Le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice n'avait pu lire
cette confession minutieuse d'un homme habitué, par caractère, plus
encore que par profession, à détailler, à soupeser les cas de
conscience, sans se sentir pris et broyé par cet engrenage de l'analyse.
Il ne s'était pas interrompu de lire, et quand il eut fini, frappant de
sa main le manuscrit, il se dit avec une conviction absolue, attendrie:
--J'empêcherai ce crime!
M. Barbier, je n'ai pas eu encore l'occasion de le dire, était marié
depuis cinq ans et commençait à être père de famille.
Le haut fonctionnaire pouvait donc s'abandonner à sa sensibilité, en
s'autorisant de ses suggestions paternelles, pour agrandir sa fonction.
Dans le premier attendrissement, l'impossible lui parut facile. M.
Barbier avait lu Balzac, et la politique ne l'avait pas guéri de cet
appétit d'intrigues par lesquelles le grand romancier tranche des
situations indénouables. Cette confession ressemblait à un roman.
M. Barbier fit aussitôt le rêve d'agents mystérieux, circonvenant la
Buondelmonti, le duc de Thorvilliers, et servant la morale par des
procédés clandestins.
Le préfet de police ne lui avait-il pas dit qu'il usait parfois de
l'arbitraire, dans l'intérêt des familles?
Il devait y avoir dans les bureaux quelque Ferragus soldé, quelque
femme, comme celle qui intervient à propos dans la _Cousine Bette_. La
Buondelmonti était aussi fatale que madame Marneff.
Cette griserie littéraire et romanesque du sous-secrétaire d'État ne
persista pas cependant, après les quelques audiences qu'il fut obligé
d'accorder. Sur quatre solliciteurs, il y en a trois qui demandent la
lune.
Ce que demandait l'abbé d'Altenbourg n'était-il pas aussi chimérique?
M. Barbier rendu à sa méfiance professionnelle n'en eut que plus de
ferveur pour secourir ce malheureux. Le sentiment de l'impuissance
administrative se dédommagerait de bonne foi par la sympathie.
Il n'attendit pas la visite du prêtre; il le manda par dépêche, et quand
il le vit, il alla respectueusement et vivement au-devant de lui.
L'abbé était très pâle. Son regard profond interrogeait, avec une
anxiété que ce respect accroissait. Cet homme, qui avait tant vécu, se
disait qu'on ne reçoit si bien que ceux qu'on veut définitivement
congédier.
Il ébaucha un sourire.
--Eh bien! monsieur? demanda-t-il en s'asseyant.
--Vous avez raison; c'est un crime que vous me dénoncez; je vous suis
tout acquis...
--Merci, monsieur, dit faiblement Louis d'Altenbourg, effrayé de cette
adhésion. Qu'allez-vous faire?
--Tout d'abord prendre l'avis de M. le ministre. C'est un grand
jurisconsulte... Me permettez-vous, monsieur, de lui confier...
--Mon secret? Certainement, je vous l'ai donné; usez-en.
Le malheureux eut un soupir d'indifférence.
--Je crois aussi que le préfet de police doit être mis dans la
confidence entière.
L'abbé s'inclina.
--S'il y a un moyen légal, un moyen diplomatique, ou un moyen...
quelconque, d'empêcher ce malheur, je vous promets qu'il sera employé.
Le prêtre remercia par un mouvement des sourcils, et, d'une voix qui se
glaçait, à mesure que celle de M. Barbier s'échauffait:
--Vous ne pouvez pas, dès maintenant, me dire ce que vous tenterez?
--J'avoue que je n'en sais rien, repartit cordialement le
sous-secrétaire d'État.
--Ah! vous n'en savez rien! répéta l'abbé comme un écho. Cherchez vite,
monsieur; car le temps presse. Quand me permettez-vous de revenir?
--A toute heure du jour, et même de la soirée, je suis à votre
disposition.
--C'est trop de bonté murmura le malheureux père, accablé de cette
obligeance.
Il se retira lentement.
La soir, avant le dîner, il revint, sans espoir d'une réponse meilleure,
mais pour constater son droit acquis.
Le sous-secrétaire d'État lui rendit compte de sa conférence avec le
ministre.
Le garde des sceaux était pénétré aussi de pitié, mais convaincu
également qu'il n'y avait aucun moyen légal de prévenir le malheur
redouté. Il offrait d'en parler à ses collègues, à la prochaine réunion
du conseil. Peut-être le ministre des affaires étrangères trouverait-il,
dans ses relations diplomatiques, une influence qui intimidât la
Buondelmonti et qui contrariât à l'étranger les spéculations du duc de
Thorvilliers. Mais M. le garde des sceaux se refusait à autoriser une
action trop sensible de la police. Que celle-ci agît avec précaution, si
elle devait agir!
Le préfet de police, consulté également, avait été moins décourageant;
mais il ressemblait à ces médecins qui tiennent à exercer leur art, même
dans un cas désespéré.
Deux jours après sa consultation, il avoua que la Buondelmonti, très
habilement attirée dans son cabinet, lui avait fort impertinemment ri au
nez, quand elle eut deviné ses intentions.
Le médecin du duc de Lévigny, adroitement tâté pour interdire le mariage
à son client, n'avait pas ri tout à fait, mais avait ricané, et,
s'étonnant de l'indiscrétion du préfet, avait déclaré, pour couper court
à l'entretien, que le mariage rentrait dans ses formules.
L'abbé d'Altenbourg subit ces réponses, avec la même tristesse muette.
Cela ne l'empêcha pas de revenir ponctuellement, avec la même placidité.
Quelque chose mourait en lui, et l'on suivait ce refroidissement graduel
de l'agonie sur son visage, dans toute son attitude.
Il se ranima pourtant et eut des lueurs dans les yeux, à son dernier
entretien, lorsque M. Barbier, troublé, rouge de ses efforts d'homme
sérieux pour ne pas pleurer, lui avoua la déroute de la police.
Il tremblait de l'effet de ses paroles, les adoucissait par toutes
sortes de précautions, revenait à ses lectures de Balzac; mais pour
conclure que ce qui était facile aux romanciers, était absolument
interdit aux fonctionnaires.
L'abbé l'avait écouté, droit sur son fauteuil, le regard brillant et
fixé devant lui. Il contemplait la réalité que, par compassion, M.
Barbier cherchait à lui voiler; il la provoquait à un duel final. Ses
illusions humaines s'étaient envolées; il ne les suivait plus d'un
regret dans leur vol; il sortait de la vie terrestre.
--Et pourtant Dieu existe! dit-il en rompant le silence avec une force
presque tranquille, frappant son fauteuil de sa main, comme Galilée
avait frappé la terre de son pied.
--Dieu est là-haut! répliqua M. Barbier avec un hochement de tête.
Le prêtre ferma les yeux pour ne pas voir passer le regard sceptique
montant au plafond avec ces paroles.
Il se leva, et saluant M. Barbier avec solennité:
--Si jamais vous êtes appelé en témoignage, à propos de ce qui se
passera, vous direz bien, monsieur, que je n'ai pas cherché le scandale,
que j'ai tout épuisé avant d'agir.