troublée au bout de trois ans par les intrigues de Carrare, qui,
bien que devenu l'allié de la république, cherchait à lui susciter
par-tout des ennemis. Le duc d'Autriche fut le premier qui, à son
instigation, fondit sur le territoire des Vénitiens. Il n'avait
point fait précéder les hostilités d'une déclaration de guerre.
Ceux-ci auraient pu la soutenir sans désavantage s'ils n'eussent vu
se former un orage qui ne pouvait manquer d'éclater sur eux. Cette
considération leur fit hâter la conclusion d'un arrangement avec le
duc, auquel ils rendirent quelques places qu'ils lui avaient enlevées.
Cette guerre, qui dura une partie de l'année 1376 et de 1377, n'est
remarquable que par l'usage que les Vénitiens firent pour la première
fois d'une arme nouvellement inventée.
«C'est, dit l'auteur de la chronique de Trévise[19], un gros
instrument de fer, ayant une large ouverture et percé dans sa
longueur. On y fait entrer une pierre ronde sur une poudre noire
composée de soufre, de salpêtre et de charbon. On allume cette poudre
par un trou, et la pierre est lancée avec une telle force qu'il n'y a
point de mur qui lui résiste. On croirait que c'est Dieu qui tonne.»
[Note 19: André REDUSIO de Quero. (_Rerum Italicarum scriptores_,
tom. XIX, p. 754) Il dit formellement qu'on n'avait point vu de
canons en Italie avant ceux que les Vénitiens fabriquèrent par un art
merveilleux.]
À peine le duc d'Autriche venait-il de signer la paix avec les
Vénitiens, que déjà une ligue était formée pour leur perte. Toutes
les haines de leurs rivaux s'étaient unies au ressentiment de
François Carrare. Les Génois, par une suite de cette jalousie
commerciale qui depuis plus d'un siècle n'avait cessé d'ensanglanter
les mers; le roi de Hongrie, qui voulait assurer sa conquête de la
Dalmatie, en affaiblissant les voisins à qui il l'avait enlevée[20];
le patriarche d'Aquilée, le plus ancien ennemi de la république; les
deux princes dont les frontières touchaient à la marche Trévisane,
savoir, le seigneur de Vérone et celui de Padoue; enfin, ceux qui,
en qualité de riverains de l'Adriatique, avaient à réclamer la
libre navigation de cette mer, c'est-à-dire la ville d'Ancône et la
reine de Naples, tels étaient les ennemis que Venise allait avoir à
combattre à-la-fois.
[Note 20: Galéas GATTARO nous a conservé, dans son _Histoire
de Padoue_, deux lettres que Louis, roi de Hongrie, écrivit au
seigneur de Padoue pendant la négociation de cette ligue. On y lit:
«Collegati sumus ad destructionem, vituperium, verecundiam, et omnis
sanguinis effusionem et mortem communis Venetorum, omniumque eorum
benevolentium.
(_Rerum Italicarum scriptores_, tom. XVII, p. 147.)]
Tandis que les flottes des uns l'attaqueraient par mer, les
armées des autres devaient inonder ses petites possessions de
la terre-ferme. Il était difficile de concevoir où cette ville,
sans territoire, trouverait des soldats pour faire face à tant
d'assaillants, et où ses vaisseaux trouveraient un asyle dans cette
mer, dont tous les rivages étaient ennemis.
[Note en marge: XXIV. Révolution de l'empire d'Orient. L'empereur
prisonnier.]
La république commença cependant cette guerre par une agression, qui
fit entrer une puissance de plus dans la ligue de ses adversaires.
Cette agression fut amenée par une aventure romanesque, mais qui a
toute l'authenticité des faits historiques[21].
[Note 21: _Vie de Ch. Zéno_, par François QUIRINO, _Histoire du Bas
Empire_, par M. AMEILHON, liv. 115.]
Un Paléologue, surnomme Calojean, à cause de sa beauté, régnait
alors sur les débris du trône de Constantinople. Effrayé des progrès
des Ottomans, il avait voulu déterminer le pape à faire prêcher
une croisade pour la défense de l'empire d'Orient, et n'avait
point hésité de venir à Rome se prosterner aux pieds d'Urbain V.
Non-seulement il y avait abjuré les erreurs de l'église grecque,
confessé que la troisième personne de la Trinité procède du père
et du fils, et qu'on peut consacrer l'eucharistie avec du pain
azyme; mais il avait juré l'abolition du schisme, promis de faire
rentrer tous ses sujets dans la communion latine, et reconnu à
l'église romaine jusqu'à des droits contestés par les gouvernements
catholiques.
En récompense de tant de soumission, le pape avait prodigué au prince
rentré dans le giron de l'église, des recommandations qui devaient
lui procurer l'appui de toute la chrétienté; mais les gouvernements
et les peuples étaient désabusés des croisades. Paléologue se mit en
route pour aller en personne solliciter des secours.
Il commença par Venise; c'était en 1369: on y était alors occupé de
faire rentrer Trieste sous l'autorité de la république. Les Vénitiens
étaient fort éloignés de pouvoir fournir à ce prince une armée contre
le Turc. D'ailleurs il avait refusé quelques années auparavant de
leur vendre l'île de Ténédos qu'ils convoitaient; on ne lui prodigua
que les honneurs. On se borna à lui promettre un secours de quelques
galères, et comme l'empereur d'Orient était dans une détresse telle
qu'il n'avait pas même assez d'argent pour son voyage, les marchands
lui prêtèrent une somme considérable.
Lorsqu'il fut sur le point de partir ils réclamèrent des sûretés; il
n'en avait aucune à leur donner. Les prêteurs s'adressèrent à leur
gouvernement, qui signifia à l'auguste débiteur qu'il ne pouvait
sortir du territoire de la république avant de s'être acquitté.
Paléologue écrivit à Andronic, son fils, à qui il avait laissé la
régence de son empire, de lui envoyer des fonds pour sa rançon.
Ce fils se montra peu empressé de rendre la liberté à son père. Son
frère cadet en eut le mérite, et l'empereur en conçut contre Andronic
un ressentiment auquel les occasions d'éclater ne manquèrent pas.
Abandonné par les princes chrétiens, trahi par son fils aîné, ruiné
par son voyage, l'empereur grec ne vit plus d'autre ressource, pour
conserver un reste de puissance, que de se rendre tributaire et
vassal du sultan Amurat.
Quelques années après, le fils du sultan et celui de l'empereur,
formèrent, dans leur coupable impatience de régner, un complot
pour détrôner leurs pères. Amurat, qui en fut averti le premier,
marcha contre les deux princes rebelles, assiégea la ville où ils
s'étaient retirés, se les fit livrer, condamna tous leurs adhérents
à d'horribles supplices, fit crever les yeux à son propre fils, et
envoya Andronic à son père, en écrivant à Paléologue: «Je jugerai
à votre sévérité si vous êtes un vassal fidèle.» L'empereur voulut
surpasser Amurat, et ordonna qu'on privât de la vue non-seulement
Andronic, mais un fils de cinq ans, que ce prince avait déjà. Cette
opération fut faite avec du vinaigre bouillant, très-imparfaitement à
la vérité, car ni le père ni l'enfant n'en perdirent la vue.
Les Génois de Péra, ennemis de Jean Paléologue, qui ne les avait
jamais favorisés, embrassèrent la cause d'Andronic. Après avoir
signé, au mois d'août 1376, un traité par lequel ce prince leur
promettait l'île de Ténédos pour prix de sa liberté, ils tramèrent
en sa faveur une conspiration dans Constantinople même. Les conjurés
envahirent le palais, s'emparèrent de la personne de l'empereur,
le jetèrent dans la tour d'Aména au bord de la mer, emprisonnèrent
séparément ses deux autres fils, et un instant après, Andronic
régnait à la place de son père; tremblant entre les Génois, ses
protecteurs, et le sultan, qui pouvait le précipiter de ce trône si
odieusement usurpé.
Deux galères génoises se présentèrent devant Ténédos pour en prendre
possession; mais le gouverneur, feignant de ne pas reconnaître les
ordres d'Andronic, refusa de remettre la place.
Les Vénitiens établis à Constantinople voyaient leurs rivaux maîtres
de l'empire, et sentaient tout le désavantage qui allait en résulter
pour leur propre commerce. Timides spectateurs de cette révolution,
ils ne pouvaient se flatter d'en opérer une nouvelle. C'était sur eux
cependant que l'empereur captif fondait encore l'espérance de quelque
secours.
[Note en marge: XXV. Aventure de Charles Zéno. Il tente de délivrer
l'empereur d'Orient.]
Il avait trouvé dans la tour d'Aména une femme, qui avait été un
moment au rang de ses favorites. C'était la femme du concierge; elle
ne pouvait voir sans intérêt un si illustre prisonnier. Paléologue
la pria de lui procurer quelques moyens de correspondance au-dehors.
Il lui apprit qu'il se trouvait alors à Constantinople un jeune
Vénitien, dont le courage n'était pas au-dessous de l'entreprise
périlleuse qu'il voulait lui faire proposer.
C'était un patricien, nommé Charles Zéno, fils de celui qui avait
péri à la tête de l'armée vénitienne, dans l'expédition contre
Smyrne, gendre de l'amiral Justiniani, dont la flotte croisait alors
dans ces mers pour protéger le commerce de la république. Il était
à Constantinople pour ses affaires particulières. Sa jeunesse, qui
avait été fort orageuse, annonçait un héros ou un homme pervers[22].
Ce fut dans cet étranger que l'empereur d'Orient se flatta de trouver
un libérateur.
[Note 22: Destiné dans son enfance à l'état ecclésiastique, il avait
été envoyé à la cour du pape, qui lui avait donné une prébende;
pendant qu'il faisait ses études à Padoue, un voleur, qu'il rencontra
sur la route de Venise, l'assassina pour lui dérober son argent,
et le laissa pour mort. À l'université, il se lia avec de jeunes
libertins, devint joueur, perdit son argent et disparut pendant cinq
ans, qu'il employa à servir dans les diverses parties de l'Italie.
Son retour à Venise surprit tous ses parents, qui ne croyaient plus
le revoir, et qui le déterminèrent à s'embarquer pour Patras, où
était son bénéfice.
Cette ville était alors attaquée par les Turcs. Le jeune prébendier
s'élança au premier rang de ceux qui sortirent pour les combattre,
et y reçut une si grave blessure qu'on était sur le point de
l'enterrer, lorsqu'il donna quelques signes de vie. Une dispute avec
un gentilhomme qu'il appela en duel l'obligea à se démettre de son
bénéfice; il épousa une jeune grecque qui mourut bientôt après, et il
se remaria avec une fille de la maison Justiniani. Enfin il s'adonna
au commerce et l'exerçait depuis sept ans dans la mer Noire, lorsque
l'aventure qu'on va lire lui ouvrit une nouvelle carrière.]
Le génie entreprenant de Charles Zéno ne vit dans la proposition
qui lui fut portée que l'une de ces occasions brillantes que les
grands courages demandent à la fortune; un père à venger, un
empereur captif à remettre sur le trône, un grand service à rendre à
son pays. Il s'assura secrètement de huit cents hommes déterminés;
et telle était l'opinion qu'il avait des forces de l'empereur de
Constantinople, et de la mobilité du peuple de cette capitale,
qu'avec de si faibles moyens il se flattait de voir l'empire changer
de maître.
La prison de Paléologue avait une fenêtre qui donnait sur la mer.
À la faveur de la nuit, Zéno arrive dans une petite barque au pied
de la tour, parvient jusque dans la chambre de l'empereur, à l'aide
d'une échelle de cordes qu'on lui jette, et presse le prince de
descendre dans la barque; mais ici c'est le prisonnier qui manque
de résolution. Il se rappelle qu'il a deux fils emprisonnés comme
lui, qu'il ne peut délivrer, et que sa fuite va exposer à toute la
fureur de leur indigne frère. «Seigneur, lui dit Zéno, ces larmes,
ces réflexions ne sont plus de saison. Je repars, prenez sur-le-champ
votre parti; et si vous ne descendez, ne comptez plus sur moi.»
Aussitôt, voyant que l'empereur ne peut se déterminer à s'évader avec
lui, il se précipite dans sa barque, court aux divers postes qu'il
avait laissés sur le rivage, et disperse ses gens, non sans une vive
inquiétude de voir son entreprise découverte aussitôt qu'avortée.
Quelque temps après, il vit revenir la messagère du prince. L'ennui
de la captivité avait fait taire ses alarmes paternelles. Il
conjurait Zéno de travailler encore une fois à sa liberté; et pour
l'y déterminer, pour commencer à s'acquitter d'un si grand bienfait,
il lui envoyait un diplôme signé de sa main, par lequel il cédait aux
Vénitiens l'île de Ténédos, si importante pour eux.
Si Zéno ne devait pas s'attendre à voir son secours imploré une
seconde fois, l'empereur devait encore moins espérer de l'obtenir;
cependant le généreux Vénitien n'hésita point à tenter une nouvelle
entreprise. Il remit sa réponse à la femme du concierge, qui, après
l'avoir cachée dans sa chaussure, reprit le chemin de la tour d'Aména.
Malheureusement cette fatale lettre se perdit en chemin. Andronic,
averti du complot qui se tramait pour l'évasion de son père, fit
arrêter l'imprudente messagère, à qui la torture arracha des aveux;
on sut que Zéno était le chef de l'entreprise. On le fit chercher
par-tout, en le dévouant aux plus affreux supplices. Le chef de la
colonie vénitienne fut sommé de le livrer; mais Zéno, qui avait
prévu ce danger, était sur ses gardes; il parvint à s'échapper et
à gagner la flotte vénitienne, qui croisait dans ce moment devant
Constantinople.
[Note en marge: XXVI. Les Vénitiens occupent l'Île de Ténédos.]
Marc Justiniani, voyant arriver son gendre avec la précipitation d'un
homme qui échappe au supplice, fut encore plus étonné d'entendre
l'entreprise qu'il avait tentée et de voir le diplôme contenant la
cession de l'île de Ténédos. La validité de ce titre, donné par un
homme qui n'était pas libre, pouvait assurément être contestée; mais
la possession était importante, elle était ardemment convoitée par
les Génois; l'amiral partit sur-le-champ avec ses dix galères, et
l'île lui fut remise sans difficulté par le commandant, qui était
dévoué à l'empereur détrôné.
Tout cela se passait à l'insu du gouvernement de la république.
Justiniani et Zéno sentirent que s'ils n'allaient soutenir leur cause
à Venise, ils risqueraient d'y être désavoués. Ils laissèrent une
bonne garnison dans Ténédos et vinrent se présenter devant le sénat,
où le seul récit de leur entreprise effraya les esprits circonspects.
Cette acquisition allait nécessairement attirer sur la république les
armes de l'empereur de Constantinople et peut-être même des Turcs.
Une pareille atteinte au droit des gens pouvait compromettre la
fortune, la liberté, la vie de tous les Vénitiens qui se trouvaient
en Orient. Justiniani et Zéno représentèrent que l'empereur qui
avait signé la donation était le prince légitime, et que par
conséquent la donation l'était aussi; que si on voulait la considérer
comme le prix d'un service, elle était acquise, puisque la délivrance
de Calojean n'avait échoué que par sa faute; que les Turcs ne se
mêleraient pas de cette affaire; qu'Andronic n'avait pas attendu
cette circonstance pour se déclarer l'ennemi des Vénitiens; qu'enfin
cet ennemi de plus ne mettait aucun poids dans la balance; au lieu
que l'acquisition d'une île si importante donnait un avantage
considérable pour le succès des expéditions maritimes dans l'Orient.
Ainsi, sous le rapport de l'équité, l'occupation de Ténédos était
justifiée; sous le rapport politique, elle était profitable.
Ces raisons déterminèrent le conseil; on fit partir sur-le-champ
des troupes pour cette île, et on en confia la défense à celui qui
en avait procuré l'acquisition, à Charles Zéno, en lui donnant pour
collègue Antoine Vénier.
[Note en marge: Ils y sont assiégés.]
Cet évènement avait dû être considéré tout autrement à
Constantinople. Andronic ne pouvait voir dans l'occupation de Ténédos
que le prix d'une entreprise criminelle. Les Génois, désespérés de
voir leurs ennemis établis dans un port à l'entrée des Dardanelles,
ne manquèrent pas d'encourager l'empereur dans son ressentiment.
Tous les Vénitiens qui se trouvaient sur le territoire de l'empire
furent arrêtés et leurs propriétés séquestrées; vingt-deux galères,
fournies par les Génois, sortirent du port de Constantinople, et
vinrent débarquer, au mois de novembre 1377, sur le rivage de
Ténédos, une armée de Grecs que l'empereur commandait en personne.
Vénier s'était chargé de la défense de la place, et Zéno de disputer
aux assaillants les ouvrages extérieurs. Dès le lendemain il y fut
attaqué, mais il repoussa les Grecs avec une perte considérable. Dans
ce premier combat il reçut une blessure à la cuisse, qui ne l'empêcha
pas de rester sur le champ de bataille pendant toute la durée de
l'action. Le jour d'après, les ennemis revinrent à la charge; Zéno
soutint cet effort, encore plus terrible que le premier, avec la
même intrépidité. Atteint une seconde et une troisième fois, il
tomba baigné dans son sang; l'ardeur des Vénitiens redoubla à la
vue de leur général étendu parmi les mourants; ils se précipitèrent
sur les Grecs, les mirent en fuite, en firent un horrible carnage;
et Andronic, obligé de se rembarquer et d'aller cacher sa honte
dans Constantinople, laissa les Vénitiens maîtres paisibles de leur
nouvelle conquête.
Peu de mois après, Calojean parvint à s'échapper de sa prison, à
l'aide de quelques Vénitiens, qui en avaient séduit les gardes, par
les intrigues d'un moine. Il se réfugia auprès du sultan, dont il
acheta la protection, en lui remettant Philadelphie de Lydie, la
seule ville qui restât à l'empire grec au-delà du Bosphore. Andronic,
hors d'état de résister aux ordres d'Amurat, fut obligé de céder la
capitale à son père; les débris de l'empire romain furent encore
divisés, et Calojean remonta sur le trône pour le partager avec
Manuel, son second fils.
[Note en marge: XXVII. Puissance des Génois en Orient.]
Cette révolution rétablit les affaires des Vénitiens dans l'Orient et
donna du désavantage aux Génois. Ceux-ci eurent alors une querelle
à soutenir dans la mer Noire. Ce fut une vengeance privée qui prit
le caractère d'une guerre, et qui donne une idée de l'espèce de
domination que leur nation exerçait dans cette mer.
Il y avait encore une petite cour à Trébizonde, où régnaient les
Comnènes. Les Génois faisaient presque exclusivement le commerce de
cette côte. Un de leurs citadins, nommé Mégallo Lercari, qui était
admis dans cette cour, prit dispute, en jouant aux échecs, avec un
jeune Grec, à qui l'empereur accordait une faveur qui faisait mal
juger des moeurs de l'un et de l'autre. Le favori insolent donna
un soufflet au marchand étranger. Mégallo n'ayant pu obtenir la
réparation de cette insulte, sortit du port, arma deux galères,
courut sur tous les navires de Trébizonde, dévastant les côtes et
faisant couper le nez et les oreilles à tous les Grecs qui tombaient
entre ses mains. Des galères que l'empereur envoya contre lui ne
purent le forcer à discontinuer ses ravages. Un jour trois Grecs
tombés en son pouvoir allaient éprouver la mutilation qu'il faisait
subir à tous ses prisonniers, lorsque l'un d'eux, qui était le père
des deux autres, se jeta à ses pieds et le supplia de se contenter de
lui ôter la vie, mais d'épargner ses fils. Mégallo se laissa toucher
et leur rendit la liberté, en leur ordonnant d'aller à Trébizonde,
d'y porter à l'empereur un baril plein de nez et d'oreilles, et de
lui signifier que le guerrier qui lui envoyait ce présent ne mettrait
un terme à sa vengeance que lorsqu'on lui aurait remis le courtisan
qui l'avait outragé. Telle était la terreur inspirée par le nom
génois; telle était la faiblesse du prince de Trébizonde, qu'il
s'embarqua pour aller lui-même livrer son favori, lequel vint, la
corde au cou, se jeter aux pieds de Mégallo, et s'abandonner à sa
discrétion. L'offensé lui mit son pied sur le visage, en lui disant;
«Misérable, retire-toi et rends grâces aux moeurs des Génois, qui ne
sont pas dans l'usage de traiter cruellement les femmes[23].»
[Note 23: FOLIETA, _Hist. de Gênes_, liv. 8.]
À Constantinople, les Génois de Péra repoussèrent, avec la même
vigueur, les attaques de l'empereur, qui avait essayé de les forcer
dans leurs retranchements. L'impossibilité reconnue de les déloger
de ce poste, détermina les Grecs et les Vénitiens de Constantinople
à négocier avec eux une convention qui, de ce côté, fit cesser les
hostilités; mais ailleurs des causes fortuites avaient exalté les
haines nationales.
La cérémonie du couronnement du nouveau roi de Chypre, qui succédait
à Pierre de Lusignan, fut l'occasion d'une dispute de préséance
entre les consuls de Gênes et de Venise. La contestation fut jugée
par la cour en faveur du Vénitien. Les Génois irrités troublèrent le
banquet royal par des provocations insolentes. Les vases du festin
devinrent des armes qu'on se lança mutuellement; on en vint aux
coups d'épée; il y eut quelques Génois jetés par les fenêtres du
palais; l'indignation devint si universelle, que plusieurs furent
massacrés dans l'île: si on en croyait même les historiens de leur
nation, on ajouterait qu'un seul Génois échappa à cette proscription
générale[24].
[Note 24: On peut consulter sur les détails de cette rixe et les
causes de cette guerre, un man. de la biblioth. de Saint-Marc,
intitulé: _Cronica di Venezia et come lo fù edificata, et in che
tempo et da chi fino all'anno_ 1446 in-fº p. 40.]
Peu de temps après, une flotte génoise, de quarante galères, se
présenta devant le port de Famagouste, annonçant qu'elle venait
demander la réparation de l'outrage fait au consul de la république.
Le roi, qui n'était nullement en état de repousser un pareil
armement, entra en négociation avec l'amiral; on convint d'une
réparation, on signa l'oubli du passé, et la flotte fut reçue dans
le port. Quelques jours s'étaient à peine écoulés, que les Génois se
répandirent dans la ville, s'en emparèrent, la mirent au pillage,
jetèrent dans les fers tous les Vénitiens. Le roi lui-même n'échappa
que par la fuite à cette perfidie. Trois des insulaires qui avaient
eu part au massacre des Génois furent livrés au bourreau. Plusieurs
membres de la famille royale et soixante ôtages furent envoyés à
Gênes; et le roi, relégué dans un coin de son île, se vit réduit à
payer à la république un tribut annuel de quarante mille florins.
Ce traitement ne pouvait que disposer ce prince à chercher, parmi
les ennemis des Génois, quelque secours pour s'affranchir. Dès qu'il
vit la guerre près d'éclater entre eux et les Vénitiens, il devint
l'allié naturel de ceux-ci; mais de quelle utilité pouvait être
l'alliance d'un roi hors d'état de reconquérir sa propre capitale?
Tels étaient les évènements qui avaient précédé la déclaration de
guerre qui fut notifiée aux Vénitiens en 1378, au nom de la ligue
formée par François Carrare.
LIVRE X.
Guerre de Chiozza, 1378-1381.
[Note en marge: Ligue contre Venise. 1378.]
S'il est un spectacle digne d'admiration et d'intérêt, c'est celui
d'un état sans population, sans territoire, disputant son existence
contre une multitude d'ennemis; se créant, par l'industrie, des
moyens de résistance là où la nature semblait les avoir refusés,
déployant un caractère qui ferait honneur aux peuples les plus
célèbres de l'antiquité, un appareil de forces digne des plus
grandes puissances; appelant à son secours les ambitions, les haines
étrangères, et, lorsqu'il semble épuisé par tant d'efforts, trouvant
une nouvelle énergie dans la plus noble de toutes les passions, le
patriotisme.
Les Vénitiens avaient sans doute mérité la jalousie de leurs voisins,
par leurs prospérités; ils pouvaient avoir justifié l'animosité par
des conquêtes injustes et par leur esprit de domination; mais ces
torts leur étaient communs avec tous les peuples qui avaient eu
de grands succès; mais ces succès avaient déjà été expiés par de
grands revers. Créateurs de leur patrie, fondateurs de l'une des
plus belles villes de l'Europe, possesseurs d'un riche commerce, ils
avaient conquis et perdu un vaste empire, ils disputaient encore la
domination des mers. Leur gouvernement offrait le rare spectacle
d'une stabilité inconnue aux autres nations; et dix siècles d'une
glorieuse existence méritaient sans doute à leur république le
respect de l'univers.
S'il est dans l'homme un sentiment qui l'attache à tout ce qui est
grand, à tout ce qui est beau, qui lui fasse déplorer la destruction
de ce que les âges ont consacré; malheureusement il est aussi une
passion moins noble, que l'aspect des prospérités importune et qui
met sa gloire à renverser la gloire d'autrui.