XXVI

Le mariage du prince de Lévigny avec la fille unique du duc de

Thorvilliers, indépendamment des motifs de curiosité que la malignité

publique prétendait y trouver, était un grand événement dans le monde

parisien, et les couturières, les couturiers, les tapissiers, les

carrossiers, les chemisiers brevetés, tous les fournisseurs des deux

grandes familles, avaient trop intérêt à donner leur adresse pour ne pas

fournir aux journaux, même indifférents, la matière d'un entrefilet.

Le trousseau de Louise fut exposé, comme il convient, dans un grand

magasin, et les jeunes filles qui rêvaient de couronnes princières

purent se faire une idée de la joie orgueilleuse qu'on éprouve à pleurer

dans un mouchoir armorié.

Cette exhibition du linge de la mariée fut célébrée dans une feuille à

images. Depuis l'oreiller jusqu'aux pantoufles, la réclame implacable ne

fit grâce d'aucun détail. Les fleurs symboliques de la couronne

reçurent, comme le reste, l'estampille de la mode.

Un de ces évêques _in partibus_, dont on loue le prestige pour de

pareilles fêtes, devait honorer particulièrement la cérémonie. L'Opéra

avait également fourni des chanteurs illustres. Il fallait qu'on

dépensât beaucoup d'argent.

Il est juste de dire que les pauvres, non plus, n'avaient pas été

oubliés, et, pour que nul ne l'ignorât, le chiffre des libéralités du

prince et du duc avait été enregistré par des reporters.

Il paraît même que l'offrande destinée à grossir le denier de

Saint-Pierre avait été surprise au passage; tant la presse maintenant

est bien renseignée par la main gauche sur les actes de bienfaisance,

même anonymes, de la main droite.

L'église de la Madeleine était donc emplie de monde, une heure avant la

cérémonie. On eût dit que le marché aux fleurs se tenait dans l'église,

tant on avait multiplié les ornements naturels. Le ciel s'était mis de

la fête, comme s'il se fût agi d'une bonne action. Mais pouvait-il

refuser le don gratuit du soleil à de si belles livrées, quand Mgr de

X... devait officier, et quand le grand baryton Z... devait chanter?

Les agents de police clandestins que le préfet, sur le conseil de M.

Barbier, avait répandus dans la foule, pour aviser, en cas de violence,

étaient, eux-mêmes, fort bien mis. On ne les eût pu distinguer des

invités. Quant aux sergents de ville, ils étaient triés, et un officier

de paix gardait le trottoir, avec autant de solennité que le suisse, en

tenue de maréchal de France, mais avec plus de mollets, qui gardait la

porte d'entrée.

Vers midi, les voitures de la noce s'arrêtèrent devant la grille. On

n'eût pas osé dire que les cochers du prince et ceux du duc voulaient

jeter de la poudre aux yeux; car la poudre de leur coiffure, épaisse et

savante, était soigneusement maintenue par la raideur de leur attitude.

Quelques spectateurs du _high-life_ trouvaient bien que l'apparat était

excessif, et prétendaient qu'il est de meilleur ton d'aller plus

simplement rendre visite au bon Dieu. Il faut laisser aux bourgeois qui

se marient la vanité de s'endimancher.

Mais ces railleurs incrédules n'avaient pas le souci des traditions. Ils

ignoraient que le prince de Lévigny était obligé à cette étiquette, par

ses alliances au Vatican. D'ailleurs, il avait de la foi. C'était la

seule monnaie de ses héritages qu'il n'eût pas gaspillée.

Le suisse eut un sourire radieux, en frappant les dalles du péristyle.

Les grandes portes de bronze, à demi fermées par une feinte courtoisie,

pour avoir l'air de s'ouvrir d'elles-mêmes à l'entrée d'une si illustre

compagnie, tournèrent doucement sur leurs gonds, et une bouffée

d'harmonie s'exhala de l'église dans laquelle entrait un flot de

lumière.

Le sous-secrétaire d'État à la justice avait eu beaucoup de peine à

vaincre la tentation de venir, en curieux, assister à ce solennel

attentat; mais il s'était donné la satisfaction de passer, à plusieurs

reprises, devant la Madeleine, et il passait précisément, quand les

acteurs de ce drame descendaient de voiture. Il put ainsi constater que

la Buondelmonti ne figurait, ni comme matrone ni comme vestale, dans le

cortège, C'était, de sa part, une humiliation offerte ou subie, un

sacrifice à la bégueulerie parisienne qu'elle ferait sans doute payer.

Les dames d'ailleurs étaient rares dans le monde de la noce. Deux

vieilles parentes du prince de Lévigny, deux chanoinesses, avec des

panaches et des chapeaux qui ne condescendaient à aucun caprice de la

mode, et, du côté du duc de Thorvilliers, deux jeunes filles du faubourg

Saint-Germain avec leurs mères. C'était tout.

Ces demoiselles d'honneur étaient, comme l'évêque _in partibus_, comme

les chanteurs de l'Opéra, un luxe obligé. Elles s'étaient improvisées

les amies de Louise de Thorvilliers depuis quinze jours, depuis qu'on

les avait invitées. L'occasion était si belle! Il était impossible qu'un

mariage si aristocratique ne leur portât pas bonheur. Elles étaient

décidées à fouiller et à taquiner le hasard. Jolies, vives, bien parées,

plus agitées qu'émues, elles saluaient tout le monde, comme des

souveraines saluent leurs sujets, se disant sans doute qu'un prince, au

moins, dans ce peuple, recueillerait comme un gage ce salut coquet, et

viendrait le leur rapporter en demandant leur main.

Le duc de Thorvilliers était admirable d'apparence, de prestance. Gaston

triomphait. L'opération avait réussi.

Il tirait de ce mariage, pour le présent, tout ce qu'il pouvait espérer

d'avantages solides et de satisfactions vaniteuses. Le reste lui était

bien égal.

Un sourire profond trouait ses belles joues prélatiques. Il riait à

l'avenir et narguait le passé.

L'avenir, c'était sa fortune affermie, sa liberté assurée. Il se

débarrassait, à d'excellentes conditions, de sa paternité menteuse, et

peut-être bien aussi de la maîtresse encombrante qu'il avait été forcé

de prendre pour associée.

Le passé, c'était le souci d'une fille à caser avantageusement. La

pauvre enfant, s'il ne la plaignait pas, il l'aimait presque, à ce

moment-là, tant elle était belle, tant elle lui faisait honneur, tant

elle était une valeur précieuse et admirée. Il oubliait qu'il achevait

une oeuvre de haine, et c'était avec une galanterie quasi-paternelle,

mais surtout d'homme du monde, qu'il lui donnait le bras, ayant des

précautions charmantes pour le long voile de mariée, qu'un petit coup de

vent faillit accrocher à ses décorations, quand il stationna une

seconde, au haut des marches, en attendant que le cortège se réunit.

En entrant, le duc se découvrit, comme devant le _Roy_, et, lançant un

regard au plafond, où il était certain de ne rencontrer que de la

dorure, il prit possession du temple de _sa_ Victoire.

En se dégonflant, sa poitrine se débarrassait des miasmes absorbés

pendant la cérémonie du mariage civil.

Devant le magistrat de la République, les titres de duc et de prince

avaient mal sonné, comme l'or sur un comptoir de marchand; mais dans ce

bel édifice, tout de marbre, le son avait sa valeur.

On sentait tout juste assez de religion dans l'air et dans le décor,

pour que Dieu apparût, comme un convive de bon ton, en costume de

patricien, à des noces de Cana, mises en scène par Véronèse, et le décor

ainsi que la cérémonie étaient assez profanes pour qu'on ne courût pas

le risque de s'encanailler trop, en se faisant paternellement dévot

pendant une heure.

Louise s'avançait doucement, la tête droite, les yeux droits devant

elle.

On cherchait à surprendre son regard, à y démêler un augure. Mais son

voile abaissé, sans exagération, par une manoeuvre de la couturière,

mettait entre son regard triste et fier et les regards acharnés de

l'assistance, comme un nuage qui la gardait sans la cacher, et qui

défendait sa modestie, en la laissant voir.

Un observateur très attentif eût remarqué pourtant dans ces yeux, si

fixes en apparence, un rayon inquiet. Louise marchait, vivait, voulait,

dans un rêve, et, sans rien espérer, attirée de plus en plus par le

vertige de sa soumission, elle cherchait vainement une apparition qui la

consolât.

Elle se souvenait que quelques mois auparavant, dans la même église, par

un jour comme celui-là, en marchant sur ce tapis, elle s'était heurtée à

une douce et double vision. Où était-il son vieux maître? Où était le

jeune ami qu'il lui offrait?

Hélas! Elle n'escortait plus la mariée; elle était la mariée, bien

différente de l'autre, qui prenait librement la foule à témoin de son

bonheur. Louise avait plus de témoins à invoquer. Mais c'eût été pour

attester devant eux son ferme propos d'aller jusqu'au bout du devoir, du

sacrifice, de la soumission.

Derrière elle marchait son mari. Il l'était déjà pour la société;

l'écrou venait d'être signé à la mairie. Elle ne pouvait plus être

garantie de cela.

Le prince Jean de Lévigny marchait résolument et d'une façon pimpante

sur ce sentier tapissé. C'était merveilleux de le voir si bien marcher,

ce petit homme, ce Montefeltro qui suait le poison, qui d'ordinaire ne

sortait plus qu'en voiture, qui ne mettait pied à terre que pour

s'appuyer en se courbant sur sa canne. Il se redressait; il essayait

d'avoir autant de prestance que le duc de Thorvilliers. Non seulement il

marchait comme une personne naturelle; mais il souriait, comme une

personne libre de toute inquiétude, qui se sent en bonne santé physique

et morale, et qui va accomplir l'acte le plus honnête et le plus

glorieux de sa vie.

Il était si triomphant qu'il se croyait obligé d'être modeste, et que,

quand il rencontrait le regard surpris d'un ami, dans la foule, il

baissait le sien, semblant s'excuser d'être si beau, si vaillant, si

parfait dans son rôle.

Il était maigre et petit; il n'avait pu grandir et grossir à volonté.

Mais ce jour-là, sa maigreur semblait un signe de race, et sa petite

taille une condition de gentillesse. La seule trace des misères passées

était la calvitie; mais on avait tiré un parti prodigieux de ses restes

et ses quelques cheveux s'alignaient avec une précision qui avait permis

au petit nombre d'occuper un espace considérable.

L'observateur attentif dont j'ai parlé plus haut, et à qui n'eût pas

échappé l'inquiétude de Louise, eût douté de l'authenticité des petites

couleurs roses plaquées sur les pommettes du prince, eût senti l'effort

et l'héroïsme de la coquetterie sous ce sourire immuable. Il eût craint

que le petit prince ne se brisât les reins en se cambrant si fort, et ne

se donnât une commotion cérébrale mortelle, en marquant si fort le pas.

Il eût, en s'approchant, vu passer le souffle de cette maigre poitrine

qui haletait à chaque pas, et les précautions les plus soigneusement

prises pour embaumer ce souffle n'en corrigeaient pas la senteur.

C'était bien un joli petit sépulcre blanchi, remis à neuf, maquillé, et

faisant faire bonne contenance à sa pourriture.

Mais les observateurs attentifs étaient trop loin, s'ils n'étaient

absents.

Une atmosphère d'élégance, d'indulgence, s'avançait avec le cortège,

l'enveloppant et le parant. La foule proclamait la mariée très jolie,

très intéressante, avec le maintien qu'on doit attendre d'une jeune

fille de bonne maison, créée pour servir de modèle, se sentant digne,

mais non enivrée, d'une couronne princière. Le duc était un superbe

gentilhomme et un père admirable. Les veuves le trouvaient jeune; les

femmes mariées le trouvaient étonnant pour son âge; toutes constataient

la ressemblance parfaite entre lui et sa fille.

Quant au prince, il se réhabilitait. Qui donc avait répandu de vilains

bruits sur son compte? Il était ravissant. Tient-on à des cheveux, dans

ce temps-ci? L'embonpoint, à moins de s'arrêter à cette grâce exacte,

précise du duc de Thorvilliers, est un avantage bourgeois, méprisable;

la maigreur est un raffinement. Bien des mères regrettaient d'avoir trop

écouté des médisances.

Le cortège, au son de l'orgue, s'avançait majestueusement, d'un pas

cadencé. Deux fauteuils, dorés comme deux trônes, étaient placés dans le

choeur, pour être vus de toute l'assistance. Les parents, les témoins,

les invités, avaient aussi leurs sièges sur cette sorte d'avant-scène

sacrée. C'est une habitude ingénieuse et qui rend les mariages célébrés

à la Madeleine particulièrement attrayants, que cette disposition qui ne

laisse rien perdre des mouvements des jeunes mariés et du jeu des

acteurs.

Louise s'agenouilla, quand elle fut arrivée à sa place, et chercha,

devant elle, le calvaire, où secrètement, dans cette foule avide de la

voir pleurer ou sourire, elle déposerait sa couronne de martyre, pour

que Dieu la bénît.

Elle ne vit qu'une assomption de la Vierge, en blanc comme elle, qui

n'accueillait pas la douleur, et, de chaque côté du maître-autel

encombré de fleurs, de dorures, deux anges en marbre qui officiaient

dans une attitude correcte. Ce marbre, ces dorures lui rappelaient le

palais du prince et sa fortune.

Pendant que l'orgue chantait, en guise d'épithalame religieux, un air

nouveau d'opéra, les gens de la noce prenaient place dans des fauteuils,

en arrière, à côté, à une distance cérémonieuse des deux époux. Le

clergé de la Madeleine était au complet, et les prêtres en surplis,

rangés dans les stalles, semblaient des spectateurs privilégiés.

L'évêque retenu pour la cérémonie venait d'être introduit

processionnellement; il s'avança à pas lents pour bénir le couple qui

avait tenu à sa présence. Son discours était préparé, plié en quatre

dans sa main.

Il fit déposer dans un bassin de vermeil, l'anneau des fiançailles qu'il

sacra d'un signe de croix et adressa les questions d'usage.

--Vous vous présentez pour contracter mariage, en face de l'Église?

demanda-t-il, lisant la question dans son manuel.

--Oui, monseigneur, répondit le prince d'un ton alerte et fier.

Il était ravi d'être face à face avec l'Église et de se montrer si

ferme.

--Oui, monsieur, murmura Louise, qui oublia de dire: _Monseigneur_.

--Vous faites profession de foi en la religion catholique, apostolique

et romaine? reprit l'évêque de X... d'une voix plus claire et plus

insinuante.

--Oui, monsieur, dit Louise avec empressement, comme si l'ardeur de sa

foi, dans ce moment suprême, eût pu lui ouvrir un asile.

--Oui, oui, daigna répondre le prince.

Il faisait sentir à l'évêque que ces questions, toutes légitimes et

d'obligation qu'elles fussent, étaient superflues. Un prince, comme lui,

ayant un parent au Vatican, ne pouvait pas douter de la religion

romaine.

--Vous présentez-vous ici avec une entière liberté et sans aucune

contrainte?

--Oui, répondit galamment le prince, en jetant un regard à la mariée.

Louise eut une courte hésitation. Elle leva les yeux sur les yeux gris

et voilés de l'évêque; mais ce bonhomme récitait une formule. Il y

mettait l'accent nécessaire, sans aucune intention spéciale.

--Oui, souffla la pauvre enfant découragée.

Alors, l'évêque de X... haussant la voix:

--Chrétiens qui êtes ici présents, nous vous déclarons qu'on a publié

trois fois, en cette église, les bans du futur mariage, entre

Barthélemy-Léopold-Jean de Lévigny et Marie-Louise de Thorvilliers, sans

qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition.

Le prélat promena son regard sur l'assemblée, pour la prendre à témoin,

et acheva lentement, solennellement:

--Nous vous annonçons, pour la dernière fois, la résolution qu'ils ont

prise de s'unir ensemble par les liens sacrés du mariage, et, de

l'autorité de l'Église, nous vous commandons à tous, sous peine de péché

grave, de déclarer, maintenant, si vous avez connaissance de quelque

empêchement, en vertu duquel ce mariage ne puisse être légitimement

célébré. Nous vous défendons, sous la même peine, d'y mettre obstacle

par malice et sans cause.

Pendant que l'évêque lisait ces paroles du rituel, un prêtre assis dans

le choeur, et qui était en prières jusque-là, se leva de sa stalle et

s'avança.

Aux derniers mots, il était derrière l'évêque; quand la lecture fut

achevée, il écarta de la main le diacre qui assistait l'évêque, et

surgissant, blanc de visage dans son blanc surplis, grand et grandi par

l'attitude, il dit d'une voix haute, sonore, qui retentit sous la

coupole:

--Sur mon honneur de chrétien, sur ma foi de prêtre, je déclare qu'il y

a un empêchement à la célébration de ce mariage.

Ce fut un coup si brusque qu'il entra sans tumulte jusqu'au fond de

l'auditoire.

L'évêque se recula avec stupeur. Le prêtre se mit à sa place, devant les

deux fauteuils dorés qu'il dominait, et, étendant ses mains comme pour

une bénédiction sur Louise qui le regardait effarée, éblouie, il

continua, dans ce silence violent que causait la surprise:

--Je mets cette enfant sous la protection de l'Église, et j'atteste que

ce mariage est impossible.

Il s'arrêta, la main toujours étendue, le regard chargé de foudre, et il

attendit.

Une rumeur s'élevait; les gens de l'église n'osaient bouger. Ce prêtre

était dans l'exercice d'un droit sacré, d'un devoir qui, pour n'être

jamais rempli, n'en était pas moins obligatoire.

Louise, au premier son de cette voix, au premier geste, était tombée en

extase. Le prince de Lévigny verdissait et se retenait au prie-dieu

placé devant lui. Le duc de Thorvilliers, suffoqué d'abord de cette

intervention, étranglé d'un spasme de haine devant cette apparition,

sortit de sa place, et mâchant l'écume qui lui venait aux lèvres:

--Cet homme est fou, s'écria-t-il, il n'a pas le droit d'être là! qu'on

le chasse!

L'abbé d'Altenbourg sourit à cette menace. Le suisse, que le geste du

duc de Thorvilliers invoquait, baissa les yeux pour se tirer d'embarras.

L'ancien prédicateur de Notre-Dame, retrouvant, sous la voûte d'une

église, la voix, l'éloquence d'attitude, le génie, doublé de son

effroyable angoisse et de sa tendresse, qui avaient fait si longtemps sa

gloire, était une intervention grandiose; il dominait cette foule, ces

mauvaises consciences; il faisait peur et n'avait peur de rien.

Le duc furieux de n'être pas obéi, provoqué par ce respect universel,

par cette curiosité formidable des assistants, perdit toute mesure. Il

était sorti de sa place et mettant le pied sur une marche, devant lui,

il dit violemment:

--N'y a-t-il pas ici un agent de police pour arrêter cet homme? Il n'a

pas le droit de porter ce costume. C'est un prêtre expulsé de l'église,

un prêtre interdit?

--Vous vous trompez, monsieur, repartit Louis d'Altenbourg avec une

simplicité implacable. Je suis un prêtre calomnié et vengé. L'archevêque

m'a rendu la liberté. C'est par l'autorité de l'Église que je suis ici,

que je dénonce ce mariage, que je m'oppose à sa célébration.

Le prince de Lévigny, ahuri, grelottant, était retombé dans son

fauteuil. Le duc de Thorvilliers, pâle, crispait les poings. Il se

sentait devenir ridicule et odieux. Il redoutait maintenant de provoquer

ce prêtre terrible qu'il avait mal écrasé et qu'il ne pouvait chasser.

--Monseigneur, dit-il en se tournant vers l'évêque, je vous adjure de

bénir ces enfants.

--Et moi, j'adjure Votre Grandeur, reprit l'abbé d'Altenbourg, de

surseoir jusqu'à ce qu'elle m'ait entendu.

L'évêque faisait voleter son regard du duc à l'abbé d'Altenbourg, sans

le poser ni sur celui-ci, ni sur celui-là. Le duc l'intimidait; mais le

célèbre abbé, le grand prédicateur, silencieux depuis vingt ans, et

retrouvant la parole pour un éclat qui retentirait longtemps, le

troublait profondément.

--Est-ce que nous n'avons plus qu'à nous retirer? gronda Gaston de

Thorvilliers.

Harcelé par son dépit, voulant à tout prix reprendre l'avantage, il

ajouta:

--Nous nous passerons de l'église; ma fille est princesse de Lévigny, de

par la loi.

--C'est vrai! reprit Louis d'Altenbourg, qui voyait faiblir son ennemi,

et qui palpita d'un enthousiasme, plus paternel que chrétien. C'est

vrai! Vous avez trompé les hommes; vous ne tromperez pas Dieu! Ce

mariage qui ne sera pas béni par l'Église, sera la honte du mari, et un

avertissement du ciel pour la femme chrétienne.

Louise était restée debout, pétrifiée en apparence, mais palpitant au

dedans, elle-même, ne laissant rien voir de son agitation, assistant à

ce duel entre deux hommes qui tenaient, l'un son âme, l'autre sa

destinée; redoutant d'obéir à son père, et souhaitant, avec un élan

filial, d'obéir à ce maître transfiguré, à ce prêtre inattendu qui se

révélait, sans qu'elle se rendit compte de cette métamorphose.

--Vous prêchez la désobéissance à ma fille! reprit le duc affolé.

--A votre fille! répliqua l'abbé dont les lèvres se gonflèrent; puis il

continua:

--Je défends l'innocence de cette enfant et votre honneur, monsieur le

duc.

--Mon honneur!... vous, qui ne vivez que pour me déshonorer!

L'évêque, qui n'avait plus de rôle, se leva pour intervenir. Cet

esclandre avait trop duré. On écoutait avec une avidité cruelle qui

forçait au silence.

--J'ai les preuves de ce que je dis, s'écria l'abbé avec une autorité

qui s'imposait; ce n'est pas ici le lieu de les produire; mais je les

montrerai à qui voudra les voir.

Un petit cri se fit entendre. Le prince de Lévigny, à bout de forces et

de traitement, s'évanouissait: il se coucha sur le bras de son fauteuil.

Louise, à ce cri, se détourna de sa contemplation. Elle regarda cet

homme foudroyé par la malédiction de son maître, et, pour mieux voir,

elle leva son voile. Alors, elle apparut dans toute sa beauté, dans

toute la splendeur de sa jeunesse, de sa douleur, de son angoisse. Une

lumière s'alluma dans ses yeux; une horreur visible s'y peignit. Elle

devinait ce qu'elle avait pressenti; c'est que cet homme était infâme;

peu lui importait de savoir pour quelle cause. La répugnance de son

instinct virginal était justifiée. Il avouait tout, en s'anéantissant

sous l'anathème. Il devenait hideux, avec sa lividité sous son rouge. Sa

boue transsudait.

Louise se redressa et se recula, fuyant le contact de l'air même qui

passait entre elle et lui.

Le suisse, le bedeau ramassaient le prince, plié sur son fauteuil, et

l'emportaient vers la sacristie. Le duc les suivit, cédant autant à

l'impatience de se soustraire aux regards de la foule qu'à sa

sollicitude pour son gendre.

Les assistants s'agitaient dans un tumulte qu'on ne pouvait réprimer.

L'évêque de X... se retira processionnellement, avec le diacre qui

portait sa mitre et celui qui portait son bougeoir.

Louise, abandonnée, était restée à sa place. Les deux demoiselles

d'honneur s'avancèrent pour la conduire à la sacristie, mais n'osèrent

pas lui parler, la déranger. Elle s'était remise à genoux, et, les mains

jointes, le regard attaché sur l'abbé d'Altenbourg, elle l'interrogeait

des yeux, avec une supplication désespérée. Elle le remerciait aussi

d'être venu. Elle semblait lui demander de ne pas la quitter.

Le duc l'avait oubliée dans ce désarroi dramatique.

L'abbé, avec une dignité farouche, jouissant en justicier de ce coup de

foudre qu'il n'avait pas vainement invoqué, s'était reculé d'abord

jusqu'à l'autel, laissant passer ceux qui fuyaient. Il se trouva bientôt

seul avec Louise. Pendant que les gens de la noce, tournés vers la

sacristie, se pressant, dérangeant les chaises, cherchaient à deviner ce

qui se passait ailleurs, l'abbé s'avança vers la jeune fille, souriant,

à mesure qu'il s'approchait, l'enveloppant, la couronnant de son

sourire.

--Mon père! murmura Louise, quand il fut à deux pas, expliquez-moi ce

qui se passe.

L'abbé leva les doigts pour s'apprêter à bénir, et les arrêta un instant

sur sa bouche, en commandant le silence.

--Ma fille! répondit-il, en mettant toute sa tendresse dans ces mots

qu'il donnait tout haut, pour la première fois à Louise, la remerciant

ainsi de ce qu'elle l'avait appelé: mon père!--Ma fille, ne cherchez pas

à comprendre, et remerciez Dieu qui m'exauce.

--Je n'ai que vous d'ami dans ce monde! reprit-elle d'une voix

tremblante.

--Il est vrai que je vous aime bien, ma fille, répondit le prêtre,

rougissant de cet aveu qui le consolait de sa vie de supplice.

--Ne m'abandonnez pas, ajouta-t-elle doucement, en retenant ses larmes.

--Je me suis rapproché de Dieu, pour veiller de plus haut sur vous,

répondit l'abbé.

On sortait de la sacristie. Le duc se souvenait de sa fille et venait la

chercher.

L'abbé d'Altenbourg la bénit lentement, et dit d'une voix étouffée:

--Adieu, Louise!

--Je vous reverrai, mon père!...

L'abbé secoua la tête, la regarda une dernière fois, parut l'emporter

dans son souvenir, et, grave, les mains jointes, s'éloigna par un des

côtés du choeur, pendant que le duc de Thorvilliers entrait par l'autre

côté.

Gaston marcha vers sa fille, la prit durement par la main, la força à se

lever, l'entraîna presque.

--Que vous a dit cet homme? murmurait-il, à travers ses dents serrées.

--Il m'a dit de prier et il m'a bénie! répondit Louise simplement.

--Vous mentez!

La jeune fille eut un mouvement de révolte.

--Monsieur!

Instinctivement, le mot _monsieur_ était venu à ses lèvres, en parlant

au duc, comme le mot _père_ avait jailli de son coeur devant son vieil

ami.

--Au surplus, repartit M. de Thorvilliers, ce qu'on vous a dit m'est

égal... Je ne crains rien: vous êtes mariée; nous reviendrons ici pour

la cérémonie, ou nous irons ailleurs. Cet homme est fou! il a été

interdit pendant vingt ans. Je le ferai interdire encore... On ne peut

casser votre mariage. Quant à votre mari...

--Comment va-t-il? demanda ingénument et froidement Louise.

--Il va mieux; ce ne sera rien. Sa voiture le reconduit... Nous

rentrons.

On avait, en effet, emporté le prince, à moitié sorti de son

évanouissement, dans sa voiture de noces. Celle du duc, amenée devant

une grille latérale de la Madeleine, l'attendait.

Louise rentra à l'hôtel de Thorvilliers, bien qu'elle fût légalement la

princesse de Lévigny.

Ce fut elle qui défit son voile, et quand elle eut retiré son bouquet et

sa couronne de mariée, elle regarda ces fleurs avec un tressaillement

involontaire de peur rétrospective et d'espérance.

Était-elle sauvée?

La confession d'un abbé · 第 38 / 39 题