait son

édition.]

À la faveur de cette trève, qui retardait sa perte, Carrare méditait

un noir attentat. Il avait pratiqué des intelligences dans Venise,

et même dans les conseils. La corruption, l'emploi des sicaires,

les empoisonnements, étaient devenus des moyens familiers à la

politique italienne, dans ces temps déplorables de discordes civiles;

on opposait ces moyens à la force, qui abusait si souvent et si

cruellement de ses droits.

La révolution qui s'était opérée violemment dans le gouvernement de

la république y avait semé de trop longues haines pour qu'il fût

difficile d'y trouver, dans toutes les classes, des hommes disposés

à seconder tout ce qui pouvait amener un changement. Le seigneur de

Padoue ne présuma pas trop de la perversité humaine, en s'adressant

à ceux-là même qui avaient à garder un nom illustre, une dignité

éminente, et d'importants secrets. Un moine de l'ordre de St. Jérôme,

nommé le frère Barthélemy, devint l'agent de corruption qui lia ce

voisin perfide avec des patriciens, membres des conseils les plus

intimes de la république; deux présidents du tribunal des quarante,

Léonard Morosini et Marin Barbarigo, l'avogador Louis Molino, et

un conseiller du doge, Pierre Bernardo, entrèrent dans un complot

dont l'objet précis n'est pas bien connu, mais qui enfin tendait à

favoriser les vues d'un étranger, d'un ennemi.

Averti de tout ce qui se passait dans le secret des conseils, Carrare

put facilement connaître ceux dont il avait à redouter l'influence ou

l'inimitié. Laurent Dandolo, Pantaléon Barbo, et Laurent Zane, furent

spécialement désignés aux mains qu'il avait chargées de sa vengeance.

[Note en marge: XIX. Conjuration contre Venise.]

Depuis quelque temps il avait introduit dans Venise plusieurs de ces

hommes perdus, qui trouvent toujours de l'emploi chez les princes

qui leur ressemblent. Ces bandits avaient pour chefs un Nicolas

Tignoso, et un nommé Gratario de la petite ville de Mestre. Ils

s'étaient logés dans les quartiers voisins de la place S.-Marc, et

se réunissaient quelquefois chez une femme du peuple, nommée la

Gobba. Cette malheureuse avait un fils, qui faisait connaître à ces

scélérats les personnages sur lesquels ils auraient à diriger leurs

coups.

Leur projet était de poignarder plusieurs des principaux patriciens,

vraisemblablement à la faveur de quelque rumeur qu'on aurait excitée.

On rapporte aussi qu'ils devaient empoisonner les puits publics; car

à Venise le défaut d'eau douce a obligé l'administration à faire

construire dans toutes les places des citernes où se rassemblent et

se conservent les eaux pluviales; il y en a même qu'on remplit d'eau

de la Brenta, qu'on va chercher à cet effet dans des bateaux.

Il serait difficile de dire jusqu'à quel point l'empoisonnement de

ces citernes était possible, et ce que le seigneur de Padoue pouvait

en espérer de favorable à ses projets.

Le conseil des Dix fut heureusement averti des réunions qui avaient

lieu chez la Gobba; on y introduisit quelques affidés de la police.

La vieille femme, interrogée, avoua ce qu'elle savait, assez à temps

pour s'en faire un mérite. À l'aide de quelques renseignements on

remonta de ces scélérats obscurs jusqu'au moine qui avait préparé ce

crime, et aux personnages éminents qui y avaient trempé.

Les émissaires de Carrare furent arrêtés et appliqués à la torture.

Quand on en eut tiré les aveux qu'on attendait, on ordonna leur

supplice; et, pour les rendre plus odieux au peuple, on affecta

de poser des gardes à toutes les citernes, en répandant que ces

scélérats avaient voulu les empoisonner. Le 10 mai 1372, ils furent

traînés dans les rues à la queue d'un cheval fougueux, et ensuite

écartelés; le fils de la Gobba, et quelques Vénitiens qu'il avait

engagés dans le complot, furent pendus. La mère fut condamnée

seulement à une prison de dix ans.

Toutes ces exécutions avaient eu lieu sans que rien annonçât que

les soupçons s'étendaient sur des personnages plus considérables.

Tout-à-coup on apprit que le moine et les quatre patriciens qu'il

avait séduits, étaient arrêtés; mais le conseil des Dix ne déploya

pas dans cette occasion toute la sévérité de ses maximes. Le frère

Barthélemy, l'avogador Molino et le président de la quarantie,

Morosini, furent condamnés à mourir dans un cachot. La peine du

président Marin Barbarigo, et du conseiller Bernardo, fut réduite à

un an de prison, et à l'exclusion perpétuelle de tous les conseils.

Il restait à punir le plus grand coupable. On accueillit à Venise

les ennemis du seigneur de Padoue, notamment son frère Marsile, qui

conspirait contre sa vie: il n'est pas vraisemblable que ce complot

ait été ignoré de la république[14], mais il échoua, et la trève

obligea les Vénitiens à attendre un autre moment pour obtenir une

vengeance plus éclatante.

[Note 14: Fù scoperto al signor di Padova che Marsilio suo fratello

haveva con altri congiurato di uccider lui e il figliuolo, e questo

per il messo che portava lettere a Venezia, per aver ajuto da quella

repubblica. E preso uno de complici, esso Marsilio con gli altri

fuggi di Padova et andò al campo del signore e lì levò le genti che

erano d'intorno a quatro cento cavalli et andò a Venezia, dove fu

honorevolmente raccolto......

Giacomo da Lion, Gicomo Papin e Tibaldo di Rognon, andati a Venetia,

convennero con Marsilio da Carrara, e conclusero di voler far morire

Francesco da Carrara signor di Padova, e Francesco suo figliuolo e

che tal caso Marsilio fosse signore e esso Giacomo da Lion vescovo

di Padova, e così con consentimento di Nicolò da Carrara, e molti

altri Padovani, trattarono di dar essecuzione al fatto. E manifestata

questa deliberazione ad un pietro di Salomone cittadino de Padova,

furono dalui discoperti......

La signoria di Venezia intendendo i grandi preparamenti del signor

di Padova...... mandarono a lui ambasciatori ad offerirglisi come

confederati ad ogni suo bisogno: il qual rispose che per dubbio che

aveva di loro egli faceva tutti que' preparamenti, e che di ciò

ne aveva causa, porche egli sapeva, che havevano tenuto mano nel

trattato di Marsilio suo fratello contra di lui.

(_Cronaca della guerra de chiozza, da_ Daniello CHINAZZO.)]

[Note en marge: XX. Démêlés du gouvernement avec l'évêque de Venise.]

Pendant cet intervalle, la république eut un démêlé avec son évêque,

et ce ne fut pas pour des intérêts spirituels. L'usage était alors

que, dans la plupart des pays catholiques, on ne se dispensât guères

de faire, en mourant, un legs à l'église, et cet usage avait été

soigneusement encouragé par les évêques et les curés, jusque-là qu'on

en était venu à refuser la sépulture à ceux qui, dans leur testament,

n'avaient pas acquitté ce tribut.

L'évêque de Venise était primitivement assez pauvre; il percevait

pour tout revenu un droit sur les testaments; aussi était-il surnommé

l'évêque des morts, _vescovo de' morti_[15].

[Note 15: _Histoire du gouvernement de Venise_, par AMELOT de la

Houssaye.

GRIMM, dans sa correspondance littéraire, tom. 3, rapporte une

anecdote qui n'est ni assez grave ni assez authentique pour que

l'histoire puisse la recueillir; mais qui est assez dans le

caractère du gouvernement vénitien: «Il y avait, dit-il, une loi

qui attribuait aux curés la propriété absolue de tout ce qui se

trouvait dans la chambre de leurs paroissiens au moment de leur mort,

même au préjudice des enfants. Cette loi révoltante était tombée

en désuétude, mais elle existait. Il y a quelques années qu'un

curé voulut la faire revivre, à la mort d'un homme qui laissait

une succession considérable dans un porte-feuille qui n'avait pas

quitté le chevet de son lit. Le fils unique du défunt mit le curé

dehors à coups de bâton, et le pasteur, aussi moulu que scandalisé,

alla dénoncer au conseil des Dix l'infracteur d'une loi, selon lui,

si sage et si respectable. Le conseil s'assemble, déclare la loi

véritable, ordonne qu'elle sera maintenue dans toute sa rigueur, et

prononce, contre quiconque battra les curés pour les empêcher de

jouir de leurs droits, une amende évaluée à vingt livres de notre

monnaie, et une de cinquante livres, si on poussait la révolte

jusqu'à mort d'homme. Oncques depuis curé n'a été tenté de la faire

revivre.»

Voici au reste un passage d'un ancien historien, qui a quelque

rapport avec cette anecdote.

In tempo di questo doye, (P. Polani, 1128) era una mala usanza,

laqual era che sidava al vescovo la décima di tutto quello che avea

una quando moriva. Del che un messei Bonifacio Falier, mosso da

colera, ammazzo il vescovo. Per laqual cosa si stette molli anni

senza vescovo, governando il vescovado il patriarca di Grado di modo

che poi fù deter minato che il detto vescovo non dovesse avera altro,

salvo quello che gli lasceria il defunto.

(_Storia Veneziana di_ Andrea NAVIGIERO.)]

L'un de ces évêques[16] trouvant apparemment que les mourants de

son diocèse ne se détachaient pas assez facilement de leurs biens

en faveur du clergé, crut pouvoir les taxer lui-même et fixer la

redevance due à l'église au dixième de chaque succession. Le pape,

à qui il soumit cette mesure, n'hésita point à l'approuver par une

bulle: mais le gouvernement mit une forte opposition à une taxe qui,

au bout de dix mutations, devait faire passer toute la fortune des

particuliers dans les mains du clergé.

[Note 16: Il se nommait Nicolas MOROSINI.]

La bulle resta sans exécution jusqu'à la mort de l'évêque qui l'avait

provoquée. Paul Foscari, son successeur, entreprit de faire revivre

cette prétention; il éprouva la même résistance, et, pour faire usage

de son autorité spirituelle avec pleine liberté, il se retira à Rome,

d'où il adressa au doge et au sénat une sommation de comparaître

devant le pape, à l'effet de se voir condamner à la réparation des

atteintes qu'ils avaient portées à la juridiction ecclésiastique.

Le gouvernement pouvait bien se dispenser de répondre à une citation

par laquelle un de ses sujets osait l'appeler devant un tribunal

étranger; mais il n'avait aucun moyen de contraindre à se rétracter

un évêque qui avait trouvé asyle et protection à la cour de Rome.

On imagina de le faire repentir de sa témérité en le menaçant dans

sa famille. Un décret du 8 avril 1372 ordonna au père de cet évêque

d'employer son autorité pour faire rentrer son fils dans le devoir,

sous peine d'être lui-même banni à perpétuité, de voir ses biens

confisqués et son nom rayé de l'état des familles patriciennes.

L'évêque voyant qu'au lieu d'enrichir son siége il allait entraîner

la perte de sa maison, se désista d'une prétention scandaleuse, et

fit en même-temps le sacrifice des fonctions de l'épiscopat, car il

n'osa plus rentrer sur les terres de la république. Le gouvernement

eut soin de constater sa juridiction par des actes de sévérité.

L'évêque de Brescia, convaincu d'intelligences avec la cour de Rome,

à qui il révélait ce qui se passait dans les conseils de Venise, fut

condamné au bannissement, privé de ses bénéfices, dépouillé de tous

ses biens, et quatre de ses parents, qui lui avaient communiqué les

secrets de la république, furent bannis avec lui.

[Note en marge: XXI. Guerre contre François Carrare. 1372.]

La guerre contre François Carrare éclata au mois de mai et commença

par la dévastation du territoire de Padoue. Je remarque que la

province de Trévise fournit à cette armée un corps de quatre mille

hommes de milices. Dès l'ouverture de la campagne on éprouva l'un

des inconvénients qu'entraîne le choix d'un général étranger. Celui

à qui on avait confié la conduite de cette guerre était un Florentin

nommé Régnier Vaseh. Une extrême mésintelligence éclata entre lui et

les provéditeurs dont on l'avait entouré. Irrité des contradictions

qu'il éprouvait, il envoya sa démission et se retira. On rappela les

provéditeurs, on les punit même par la prison et par une exclusion

temporaire de tous les conseils, et à défaut d'un chef étranger, on

laissa le commandement à un Vénitien, à Thadée Justiniani.

Celui-ci commençait à pousser de poste en poste les troupes du

seigneur de Padoue, lorsqu'on apprit que le roi de Hongrie envoyait

une armée pour soutenir cet ennemi de la république. Justiniani alla

bravement au-devant des Hongrois avec deux ou trois mille hommes;

mais au lieu de se borner à leur disputer le passage de la Piave,

il se porta lui-même au-delà du fleuve, après avoir battu leur

avant-garde. Là, il eut bientôt sur les bras le corps principal de

l'armée du roi, qui consistait en cinq mille hommes. La petite armée

vénitienne fut complètement battue, le général fut fait prisonnier,

et ce qui put s'échapper alla jeter l'épouvante dans Trévise.

Il en résulta que, pendant quelque temps, les Vénitiens furent

obligés de se tenir sur la défensive, et que leurs terres éprouvèrent

les mêmes ravages qui avaient ruiné le Padouan. Mais ils ne tardèrent

pas à prendre leur revanche; renforcés de cinq mille fantassins

levés dans les provinces turques et morlaques[17], ils battirent

à leur tour les Hongrois, et firent prisonnier le général qui les

commandait. Cette alternative de succès et de revers aurait pu faire

traîner la guerre en longueur, si le roi de Hongrie, ne voulant pas

sacrifier le reste de ses troupes, n'eût manifesté l'intention de

les retirer. Vainement protégé par le légat de Ferrare, qui menaçait

les Vénitiens de les excommunier s'ils continuaient leurs poursuites

contre un prince dévoué au saint-siége, le seigneur de Padoue,

abandonné de son allié, n'osa pas hasarder toute son existence pour

soutenir une lutte inégale. Il se résigna avec toute la facilité d'un

traître à signer les conditions fort dures que la république voulut

lui imposer.

[Note 17: Veneziani atteserò a rifar'il loro esercito, havendo

avuto ajuto dal Turco di 5000 fanti arcieri, il quale volontieri li

socorse, per esser egli nemico del rè d'Ungheria.

(_Cronaca della guerra di chiozza da_ Daniello CHINAZZO.)]

[Note en marge: XXII. Traité de paix. 1373.]

Ce traité fut conclu le 21 septembre 1373. Voici quelles en étaient

les clauses principales:

1º Que les limites des deux états seraient réglées par une commission

composée entièrement de Vénitiens.

2º Que le prince paierait une contribution de deux cent cinquante

mille ducats, savoir; quarante mille sur-le-champ, quinze mille

d'année en année pendant quatorze ans, et une offrande annuelle de

trois cents ducats à l'église de Saint-Marc, pendant le même temps.

C'était comme on voit une contribution d'à-peu-près trois millions de

notre monnaie; outre ce qu'il faut ajouter à cette somme pour avoir

égard à la différence de la valeur relative de l'argent aux objets de

première nécessité.

3º Que tous les forts élevés par François Carrare seraient démolis et

qu'il ne pourrait en construire de nouveaux.

4º Que la tour de Curano, et toutes ses dépendances jusqu'aux eaux

salées, resteraient à la république.

5º Que le seigneur de Padoue remettrait, comme gages de ses

dispositions pacifiques, la ville de Feltre et quelques autres places.

6º Que les négociants vénitiens, seraient exempts de tous droits

d'entrée et de sortie dans le Padouan[18].

[Note 18: _Cronaca della guerra di chiozza, da_ Daniello CHINAZZO.]

7º Que cette province tirerait tout le sel dont elle aurait besoin

des salines de Chiozza.

8º Enfin que le prince viendrait en personne à Venise, ou y enverrait

son fils, pour demander pardon à la république, et lui jurer fidélité.

Ces articles reçurent leur exécution. Le fils de François Carrare

vint fléchir le genou devant la seigneurie, et ce fut Pétrarque qui

composa et prononça le discours que le prince avait à faire dans

cette pénible situation.

[Note en marge: XXIII. Nouvelle guerre. 1376.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 2 / 33 段