HISTOIRE
DE LA RÉPUBLIQUE
DE VENISE.
_Tome II._
DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT.
HISTOIRE
DE LA RÉPUBLIQUE
DE VENISE.
PAR P. DARU,
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
SECONDE ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE.
TOME SECOND.
À PARIS,
CHEZ FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS
LIBRAIRES, RUE JACOB, Nº 24.
1821.
HISTOIRE
DE
LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.
LIVRE IX.
Guerre contre le roi de Hongrie. -- Perte de la Dalmatie.
-- Nouvelle peste à Venise, 1355-1361. -- Fondation de la
bibliothèque de Saint-Marc, par Pétrarque. -- Dernières révoltes
de Candie. -- Expédition contre Alexandrie. -- Élection d'André
Contarini, 1361-1367. -- Nouvelle révolte de Trieste. -- Démêlé
avec l'évêque de Venise. -- Guerre contre le seigneur de Padoue,
le roi de Hongrie et le duc d'Autriche, 1367-1377. -- Aventure
de Charles Zéno. -- Occupation de l'île de Ténédos. -- Affaires
de l'Orient. -- Commencement de la guerre contre les Génois,
le roi de Hongrie, le patriarche d'Aquilée, et le seigneur de
Padoue, 1377-1378.
[Note en marge: I. Jean Gradenigo, doge. 1355.]
Jean Gradenigo monta, le 21 avril 1355, sur le trône teint du sang de
Marin Falier.
Les fréquentes révoltes de Zara prouvaient encore moins l'esprit
d'indépendance de ses habitants que la jalousie des rois de Hongrie.
Ces princes ne pouvaient voir qu'avec dépit tous les ports de leurs
états occupés par une république voisine. Jamais ils ne manquèrent de
lui susciter des ennemis et de secourir les rebelles.
[Note en marge: Guerre contre le roi de Hongrie.]
Ce royaume, alors un des plus puissants de l'Europe, avait pour roi
un prince d'un caractère brillant, chevaleresque, et une noblesse
vaillante, riche, nombreuse, qui fournissait de grandes armées à son
suzerain.
La trève, qui existait, depuis la dernière soumission de Zara, entre
Louis de Hongrie et les Vénitiens, était sur le point d'expirer. La
seigneurie avait fort à coeur de conclure une paix définitive avec
ce redoutable voisin. Celui-ci, que le crime de Jeanne de Naples, sa
belle-soeur, avait déjà appelé en Italie, nourrissait l'espérance
d'acquérir une grande influence dans ce beau pays. Peu disposé à
se réconcilier avec la république, il mit à la paix qu'elle lui
envoyait demander, des conditions qui ne parurent pas acceptables.
Par exemple, il exigeait que les Vénitiens lui fournissent une flotte
pour passer en Italie avec son armée. Il consentait à leur laisser la
paisible possession de la Dalmatie, s'ils voulaient se reconnaître
ses vassaux; et il fallait que cette vassalité fût constatée par un
tribut et par un hommage annuel.
[Note en marge: Contre le duc d'Autriche et le patriarche d'Aquilée.]
Il était pénible de consentir à reconnaître un suzerain; mais, en s'y
refusant, la république aurait dû mettre promptement ses colonies en
état de défense. Elles n'y étaient pas lorsque l'armée du roi vint
subitement investir Trau, Spalato, Zara, et quelques autres places de
cette côte. On y envoya assez diligemment une flotte; mais pendant
qu'on se préparait à repousser les Hongrois de ce côté, on apprit
qu'une armée, dans laquelle il y avait, disait-on, cinquante mille
hommes de cavalerie, allait entrer dans le Trévisan; que le roi avait
fait alliance avec le duc d'Autriche et le patriarche d'Aquilée, pour
venir attaquer les possessions de la république dans le continent de
l'Italie, et qu'enfin un traité avait été conclu avec le seigneur de
Padoue, qui, oubliant la reconnaissance qu'il devait aux Vénitiens,
s'engageait à fournir des vivres à leurs ennemis, tout en prétendant
conserver sa neutralité.
Cet orage ne tarda pas à éclater. C'était un spectacle aussi nouveau
qu'effrayant pour l'Italie, de voir se déployer dans ses campagnes
ces nombreux escadrons. Des états accoutumés à faire la guerre avec
des troupes stipendiées, n'auraient pu trouver les fonds nécessaires
pour créer et entretenir une telle cavalerie, outre que les habitudes
de la nation italienne la rendent peu propre à cette manière de
combattre.
Le roi de Hongrie n'était pas un prince opulent; mais il avait de
grands vassaux qui possédaient de vastes domaines dans des plaines
couvertes de pâturages et par conséquent de chevaux, et quand il
appelait les seigneurs à la guerre, il voyait accourir des essaims
d'hommes accoutumés à l'exercice des armes et du cheval. Il est vrai
que les seigneurs n'étaient obligés qu'à un service de trois mois.
Les escadrons hongrois environnaient déjà la petite ville de
Conegliano et s'avançaient vers Trévise. On fut assez heureux pour
que des troupes rappelées en grande hâte de la côte de Dalmatie,
parvinssent à se jeter dans cette dernière place. Elles étaient
conduites par les provéditeurs Jean Delfino, et Paul Loredan.
Justiniani, leur collègue tâcha de tenir la campagne avec quelques
milices et le peu de troupes régulières qu'on put rassembler;
mais il était loin d'être assez fort pour pouvoir s'approcher des
lignes ennemies et inquiéter les assiégeants. Conegliano succomba
au bout de quelques jours; les défenseurs de Trévise n'en furent
point découragés. Autour d'eux, toute la province était inondée de
partis qui la ravageaient pour pourvoir, encore bien difficilement,
à la subsistance d'une cavalerie telle qu'on n'en avait jamais eu à
nourrir dans ce pays.
[Note en marge: II. Jean Delfino, doge. 1356.]
Sur ces entrefaites, le doge Jean Gradenigo mourut le 8 août 1356.
On avait besoin d'un homme de guerre à la tête des conseils de la
république; tous les suffrages se réunirent sur Jean Delfino; mais
il était enfermé dans Trévise, et il devenait difficile même de lui
faire parvenir l'avis de sa nomination. On demanda un sauf-conduit
aux assiégeants; le roi ne voulut pas renoncer à l'espérance de faire
prisonnier le chef de la république[1]. La raison d'état dispense
sans doute de faire des avantages à ses ennemis, mais quand on
manque à la générosité, il ne faut pas manquer de vigilance. Jean
Delfino, après s'être concerté avec Justiniani, qui se rapprocha de
la place, en sortit une nuit avec un piquet de cavalerie, traversa
les cantonnements des assiégeants et arriva jusqu'à Marghera où il
s'embarqua pour Venise.
[Note 1: Il y a des historiens qui disent au contraire qu'il accorda
noblement le sauf-conduit. (Voyez l'_Histoire de Padoue_, d'André
GATARO, tom. XVII, _de la collection de_ MURATORI, p. 56.)]
Le temps s'écoulait, et le roi voyait arriver l'époque où le service
de ses vassaux allait expirer; il voulut presser les opérations du
siége, et fit donner un assaut, qui fut vaillamment repoussé. Bientôt
après il vit partir les principaux seigneurs, avec la plus grande
partie de cette belle cavalerie, qui faisait la force de l'armée; il
fallut convertir le siége en blocus.
[Note en marge: Les Vénitiens se vengent sur le seigneur de Padoue.
1357.]
Dès que les Hongrois se furent éloignés, la colère des Vénitiens
tomba sur le seigneur de Padoue. Ses états dont il avait oublié qu'il
était redevable à la république, furent ravagés par la petite armée
de Marc Justiniani.
[Note en marge: III. Le roi de Hongrie conquiert la Dalmatie. 1357.]
L'hiver de 1357 fut employé à négocier une trève de quelques mois
sous la médiation du pape. Louis, au commencement de la campagne
suivante, porta les principaux efforts de son armée sur les places
de la Dalmatie. Presque toutes se rendirent; Zara fut surprise[2],
et le gouverneur, Michel Falier, n'échappa point à une inculpation
de lâcheté, danger que courent tous les gouverneurs qui ont manqué
de prévoyance. On le punit par une amende, un an de prison et
l'exclusion perpétuelle de tous les conseils. Le seul qui acquit
de la gloire, sur cette côte, fut le commandant de la petite place
d'Enone, Jean Justiniani, qui ne succomba qu'après avoir fait la plus
vigoureuse défense et éprouvé toutes les horreurs de la disette.
[Note 2: Preso Zara per tradimento d'un priore Tedesco di Santa-Croce
ch'era in Zara al servizio de' Veneziana, e la notte introdusse gli
Ungari.
(Cronica della guerra da Chiozza de Daniello CHINAZZO. _Rerum
italicarum scriptores_, tom. XV, p. 701.)]
La chûte de tant de places fit sentir aux Vénitiens la nécessité
d'obtenir la paix à quelque prix que ce fût. Des ambassadeurs
allèrent la proposer, l'implorer. Les conditions que le roi dicta
furent que la république renoncerait pour toujours à la Dalmatie, et
rendrait toutes ses places, depuis le golfe de Quarnero, au-dessous
de Fiume jusqu'à Durazzo, qui est près de l'entrée de l'Adriatique.
C'était abandonner un littoral de plus de cent lieues, et une
multitude d'îles et de ports.
[Note en marge: IV. Délibération pour la cession de cette province.
1358.]
Quand on en vint à délibérer dans le sénat sur l'acceptation de
cette paix, ce fut un combat entre ceux qui regrettaient le plus la
splendeur de la république, et ceux qui voulaient mettre un terme
à ses sacrifices et à son danger. «Ces conditions, disaient les
uns, sont si dures, qu'on a droit de s'étonner que vous ayez pu les
entendre. Si vous renoncez à la Dalmatie, vous renoncez à être une
puissance, toute votre population est là. Où recruterez-vous vos
troupes? Avec quoi armerez-vous vos flottes? Ces mêmes ports, où
vous trouviez un asyle, deviendront les arsenaux de vos ennemis.
Vous n'êtes plus les dominateurs du golfe, si une puissance rivale
en occupe les bords. La Dalmatie cédée, l'Istrie se trouve exposée
à de nouvelles invasions. Vous avez perdu les places de cette côte,
mais est-ce la première fois? Est-il nouveau pour vous de voir le roi
de Hongrie occuper Zara? Vous n'avez point été défaits en bataille
rangée. Trévise se défend vaillamment et continuera de résister;
la disette est moins à craindre pour elle que pour l'innombrable
cavalerie qui l'assiége. Vous avez vu déjà le roi obligé de ramener
son armée, après quelques mois de campagne. Il a ravagé le pays,
mais le mal en est fait; il n'y trouvera plus les ressources qu'il a
épuisées. Un prince qui n'a point une armée permanente, ne doit pas
triompher d'un gouvernement qui a de la constance. Ne manquons pas à
notre fortune; Nous en avons vu quelquefois l'heureux retour, dans
des circonstances plus désespérées. Que l'énergie du conseil ranime
celle de tous les Vénitiens; tous sentiront que l'existence de la
patrie est attachée à la conservation de ces possessions, que nous
avons su garder pendant 360 ans au prix de tant de sang, et dans des
circonstances si diverses.»
Les partisans de la paix répondaient avec beaucoup de gravité: «La
prudence de ce gouvernement a sur-tout éclaté en ce que, dans toutes
ses délibérations, il a pris conseil, non des passions, mais des
circonstances. Les conditions sont dures, mais elles sont proposées
dans un temps où une guerre malheureuse contre les Génois vient de
ruiner notre marine. Vous vous êtes vus n'ayant pas quatre galères
pour repousser quelques corsaires, qui venaient nous insulter dans
notre golfe; il a fallu que d'opulents citadins armassent, pour notre
défense, des vaisseaux destinés à leur commerce. Mais cette ressource
même ne nous reste plus; les fortunes privées, non moins épuisées que
la fortune publique, ne peuvent échapper à une destruction totale que
par les travaux de la paix. Sans doute il est pénible de céder de si
belles possessions, de renoncer à des titres si glorieusement acquis.
Mais que céderons-nous? ce que l'ennemi tient déjà. On vous dit
que si vous cédez la Dalmatie vous aurez à craindre pour l'Istrie.
Vraiment voilà une grande prévoyance; on craint pour l'Istrie, on a
bien raison; l'ennemi l'occupe déjà; aussi ceux qui pensent qu'un
danger à venir ne doit pas faire oublier un danger présent, vous
disent-ils, que rien n'est plus urgent que d'obtenir la restitution
de cette province. Elle vous est offerte; malheureusement on ne vous
offre pas en même temps la Dalmatie. Pour concevoir raisonnablement
l'espérance de les recouvrer l'une et l'autre, il faut établir, ou
que nos affaires peuvent s'améliorer, ou que celles du roi peuvent
devenir mauvaises. Or quels moyens avons-nous d'affaiblir le roi
de Hongrie? Aucun. Quels moyens d'améliorer notre situation, de
recouvrer nos forces? Un seul; la paix, le commerce.
«Toute notre application doit être de conserver la république, de
faire cesser pour elle un danger imminent. Qui peut nous assurer
que les Génois veuillent s'en tenir à une paix qu'ils nous ont
fait acheter si cher? Qu'ils ne prennent pas, pour nous attaquer
de nouveau, le moment où nous sommes engagés dans une guerre
désastreuse? et alors quel espoir de salut nous resterait-il? On dit
qu'il ne faut pas céder ces provinces; mais qu'on nous dise donc
aussi les moyens de les reprendre. On dit que l'ennemi n'a point
gagné de bataille; remarquez que c'est parce que vous n'avez point
d'armée. Si la petite troupe de Justiniani peut se présenter devant
les Hongrois, il faut lui envoyer l'ordre de combattre. Mais si vous
êtes convaincus qu'elle n'a conservé jusqu'ici son existence qu'en
évitant une action; si vous avez la certitude qu'une défaite vous
mettrait entièrement à la merci du vainqueur et entraînerait la perte
de vos états de terre-ferme, en même temps que le sacrifice de la
Dalmatie, vous recommanderez à votre général de ne pas compromettre
ce fantôme d'armée, dont l'apparence vous donne encore la faculté de
négocier.
«On conçoit qu'on se détermine à rejeter une paix humiliante; mais
il serait absurde de vouloir refuser également et la paix et le
combat. Cette paix que vous pouvez faire aujourd'hui, qui oserait
vous répondre que vous pourrez l'obtenir demain? La gloire de ce
sénat n'est pas d'avoir toujours été heureux, mais de s'être montré
constamment sage; il sait que, dans toutes les affaires, il faut
apprécier les circonstances. Les voir telles qu'on les désire, et non
pas telles qu'elles sont, est une faiblesse. Rien n'est perdu si nous
conservons la république, si nous lui donnons le temps de reprendre
ses forces, et si la sagesse lui prépare les moyens de réparer ses
pertes.»
[Note en marge: V. Paix. 1358.]
Ces raisons prévalurent et le traité fut signé le 18 février 1358.
Il y fut stipulé que le doge cesserait de prendre le titre de duc
de Dalmatie et de Croatie; que la seigneurie n'enverrait point de
consuls dans les états du roi; que les sujets de la république ne
pourraient pas avoir des propriétés immobilières à Zara, et que
ceux qui en avaient seraient tenus de les vendre; que toutes les
possessions de la seigneurie occupées par les troupes du roi, tant
dans l'Istrie qu'en Italie, seraient évacuées, et qu'enfin s'il
arrivait que le roi eût à soutenir une guerre maritime, la seigneurie
devrait lui fournir, aussitôt qu'elle en serait requise, une flotte
de vingt-quatre galères, dont il paierait l'armement et l'entretien.
On convint, en cas de contravention aux conditions de cette paix,
de prendre le pape pour juge, et de soumettre l'infracteur à
l'excommunication et à l'interdit.
La perte de cette grande colonie donnait plus d'importance aux
acquisitions que la république avaient faites dernièrement dans le
continent de l'Italie. On avait conquis la marche Trévisane sur le
seigneur de Vérone; cette province avait été cédée par un traité,
mais le droit antérieur du seigneur de Vérone lui-même n'était pas
bien établi. Pour légitimer leur conquête, les Vénitiens imaginèrent
de demander l'investiture de cette province à l'empereur, qui ne
l'avait jamais possédée. C'était déjà un spectacle assez remarquable
que la fière république de Venise sollicitant l'investiture d'une
province déjà conquise par ses armes, et consentant à ne la tenir
qu'à titre de fief de l'empire.
L'humiliation fut bien plus grande, lorsque l'empereur Charles IV
refusa cette investiture, en ajoutant qu'il ne pouvait approuver que
les Vénitiens se fussent établis, sans son aveu, dans une province
qui relevait de la couronne impériale.
Ainsi les Vénitiens avaient manifesté leurs scrupules sur la
légitimité de leur possession, leurs craintes sur sa solidité; et ils
avaient reconnu que cette province relevait de l'empire, sans obtenir
même la permission de se dire les vassaux de l'empereur.
[Note en marge: Le duc d'Autriche fait arrêter les ambassadeurs
vénitiens. 1360.]
Les ambassadeurs qui avaient été envoyés à la cour de ce prince,
éprouvèrent, en revenant à Venise, un nouvel outrage. Par une indigne
violation des droits les plus sacrés, le duc d'Autriche les fit
arrêter comme ils traversaient ses états.
[Note en marge: VI. Récapitulation des malheurs de la république
depuis l'établissement de l'aristocratie.]
Telle était la situation de Venise en 1360, c'est-à-dire environ
quarante ans après le changement opéré dans sa constitution. Il
ne serait pas juste d'attribuer tous ses malheurs à cette seule
cause, mais une partie en dérivait évidemment, et il faut au moins
convenir que la fortune n'avait pas pris soin de justifier cette
révolution, qui avait remis le pouvoir aux mains de l'aristocratie.
Immédiatement avant ce changement, la république avait forcé tous
les peuples de l'Italie à reconnaître son droit de souveraineté sur
l'Adriatique. Dès que Pierre Gradenigo fut monté sur le trône, les
désastres se succédèrent. Le patriarche d'Aquilée insulta impunément
la république. Elle perdit ses établissements en Syrie. Les Génois
détruisirent ou prirent des flottes entières à Curzola, à Gallipoli,
à Sapienza. Ils firent trembler Venise au fond de l'Adriatique, et
obligèrent sa population à rester sous les armes. Ils dictèrent un
traité à la seigneurie. Trois conspirations la mirent en péril. Deux
révoltes, une peste, survinrent après un anathème, qui séparait
Venise de la communion des chrétiens. Le gouvernement se déshonora
par son injustice dans l'usurpation de Ferrare. Ses ambassadeurs
furent humiliés à Gênes, où ils achetèrent la paix; à Avignon, où
ils essuyèrent sans murmurer les outrages de la suite du pape; à
la cour de Hongrie, où ils signèrent, après avoir souvent imploré
la paix sans l'obtenir, l'abandon de la plus belle province de la
république; à la cour impériale, où on ne daigna pas même recevoir
leurs hommages; enfin en Autriche, où on les retint deux ans en
prison, malgré les instances de la seigneurie, réduite à solliciter
leur liberté.
[Note en marge: Peste à Venise.]
À cette époque si malheureuse, la peste qui avait dévasté l'Europe
douze ans auparavant, la parcourait encore; mais cette fois elle
descendait du nord au midi. Cette maladie, qui venait de moissonner
à Avignon neuf membres du sacré collége, fut apportée en Italie par
des soldats, et s'étendit sur Venise, où elle fit cependant moins de
ravages que celle de 1348.
Il était triste pour Jean Delfino d'avoir été élevé au dogat, pour
avoir le malheur d'attacher son nom au traité de Zara. Il en eut un
violent chagrin; il éprouva bientôt après la perte de la vue, et
mourut le 11 juillet 1361.
[Note en marge: VII. Lois somptuaires.]
Le malheur des temps amena des institutions dont on est peut-être
dispensé de faire honneur à la sagesse des législateurs. Les
calamités publiques avaient renversé la plupart des fortunes
particulières; le luxe dut exciter de l'indignation. On porta
des lois somptuaires qui réglaient la table, les habits et les
principales dépenses des citoyens de tous les rangs. Des magistrats
furent institués spécialement pour faire observer ces règlements,
et quoique les changements opérés dans les moeurs aient quelquefois
suspendu momentanément l'empire de ces lois, elles n'ont pas cessé
d'exister, et on y est toujours revenu après les avoir violées. Ce
fut une chose importante, pour le salut de l'aristocratie, que de
mettre les privilégiés dans l'impuissance d'étaler un faste qui
aurait décelé leur vanité: la vanité excite la jalousie, et la
jalousie est un premier pas vers la révolte. Le luxe, disait Paul
Sarpi, serait bon, s'il n'était que pour le riche et ne désemplissait
que des vaisseaux trop pleins, mais souffrir un luxe général, c'est
prendre tous les jours des remèdes au lieu de nourriture; celui qui
par vanité fait plus qu'il ne peut finit par faire plus qu'il ne
devrait.
[Note en marge: Loi qui interdit le commerce aux patriciens.]
Il y a des historiens qui placent à cette époque la loi qui interdit
le commerce aux patriciens; mais on n'est pas d'accord sur sa date.
Ce règlement devait avoir deux effets remarquables; de consoler les
roturiers, et de maintenir parmi les nobles cette modération que les
sages recommandent aux dépositaires du pouvoir dans le gouvernement
de plusieurs[3]. Il n'eût pas été juste que les patriciens, en même
temps qu'ils excluaient les citoyens de l'autorité, voulussent être
admis au partage de tous les profits de l'industrie, ils y auraient
eu trop d'avantages sur les autres. Le commerce veut de l'égalité.
[Note 3: MONTESQUIEU, _Esprit des lois_, liv. 5, ch. 8.]
Les patriciens, en se privant de cette ressource, eurent un prétexte
de plus pour se réserver tous les emplois publics, ce qui affermit le
gouvernement aristocratique.
Mais faute de moyens pour réparer ou pour agrandir leurs fortunes, la
plupart tombèrent dans la médiocrité et dans le besoin, ce qui amena
les choses au point où voulaient en venir les familles puissantes,
à l'oligarchie. Si le commerce peut en un instant procurer des
richesses immenses, il peut les enlever de même; ce sont deux
extrémités également dangereuses dans la république, d'ailleurs cette
profession donnant nécessairement à ceux qui l'exercent des intérêts
dans l'étranger, doit, dans certains cas, mettre leur intérêt privé
en opposition avec celui de la patrie.
Au reste, j'aurai dans la suite plusieurs occasions de faire
remarquer, que, si cette loi remonte en effet jusqu'au milieu du
quatorzième siècle, on s'en écarta souvent dans les siècles suivants,
et que la noblesse vénitienne n'a presque jamais cessé de partager
les bénéfices du trafic avec les négociants de profession.
Il y a, dans les statuts de l'inquisition d'état, un article[4] qui
paraît fixer, d'une manière assez précise, la date de cette loi,
puisqu'il la cite comme rendue depuis l'an 1,400; mais il fournit
en même temps la preuve qu'elle était tombée en désuétude, par les
dispositions qu'il ordonne pour la remettre en vigueur.
[Note 4: Art. 4 _du Supplément aux Statuts de l'inquisition d'état_.
Ms. de la Bibl.-du-Roi.--Nº 1010 H/264 et 33/10462.]
[Note en marge: VIII. Laurent Celsi, doge. 1361.]
La plupart des historiens rapportent que les électeurs étant
assemblés pour donner un successeur à Jean Delfino, les suffrages se
trouvaient partagés entre plusieurs candidats, lorsque le bruit se
répandit, dans Venise, que l'amiral du golfe, Laurent Celsi, venait
de rencontrer une flotte génoise et l'avait battue complètement.
Cette nouvelle, parvenue au conclave des électeurs, avait réuni
toutes leurs voix en faveur de Laurent Celsi, qui auparavant n'était
point au nombre des concurrents. Mais bientôt après on apprit que
cet avis était faux; les électeurs furent un peu honteux de leur
précipitation, et une loi s'ensuivit qui, pour l'avenir, leur
interdisait absolument toute communication avec le dehors. Ceux qui
racontent de cette manière les circonstances de cette élection,
oublient que Venise était alors en paix avec Gênes[5].
[Note 5: Pierre JUSTINIANI, liv. 4, dit: «Que la nouvelle de cette
prétendue victoire avait été portée par un Génois, mais non pas que
la victoire avait été remportée sur les Génois.»]
[Note en marge: IX. Pétrarque à Venise. Il donne sa bibliothèque à la
république.]
À cette époque Pétrarque, qu'une ancienne amitié pour les princes
de Carrare appelait de temps en temps à Padoue, vint faire quelque
séjour à Venise. Il y avait déjà paru, comme ambassadeur de Visconti,
pour proposer la paix entre la république et les Génois. Quoiqu'il
n'eût pas réussi dans cette négociation, il jouissait, dans cette
capitale, de toute la considération que doivent procurer de grands
talents, l'opulence, une grande influence et la faveur de presque
tous les princes contemporains. Pétrarque paraissait aimer beaucoup
le séjour de Venise, qu'il appelait la merveille des cités. Il y
était arrivé avec sa bibliothèque, fidèle compagne de ses voyages.
Cette circonstance prouverait qu'elle n'était pas extrêmement
nombreuse; mais à cette époque les manuscrits étaient des trésors, et
le noble zèle de cet ami, de ce restaurateur des lettres, lui avait
fait consacrer une partie de sa fortune et de son temps, à rassembler
un grand nombre d'auteurs dont les exemplaires étaient encore
à-peu-près uniques.
L'illustre poëte ne crut pas pouvoir mieux s'acquitter de
l'hospitalité qu'il recevait chez les Vénitiens, qu'en leur léguant
sa bibliothèque. Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet: «François
Pétrarque désire léguer les livres qu'il possède et ceux qu'il
pourra posséder à l'avenir, à saint Marc, l'évangéliste. Il croit
pouvoir y mettre cette condition qu'ils ne seront vendus, ni aliénés,
ni dispersés; et qu'un local, à l'abri des eaux et de l'incendie,
sera assigné pour y conserver cette bibliothèque, en mémoire du
donateur, pour la plus grande gloire du saint patron, et pour la
consolation des hommes studieux qui pourront la fréquenter avec
plaisir et avec fruit. S'il forme ce voeu, ce n'est pas qu'il oublie
que ses livres ne sont ni bien précieux, ni en grand nombre; mais
c'est qu'il a conçu l'espérance que cette collection s'accroîtrait
sous les auspices d'une si glorieuse république. Les illustres
patriciens, les citadins patriotes, les étrangers mêmes pourront, par
la suite, l'enrichir d'une partie de leur bibliothèque, et la rendre
aussi considérable que les fameuses bibliothèques de l'antiquité.
Les moins éclairés sentiront que ce monument ne sera pas inutile à
la gloire de la patrie, et le donateur se félicitera d'en avoir posé
les premiers fondements.» Le conseil déclara qu'il acceptait cette
offre d'un homme qui n'avait point d'égal dans la théologie, dans
la philosophie morale, ni dans la poésie[6]. Il y avait peut-être
un peu d'hyperbole dans cet hommage rendu à la théologie du poëte,
mais il n'en était pas moins beau à un particulier de donner l'idée
de former une de ces précieuses collections, que les gouvernements
négligent souvent même d'entretenir.
[Note 6: La proposta di Francesco Petrarca, soggetto che già gran
pezzo non ha havuto pari al mondo, e che nella christianità, nella
philosophia morale e nella poesia non ha chi gli sia uguale.
_Histoire de_ Paul MOROSINI, liv. 13. J'en ai traduit la lettre de
Pétrarque, qu'il rapporte. La lettre et la réponse sont aussi dans la
_Chronique_ de Marin SANUTO.]
Une maison fut assignée pour le logement du donateur et de ses
livres. Cette collection, fruit de la passion de Pétrarque pour
la propagation des connaissances humaines, devint le noyau de la
bibliothèque de Saint-Marc. Entre les ouvrages qui y furent mis
pour la première fois à la disposition des hommes studieux, il y
avait un manuscrit d'Homère, donné à Pétrarque par Nicolas Sigeros,
ambassadeur de l'empereur d'Orient; un Sophocle qu'il tenait de
Léonce Pilate, son maître de grec; une traduction latine de l'Iliade
et de l'Odyssée, par le même Léonce Pilate, et copiée de la main de
Bocace, son disciple; un exemplaire de Quintilien; enfin la plupart
des ouvrages de Cicéron, à la transcription desquels Pétrarque
lui-même avait consacré des années[7]. Je ne demanderai point
l'indulgence des lecteurs pour ces détails.
[Note 7: GINGUENÉ, _Histoire littéraire de l'Italie_, chap. 12,
section 2.]
On reproche aux Vénitiens de n'avoir pas apporté à la conservation de
ce dépôt tout le soin que méritait une si illustre origine.
[Note en marge: X. Paix avec le duc d'Autriche.]
Le duc d'Autriche n'était pas en guerre avec la république, quoiqu'il
l'eût insultée dans la personne de ses ambassadeurs. Une brouillerie,
qui survint entre le patriarche d'Aquilée et ce prince, fit craindre
à celui-ci que les Vénitiens ne profitassent de l'occasion pour
manifester leur ressentiment. Il chercha à se réconcilier avec
la seigneurie, et il ne lui en coûta que d'écrire au doge, qu'il
désirait voir la superbe Venise. Le conseil lui fit témoigner toute
la joie qu'on aurait à l'y recevoir. Il y vint en effet, emmenant
avec lui une suite de plus de mille personnes, parmi lesquels étaient
les deux ambassadeurs vénitiens qu'il venait de tirer de la prison
où il les avait retenus pendant deux ans. C'est ainsi que cette
violation du droit des gens fut réparée, et il en coûta une somme
considérable à la république, pour signaler, par des fêtes, sa
réconciliation avec un voisin dont elle avait à se venger.
[Note en marge: XI. Révolte de Candie.]
Les traités qu'elle venait de signer avec Gênes et avec le roi de
Hongrie, avaient dû porter une grande atteinte à sa considération
au dehors. Les Candiotes entrevirent l'espoir de se détacher
d'une métropole qui venait d'abandonner la plus importante de ses
colonies. Cette fois ce ne fut pas une révolte des indigènes, ce
fut l'explosion du mécontentement de toute la population vénitienne
de l'île, qui murmurait depuis long-temps de ce que pas un des
membres de ces anciennes familles transportées autrefois de Venise
dans la colonie, n'était appelé aux magistratures de la métropole.
Ils avaient demandé qu'on choisît parmi eux vingt sages, pour les
représenter dans le grand conseil, et y défendre leurs intérêts. Un
gouverneur avait eu l'imprudence de leur répondre; «Est-ce qu'il y
a des sages parmi vous?» Cette raillerie insultante avait dû les
irriter. Ce fut bien pis lorsqu'ils se virent réduits pour toujours
à la condition de sujets, par la révolution qui ferma définitivement
l'entrée du grand conseil à ceux qui n'en faisaient point partie.
La révolte, conséquence immédiate de cette révolution, est encore
une circonstance qui peut servir à la faire apprécier. Frà Paolo
Sarpi a dit[8]: L'établissement des colonies fut très-salutaire
à la république romaine, parce qu'elles conservèrent toujours de
l'attachement pour leur patrie, et que dans la suite des temps
elles apprivoisèrent les naturels du pays; au lieu que les citoyens
transplantés en Candie sont eux-mêmes devenus sauvages. Il fallait
dire que l'effet fut différent, parce que les systèmes de conduite
furent contraires. Les Romains accordaient aux colons de nouveaux
droits comme citoyens de la métropole; les Vénitiens privèrent de
leurs anciens priviléges les citoyens qu'ils envoyèrent à Candie.
[Note 8: Dans son livre intitulé: _Opinione in qual modo debba
governarsi la repubblica veneziana._]
Ceux-ci saisirent, pour éclater, le prétexte d'un impôt, d'ailleurs
assez léger, qu'on venait d'établir pour la réparation de leur port.
Ils prirent les armes, se jetèrent sur le gouverneur, menacèrent sa
vie, le mirent en prison avec ses conseillers, et choisirent pour
chef un nommé Marc Gradenigo. On voyait, à la tête de ce mouvement,
deux autres hommes du même nom; mais l'histoire ne dit pas qu'ils
fussent parents de celui qui avait opéré la révolution cause première
de cette révolte.
L'envie de rompre absolument, et pour toujours, avec la métropole,
alla jusqu'à ce point que les rebelles ne voulurent plus rien
avoir de commun avec elle, même le culte. Pour se séparer de la
république, ils n'hésitèrent pas à se séparer de l'église latine; ils
embrassèrent le schisme des Grecs; et, ce qui était presque une plus
criminelle apostasie aux yeux des Vénitiens, ils ne voulurent plus
reconnaître saint Marc pour leur patron et lui substituèrent saint
Tite.
Cependant on armait toute la population de Candie, on ouvrait les
prisons pour enrôler indistinctement les accusés et les criminels, et
on massacrait ceux qui, par prudence ou par attachement pour l'ancien
ordre de choses, se permettaient de désapprouver l'insurrection.
La métropole prit, dans le commencement, des mesures propres à
faire croire qu'elle n'était guère en état de la punir. Elle envoya
d'abord trois personnages considérables, pour tâcher de ramener les
rebelles dans le devoir par des exhortations. Un Zéno, un Soranzo,
un Morosini, se présentèrent vainement à l'entrée du port, on
ne leur permit pas de mettre pied à terre; des menaces même les
contraignirent de s'éloigner et de venir rendre compte à Venise
qu'ils avaient vu flotter l'étendard de saint Tite sur les tours de
Candie.
Le mauvais succès de cette tentative n'empêcha point qu'on n'y revînt
une seconde fois. Cinq autres députés, non moins vénérables, vinrent
éprouver une réception plus injurieuse encore que le refus de les
entendre. On leur permit de débarquer, ce fut pour les conduire à
l'audience du gouverneur de l'île, au travers des rangs d'une armée
assez nombreuse, et des flots d'une populace qui oubliait le respect
dû à leur caractère et à leurs noms. Les places, les rues, les
fenêtres, les toits étaient couverts de monde. Ce fut un spectacle
propre à exalter l'effervescence des insurgés, que de voir André
Contarini, chef de la députation, Pierre Ziani, François Bembo, Jean
Gradenigo et Laurent Dandolo, marchant entre deux haies de soldats,
traversant les rues de cette ville qui leur obéissait naguère, et
accompagnés des huées insolentes de cette multitude. Leur gravité ne
se démentit point; mais il était difficile qu'ils espérassent quelque
succès de leurs exhortations; on ne croyait plus à la modération ni à
la force de la seigneurie.
En effet elle mettait une telle circonspection dans ses mesures, que
lorsqu'elle vit revenir les députés et qu'elle eut perdu l'espérance
de ramener les Candiotes par la persuasion, elle écrivit à toutes
les puissances de l'Italie, aux rois de France, de Naples, et à
l'empereur, pour les prier de ne fournir aucune assistance aux sujets
rebelles qu'elle avait à punir; et ce ne fut qu'après avoir obtenu
cette promesse, que le conseil commença à délibérer sur les mesures
militaires qu'il avait à prendre; encore y eut-il, dans ce conseil,
beaucoup d'avis pour un parti mitoyen, qui consistait à faire
seulement bloquer l'île par dix galères sans entreprendre une attaque.
Tout cela annonçait une extrême faiblesse. On en sera moins étonné
si on considère que la république, épuisée par deux guerres
malheureuses, et plus encore par le dernier traité de paix, n'avait
plus de population sur laquelle elle pût recruter son armée. Il
fallait bien réserver les Vénitiens pour le service des vaisseaux; on
avait perdu la Dalmatie; les habitants de la marche Trévisane étaient
de nouveaux sujets; on ne pouvait pas raisonnablement les mener
contre les Candiotes révoltés. Il ne restait donc d'autre ressource
que de former une armée de ces hommes à charge à leur propre pays,
faisant de la guerre leur unique existence et parcourant les
parties de l'Europe en proie à des guerres civiles, pour se vendre
tour-à-tour aux diverses factions. L'Italie en était alors infestée:
mais pour former une armée avec de pareils éléments, il fallait du
temps et de l'argent.
[Note en marge: XII. Départ d'un armement qui soumet cette île. 1364.]
Aussi l'année 1364 était-elle déjà commencée lorsque l'expédition se
trouva prête. On jeta les yeux, pour la commander, sur un capitaine
véronais nommé Luchino dal Verme, qui était alors à la tête des
troupes du seigneur de Milan. Il vint recevoir des mains du doge
l'étendard de la république, et partit, le 10 avril, sur une flotte
de trente-trois galères que commandait Dominique Michieli, et qui
portait six mille hommes de débarquement. C'était tout ce que la
puissante Venise envoyait pour reconquérir l'île aux cent villes. La
colonie et la métropole ne ressemblaient plus à ce qu'elles avaient
été.
Les insurgés avaient assez mal profité du temps qu'on leur avait
laissé. Ils avaient assassiné plusieurs des insulaires qu'on
soupçonnait de regretter le gouvernement des Vénitiens. Marc
Gradenigo lui-même, ce chef que les rebelles s'étaient donné, n'avait
pas été à l'abri de leurs soupçons et de leur fureur. Quand un peuple
en insurrection tourne ses armes contre ses chefs, c'est qu'il ne
sait plus où se prendre. Il y eut parmi ceux-ci une telle confusion
qu'ils voulurent se donner aux Génois; mais Gênes, déchirée par des
factions rivales, brouillée pour jamais avec les Visconti, dont elle
avait secoué le joug, n'osa braver à-la-fois tant d'inimitiés, en
recommençant la guerre contre les Vénitiens.
L'armée débarqua sans obstacle, le 7 mai, sur la côte de Candie,
à quelques lieues de la capitale. Le 10, Luchino dal Verme se mit
en marche, força le passage d'un défilé, où les insulaires étaient
postés, et arriva jusqu'aux portes de la ville, dont il emporta,
après l'avoir brûlé, le faubourg, pendant que la flotte paraissait
à l'entrée du port. Les rebelles furent surpris de cette attaque
vigoureuse, comme s'ils n'eussent pas dû s'y attendre; et ces mêmes
hommes, qui s'étaient montrés si opiniâtres, pour repousser toute
proposition d'accommodement, n'eurent pas la fermeté de soutenir un
assaut. Ils envoyèrent des députés qui se prosternèrent aux pieds de
Michieli en implorant leur pardon. L'amiral les reçut avec un front
sévère, se fit ouvrir les portes, s'empara du port, entra dans la
capitale avec ses troupes; mais ce ramas de mercenaires de toutes
les nations, qui composait l'armée de débarquement, se mit à piller
la ville. On eut beau les rappeler sous les drapeaux, il fallut les
attaquer de vive force pour leur faire cesser le pillage, et punir
quelques-uns de leurs chefs du dernier supplice, entre autres un
jeune Visconti, parent des seigneurs de Milan.
Cette exécution faite, on s'occupa de la punition des révoltés.
Beaucoup perdirent la vie sur l'échafaud, quelques-uns se sauvèrent
dans les îles voisines, d'autres allèrent chercher un asyle dans
les montagnes, leurs têtes furent mises à prix, et tout le reste se
soumit, trop promptement pour qu'il fût possible de croire que ce
retour fût l'effet du repentir.
La conquête de Candie n'avait coûté que trois jours. La nouvelle
en fut reçue à Venise avec des transports de joie. On célébra
cet heureux évènement par des fêtes, par des tournois auxquels
d'illustres étrangers prirent part. Vingt-cinq gentilshommes y
parurent, menant chacun dix dames vêtues de brocard d'or. Le doge
présidait à ces brillantes solennités du haut d'une estrade placée
sur le portique de Saint-Marc. Il avait à sa droite Pétrarque, dont
la présence rappelait une autre espèce de triomphe.
[Note en marge: XIII Marc Cornaro, doge. 1365.]
[Note en marge: Croisade contre Alexandrie. 1365.]
Les succès inespérés disposent aux imprudences. Pendant que le
gouvernement vénitien était dans l'ivresse de cette conquête, le
roi de Chypre Pierre de Lusignan sollicitait une croisade contre le
soudan d'Égypte. Le pape n'avait pas manqué d'en approuver le projet;
mais les principaux souverains de l'Europe étaient alors engagés dans
des affaires qui ne leur permettaient pas de tourner leurs regards
vers l'Orient. Lusignan, en arrivant à Venise, où il espérait trouver
une armée de croisés, fut cruellement trompé dans son attente:
par le conseil et avec l'appui du légat il exposa son plan à la
seigneurie, et parvint à l'entraîner jusqu'à y prendre part. Ce plan
fut adopté avec une légèreté qu'on n'a pas eu souvent à reprocher au
gouvernement de Venise. Le doge Laurent Celsi venait de mourir le 18
juillet 1365, et son successeur Marc Cornaro, affaibli par l'âge,
avait peu d'influence dans les conseils.
Il s'agissait de surprendre la ville d'Alexandrie en Égypte. Le
roi de Chypre assurait que cette place devait être emportée d'un
coup-de-main; mais, en admettant cette possibilité, il fallait savoir
comment une petite armée se maintiendrait dans le pays, et enfin ce
que les Vénitiens pouvaient gagner à se brouiller avec le soudan, qui
jusqu'ici les avait laissés faire paisiblement leur commerce.
Ces réflexions, qui devaient venir dans l'esprit de tout le monde,
furent écartées, et on fit partir une flotte, qui, réunie à celle
du roi de Chypre et à un renfort envoyé par le grand-maître de
Rhodes, portait une petite armée de dix mille hommes et de quatorze
cents chevaux. C'était avec de pareilles forces qu'un roi qui
avait beaucoup d'expérience, et un gouvernement renommé pour sa
sagesse, entreprenaient la conquête d'une telle place sur le soudan
d'Égypte[9].
[Note 9: Nous possédons un document qui nous met à portée d'apprécier
d'une manière très-approximative les frais de cette expédition. Le
vénitien Marin Sanuto présenta au pape, en 1321, son plan d'une
descente en Égypte; voici comme il en évalue les dépenses; «Et si
votre sainteté daigne s'informer de ce qu'il en coûtera annuellement
pour ces quinze mille hommes de pied, et ces trois cents cavaliers,
pour les vaisseaux, les vivres et autres objets nécessaires, et pour
les sacrifices qu'occasionnerait la négociation à entamer avec les
Tartares, je réponds qu'en trois ans cette dépense s'élèverait à
vingt-une fois cent mille florins, en comptant le florin pour deux
sols de gros de Venise; savoir; six cent mille florins chaque année,
l'une dans l'autre, pour la solde, les munitions, et l'entretien
de la bonne harmonie avec les Tartares; et pour les vaisseaux,
l'armement, le campement, les remontes, trois cent mille florins en
trois ans; en tout sept cent mille florins par an.»
(_Secreta fidelium crucis_, liv. 2e, 1re partie, chap. 4.)
Évaluons l'homme de cheval au triple d'un fantassin; il en résulte
qu'une armée de quinze mille hommes d'infanterie et de trois cents
chevaux, coûtant par an six cents mille florins, une armée, de
dix mille fantassins et de quatorze cents chevaux, devait coûter
cinq cent trente-cinq mille huit cent quarante-neuf florins, et en
y ajoutant trois cent mille florins, pour les premiers frais de
l'expédition, huit cent trente-cinq mille huit cent quarante-neuf
florins. Marin Sanuto évalue le florin à deux sols de gros de
Venise; cette proportion ne devait pas avoir varié sensiblement de
1321 à 1365 ainsi, cette expédition dut coûter un million six cent
soixante-onze mille sept cent quatre-vingt-dix-huit sols de gros. Un
sol était la vingtième partie de la livre, et la livre valait dix
ducats, qui, à cette époque, paraissent avoir valu chacun à-peu-près
dix-sept francs de notre monnaie d'aujourd'hui.
D'où il suivrait que l'armée dont il s'agit devait coûter quatorze
millions deux cent dix mille deux cent quatre-vingt-deux francs,
c'est-à-dire mille francs par an et par homme.
Mais il faut chercher la preuve de cette appréciation, en la
comparant à des valeurs fixes, qui sont les régulatrices de toutes
les autres, les denrées.
SANUTO nous en fournit les moyens: La livre de pain biscuité, dit-il,
(livre 2e, 4e partie, chap 10,) valait quatre deniers et un tiers,
petite monnaie. D'après cela, voici comme il calcule:
«La livre de biscuit coûte quatre deniers et un tiers. La ration
journalière de l'homme, qui est d'une livre et demie, coûtera six
deniers et demi. Les quarante cinq livres que l'homme aura consommées
en 30 jours coûteront seize sols trois deniers, petite monnaie, et
en 12 mois cinq cent quarante livres de biscuit auront coûte six
sols de gros, un gros et quatre petits deniers. Il résulte de ces
données que, puisque six sols, un gros et quatre petits deniers
représentaient, à cette époque, cinq cent quarante livres de pain, un
million six cent soixante-onze mille sept cent quatre-vingt-dix-huit
sols, devaient en représenter cent quarante-neuf millions deux cent
dix-huit mille trois cent trente-quatre.
La livre de Venise ne valait (dans les derniers temps du moins),
que 477 millièmes de kilogramme. Ainsi cette quantité équivalait
à soixante-onze millions cent soixante-dix-sept mille cent
quarante-cinq kilogrammes. Il ne s'agit plus que de savoir à combien
le kilogramme de ce pain serait évalué aujourd'hui; nous ne pouvons
le faire avec certitude, parce que nous ne savons pas précisément
de quoi était composé, à cette époque, le pain que les Vénitiens
donnaient à leurs gens de mer; supposons que le kilogramme valût
vingt centimes, nous trouverions que cette quantité coûterait
quatorze millions deux cent trente-cinq mille quatre cent neuf francs.
Le résultat de ces deux calculs est tellement identique qu'ils
paraissent se servir réciproquement de preuves. D'après le premier,
le sol de gros équivalait à huit francs cinquante centimes de notre
monnaie, et d'après le second, à huit francs cinquante-une centimes.
Sanuto fournit des données pour essayer le même calcul sur le vin,
la viande salée, les légumes, etc.; mais le peu de fixité de la
valeur de ces denrées et les incertitudes sur la valeur des mesures
anciennes, rendraient le calcul trop hypothétique.
Il résulte de son compte que la nourriture d'un homme, en pain, vin,
viande salée, féves et fromage, revenait, pour un an, à douze sols de
gros, c'est-à-dire à cent deux francs.]
L'armée partit devant Alexandrie le 2 octobre, prit terre à la vue
de quelques troupes accourues sur le rivage, les repoussa jusques
dans la ville, donna un assaut et pénétra dans l'intérieur des
remparts; mais les habitants se réfugièrent au-delà d'un large
canal, et les assaillants, comme s'ils n'eussent pas dû prévoir cet
obstacle, renoncèrent à leur entreprise aussi légèrement qu'ils
l'avaient conçue, pillèrent la ville, et se rembarquèrent quatre
jours après. Cette folie n'eut d'autre résultat que de brouiller
les Vénitiens avec le soudan. Il fit séquestrer leurs marchandises,
mettre les marchands aux fers, et il fallut que la république lui
envoyât de riches présents pour se réconcilier avec lui.
[Note en marge: XIV. Dernière révolte de Candie. 1365.]
L'année 1365 n'était pas terminée qu'une nouvelle révolte éclata
dans Candie. Les rebelles, ayant à leur tête trois frères de la
famille des Calenge, alors l'une des plus considérables du pays,
adoptèrent un système de guerre qui ne permettait pas aux Vénitiens
de les réduire par un coup décisif. Au lieu de chercher à s'emparer
de la capitale, ils fortifièrent tous les châteaux de l'île que leur
position rendait faciles à défendre, surprirent les garnisons de
quelques places, et s'établirent dans un grand nombre de postes où
ils pouvaient combattre avec avantage.
Le gouverneur rassembla ses forces, demanda de prompts secours,
et, dans le courant de l'année 1366 ses troupes eurent à faire une
pénible guerre de postes, à prendre une multitude de châteaux, à
ravager le pays, pour affamer de petites garnisons, à poursuivre,
avec d'incroyables fatigues, quelques chefs qui leur échappaient,
enfin, après beaucoup de sang versé dans les combats, on eut le
loisir d'en répandre sur les échafauds. Presque tous les moteurs
de cette insurrection la payèrent de leur tête; les femmes et les
enfants des Calenge ne furent pas épargnés. Ce fut le dernier soupir
de la liberté dans cette île, dont les habitants s'étaient débattus,
pendant cent soixante ans, sous le joug que leur imposait un peuple
séparé d'eux par de vastes mers.
Paul Loredan, l'un des provéditeurs, rendit compte en ces termes
des mesures rigoureuses qui venaient d'être prises pour assurer la
soumission de cette colonie[10].
[Note 10: Je traduis ce rapport de l'_Histoire de_ Pierre
JUSTINIAINi, liv. 5; il y dit que Paul Loredan _era huomo di bella
maniera di dire_, ce qui doit faire croire qu'on a eu quelque soin de
conserver sa harangue, qu'au reste j'abrége beaucoup.]