Cette paix trop dure, pour avoir été jurée avec sincérité, fut

troublée au bout de trois ans par les intrigues de Carrare, qui,

bien que devenu l'allié de la république, cherchait à lui susciter

par-tout des ennemis. Le duc d'Autriche fut le premier qui, à son

instigation, fondit sur le territoire des Vénitiens. Il n'avait

point fait précéder les hostilités d'une déclaration de guerre.

Ceux-ci auraient pu la soutenir sans désavantage s'ils n'eussent vu

se former un orage qui ne pouvait manquer d'éclater sur eux. Cette

considération leur fit hâter la conclusion d'un arrangement avec le

duc, auquel ils rendirent quelques places qu'ils lui avaient enlevées.

Cette guerre, qui dura une partie de l'année 1376 et de 1377, n'est

remarquable que par l'usage que les Vénitiens firent pour la première

fois d'une arme nouvellement inventée.

«C'est, dit l'auteur de la chronique de Trévise[19], un gros

instrument de fer, ayant une large ouverture et percé dans sa

longueur. On y fait entrer une pierre ronde sur une poudre noire

composée de soufre, de salpêtre et de charbon. On allume cette poudre

par un trou, et la pierre est lancée avec une telle force qu'il n'y a

point de mur qui lui résiste. On croirait que c'est Dieu qui tonne.»

[Note 19: André REDUSIO de Quero. (_Rerum Italicarum scriptores_,

tom. XIX, p. 754) Il dit formellement qu'on n'avait point vu de

canons en Italie avant ceux que les Vénitiens fabriquèrent par un art

merveilleux.]

À peine le duc d'Autriche venait-il de signer la paix avec les

Vénitiens, que déjà une ligue était formée pour leur perte. Toutes

les haines de leurs rivaux s'étaient unies au ressentiment de

François Carrare. Les Génois, par une suite de cette jalousie

commerciale qui depuis plus d'un siècle n'avait cessé d'ensanglanter

les mers; le roi de Hongrie, qui voulait assurer sa conquête de la

Dalmatie, en affaiblissant les voisins à qui il l'avait enlevée[20];

le patriarche d'Aquilée, le plus ancien ennemi de la république; les

deux princes dont les frontières touchaient à la marche Trévisane,

savoir, le seigneur de Vérone et celui de Padoue; enfin, ceux qui,

en qualité de riverains de l'Adriatique, avaient à réclamer la

libre navigation de cette mer, c'est-à-dire la ville d'Ancône et la

reine de Naples, tels étaient les ennemis que Venise allait avoir à

combattre à-la-fois.

[Note 20: Galéas GATTARO nous a conservé, dans son _Histoire

de Padoue_, deux lettres que Louis, roi de Hongrie, écrivit au

seigneur de Padoue pendant la négociation de cette ligue. On y lit:

«Collegati sumus ad destructionem, vituperium, verecundiam, et omnis

sanguinis effusionem et mortem communis Venetorum, omniumque eorum

benevolentium.

(_Rerum Italicarum scriptores_, tom. XVII, p. 147.)]

Tandis que les flottes des uns l'attaqueraient par mer, les

armées des autres devaient inonder ses petites possessions de

la terre-ferme. Il était difficile de concevoir où cette ville,

sans territoire, trouverait des soldats pour faire face à tant

d'assaillants, et où ses vaisseaux trouveraient un asyle dans cette

mer, dont tous les rivages étaient ennemis.

[Note en marge: XXIV. Révolution de l'empire d'Orient. L'empereur

prisonnier.]

La république commença cependant cette guerre par une agression, qui

fit entrer une puissance de plus dans la ligue de ses adversaires.

Cette agression fut amenée par une aventure romanesque, mais qui a

toute l'authenticité des faits historiques[21].

[Note 21: _Vie de Ch. Zéno_, par François QUIRINO, _Histoire du Bas

Empire_, par M. AMEILHON, liv. 115.]

Un Paléologue, surnomme Calojean, à cause de sa beauté, régnait

alors sur les débris du trône de Constantinople. Effrayé des progrès

des Ottomans, il avait voulu déterminer le pape à faire prêcher

une croisade pour la défense de l'empire d'Orient, et n'avait

point hésité de venir à Rome se prosterner aux pieds d'Urbain V.

Non-seulement il y avait abjuré les erreurs de l'église grecque,

confessé que la troisième personne de la Trinité procède du père

et du fils, et qu'on peut consacrer l'eucharistie avec du pain

azyme; mais il avait juré l'abolition du schisme, promis de faire

rentrer tous ses sujets dans la communion latine, et reconnu à

l'église romaine jusqu'à des droits contestés par les gouvernements

catholiques.

En récompense de tant de soumission, le pape avait prodigué au prince

rentré dans le giron de l'église, des recommandations qui devaient

lui procurer l'appui de toute la chrétienté; mais les gouvernements

et les peuples étaient désabusés des croisades. Paléologue se mit en

route pour aller en personne solliciter des secours.

Il commença par Venise; c'était en 1369: on y était alors occupé de

faire rentrer Trieste sous l'autorité de la république. Les Vénitiens

étaient fort éloignés de pouvoir fournir à ce prince une armée contre

le Turc. D'ailleurs il avait refusé quelques années auparavant de

leur vendre l'île de Ténédos qu'ils convoitaient; on ne lui prodigua

que les honneurs. On se borna à lui promettre un secours de quelques

galères, et comme l'empereur d'Orient était dans une détresse telle

qu'il n'avait pas même assez d'argent pour son voyage, les marchands

lui prêtèrent une somme considérable.

Lorsqu'il fut sur le point de partir ils réclamèrent des sûretés; il

n'en avait aucune à leur donner. Les prêteurs s'adressèrent à leur

gouvernement, qui signifia à l'auguste débiteur qu'il ne pouvait

sortir du territoire de la république avant de s'être acquitté.

Paléologue écrivit à Andronic, son fils, à qui il avait laissé la

régence de son empire, de lui envoyer des fonds pour sa rançon.

Ce fils se montra peu empressé de rendre la liberté à son père. Son

frère cadet en eut le mérite, et l'empereur en conçut contre Andronic

un ressentiment auquel les occasions d'éclater ne manquèrent pas.

Abandonné par les princes chrétiens, trahi par son fils aîné, ruiné

par son voyage, l'empereur grec ne vit plus d'autre ressource, pour

conserver un reste de puissance, que de se rendre tributaire et

vassal du sultan Amurat.

Quelques années après, le fils du sultan et celui de l'empereur,

formèrent, dans leur coupable impatience de régner, un complot

pour détrôner leurs pères. Amurat, qui en fut averti le premier,

marcha contre les deux princes rebelles, assiégea la ville où ils

s'étaient retirés, se les fit livrer, condamna tous leurs adhérents

à d'horribles supplices, fit crever les yeux à son propre fils, et

envoya Andronic à son père, en écrivant à Paléologue: «Je jugerai

à votre sévérité si vous êtes un vassal fidèle.» L'empereur voulut

surpasser Amurat, et ordonna qu'on privât de la vue non-seulement

Andronic, mais un fils de cinq ans, que ce prince avait déjà. Cette

opération fut faite avec du vinaigre bouillant, très-imparfaitement à

la vérité, car ni le père ni l'enfant n'en perdirent la vue.

Les Génois de Péra, ennemis de Jean Paléologue, qui ne les avait

jamais favorisés, embrassèrent la cause d'Andronic. Après avoir

signé, au mois d'août 1376, un traité par lequel ce prince leur

promettait l'île de Ténédos pour prix de sa liberté, ils tramèrent

en sa faveur une conspiration dans Constantinople même. Les conjurés

envahirent le palais, s'emparèrent de la personne de l'empereur,

le jetèrent dans la tour d'Aména au bord de la mer, emprisonnèrent

séparément ses deux autres fils, et un instant après, Andronic

régnait à la place de son père; tremblant entre les Génois, ses

protecteurs, et le sultan, qui pouvait le précipiter de ce trône si

odieusement usurpé.

Deux galères génoises se présentèrent devant Ténédos pour en prendre

possession; mais le gouverneur, feignant de ne pas reconnaître les

ordres d'Andronic, refusa de remettre la place.

Les Vénitiens établis à Constantinople voyaient leurs rivaux maîtres

de l'empire, et sentaient tout le désavantage qui allait en résulter

pour leur propre commerce. Timides spectateurs de cette révolution,

ils ne pouvaient se flatter d'en opérer une nouvelle. C'était sur eux

cependant que l'empereur captif fondait encore l'espérance de quelque

secours.

[Note en marge: XXV. Aventure de Charles Zéno. Il tente de délivrer

l'empereur d'Orient.]

Il avait trouvé dans la tour d'Aména une femme, qui avait été un

moment au rang de ses favorites. C'était la femme du concierge; elle

ne pouvait voir sans intérêt un si illustre prisonnier. Paléologue

la pria de lui procurer quelques moyens de correspondance au-dehors.

Il lui apprit qu'il se trouvait alors à Constantinople un jeune

Vénitien, dont le courage n'était pas au-dessous de l'entreprise

périlleuse qu'il voulait lui faire proposer.

C'était un patricien, nommé Charles Zéno, fils de celui qui avait

péri à la tête de l'armée vénitienne, dans l'expédition contre

Smyrne, gendre de l'amiral Justiniani, dont la flotte croisait alors

dans ces mers pour protéger le commerce de la république. Il était

à Constantinople pour ses affaires particulières. Sa jeunesse, qui

avait été fort orageuse, annonçait un héros ou un homme pervers[22].

Ce fut dans cet étranger que l'empereur d'Orient se flatta de trouver

un libérateur.

[Note 22: Destiné dans son enfance à l'état ecclésiastique, il avait

été envoyé à la cour du pape, qui lui avait donné une prébende;

pendant qu'il faisait ses études à Padoue, un voleur, qu'il rencontra

sur la route de Venise, l'assassina pour lui dérober son argent,

et le laissa pour mort. À l'université, il se lia avec de jeunes

libertins, devint joueur, perdit son argent et disparut pendant cinq

ans, qu'il employa à servir dans les diverses parties de l'Italie.

Son retour à Venise surprit tous ses parents, qui ne croyaient plus

le revoir, et qui le déterminèrent à s'embarquer pour Patras, où

était son bénéfice.

Cette ville était alors attaquée par les Turcs. Le jeune prébendier

s'élança au premier rang de ceux qui sortirent pour les combattre,

et y reçut une si grave blessure qu'on était sur le point de

l'enterrer, lorsqu'il donna quelques signes de vie. Une dispute avec

un gentilhomme qu'il appela en duel l'obligea à se démettre de son

bénéfice; il épousa une jeune grecque qui mourut bientôt après, et il

se remaria avec une fille de la maison Justiniani. Enfin il s'adonna

au commerce et l'exerçait depuis sept ans dans la mer Noire, lorsque

l'aventure qu'on va lire lui ouvrit une nouvelle carrière.]

Le génie entreprenant de Charles Zéno ne vit dans la proposition

qui lui fut portée que l'une de ces occasions brillantes que les

grands courages demandent à la fortune; un père à venger, un

empereur captif à remettre sur le trône, un grand service à rendre à

son pays. Il s'assura secrètement de huit cents hommes déterminés;

et telle était l'opinion qu'il avait des forces de l'empereur de

Constantinople, et de la mobilité du peuple de cette capitale,

qu'avec de si faibles moyens il se flattait de voir l'empire changer

de maître.

La prison de Paléologue avait une fenêtre qui donnait sur la mer.

À la faveur de la nuit, Zéno arrive dans une petite barque au pied

de la tour, parvient jusque dans la chambre de l'empereur, à l'aide

d'une échelle de cordes qu'on lui jette, et presse le prince de

descendre dans la barque; mais ici c'est le prisonnier qui manque

de résolution. Il se rappelle qu'il a deux fils emprisonnés comme

lui, qu'il ne peut délivrer, et que sa fuite va exposer à toute la

fureur de leur indigne frère. «Seigneur, lui dit Zéno, ces larmes,

ces réflexions ne sont plus de saison. Je repars, prenez sur-le-champ

votre parti; et si vous ne descendez, ne comptez plus sur moi.»

Aussitôt, voyant que l'empereur ne peut se déterminer à s'évader avec

lui, il se précipite dans sa barque, court aux divers postes qu'il

avait laissés sur le rivage, et disperse ses gens, non sans une vive

inquiétude de voir son entreprise découverte aussitôt qu'avortée.

Quelque temps après, il vit revenir la messagère du prince. L'ennui

de la captivité avait fait taire ses alarmes paternelles. Il

conjurait Zéno de travailler encore une fois à sa liberté; et pour

l'y déterminer, pour commencer à s'acquitter d'un si grand bienfait,

il lui envoyait un diplôme signé de sa main, par lequel il cédait aux

Vénitiens l'île de Ténédos, si importante pour eux.

Si Zéno ne devait pas s'attendre à voir son secours imploré une

seconde fois, l'empereur devait encore moins espérer de l'obtenir;

cependant le généreux Vénitien n'hésita point à tenter une nouvelle

entreprise. Il remit sa réponse à la femme du concierge, qui, après

l'avoir cachée dans sa chaussure, reprit le chemin de la tour d'Aména.

Malheureusement cette fatale lettre se perdit en chemin. Andronic,

averti du complot qui se tramait pour l'évasion de son père, fit

arrêter l'imprudente messagère, à qui la torture arracha des aveux;

on sut que Zéno était le chef de l'entreprise. On le fit chercher

par-tout, en le dévouant aux plus affreux supplices. Le chef de la

colonie vénitienne fut sommé de le livrer; mais Zéno, qui avait

prévu ce danger, était sur ses gardes; il parvint à s'échapper et

à gagner la flotte vénitienne, qui croisait dans ce moment devant

Constantinople.

[Note en marge: XXVI. Les Vénitiens occupent l'Île de Ténédos.]

Marc Justiniani, voyant arriver son gendre avec la précipitation d'un

homme qui échappe au supplice, fut encore plus étonné d'entendre

l'entreprise qu'il avait tentée et de voir le diplôme contenant la

cession de l'île de Ténédos. La validité de ce titre, donné par un

homme qui n'était pas libre, pouvait assurément être contestée; mais

la possession était importante, elle était ardemment convoitée par

les Génois; l'amiral partit sur-le-champ avec ses dix galères, et

l'île lui fut remise sans difficulté par le commandant, qui était

dévoué à l'empereur détrôné.

Tout cela se passait à l'insu du gouvernement de la république.

Justiniani et Zéno sentirent que s'ils n'allaient soutenir leur cause

à Venise, ils risqueraient d'y être désavoués. Ils laissèrent une

bonne garnison dans Ténédos et vinrent se présenter devant le sénat,

où le seul récit de leur entreprise effraya les esprits circonspects.

Cette acquisition allait nécessairement attirer sur la république les

armes de l'empereur de Constantinople et peut-être même des Turcs.

Une pareille atteinte au droit des gens pouvait compromettre la

fortune, la liberté, la vie de tous les Vénitiens qui se trouvaient

en Orient. Justiniani et Zéno représentèrent que l'empereur qui

avait signé la donation était le prince légitime, et que par

conséquent la donation l'était aussi; que si on voulait la considérer

comme le prix d'un service, elle était acquise, puisque la délivrance

de Calojean n'avait échoué que par sa faute; que les Turcs ne se

mêleraient pas de cette affaire; qu'Andronic n'avait pas attendu

cette circonstance pour se déclarer l'ennemi des Vénitiens; qu'enfin

cet ennemi de plus ne mettait aucun poids dans la balance; au lieu

que l'acquisition d'une île si importante donnait un avantage

considérable pour le succès des expéditions maritimes dans l'Orient.

Ainsi, sous le rapport de l'équité, l'occupation de Ténédos était

justifiée; sous le rapport politique, elle était profitable.

Ces raisons déterminèrent le conseil; on fit partir sur-le-champ

des troupes pour cette île, et on en confia la défense à celui qui

en avait procuré l'acquisition, à Charles Zéno, en lui donnant pour

collègue Antoine Vénier.

[Note en marge: Ils y sont assiégés.]

Cet évènement avait dû être considéré tout autrement à

Constantinople. Andronic ne pouvait voir dans l'occupation de Ténédos

que le prix d'une entreprise criminelle. Les Génois, désespérés de

voir leurs ennemis établis dans un port à l'entrée des Dardanelles,

ne manquèrent pas d'encourager l'empereur dans son ressentiment.

Tous les Vénitiens qui se trouvaient sur le territoire de l'empire

furent arrêtés et leurs propriétés séquestrées; vingt-deux galères,

fournies par les Génois, sortirent du port de Constantinople, et

vinrent débarquer, au mois de novembre 1377, sur le rivage de

Ténédos, une armée de Grecs que l'empereur commandait en personne.

Vénier s'était chargé de la défense de la place, et Zéno de disputer

aux assaillants les ouvrages extérieurs. Dès le lendemain il y fut

attaqué, mais il repoussa les Grecs avec une perte considérable. Dans

ce premier combat il reçut une blessure à la cuisse, qui ne l'empêcha

pas de rester sur le champ de bataille pendant toute la durée de

l'action. Le jour d'après, les ennemis revinrent à la charge; Zéno

soutint cet effort, encore plus terrible que le premier, avec la

même intrépidité. Atteint une seconde et une troisième fois, il

tomba baigné dans son sang; l'ardeur des Vénitiens redoubla à la

vue de leur général étendu parmi les mourants; ils se précipitèrent

sur les Grecs, les mirent en fuite, en firent un horrible carnage;

et Andronic, obligé de se rembarquer et d'aller cacher sa honte

dans Constantinople, laissa les Vénitiens maîtres paisibles de leur

nouvelle conquête.

Peu de mois après, Calojean parvint à s'échapper de sa prison, à

l'aide de quelques Vénitiens, qui en avaient séduit les gardes, par

les intrigues d'un moine. Il se réfugia auprès du sultan, dont il

acheta la protection, en lui remettant Philadelphie de Lydie, la

seule ville qui restât à l'empire grec au-delà du Bosphore. Andronic,

hors d'état de résister aux ordres d'Amurat, fut obligé de céder la

capitale à son père; les débris de l'empire romain furent encore

divisés, et Calojean remonta sur le trône pour le partager avec

Manuel, son second fils.

[Note en marge: XXVII. Puissance des Génois en Orient.]

Cette révolution rétablit les affaires des Vénitiens dans l'Orient et

donna du désavantage aux Génois. Ceux-ci eurent alors une querelle

à soutenir dans la mer Noire. Ce fut une vengeance privée qui prit

le caractère d'une guerre, et qui donne une idée de l'espèce de

domination que leur nation exerçait dans cette mer.

Il y avait encore une petite cour à Trébizonde, où régnaient les

Comnènes. Les Génois faisaient presque exclusivement le commerce de

cette côte. Un de leurs citadins, nommé Mégallo Lercari, qui était

admis dans cette cour, prit dispute, en jouant aux échecs, avec un

jeune Grec, à qui l'empereur accordait une faveur qui faisait mal

juger des moeurs de l'un et de l'autre. Le favori insolent donna

un soufflet au marchand étranger. Mégallo n'ayant pu obtenir la

réparation de cette insulte, sortit du port, arma deux galères,

courut sur tous les navires de Trébizonde, dévastant les côtes et

faisant couper le nez et les oreilles à tous les Grecs qui tombaient

entre ses mains. Des galères que l'empereur envoya contre lui ne

purent le forcer à discontinuer ses ravages. Un jour trois Grecs

tombés en son pouvoir allaient éprouver la mutilation qu'il faisait

subir à tous ses prisonniers, lorsque l'un d'eux, qui était le père

des deux autres, se jeta à ses pieds et le supplia de se contenter de

lui ôter la vie, mais d'épargner ses fils. Mégallo se laissa toucher

et leur rendit la liberté, en leur ordonnant d'aller à Trébizonde,

d'y porter à l'empereur un baril plein de nez et d'oreilles, et de

lui signifier que le guerrier qui lui envoyait ce présent ne mettrait

un terme à sa vengeance que lorsqu'on lui aurait remis le courtisan

qui l'avait outragé. Telle était la terreur inspirée par le nom

génois; telle était la faiblesse du prince de Trébizonde, qu'il

s'embarqua pour aller lui-même livrer son favori, lequel vint, la

corde au cou, se jeter aux pieds de Mégallo, et s'abandonner à sa

discrétion. L'offensé lui mit son pied sur le visage, en lui disant;

«Misérable, retire-toi et rends grâces aux moeurs des Génois, qui ne

sont pas dans l'usage de traiter cruellement les femmes[23].»

[Note 23: FOLIETA, _Hist. de Gênes_, liv. 8.]

À Constantinople, les Génois de Péra repoussèrent, avec la même

vigueur, les attaques de l'empereur, qui avait essayé de les forcer

dans leurs retranchements. L'impossibilité reconnue de les déloger

de ce poste, détermina les Grecs et les Vénitiens de Constantinople

à négocier avec eux une convention qui, de ce côté, fit cesser les

hostilités; mais ailleurs des causes fortuites avaient exalté les

haines nationales.

La cérémonie du couronnement du nouveau roi de Chypre, qui succédait

à Pierre de Lusignan, fut l'occasion d'une dispute de préséance

entre les consuls de Gênes et de Venise. La contestation fut jugée

par la cour en faveur du Vénitien. Les Génois irrités troublèrent le

banquet royal par des provocations insolentes. Les vases du festin

devinrent des armes qu'on se lança mutuellement; on en vint aux

coups d'épée; il y eut quelques Génois jetés par les fenêtres du

palais; l'indignation devint si universelle, que plusieurs furent

massacrés dans l'île: si on en croyait même les historiens de leur

nation, on ajouterait qu'un seul Génois échappa à cette proscription

générale[24].

[Note 24: On peut consulter sur les détails de cette rixe et les

causes de cette guerre, un man. de la biblioth. de Saint-Marc,

intitulé: _Cronica di Venezia et come lo fù edificata, et in che

tempo et da chi fino all'anno_ 1446 in-fº p. 40.]

Peu de temps après, une flotte génoise, de quarante galères, se

présenta devant le port de Famagouste, annonçant qu'elle venait

demander la réparation de l'outrage fait au consul de la république.

Le roi, qui n'était nullement en état de repousser un pareil

armement, entra en négociation avec l'amiral; on convint d'une

réparation, on signa l'oubli du passé, et la flotte fut reçue dans

le port. Quelques jours s'étaient à peine écoulés, que les Génois se

répandirent dans la ville, s'en emparèrent, la mirent au pillage,

jetèrent dans les fers tous les Vénitiens. Le roi lui-même n'échappa

que par la fuite à cette perfidie. Trois des insulaires qui avaient

eu part au massacre des Génois furent livrés au bourreau. Plusieurs

membres de la famille royale et soixante ôtages furent envoyés à

Gênes; et le roi, relégué dans un coin de son île, se vit réduit à

payer à la république un tribut annuel de quarante mille florins.

Ce traitement ne pouvait que disposer ce prince à chercher, parmi

les ennemis des Génois, quelque secours pour s'affranchir. Dès qu'il

vit la guerre près d'éclater entre eux et les Vénitiens, il devint

l'allié naturel de ceux-ci; mais de quelle utilité pouvait être

l'alliance d'un roi hors d'état de reconquérir sa propre capitale?

Tels étaient les évènements qui avaient précédé la déclaration de

guerre qui fut notifiée aux Vénitiens en 1378, au nom de la ligue

formée par François Carrare.

LIVRE X.

Guerre de Chiozza, 1378-1381.

[Note en marge: Ligue contre Venise. 1378.]

S'il est un spectacle digne d'admiration et d'intérêt, c'est celui

d'un état sans population, sans territoire, disputant son existence

contre une multitude d'ennemis; se créant, par l'industrie, des

moyens de résistance là où la nature semblait les avoir refusés,

déployant un caractère qui ferait honneur aux peuples les plus

célèbres de l'antiquité, un appareil de forces digne des plus

grandes puissances; appelant à son secours les ambitions, les haines

étrangères, et, lorsqu'il semble épuisé par tant d'efforts, trouvant

une nouvelle énergie dans la plus noble de toutes les passions, le

patriotisme.

Les Vénitiens avaient sans doute mérité la jalousie de leurs voisins,

par leurs prospérités; ils pouvaient avoir justifié l'animosité par

des conquêtes injustes et par leur esprit de domination; mais ces

torts leur étaient communs avec tous les peuples qui avaient eu

de grands succès; mais ces succès avaient déjà été expiés par de

grands revers. Créateurs de leur patrie, fondateurs de l'une des

plus belles villes de l'Europe, possesseurs d'un riche commerce, ils

avaient conquis et perdu un vaste empire, ils disputaient encore la

domination des mers. Leur gouvernement offrait le rare spectacle

d'une stabilité inconnue aux autres nations; et dix siècles d'une

glorieuse existence méritaient sans doute à leur république le

respect de l'univers.

S'il est dans l'homme un sentiment qui l'attache à tout ce qui est

grand, à tout ce qui est beau, qui lui fasse déplorer la destruction

de ce que les âges ont consacré; malheureusement il est aussi une

passion moins noble, que l'aspect des prospérités importune et qui

met sa gloire à renverser la gloire d'autrui.

Histoire de la République de Venise (Vol. 2) · 第 3 / 33 段