XXIV

Ce que fut pour nous la fin de cette journée ensoleillée dès le matin,

on le devine. J'ai hâte d'arriver au réveil.

Jules de Soulaignes me reconduisit à pied, jusque chez moi; nous avions

besoin de fatigue. Il était reconnaissant autant qu'il était heureux; il

me remerciait à m'épouvanter de sa reconnaissance, et pour tant il ne

savait pas toute sa dette.

Nous fîmes encore bien des projets; nous fixâmes ceux qui étaient faits

depuis longtemps. Le rêve était à notre portée, le mariage d'où nous

venions, était un prélude, un accord des harpes, dans le ciel, avant

l'union que le ciel allait bénir.

Le marquis de Montieramey était mieux portant, et Jules espérait qu'il

pourrait faire le lendemain même la démarche annoncée.

Le lendemain, j'attendais, dans l'après-midi, la visite quotidienne de

Jules, avec d'autant plus d'impatience qu'il viendrait, ou m'annoncer la

bonne nouvelle, ou supputer avec moi les chances, les certitudes de

notre bonheur.

Quand je dis notre bonheur, je tiens à répéter, une fois de plus, que je

consentais à faire ma part secrète et immolée. A mesure que le rêve

devenait tangible, je m'agenouillais plus haut dans ma gratitude envers

le ciel, et je montais avec plus de résignation vers Dieu. Le jour où ma

fille serait la femme de Jules de Soulaignes, n'ayant plus à veiller sur

elle et redoutant pour moi la tentation de leur bonheur, j'irais

m'engloutir dans la vie religieuse.

Si l'Église ne voulait plus de moi (je lui rapporterais pourtant un coeur

bien apostolique), j'irais dans un couvent, au Mont-Cassin, par exemple,

ou dans tout autre de même genre, et je consacrerais ma vie à l'étude,

ne conservant avec mes enfants que des rapports doux et lointains qui ne

les exposeraient à aucune découverte sur moi, et qui ne me feraient plus

provoquer le malheur.

J'avais, dans ces derniers mois, renoué et multiplié mes relations avec

quelques membres du haut clergé parisien.

Je pensais à tout cela, en essayant de travailler; quand, vers quatre

heures, Jules de Soulaignes entra effaré, livide, hérissé, dans mon

cabinet. On eût dit qu'il fuyait une apparition surnaturelle.

Je n'eus pas besoin de l'interroger.

Il tomba sur un siège; mais, tout, accablé qu'il était, il me semblait

encore plus irrité qu'affligé. J'attendis intrépidement la mauvaise

nouvelle qu'il venait m'annoncer.

--Savez-vous ce que je viens de voir? dit-il, les dents serrées, en

frappant son genou de son poing fermé, Louise de Thorvilliers, en grande

parure, assise dans la plus belle voiture du duc, son père, à côté de la

Paola Buondelmonti.

J'eus froid au coeur. Un spasme me raidit.

--Vous avez vu cela?

--Oui.

--Quelle infamie!

--Ce n'est pas tout.

--Quoi, encore?

--Le duc était en face de sa maîtresse et avait fait asseoir en face de

sa fille le prince Jean de Lévigny.

Ce nom n'ajoutait rien de plus menaçant que des prétentions redoutables.

Je savais que le prince appartenait aux plus grandes familles du

Saint-Empire. Des Altenbourg ont été alliés souvent aux Lévigny.

Il devait donc se trouver une grosse part de jalousie dans le désespoir

de Jules.

Je comprenais bien qu'il ne pouvait pas lutter d'importance devant le

duc de Thorvilliers, avec un prince de Lévigny.

J'étais plus sensible à l'idée de voir Louise assise à côté de la

Buondelmonti.

--Il a osé cela! répliquai-je avec douleur, la Buondelmonti?

--Oui, tout Paris sait maintenant ce que l'on sait à Florence. Mais,

encore, là-bas, en Italie, le duc gardait un peu de retenue. C'est à

Paris même, à la face de son monde, qu'il a voulu afficher sa liaison,

peut-être son prochain mariage avec cette vieille courtisane!

--Ah! qu'il l'épouse, mais qu'il vous laisse emmener Louise, m'écriai-je

dans un transport de fureur égoïste.

--Il l'épousera, mais l'autre partie du pacte sera conclue.

--Quel pacte?

--On dit, et c'est probable, que le prince de Lévigny a été l'amant de

la Buondelmonti. Ne savez-vous pas cela?

--Non, je ne le savais pas.

--C'était quand le prince pouvait être l'amant d'une fille...

Aujourd'hui, s'il vit chez des courtisanes, il ne peut plus être l'amant

de personne; voilà pourquoi la Buondelmonti en fait le mari de

mademoiselle de Thorvilliers.

--Je ne comprends pas.

--C'est vrai; vous ne pouvez pas savoir cela, vous qui vivez hors de ce

monde-là. Le prince est légendaire dans Paris pour ses dettes... cela

n'est rien, pour ses vices, et pour l'horrible état dans lequel ses

vices l'ont mis.

--Que me dites-vous? Le prince...

--Le connaissez-vous? interrompit violemment Jules de Soulaignes.

--Non.

--Vous n'avez jamais vu ce visage, à la fois maigre et tuméfié, cette

mâchoire qui tremble, tout ce corps empoisonné par l'amour vénal? Nous

sommes du même cercle. Il ne se gêne pas pour laisser deviner ses

infirmités. Pour un rien, il s'en vanterait. Ce sont là les blessures de

ses expéditions aventureuses. Nous l'ayons surnommé Montefeltro.

J'écoutais, stupide, criblé par une grêle de feu qui me pénétrait au

plus profond de la chair.

--Montefeltro! répétais-je, qu'est-ce que cela veut dire?

--C'est le nom d'un personnage effrayant qu'on voit passer dans un drame

de Victor Hugo, qui a bu un verre de vin de Chypre, chez les Borgia, qui

se traîne, qui râle sa vie, qui doit porter la mort, six mois avant de

mourir définitivement. Le prince de Lévigny a soupé souvent dans la

vigne des Borgia; seulement il a été de gaieté de coeur, au poison; il en

a fait son habitude, sa volupté. Un médecin qui est souvent son

partenaire au cercle, affirme qu'il serait un cadavre intéressant pour

la science, si sa pourriture n'était pas princière. Ah! le misérable!

C'est là l'homme que le duc a choisi pour lui donner sa fille!

Jules se leva, comme pour se jeter sur des adversaires invisibles et

retomba sanglotant.

--Êtes-vous, bien sûr?... lui demandai-je d'une voix étranglée.

D'un geste farouche, Jules de Soulaignes essuya ses yeux.

--Parbleu! répondit-il, rien n'est plus clair. Que la Buondelmonti

veuille être duchesse de Thorvilliers, tout le monde le sait. Il lui

faut pourtant deux conditions, pour atteindre ce but avec sécurité; que

le duc affermisse sa fortune et débarrasse la maison de cette vierge qui

la défend. Le prince de Lévigny ne se ruinera jamais. Il a encore trois

héritages à dévorer, deux en Italie, un en Autriche. Le duc de Certaldo,

qui est le plus riche de ses oncles, a promis comme dot une avance de

huit millions, sur l'héritage, si son bien-aimé neveu faisait une fin

honorable. Le prince nous a raconté cela, très souvent... Est-ce qu'il y

a un dénouement plus honorable, plus heureux à souhaiter, que ce mariage

avec la fille du duc de Thorvilliers? La Buondelmonti, qui fait de son

jeune amant ancien le gendre de son amant nouveau, recevra peut-être un

million, comme épingles, une fois le mariage conclu, et il se peut

qu'alors, elle reste libre. Mais le duc qui a besoin pour ses

spéculations en Italie d'argent et d'influences, trouvera tout cela, le

jour du contrat. Voilà pour le positif. Quant à la Buondelmonti, elle

est bien certaine de se pavaner dans l'hôtel de Thorvilliers, le jour où

Louise sera princesse de Lévigny et pleurera tout bas sa honte...

J'allais interrompre Jules de Soulaignes. Ce qu'il disait était trop

horrible. Il s'interrompit de lui-même, se jeta dans mes bras, et nous

pleurâmes avec fureur.

Jules se dégagea bientôt et reprit:

--Ce duc est pourtant un père, orgueilleux de sa fille! Il la haïrait,

il voudrait la tuer, qu'il n'agirait pas autrement.

--Il la hait! m'écriai-je.

--Peut-on la haïr?

--Il la hait, vous dis-je.

--Pourquoi?

Je retins mon secret qui allait m'échapper. L'horreur pudique de Jules,

sa foi intrépide, même quand le monde avait médit de la vertu de la

duchesse de Thorvilliers, m'avertirent.

Quant à la vengeance de Gaston, elle m'apparaissait distinctement dans

ce mariage si facilement conclu, entre l'enfant chaste qui l'importunait

et l'injuriait de son innocence et cet immonde débauché.

J'étais sur la roue, offrant tout mon être aux coups qui me torturaient.

Je voulus lutter, pourtant.

Je feignais une incrédulité que je n'avais pas:

--Êtes-vous bien sûr de ce que vous m'annoncez? dis-je à Jules.

--Puisque je viens de les voir!

--Je vous crois, sur l'article de la Buondelmonti, de ses convoitises;

mais êtes-vous certain que cette promenade du prince de Lévigny dans la

voiture du duc, ne soit pas un hasard, une coïncidence? Ne vous

hâtez-vous pas trop de conclure des projets de mariage, sur un

rapprochement fortuit?

--Je vous dis que cette promenade est un scandale calculé. La

Buondelmonti ne fait rien d'inutile.

--Il n'y a pas de temps à perdre, alors. Mettez-vous sur les rangs.

Votre oncle est-il rétabli?

--Pourquoi l'exposer à une humiliation certaine? dit Jules découragé.

--Un vieillard respectable, qui représente l'honneur d'une génération et

d'une caste, possesseur d'ailleurs d'une grande fortune, peut faire

honte au duc de Thorvilliers.

--Vous croyez aux remords du duc?

Hélas! dans cet effarement de mon amour paternel, le danger était si

pressant, je savais si peu le temps que nous aurions pour lutter, que

j'essayais de me tromper et de croire à des raisons vivaces encore

d'honneur, de délicatesse, dans la conscience du duc.

Je m'obstinais à ne pas admettre comme irrévocable ce mariage maudit, à

croire que Jules de Soulaignes exagérait.

Je le pressai tant, je mis tant d'énergie réelle et factice, et aussi de

douleur sincère dans ma sollicitation, que Jules promit d'envoyer le

marquis de Montieramey au duc de Thorvilliers et de ne pas désespérer

tout à fait.

Par un mouvement pudique qui nous était commun, nous nous refusions à

invoquer l'image de Louise, pendant que nous touchions à ces infamies.

La pensée de la voir assise, à côté de cette courtisane, en face de ce

débauché, était si terrifiante, que, pour garder du sang-froid, nous la

repoussions, nous la voilions.

Pourtant, quand il me quitta, Jules se jeta à mon cou, et laissant

déborder sa douleur:

--Louise, la femme de cet homme! j'en mourrai.

--Elle ne le sera pas, elle ne le sera pas! lui répondis-je avec une foi

sincère. Nous lutterons; vous l'aimez; elle vous aime!

Il me regarda avec une interrogation ardente, avec cette sorte de

ravissement des martyrs, quand on leur montrait le ciel, au-dessus de

l'arène sanglante.

--Est-ce qu'il est possible qu'elle m'aime?

A vrai dire, je prenais mon désir, mon pressentiment, pour une réalité.

J'étais disposé à croire, pourtant, par illusion paternelle, qu'en

voyant M. de Soulaignes, à côté de moi, présenté par moi, recommandé,

béni par moi, Louise l'avait regardé comme un ami, comme un mari que je

lui offrais.

D'ailleurs, je n'avais pas le temps de peser mes arguments; ma terreur

me poussait à aller jusqu'aux extrêmes limites de mes espérances, à

exalter le courage de mon allié.

--Elle vous aimera, j'en réponds, je vous le jure! répétai-je; et puis,

voulons-nous, vous et moi, la sauver pour être récompensés, vous, par

son amour, moi, par sa reconnaissance?

--Non, non, reprit-il, en frissonnant. Sauvons-la, même si je dois lui

rester à jamais étranger, inconnu!

--Bien, voilà comme je vous veux!

--Je le tuerai, cet homme, reprit-il, en frappant du pied, s'il n'achève

pas bien vite de mourir!

J'étais tenté de lui dire:--Laissez-moi cette tâche!--Mais je me bornai

à lui répondre:

--Ce ne serait pas le meilleur moyen de persuader le duc de

Thorvilliers.

Jules me laissa dans un état indescriptible.

La vanité de mon droit paternel m'apparaissait cruellement. Ma fille

allait être livrée au Minotaure, attachée à une gangrène vivante, et

moi, son vrai père, je ne pouvais rien. Dans l'ordre moral, nous autres

prêtres, nous ne sommes pas résignés à l'impuissance! Mais c'était comme

prêtre que, par-dessus tout, j'étais accablé. Ce duc infâme croyait se

venger de moi en suppliciant ma fille, en la jetant de gaieté de coeur à

son complice.

Savait-il bien la vérité? Aurait-il l'effronterie d'aller jusqu'au bout?

Je passai la nuit dans des réflexions insensées, à imaginer des moyens

de salut, à préparer des plans chimériques; mon impuissance sociale me

poussait toujours à conclure: Il faut tuer le monstre!

Oui, je l'avoue, cette idée de meurtre revenait, comme la solution

fatale. Était-ce même un meurtre? C'était le balayage d'une ordure, une

poussée vers l'égout d'une chose sans nom qui obstruait le chemin.

Ah! si mon vieil ami, le docteur X., eût été encore vivant, son autorité

scientifique et morale fût intervenue, et il eût dit au duc:--Je vous

défends cette infamie!--et le docteur eût fait reculer cet assassin de

ma fille. Qui le remplacerait? Qui voudrait entreprendre ce qu'il eût

fait si facilement? Le médecin du prince de Lévigny? un autre? un prince

de la science?

A travers cette torture, pour me relever, je voulais espérer dans la

démarche suprême que tenterait le vieux marquis de Montieramey. Jules

saurait bien faire agir son oncle. Peut-être Gaston, dont je connaissais

si bien l'orgueil, n'avait-il voulu que contraindre le marquis à une

demande positive...

Le lendemain, Jules de Soulaignes vint m'annoncer une rechute, une

aggravation de la santé du marquis. Il était très malade. Son grand âge

rendait tout rétablissement, toute démarche improbable.

Le pauvre enfant était si abattu, que je me redressai violemment pour le

relever, et que le prenant, sur ma poitrine, je me jurai de ne reculer

devant rien pour sauver ma fille et mon fils...

La plume tremble dans ma main. Je suis tenté de la jeter. J'ai hâte de

finir cette douloureuse confession, et cependant j'ai peur de n'avoir

pas tout dit de ce qu'il faut dire pour persuader les autres...

Je n'ai plus qu'à énumérer des faits; qu'à compléter le dossier de

l'accusation que je porte contre le duc de Thorvilliers; contre le

prince de Lévigny.

Je dirai tout ce que j'ai tenté. J'aurai prouvé mon droit, l'effroyable

urgence d'une intervention officielle, pour empêcher un crime. Si on ne

m'écoute pas, alors que Dieu m'assiste, pour mériter la damnation!...

Il n'est pas humainement, socialement possible qu'un tel forfait,

dénoncé, patent, public, s'accomplisse. Cette fois, Dieu qu'on rend

complice d'un tas de coups d'État serait d'accord avec l'arbitraire

humain pour excuser toute violence qui empêcherait cette violence inouïe

et lâche...

Mon premier soin fut de faire contrôler le récit de Jules de Soulaignes

par lui-même.

Il m'apporta sur le projet de mariage des renseignements certains. Le

fait était de notoriété publique. Le duc présentait partout le prince

comme son gendre futur.

Par un grand effort de volonté, et par un traitement empirique qui doit

avoir miné la constitution qu'il semble refaire, le prince paraissait

entrer dans une phase de guérison, de retour à la santé.

Je le guettai, pour le connaître, et ne le trouvant pas aussi livide que

Jules me l'avait annoncé, j'eus la crainte qu'un prétexte de révolte ne

fût enlevé à nos consciences.

La corruption morale était inguérissable; nul ne pouvait entreprendre le

traitement, et le prince, vrai descendant d'un partenaire du comte de

Nocé, un des fous de la Régence, ne se souciait pas de guérir. Cette

lèpre demeurerait toujours aussi menaçante pour la pureté morale de

Louise que l'autre; mais l'autre seule importe à l'égoïsme public. Qui

donc prendrait pitié de mon angoisse, si elle ne tenait qu'à la

pourriture de l'âme? Un mauvais sujet, si riche, était sûr de

l'indulgence. Il suffisait de fermer les yeux.

Il n'était sans doute pas méchant. A cet état de corruption, tout

ressort est détendu. De quoi pourrait se plaindre une femme du grand

monde qui ne serait pas battue, qui aurait moins de risques infâmes à

courir, et qui ne pouvait prétendre au bonheur simple, naïf, d'une

bourgeoise? Pourvu que son existence fût belle par le luxe, honorée par

les titres, et pourvu que l'homme qui apportait tant de millions, et qui

portait tant de blasons fût suffisamment guéri, de quelle trahison

serait-elle victime?

Jules eut, sous ce rapport, les mêmes appréhensions que moi.

Mais une découverte qu'il fit nous rendit la sécurité de notre dégoût.

J'abrège ces vilenies; il faut pourtant qu'on sache tout, et qu'on ne

doute pas de ma sincérité. Encore une fois ce n'est pas le monstre

intérieur que je dénonce, bien qu'il soit l'efflorescence de l'autre;

c'est le monstre physique, celui que le Parlement traquait au quinzième

siècle, celui qui se moque des lazarets.

Jules de Soulaignes rôdait avec une activité fiévreuse autour du secret

public dont nous voulions la preuve.

Il apprit que M. de Lévigny avait conservé, par ironie ou par apparence,

une maîtresse qu'il visitait presque clandestinement. Il lui avait fait

bâtir, autrefois, un petit hôtel dans le quartier Beaujon. Il s'y

rendait régulièrement le soir, à certaines heures, et comme il s'y

rencontrait à jours fixes avec un autre visiteur, il ne fut pas

difficile de deviner que cet autre était un médecin. Nous eûmes son nom;

c'est un de nos grands spécialistes. Les rendez-vous étaient des

consultations, et la maîtresse était la garde-malade.

Mon parti fut pris immédiatement. Je résolus de voir cette fille. Je la

vis, et sans mentir, puisque je ne m'expliquai pas, la laissant libre de

supposer que j'étais un créancier, un parent, un notaire ou quelque

homme de police, je la troublai, en lui déclarant que je savais la

vérité et que je venais lui acheter des preuves.

La feinte ne dura pas longtemps de son côté. Le prince était ladre. Sa

complaisance, à elle, lui répugnait. Peut-être entrevit-elle une

spéculation plus grande à tenter, en prenant mon argent, et en menaçant

toujours le prince de la vente qu'elle aurait conclue.

Elle feignit d'en vouloir à la Buondelmonti, d'être jalouse de ce

mariage, dont elle n'était pas l'entremetteuse. Et puis, il y a toujours

un fond de haine à satisfaire, de rancune dans ces relations

avilissantes. C'est le reste de vertu fermentée, le vert-de-gris de

cette corruption.

J'offris tout ce que je pouvais offrir de ma petite fortune,

c'est-à-dire tout. Par bonheur, elle n'exigea pas davantage. J'achetai

ainsi une correspondance très explicite, des consultations, des

prescriptions accablantes.

Je tiens ce dossier, ce réquisitoire à la disposition de ceux qui

voudraient en faire la rançon de ma fille. On trouvera, à la fin de ce

mémoire, la nomenclature de ces témoignages.

Je rentrai chez moi, bien riche, avec ces preuves. Je n'en parlai pas à

Jules de Soulaignes. Je lui laissais la meilleure part dans la

souffrance. Je redoutais d'ailleurs l'emportement de son mépris.

La maladie, ou plutôt la faiblesse du marquis de Montieramey retenait

son neveu et l'empêchait de chercher des occasions, de souffleter, de

provoquer le prince de Lévigny. Un duel n'eût rien empêché. Il eût, au

contraire, remis le prince en bonne posture devant l'opinion, si le

prince l'eût accepté. Quant à l'issue, je ne pouvais pas supposer

qu'elle pût être funeste pour Jules, vaillant, solide, armé d'une

conscience invincible. Mais ce n'est pas à lui à tuer le prince; il

n'hériterait pas de sa fiancée.

Je me fais aucune difficulté d'avouer que je songeai d'abord aux

influences qui d'ordinaire pénètrent le monde du faubourg Saint-Germain.

J'allai à l'archevêché.

C'est de là qu'est parti l'arrêt sous lequel je me courbe depuis vingt

ans; mais c'est là que la surprise de cet arrêt est demeurée comme un

besoin de vérité à chercher. On s'y demande encore pour quelle cause

mystérieuse j'ai refusé autrefois de me défendre; on m'y appelle le

_suicidé_, pour ne pas reconnaître une victime.

On me reçut bien. On comprit que je voulais me venger des dénonciations

du duc de Thorvilliers, en le dénonçant. Ce n'était pas évangélique;

mais l'infamie du crime faisait de mes représailles un acte de vertu. Le

mariage que je projetais et dont je fis la confidence, s'il était dû à

des interventions habiles du haut clergé, lui assurerait dans un temps

de crise un allié reconnaissant. Par malheur, le prince de Lévigny était

bien en cour de Rome. Un de ses cousins est un des grands officiers du

Vatican. D'autre part, Gaston n'ayant ni confesseur, ni relation

d'aucune sorte avec l'Église, il était impossible d'agir directement sur

lui.

Je songeai que si l'on pourrait faire réussir auprès de la Buondelmonti

une manoeuvre comme celle qui m'avait si bien réussi auprès de la

prétendue maîtresse du prince, la cause serait enlevée. Mais je n'avais

plus rien, et ce que cette fille, écoeurée de son rôle, avait accepté, si

je l'avais encore, eût fait rire la Buondelmonti. Je n'aurais pas osé le

lui offrir. D'ailleurs, m'adresser à elle sans être certain de sa

discrétion, c'était me dénoncer au duc.

Combien j'ai regretté de n'être pas plus expert en intrigue, de ne pas

savoir jouer avec une corruption si éhontée! Le temps pressait; je ne

m'adresse aujourd'hui à ceux qui sont ma dernière ressource, que parce

que j'ai épuisé tous mes moyens d'action.

Jules était dans un état de surexcitation nerveuse qui m'épouvantait.

Retenu et non contenu par la maladie de son oncle, il ne s'échappait de

l'hôtel de Montieramey que pour venir me demander si j'avais trouvé une

solution, ou que pour courir affolé dans Paris à la rencontre du prince,

ou à la rencontre de Louise.

Elle ne sortait plus. L'enfermait-on? Jules croyait à une contrainte

exercée par M. de Thorvilliers. Moi je croyais, je crois encore, et je

suis sans doute plus près de la vérité, que cette chaste enfant, enlacée

par ce mariage, dont les hontes ne lui sont pas connues, mais qu'elle

sent confusément, se recueille dans un désespoir triste, n'osant plus

respirer l'air pur et doux qui lui avait donné des rêves de pureté, de

tendresse, évitant d'apercevoir Jules de Soulaignes, s'évitant

elle-même, s'absorbant dans une réclusion mondaine, au milieu des femmes

qui s'occupent de son trousseau.

Pauvre enfant! je la voyais distinctement; je la vois encore. Quand il

me sera permis de la contempler, le jour du supplice, si ce n'est le

jour de la délivrance, le jour où je souhaiterais de mourir à ses yeux,

je suis sûr que je lirai sur son cher et pâle visage toute l'histoire de

cette solitude.

Elle ne consentira pas; elle ne consent pas à ce mariage. Je le jure.

Aucune subtilité, aucune vanité ne peut la réduire ou la séduire; mais

elle a la soumission des âmes pures qui ne marchandent pas la douleur.

Elle s'incline sous une volonté qu'elle croit légitime, que moi-même je

lui ai appris à respecter. Elle croit que c'est son devoir. Elle ne sait

rien. Elle ne peut rien savoir. Elle s'apprête pour un calvaire;

peut-elle deviner un égout?...

Un matin, Jules vint me voir, avec une tristesse si grave que je compris

son deuil.

--Votre oncle est mort! lui dis-je.

--Oui, me répondit-il avec une grosse larme.

Un silence suivit. Nous avions la même pensée qu'un scrupule de respect

enchaînait dans nos coeurs.

La fortune du marquis de Montieramey était une arme puissante,

maintenant, aux mains du comte de Soulaignes. Était-il trop tard pour

tenter le duc?

Madame de Soulaignes, qui, d'ordinaire, habitait la province, était

venue à Paris, à la première alarme causée par la santé de M. de

Montieramey. Elle pleurait avec Jules; elle essayait de le consoler.

Elle n'osait lui conseiller l'espoir. Elle fit mieux. Ce fut elle qui

alla trouver M. de Thorvilliers.

Elle ignore le côté particulièrement infâme du mariage qui désespère son

fils. Elle ne sait qu'une chose, c'est qu'il aime une belle et pure

jeune fille et qu'on lui préfère un rival plus riche.

Elle voulut plaider la cause de l'amour, de la candeur. Le duc fut

courtois, galant, mais inflexible. Il parla de ses engagements, de sa

parole donnée. La pauvre mère emporta cette douleur fièrement, et son

courage soutint son fils. S'il ne se tue pas, c'est qu'il a plus peur

d'être jugé par elle que par Dieu.

Jules essaya de son côté auprès de la Buondelmonti ce qui m'avait réussi

auprès de la maîtresse du prince: il alla marchander le salut de Louise.

C'était un trop jeune négociateur pour cette Italienne mûrie dans

l'intrigue.

Elle refusa plus d'un million.

Elle paraît tenir à être duchesse, et il lui faut de la boue sur le

blason pour qu'elle y touche.

Quand Jules me raconta l'insuccès de sa démarche, je me dis que j'aurais

peut-être réussi; mon âge lui eût donné confiance. Les vieux qui

s'abaissent à ces marchés garantissent contre les indiscrétions. Mais

livrer mon secret à cette femme eût été, en cas de refus, lui donner un

poison plus sûr pour assassiner ma fille, à moins que le duc ne lui eût

tout avoué!

Peut-être cette femme hait-elle ma fille! Ce clair miroir la rend

hideuse!...

Est-ce que la police est désarmée vis-à-vis d'une étrangère qui n'est en

France que pour préparer et accomplir un crime? Une menace d'expulsion

la fléchirait sans doute...

Jules de Soulaignes, il y a quinze jours, passa par une période de

délire qui m'inquiéta. Les millions le grisèrent, le pauvre enfant, en

l'enivrant d'espérances. Il ne comprenait pas que ces âmes vénales ne

pussent être achetées par lui. Il eût jeté, comme moi, sa fortune dans

le gouffre pour délivrer Louise.

Il poussa le désespoir jusqu'à venir me soumettre le plan d'un

enlèvement, d'une fuite à l'étranger, avec ma fille et moi.

J'eus un frémissement de terreur à cette proposition, et comme je ne

crains plus qu'on se méprenne sur ma conscience, j'avouerai que je

redoutais moins ce coup de main que la peur d'être tenté par lui.

Enlever ma fille, partir avec elle et mon fils pour un pays lointain, la

posséder et la voir heureuse!

Mais comment nous justifier devant cette âme droite, d'un attentat que

les lois humaines flétriraient? lui dire tout, n'était-ce pas la

profaner?

Je résistai à la séduction de ce crime-là. Jules fut retenu par sa mère;

elle le garde; elle l'empêchera de se tuer; elle ne l'empêchera pas de

mourir.

J'ai fini. On sait tout. J'ignore pourquoi ce mariage, projeté depuis

six mois, n'a pas encore été célébré. Est-ce une dernière avance du

ciel, de la justice éternelle? Est-ce une précaution du malade? En tout

cas c'est un répit; mais dans trois semaines, le malheur sera

irréparable.

Je concentre mon coeur. Je voudrais l'empêcher de déborder... On sait ce

que je souffre... Je ne menace pas; je supplie qu'on ne m'abandonne pas

aux sollicitations de la plus effroyable douleur, de la plus légitime

colère.

Il faut sauver ma fille. Quoi qu'on fasse dans ce but, l'action sera

sainte.

La civilisation serait une ironie farouche, si, par respect de la

liberté des scélérats, elle avait perdu les moyens d'empêcher un

crime...

Le progrès est-il la consécration des droits de la débauche?

La vertu est-elle réduite à se faire justice elle-même, et à devenir

aussi menaçante pour l'ordre social que le vice?...

Je m'adresse à des hommes de bien, à des hommes d'État. Ils comprendront

que c'est une question de sûreté publique, sous une question

particulière, et que si un jury était appelé à se prononcer sur un acte

violent qui profiterait à l'honneur, à l'innocence, il l'acclamerait, au

lieu de le condamner...

Mais je ne veux pas raisonner, j'ai peur de la raison. Je pleure, je

m'agenouille, je demande avec instance que si ce long mémoire a fatigué,

par la multiplicité des détails, on me le pardonne. J'aurais voulu tout

dire dans un mot, et je n'en trouve pas assez pour persuader.

J'aurais voulu m'ouvrir la poitrine, si ma chair brûlante avait pu

parler à ma place. Je mourrais avec délices, si j'étais sûr que ma vie

pût racheter mon enfant.

Je m'arrache avec peine au chevalet sur lequel je me suis étendu et me

suis déchiré. Il me semble à la dernière minute que j'ai oublié des

arguments, des preuves, des douleurs.

Il me semble aussi que je n'ai pas assez souffert pour mériter mon

rachat.

Et pourtant, je souffre bien!

La confession d'un abbé · 第 35 / 39 题