--Agir! que prétendez-vous faire?
L'abbé ébaucha un geste vague, soit pour refuser de répondre, soit pour
avouer à son tour son incertitude.
--Prenez garde, monsieur, lui dit le sous-secrétaire d'État avec bonté,
ne m'obligez pas à prendre des précautions pour protéger ceux que je
méprise autant que vous.
--Que croyez-vous donc? repartit le prêtre étonné.
--Mais, ces menaces...
--Ce sont des anathèmes; ce ne sont pas des menaces, reprit gravement
l'abbé. J'appelle Dieu, et jusqu'à la dernière minute, j'espère dans sa
foudre. Je sais bien que j'ai confessé des désirs de meurtre; omis ce
sont des désirs de juge: implacable et non des désirs d'assassin...
Puisque je ne me tuerai pas, quoi qu'il arrive; je ne tuerai personne...
Rassurez-vous, monsieur; la police n'aura pas à intervenir.
M. Barbier ne comprenait pas. Mais puisque le prêtre n'invoquait que le
ciel, il échappait à sa compétence.
--Excusez-moi, monsieur, lui dit-il avec un respect plus tendre, nous
autres hommes positifs, nous ne nous élevons jamais du premier élan, à
la hauteur où montent des âmes comme la vôtre. J'aurais dû pourtant
compter sur votre héroïsme de chrétien. J'espère qu'il vous donnera le
courage...
--J'ai le courage, interrompit l'abbé d'Altenbourg; mais comme la
résignation est impossible, le courage ne me servirait à rien. J'espère
que Dieu, puisque lui seul me reste, me donnera la victoire!
M. Barbier, que ce mysticisme embarrassait, et bien que très ému, ne put
s'empêcher d'incliner la tête, par une forme d'acquiescement qui voulait
dire: Ainsi soit-il!
L'abbé comprit que cette adhésion, pleine de sympathie pour l'homme,
était une raillerie pour le prêtre. Il salua et dit avec un redoublement
de douceur:
--Êtes-vous père, monsieur?
--Sans doute.
--Alors, ne doutez pas des miracles! Vous serez forcé d'y croire, le
jour où votre enfant sera malade. La paternité donne la grâce... adieu,
monsieur.
--Non, au revoir, s'écria M. Barbier.
Le prêtre qui se retirait, s'arrêta:
--Au revoir! Peut-être, si ce n'est pas moi qui suis foudroyé!
Il sortit lentement, majestueusement, et tira doucement la porte
derrière lui.
M. Barbier, entraîné par ce spectacle étrange et qui s'était levé pour
reconduire l'abbé d'Altenbourg, après être demeuré une seconde au milieu
de son cabinet, alla jusqu'à la porte et ne put résister à la tentation
de donner un dernier regard d'admiration à ce martyr stoïque.
Il regarda dans le petit salon qui servait de salle d'attente aux
solliciteurs. Il vit l'abbé d'Altenbourg assis, tombé sur une banquette,
la tête dans ses mains, et pleurant. Il n'osa pas troubler cette
faiblesse d'un coeur vaillant. Elle achevait de le lui faire aimer.
Il rentra discrètement dans son cabinet, frémissant de ce spectacle,
prêt aussi à pleurer, et retourna s'asseoir devant son bureau, où il
resta quelques minutes absorbé, frappé comme on l'est devant une
révélation grandiose et mystérieuse; puis s'excitant à une prouesse
impossible, repentant de son impuissance, il se leva résolument, en
disant:
--Je ne puis pas le laisser partir ainsi!
Il courut au petit salon d'attente. Il était vide; l'abbé était parti.
L'huissier, dans l'antichambre, l'avait vu passer et assura qu'il
portait la tête haute, qu'il avait l'air d'un ministre.
Ce compliment, dans la bouche d'un huissier, était l'expression la plus
éloquente de sa considération. M. Barbier fit courir après M.
d'Altenbourg. L'huissier ne put que voir s'éloigner la voiture qui
l'avait amené.
Le sous-secrétaire d'État ne donna pas d'audience ce jour-là. Il rentra
chez lui. Il avait un besoin furieux d'embrasser son enfant. Dans la
journée, il alla trouver le préfet de police, le priant de mettre le
comte d'Altenbourg en surveillance, dans l'intérêt de ce malheureux,
autant que par mesure de précaution à l'égard du duc de Thorvilliers et
du prince de Lévigny.
Le préfet de police promit de confier le soin de cette surveillance à
son meilleur agent; mais, le soir, il envoyait un billet au
sous-secrétaire d'État, ainsi conçu:
«L'homme en question n'a pas reparu à son domicile. Il n'y reviendra
pas. Son loyer était payé d'avance; son déménagement était opéré depuis
deux jours. La voiture qui l'a conduit ce matin à la place Vendôme
emportait ses derniers effets. Je le fais chercher dans les hôtels
garnis, et aussi à la Morgue... Je ferai fouiller la Seine...»
M. Barbier froissa ce billet, le jeta avec colère, et trouva ce soir-là
que la police était une sotte chose, inutile et calomniatrice... à moins
que les torts fussent inhérents au préfet. Quoi! On doutait du courage,
de la parole de ce grand martyr, et après avoir pris connaissance de sa
loyale confession?
Non, le comte d'Altenbourg était aussi incapable de se tuer que de fuir.
Mais, où était-il? que préparait-il?