Je ne sais pas à quelle imprudence pouvait me pousser ce regret, presque
insensé, d'un jeune homme rencontré quelquefois, et qui était, sans que
je lui eusse adressé la parole, mon fils d'adoption.
J'avais des envies folles de lui écrire, à tout hasard, en France, des
lettres mystérieuses, le rappelant en Italie. Je regrettais de n'avoir
pas fait, pendant mon séjour à Rome, la visite qui m'avait tenté, à son
ami, le jeune secrétaire d'ambassade. Car c'était celui-ci qui avait eu
la première inspiration d'un conseil à Jules de Soulaignes, en lui
nommant ma fille, en l'exhortant à l'aimer. Il aurait bien le moyen de
le faire revenir, si je me confiais à lui.
J'écrivis à madame Ruinet. Mais que pouvait-elle! Elle ne sut même pas
me dire si M. de Soulaignes était rentré en France. Elle n'avait trouvé
aucun intermédiaire pour avoir des renseignements sur lui.
Ah! ce cher et vaillant coeur, je l'invoquais, je l'aspirais à tous les
bouts de l'horizon. Je me reprochais d'avoir été timide, maladroit, et,
lui donnant, dans ce lointain inaccessible, plus de vertus sans doute
qu'il n'en possédait, je le pleurais au dedans de moi, comme l'idéal de
bonté, de force, de courage, d'amour honnête et profond que le père le
plus ardent à marier sa fille, le plus jaloux de son bonheur, pût rêver.
J'étais ainsi successivement initié à toutes les misères sublimes de la
paternité.
Ce fut un supplice dans un autre que ce regret du jeune homme parti. Je
m'en voulais, comme si je l'eusse chassé, en ne prenant aucune
précaution pour le retenir.
Combien de fois, rentré chez moi, me dévorant de cette âpre inquiétude,
ayant peur d'être devancé par Gaston dans le choix d'un mari pour ma
fille, n'ayant pas songé jusque-là que l'heure de la marier dût venir si
tôt, je priai Dieu, avec transport, de me renvoyer ce fiancé, et après
ces prières, combien de fois ne me suis-je pas dit, avec une âcre
amertume, qui soulageait ma douleur en la faisant crier:
--Que demandes-tu, misérable? Tu n'as pas plus le droit d'être père que
tu n'as eu celui d'être amant? Tu t'es retranché toi-même du nombre des
hommes qui sont maris, pères de famille! Tu as douté de l'amour, et tu
n'as que toi à invoquer, amour deux fois maudit, dans ta fidélité et
dans ton parjure! Prêtre sacrilège, qui te sens encore prêtre, en étant
devenu homme, amant adultère, de quel droit espères-tu jouir d'une
paternité usurpée?
Ces cauchemars du repentir, ces élans de mon amour transfiguré et ces
menaces d'une sorte d'enfer, ces alternatives étaient les visions
apportées de Rome. Là, j'avais vu des prélats sourire à mon
interdiction, et me proposer en plaisantant de m'absoudre de péchés plus
graves que les miens. Là, j'avais vu les humbles du clergé, les petits,
les moines, tremblants, devant la menace d'une damnation éternelle pour
moins que cela!
D'ailleurs toute tendresse profonde est craintive, et ma tendresse
paternelle doublée par ces préoccupations de mariage devenait maladive,
fiévreuse, et s'exaltait dans ce pays où rien n'est tempéré.
Un soir, à Milan, j'étais dans un café, sur la place de la Scala, à
l'heure du spectacle, regardant les voitures qui déposaient des
spectateurs devant le péristyle, m'attendant à voir passer et descendre
le duc de Thorvilliers et Louise; car je savais que la représentation
annoncée était une des dernières de la saison, que le théâtre allait
faire sa clôture annuelle, et j'avais prévu que le duc, qui avait sa
loge, se croirait obligé d'y venir.
Tout à coup, je découvris, appuyé contre une des colonnes de l'entrée,
un jeune homme qu'il me sembla reconnaître.
Lui aussi attendait.
Je ne pus maîtriser mon émotion. J'eus une griserie subite. Je me levai,
je quittai le café, et marchant avec précaution pour ne pas être aperçu
de Louise ou du duc, si leur voiture arrivait en même temps que moi au
péristyle du théâtre, je rejoignis le jeune homme; je me plaçai à deux
pas derrière lui.
C'était bien Jules de Soulaignes, mais il était changé, pâle, maigri. Je
lui pardonnai, m'imaginant que je lui en avais voulu. Sa figure
expliquait son absence et la justifiait trop. Il avait été malade, bien
malade; il l'était encore. J'eus une pitié qui me fit oublier tout. Il
regardait avec des yeux enfiévrés, dans la même direction que moi.
J'aurais voulu lui dire: courage! elle va venir!
Enfin, la voiture tant attendue déboucha de la place. Le duc en
descendit d'abord, et Louise, légère, enveloppée d'un voile sur sa tête
nue, s'en échappa et disparut, comme une étoile qui sombre, dans le
sillon opaque fait par les curieux ordinaires, de chaque côté de la
porte d'entrée.
Nous l'avions trop peu vue. Jules de Soulaignes poussa un soupir de
tristesse, mais aussi d'allégement. Sa vision n'avait été qu'un éclair,
mais c'était la chère vision.
Il se retourna, ayant peur que son soupir n'eût été entendu.
Il heurta son regard au mien. Je lui souriais, et subitement, entraîné
par une force invincible, sans réfléchir à l'étrangeté de ma démarche,
je lui dis:
--Vous avez donc été malade, monsieur de Soulaignes?
Il tressaillit, me regarda avec plus d'attention, cherchant mon nom, mon
visage. J'ajoutai aussitôt:
--Ne cherchez pas, monsieur; vous ne me connaissez pas; mais, moi, je
vous connais.
Il fronça les sourcils, sa curiosité devenait défiante, menaçante. Je
continuai, baissant la voix et me penchant vers lui:
--Oui, monsieur, je sais pourquoi, à Rome, vous regardiez tous les jours
passer la voiture du duc de Thorvilliers, et je sais pourquoi vous êtes
ici maintenant...
Une stupeur d'épouvante dilata ses yeux.
--Qui vous a dit?... balbutia-t-il. Puis, s'excitant à la colère:--De
quel droit vous permettez-vous?...
Il n'acheva pas.
Je souriais, mais avec une offre si visible de mon coeur, et j'avais sans
doute si peu l'air d'un indiscret, d'un espion, d'un intrigant, que
perdant aussitôt son air de résistance, M. de Soulaignes reprit d'un ton
plus doux, presque suppliant:
--Qui êtes-vous, monsieur?
--Un vieil ami de mademoiselle de Thorvilliers, qui voudrait devenir le
vôtre.
Un éclair de sympathie passa dans les yeux du jeune homme; mais il se
défiait toujours un peu et m'interrogeait toujours du regard.
--Vous vous étonnez, lui dis-je, de me voir si bien informé d'un secret
que vous n'avez confié qu'à un ami, ou qu'à votre mère? La chose est
toute simple. Il vous est arrivé une première fois de penser tout haut
dans le Corso, à Rome, quand la voiture du duc passait. J'ai recueilli
cette pensée. J'étais là pour regarder dans la voiture la jeune fille
que vous avez admirée à haute voix. Il m'a été bien facile de vous
comprendre et, vous ayant compris, de savoir qui vous étiez. Depuis
lors, nous nous sommes rencontrés, sans que vous vous en soyez douté,
aux mêmes endroits, pour jouir du même spectacle... C'est aussi pour
cela que nous sommes ici tous les deux... A votre âge, et quand on est
poète, car je sais aussi que vous êtes poète, on retient mal ses
secrets. D'ailleurs, il y en a qui ne peuvent rester dans l'âme. Ils la
traversent comme une lumière et s'en échappent, pour rayonner au dehors.
Vos yeux parlent quand vous vous taisez, et moi le vieux maître, qui
veux être le père de mon élève, je ne puis pas plus retenir mes regrets,
mon amitié, ma tendresse pour cette enfant que vous ne pouvez retenir
votre amour. Voilà pourquoi je vous aborde sans être connu de vous. Je
me nomme Louis Herment; j'ai été pendant neuf ans le professeur de
mademoiselle de Thorvilliers; je puis vous parler d'elle. Voulez-vous
être mon ami?
Jules de Soulaignes m'écoutait avec une surprise ardente, naïve. Il
paraît que mes yeux étaient aussi éloquents que les siens. Il ne se
méprit pas à mes paroles. Il vit toute ma sincérité. Son amour devina le
mien, en lui donnant un caractère d'adoption paternelle qui le
rapprochait de la vérité. J'étais son confident nécessaire, comme il
était pour moi le fils souhaité.
Quand j'eus fini, il me dit simplement, d'une voix tremblante:
--Je vous crois, monsieur. Je vois que je n'ai rien à vous apprendre.
--Vous vous trompez, répliquai-je, en passant familièrement mon bras
sous le sien et en l'attirant hors du péristyle, vous avez à me dire
pourquoi depuis huit mois je ne vous ai rencontré ni à Rome, ni à Milan;
pourquoi vous revenez avec ce visage pâle.
--J'ai quitté Rome pour aller tout confier à ma mère, repartit avec la
même simplicité le jeune homme, et si j'ai tant tardé à revenir, c'est
que j'ai bien souffert, c'est que j'ai pensé mourir.
--Mourir! parce que votre mère...
--Oh! ma mère ne m'a rien refusé, dit-il en m'interrompant; mais je
dépends, pour mon état futur dans le monde, des bontés d'un oncle...
--Oui, je sais, de M. le marquis de Montieramey, qui vous laissera sa
fortune et vous dotera.
Jules eut un faible sourire.
--Ah! vous savez cela aussi?
--C'est ce qu'il y a de plus facile à savoir. Il fallait bien que je
m'informasse de vos espérances pour vous aider à réussir.
--Mes espérances! soupira le jeune homme avec tristesse. Ah! monsieur,
elles seraient odieuses, s'il me fallait les attacher à la mort d'un
oncle que je vénère, que j'aime! Mais elles sont mortes depuis qu'il m'a
signifié qu'il ne consentirait pas à une alliance avec la famille du duc
de Thorvilliers.
--Que lui reproche-t-il? Le duc est de grande naissance; il a un beau
nom.
--Sans doute; mais mon oncle est un puritain en royalisme. Il s'est
exprimé sur les variations politiques du duc avec une sévérité
implacable.
--Sa fille n'a pas d'opinion; elle n'a rien trahi?
--Non... mais...
--Quoi donc?...
Jules de Soulaignes était redevenu très pâle. Il hésitait à continuer.
Je fus saisi d'une peur secrète.
--Osez tout me dire, mon ami, je suis un vieux confesseur.
Il me plaisait de dire la vérité, sans me trahir.
Alors, Jules de Soulaignes, avec un embarras qui tenait surtout à sa
douleur, me raconta ce que j'ignorais et ce qui me flagella d'un nouveau
et terrible remords.
Il paraît qu'il avait couru, dix-huit ans auparavant, à la naissance de
Louise, des bruits fâcheux sur la duchesse de Thorvilliers. Reine, par
ses allures, par les libertés philosophiques de son salon, avait heurté,
plus d'une fois, les jansénistes de l'aristocratie. On avait été surpris
de sa maternité tardive et on l'avait malignement commentée. Les
absences de Gaston fortifiaient ces commentaires. Pourtant on n'en
voulait pas beaucoup à la mémoire de la duchesse. Dieu l'avait jugée. Le
monde dévot ne prétendait plus rien. Mais on gardait rancune au mari des
torts que s'était donnés sa femme, pensant bien qu'il les avait trop
subis, après les avoir provoqués par sa conduite. On le savait engagé
dans des spéculations, retenu aussi en Italie par des liens équivoques.
M. de Montieramey ne voulait pas que son neveu eût un jour pour
quasi-belle-mère la vieille Paola Buondelmonti, et subît en attendant,
comme beau-père, un mauvais sujet renégat de sa cause, de la trempe du
duc de Thorvilliers.
Les grâces de Louise étaient indifférentes à ce vieillard prévenu contre
les grâces de la défunte duchesse. Il était de ceux qui croient par
préjugé, avant la science, aux influences fatales de l'hérédité. Il
refusait donc obstinément de rien donner, de rien promettre pour ce
mariage. Jules de Soulaignes, désespéré de ce refus, sachant l'inutilité
d'une résistance ou d'une insistance, avait pleuré avec sa mère, s'était
tordu, pendant huit mois, dans un désespoir qui l'eût poussé au suicide,
s'il n'eût eu la vocation des héros qui les force à retourner à la
bataille, pour y élargir leurs blessures.
Après s'être bien convaincu qu'il ne pouvait guérir, il était revenu
pour aimer encore, toujours, pour souffrir sans relâche de cette vue
d'un rêve inaccessible, pour aspirer au seul bonheur qui lui fût permis,
et qu'il avait proclamé, en voyant Louise pour la première fois,
l'ineffable supplice de se sentir consumé par un sentiment qui n'a rien
des égoïsmes vulgaires.
Voilà ce que Jules de Soulaignes me raconta, dans un angle de la place
de la Scala, en se détournant de temps en temps pour regarder le
théâtre; comme s'il eût redouté que ces confidences, faites à mi-voix,
pénétrassent à travers les murs et allassent troubler, comme un
reproche, celle qui devait inspirer son courage, et ignorer toujours ses
tortures, ou, comme s'il eût espéré qu'un rayon d'elle pût s'échapper du
théâtre et venir le récompenser!
Je l'avais écouté avec une tristesse profonde. Je m'étais cru châtié
jusque-là. Je me trompais. Le châtiment véritable commençait, et
celui-là, je ne pouvais le renier. J'étais puni dans ma fille.
Cette sainte, cet ange, ce lis, gardait une vapeur flétrissante autour
d'elle, qui était comme la buée de ma faute.
C'était en vain que je m'étais appliqué à épanouir en vertus ses
dispositions natives; par le fait seul de son origine soupçonnée, elle
était impliquée dans une sorte de mépris.
L'adultère, le plus excusable, le moins criminel, porte toujours ses
fruits de cendres.
Hors du sacrifice absolu, de la rectitude étroite, il n'y a pas de
bonheur assuré.
Le coupable n'est pas seulement poursuivi, mortifié dans son orgueil par
le sentiment de sa faute; il n'a pas seulement la morsure de sa
conscience, l'appréhension du dédain public; il lui faut encore sentir
qu'il a porté malheur à l'innocence, qu'il a profané l'avenir dont il
attendait sa consolation, son absolution.
A cause de moi, ces deux enfants s'ignoreraient toujours et devaient
s'ignorer. Louise passerait à côté du bonheur, aussi certain que peut
l'être celui de la vie, pour aller vers le hasard, et ce jeune homme
naïf, ardent, loyal, que j'aurais voulu appeler mon fils, me maudirait,
s'il apprenait mon secret, et serait malheureux uniquement pour avoir
aimé ma fille innocente et belle!
Il se méprit à ma compassion. Il n'y vit que de la honte; il n'y vit pas
des remords.
Je le rassurai, pour me rassurer moi-même. En attisant sa foi, je
rallumais la mienne.
Il était impossible, lui disais-je, que la jeunesse, l'honneur et
l'amour, quand ils étaient en face de la jeunesse, de la pureté, ne
fussent pas attirés par un aimant irrésistible. Le marquis de
Montieramey n'avait que des préventions qui se dissiperaient à la vue de
Louise, et quand Louise serait à Paris, il faudrait bien que le marquis
la rencontrât un jour, et, s'il la rencontrait, pourquoi n'en serait-il
pas charmé?
Intérieurement, en disant cela je pensais que s'il fallait après tout
que j'allasse me confesser, m'humilier devant ce vieillard rigide, je
n'hésiterais pas. En apprenant ma vie, il n'aurait plus de rancune
contre la mémoire de Reine; il ne redouterait pas les influences
héréditaires. Sa générosité s'échaufferait à l'idée de cette première
victime morte de sa faute, à l'idée de cette seconde victime dont le
sort dépendrait en partie de lui. Il mépriserait davantage le duc de
Thorvilliers, et il me prendrait en pitié... Je retrouverais les sources
perdues de mon éloquence. Ne puisais-je pas autrefois à un amour infini
dont je savais maintenant le nom?
Mais, insensé que j'étais, ce vieillard aurait horreur de l'amour d'un
prêtre, comme Reine de Chavanges elle-même s'en était trouvée
empoisonnée. Il ne persisterait qu'avec plus de hauteur dans son
refus...
Alors, mon égoïsme paternel sortait de ces rêves utopiques, pour rêver
une solution féroce mais pratique. Le marquis de Montieramey était bien
vieux; Louise était bien jeune. L'oncle de M. de Soulaignes n'attendrait
pas le mariage de son neveu; ma fille pouvait attendre le bonheur.
Ce qui était essentiel, urgent, c'était d'empêcher le duc de
Thorvilliers de hâter l'heure de marier Louise.
J'espérais maintenant qu'il ne lui serait pas facile de se débarrasser
de sa paternité. Ces préventions vagues, ces préjugés flottant autour de
Gaston et de Louise seraient pour d'autres que le marquis de Montieramey
des raisons d'hésiter. Celui-là, Dieu merci, n'était pas le seul qui eût
de la fierté, de l'entêtement, dans le faubourg Saint-Germain. Gaston
aurait l'ambition d'une alliance considérable, et cette ambition-là nous
donnerait du répit.
Peut-être ne serait-il pas imprudent de mettre Jules de Soulaignes sur
sa route. Il saurait bien vite, s'il ne le savait déjà, que ce jeune
homme hériterait un jour du marquis de Montieramey. Ce serait une oeuvre
d'une diplomatie profonde et permise, que d'avoir indirectement pour
allié celui-là même auquel nous voulions enlever Louise. Gaston
travaillerait pour sa vanité, et moi pour le bonheur de mon enfant.
Ces pensées multiples m'assaillaient à la fois, et corrigeaient
l'amertume de mes remords, pendant que je pressais les mains de Jules de
Soulaignes dans les miennes. J'aurais voulu l'embrasser pour sa douleur,
et pour cette foi déchirée mais vivace qui le ramenait en Italie.
Je l'exhortai de mon mieux. Je voulus lui persuader que tout n'était pas
désespéré et qu'il devait agir comme si le consentement de son oncle eût
précédé ses démarches. Ne pouvait-il trouver dans ses relations, en
Italie ou en France, un introducteur auprès du duc de Thorvilliers?
Au nom du duc, ce fier et doux jeune homme éprouvait une répulsion
instinctive. Il acheva de m'initier aux désordres financiers et moraux
de Gaston. Cette démonstration ne pouvait rien ajouter à mon mépris;
mais elle me donnait des espérances. Si le duc pouvait arriver à
convoiter l'héritage futur, imminent, du marquis de Montieramey, il
serait favorable aux prétentions sentimentales de l'héritier.
Pour toute réplique à mes exhortations, à mes conseils, à mon amitié,
Jules s'écria:
--Si j'étais sûr d'être un jour aimé par elle, je supporterais tout,
j'affronterais toutes les humiliations, je consentirais à tous les
sacrifices.
J'aurais voulu pouvoir lui crier:
--Elle vous aimera, puisque je vous aime!
Notre entretien se prolongea jusqu'à la sortie du théâtre.
Nous suivîmes de nos regards accouplés la voiture qui emportait le duc
et ma fille, et quand elle eut disparu, dans le calme d'une belle nuit
d'Italie, nous laissâmes respirer nos deux coeurs, suffoqués du chemin
qu'ils avaient fait.
Jules avait confiance en moi. Il m'acceptait candidement pour ce que je
prétendais avoir été, un maître, un professeur. Il ne cherchait pas au
delà de mes paroles. La sincérité de ma tendresse pour Louise, la
volonté que j'avais de les rapprocher, de les unir, lui donnaient une
certitude.
Quand nous nous séparâmes pour nous revoir tous les jours, il était
résolu, et moi, j'avais gagné, à mon tour, un appui dans cette
conscience jeune, enthousiaste, poète, comme avait été la mienne, au
début de mon amour. Je recommençais le poème enchanté de ma jeunesse, et
cette fois, je me promettais bien de n'en pas laisser compromettre le
dénouement par ma faute. Je m'aiderais, et le ciel m'aiderait.
Je n'ai pas à raconter les deux années qui suivirent. Elles eurent peu
d'événements, et les mêmes soucis. Le duc alla à Florence, y resta
longtemps; mais il fut évident pour nous qu'il veillait sur lui-même. Il
calculait que le meilleur moyen de tirer un jour, par le mariage, un
excellent profit d'une jeune fille qui le gênait, c'était de ne pas la
compromettre publiquement avec la Buondelmonti.
Il fut correct d'apparence. S'il n'avait pas redouté la censure du
faubourg Saint-Germain, il eût renvoyé Louise à Paris; mais il n'osa
pas.
Jules de Soulaignes était avec moi, partout où le duc de Thorvilliers
voulait être. Il s'était laissé persuader. Les relations manquaient en
Italie pour la présentation projetée. Celle-ci n'eut lieu qu'après deux
ans d'attente, en France, pendant un séjour qu'y fit Gaston, il y a dix
mois.
Rien encore n'avait transpiré des projets honteux de mariage qui avaient
pu être formés dans les tête-à-tête avec la Buondelmonti. Peut-être n'en
avait-il pas été encore parlé entre les deux complices.
Louise avait reparu à Paris avec cet achèvement de beauté que sa mère, à
son âge, avait rapporté de Rome. Seulement l'assurance de son âme était
plus calme, le sourire de ses yeux plus triste, sa grâce plus résignée.
Jules de Soulaignes fut présenté au duc, qui ne se méprit pas à
l'intention cachée de cette démarche.
Il avait sans doute le tarif de l'héritage de M. de Montieramey; car il
accueillit fort bien, ainsi que je l'avais espéré, le jeune héritier.
Allais-je avoir raison? Jules eut dès lors une confiance presque
superstitieuse en moi.
Dans une visite au duc, il avait rencontré Louise, ne lui avait pas
adressé la parole, l'avait saluée en traversant un salon. Elle lui avait
fait la révérence, et il était heureux. Cela lui suffisait.
Il accourut pour me raconter cette faveur de la destinée. Il
s'imaginait, sans doute, que je regardais moins bien que lui ma fille;
car il me l'a peignit avec une exaltation qui me ravissait.
Le duc, en la reconduisant, les avait, en passant, présentés l'un à
l'autre. Est-ce que je pouvais comprendre cela? Est-ce que je pouvais
m'initier à la profondeur de cette joie? Présenté, par le père!
c'est-à-dire, autorisé à la saluer, et peut-être, quand ils se
rencontreraient dans un salon, à lui parler!
Jules n'était plus pâle, et l'anxiété qui le tiraillait encore avait des
échappées superbes dans une espérance juvénile. Par instants, le
printemps chantait seul dans ce coeur naïf, et j'écoutais avec
recueillement, avec une ineffable mélancolie, cette chanson sublime.
Louise n'allait guère dans le monde, parce que le duc n'aimait plus à y
aller. Mais elle allait à l'Opéra où M. de Thorvilliers avait sa loge.
Il lui était facile, quand il s'asseyait à côté d'elle, de faire des
envieux, sans avoir à se mettre en garde contre des médisances, et
c'était toujours un sujet d'étonnement pour nous, mais aussi un sujet
d'espérance, que cet isolement dans lequel s'épanouissait cette belle et
pure beauté.
Le roman de ma jeunesse avait tenu tout entier dans deux ou trois
épisodes. Des roses offertes, des roses jetées, et c'était tout. Le
roman de Jules de Soulaignes, s'il est clos, ce que je ne veux pas
croire, ce qui serait un blasphème, aura eu trois chapitres: cette
révérence que Louise lui a faite dans le salon de l'hôtel de
Thorvilliers et deux autres rencontres que je vais dire.
Un jour, le marquis de Montieramey se promenait au Bois, dans son coupé,
avec son neveu.
C'était un piège préparé par Jules. Il lui avait fallu bien de la
stratégie pour arranger cette promenade. En me la racontant, ce cher
fils m'a décrit les alternatives de terreur et de joie par lesquelles il
avait passé, pendant cette délicate négociation; puis, quand on fut dans
le bois, il avait fallu encore une diplomatie savante pour que le vieux
marquis consentît à faire uniquement le tour du lac, comme un vulgaire
élégant.
Jules savait bien à quelle heure précise la voiture du duc passait. Ce
jour-là, par une faveur spéciale de la Providence, par un sourire de
Dieu, le duc n'était pas dans sa voiture. Louise avait pour
l'accompagner la vieille dame qui avait été placée auprès d'elle à son
entrée dans l'institution de madame Ruinet.
Quand Jules de Soulaignes vit venir de loin la voiture, il eut un
battement de coeur terrible. C'était, croyait-il, le pauvre enfant, sa
destinée qui allait s'accomplir. Mais il avait mis son oncle en belle
humeur, et il ne fallait pas lui donner le soupçon d'une surprise
préparée, en faisant soupçonner son émotion.
M. de Montieramey lui avait donné, pendant la promenade, sur les dames
de son monde qu'il avait saluées, toutes sortes de détails biographiques
et héraldiques, comme les vieillards les aiment.
En retour, malgré sa rigidité habituelle, il avait questionné un peu son
neveu sur quelques mondaines qui l'avaient effarouché par leurs allures
et leur toilette. Jules, ravi de cette curiosité, la satisfaisait avec
une lâcheté héroïque, voulant conquérir le droit de son amour honnête,
pur, en corrompant ce sage vieillard.
Le marquis avait la tête à la portière et regardait, quand un
encombrement du défilé obligea la voiture découverte du duc de
Thorvilliers à stationner tout près de la sienne. Le vieux gentilhomme
ne put apercevoir le chiffre ou les armes des panneaux, tant les
attelages étaient pressés les uns contre les autres; mais il vit Louise,
et ne vit qu'elle.
--Ah! la belle jeune fille! dit-il, sans se retourner vers son neveu
qui, haletant, les mains jointes, penché vers lui et caché par lui,
écoutait avidement.
Jules eut un éblouissement en entendant l'exclamation même qui lui était
échappée à Rome, au Corso, en apercevant ainsi Louise.
Le vieux marquis ajouta, à mi-voix:
--Qui est-elle?
La voiture du duc, dégagée de l'encombrement, venait de passer. Le
marquis alors se retourna vers son neveu pour en avoir la réponse. Il
fut frappé de la pâleur du jeune homme. Jules ne poussait pas la ruse
jusqu'à se rendre pâle; c'était bien naïvement qu'il tremblait, qu'il
avait peur.
--Qu'as-tu donc? demanda le marquis.
Jules s'arma d'un grand courage, et doucement:
--Cette jeune fille que vous trouvez si belle, mon oncle...
--Dis si charmante et si honnête!
--Oui, mon oncle, si pure et si belle, c'est précisément celle dont vous
n'avez pas voulu pour nièce.
Le marquis tressauta.
--Mademoiselle de Thorvilliers!
--Oui, mon oncle.
Le marquis avec un élan involontaire serra la main du jeune homme:
--Ah! mon pauvre enfant, je comprends la peine que je t'ai faite.
Il n'en dit pas plus, sous le coup de l'émotion qui l'avait saisi; il
devint rêveur pendant toute la promenade, ne regarda plus les femmes qui
passaient, tenant la tête baissée et son regard intérieur fixé sur la
vision qu'il emportait.
Il paraît qu'en arrivant à son hôtel, il embrassa son neveu, comme on
embrasse son fils, et lui dit avec une légère et tendre ironie:
--Sais-tu que tu es un garçon bien obéissant... si tu m'as obéi!
Jules rougit.
--Va, je te pardonne, continua le vieillard subitement attendri, et toi,
me pardonnes-tu?
Jules eut l'héroïsme de ne pas profiter avidement de ce repentir
touchant. Il le trouvait si beau, si bon, qu'il craignait de le calmer
en s'en servant trop vite.
La conversion persista, et le soir encore, ayant gardé son neveu près de
lui, M. de Montieramey mit la conversation sur le compte de Louise. Il
gardait sa fascination.
Quand Jules de Soulaignes me raconta cela, je fus presque terrifié,
comme devant un miracle. L'espérance était trop éblouissante. Toutes les
fois que la vie m'avait fait de pareilles avances, elles n'avaient été
que le masque fleuri d'un abîme.
Pourtant mon coeur paternel fléchit sous l'effusion chaude de ce jeune
homme enivré.
--Je vous l'avais bien dit! répondis-je avec un sourire, mais le coeur
retenu et comprimé par un pressentiment.
Il fallait que le marquis fît la demande, ou du moins se mît en rapport
avec le duc de Thorvilliers. Mais le charme en se prolongeant
conservait-il assez de force pour éteindre dans l'esprit du vieux
marquis les rancunes qu'il gardait envers le gentilhomme infidèle à sa
foi politique?
Jules se troublait à l'idée d'une démarche pareille et, sa délicatesse
venant en aide à son embarras; il s'imaginait qu'on profanerait son
amour, en faisant précéder d'une démarche positive, officielle,
l'assurance de bonheur qu'il voulait obtenir de Louise.
--Si je pouvais lui parler! me disait-il, en éveillant en moi l'envie
furieuse de les entendre, d'être là quand il la verrait, quand il lui
parlerait, quand elle répondrait.
Depuis plus de trois ans, j'avais dans l'oreille, dans la poitrine, le
son de la voix de ma fille; depuis plus de trois ans, j'avais dans le
front l'étincelle de son dernier regard, de son adieu. Toutes les fois
que je l'avais rencontrée, j'avais cherché à surprendre de loin le
regret, la tristesse particulière que lui avait laissée notre brusque
séparation. Il m'avait semblé que cette mélancolie s'évaporait et était
remplacée par une autre. Était-ce encore à moi, était-ce à quelque ami
jeune, nouveau, inconnu, rêvé, qu'elle pensait? Ah! si moi, aussi,
j'avais pu lui parler, l'entendre? S'il m'avait été donné, mettant en
présence ces deux enfants dont les âmes se devineraient, de jouir tout à
fois de leur amour, et de la reconnaissance que ma fille en aurait
envers moi!
Je ne pouvais conseiller à Jules, maintenant, rien d'audacieux. Je
savais par expérience que rien ne garantit un amour vrai contre
l'embrasement.
Susciter l'amour, sans la certitude du consentement de M. de
Thorvilliers, c'était susciter le malheur.
Mieux valait encore cette mélancolie de mon enfant, cet ennui de sa
jeunesse, qu'une floraison subite qui pouvait être suivie d'un âpre coup
de vent. Je me souvenais de sa mère, je me souvenais de moi.
Je ne savais comment Jules pourrait atteindre son rêve, et je me sentais
surtout impuissant à l'aider, même d'un conseil.
Au bout de quelques jours d'agitation inutile, il m'annonça, le coeur
battant, les yeux battus que son oncle était décidé à une démarche, à
une visite.
Le marquis se sentait devenir faible. Avant de mourir, il voulait voir
son neveu marié, et il voulait cet ange à son chevet, pour lui ouvrir le
ciel qu'elle entr'ouvrait.
Il était retourné au Bois avec son neveu. Il avait bu encore le philtre
de cette beauté candide, et cette innocence, de mon enfant avait profité
au duc de Thorvilliers. On ne pouvait plus le mépriser autant, quand il
était à côté d'elle, dont l'innocence s'épandait autour d'elle.
Une fois, le duc en croisant la voiture du marquis, remarqua un sourire
sur les lèvres de M. de Montieramey. C'était une avance du marquis. Le
duc salua à son tour, avec une sorte d'affectation, parce que les
promeneurs étaient nombreux et qu'il lui plaisait d'être vu échangeant
un salut courtois avec un vieillard considérable dans le faubourg, avec
le grand _pénitencier_ de ce monde-là.
Une indisposition de M. de Montieramey qui, d'ailleurs, paraissait sans
gravité, retarda de quelques jours la démarche parfaitement résolue.
Était-il temps encore de conjurer le malheur qui se masquait, pour
avancer de plus près et frapper plus sûrement? Sans ce retard, Louise
serait-elle aujourd'hui madame de Soulaignes?
Était-ce le pressentiment qui faisait Jules si inquiet, et qui le
rendait rebelle à des conseils de patience qui me coûtaient un effort?
Un matin, celui que, tout bas, j'appelais mon fils, et à qui je
m'amusais même à donner tout haut ce nom, en lui parlant, par prétention
apparente de vieillard, accourut chez moi, de bonne heure. Il était
radieux. En me disant bonjour, dès le seuil de la porte, il secoua des
rayons dans mon cabinet de travail. Sa figure fine, volontiers sévère,
avait un gonflement, un épanouissement quasi enfantin.
Quand le bonheur complet nous prend à l'improviste, il nous dépouille
jusqu'à la sève, de toutes nos écorces, qui sont nos cicatrices, et
l'arbre rajeuni n'est plus qu'un rameau. On devient enfant, quand on ne
voit plus le mal.
--Qu'est-ce qui vous arrive? m'écriai-je, électrisé par cette lumière.
Je crus qu'il venait m'annoncer le consentement du duc de Thorvilliers.
--Venez avec moi, nous allons la voir!
Il m'avait pris les mains et m'attirait.
--Où donc?
--Je vous raconterai cela, en route. Je n'ai su qu'hier au soir que je
pourrais, à mon aise, la contempler pendant une heure... une heure!
concevez-vous cela?... Je ne suis pas un égoïste; j'ai pensé à vous. Je
vous ai fait votre part; venez.
--Mais le duc?
--Il ne sera pas là... il ne va pas à la messe, même à une messe de
mariage.
--Une messe de mariage?
--Oui, à la Madeleine, Georges de Pérusset, le fils de l'ancien
conseiller d'État, un de mes camarades, se marie avec la fille d'un
agent de change, mademoiselle Sommer... Il paraît que c'est une amie de
pension de mademoiselle de Thorvilliers.
--Oui, une de mes élèves.
--Eh bien, mademoiselle de Thorvilliers est demoiselle d'honneur. Je
l'ai appris hier seulement, en allant féliciter Georges. Il m'a annoncé
cela, sans paraître y attacher d'importance, négligemment, mais avec une
intention de vanité. Songez donc! la fille d'un duc au mariage d'une
fille de financier! Comme je lui pardonne ce mouvement d'orgueil! Le duc
s'est excusé de ne pouvoir assister à la cérémonie; mais il a accordé à
madame Sommer, qui est venue le lui demander, l'honneur qu'on attendait
des souvenirs de pension... Pensez donc! la fille d'un agent de change
pour un spéculateur! La cérémonie est pour aujourd'hui, midi... Venez!
--Il n'est que dix heures! répondis-je en souriant à ce bel
enthousiaste.
--C'est vrai; mais il y aura beaucoup de monde. Il faut être bien placé
pour la voir, et puis, si nous trouvons le temps long, nous prierons en
attendant.
Il disait cela, en riant, les yeux étincelants de piété.
--Oui, nous prierons! lui répondis-je, attendri de ce qu'il disait et de
ce qu'il présageait.
Je partageais son délire, mais avec une méfiance secrète du réveil.
Il faut bien que je l'avoue. Le prêtre, qui ne s'est jamais suicidé en
moi, profite de toutes les occasions de revivre librement. Par un accord
qui choquerait sans doute des consciences dévotes et qu'elles
flétriraient comme une profanation, mais qui me semble sans impiété,
j'associe, en toute circonstance délicate, ma paternité humaine à ma
paternité spirituelle.
Il me semblait tout naturel de bénir ma fille dans une église, et si
Dieu ne m'y foudroyait pas, à ce moment d'extase, c'est qu'il faisait
descendre son pardon sur le prêtre devenu père.
Je me flagellerai de ma faute, tant que je vivrai; mais je ne puis
répudier comme une honte cette innocence que j'ai donnée au monde.
Jules de Soulaignes acheva de m'enivrer par avance en me disant:
--C'est à la Madeleine que j'espère me marier. Mon oncle, je le sais,
tient à son église... La voir là, par avance, agenouillée devant l'autel
où je la conduirai, quel rêve!
Oui, c'était un rêve trop beau. Il frappait ses mains l'une contre
l'autre, les joignait, les faisait craquer; il marchait dans mon
cabinet, transporté, fou! Il n'y tenait plus. Moi, j'avais de la peine à
me contenir.
J'entendais dans les oreilles, dans mon coeur, les orgues de l'église, et
je m'apprêtai à partir, comme pour une répétition du mariage de mon
enfant.
Tout ce que je pus obtenir de Jules et de moi, ce fut d'aller à pied,
jusqu'à la Madeleine, pour fatiguer notre force et n'être point trop en
avance. Nous fûmes encore obligés d'attendre près d'une grande heure.
Nous attendîmes dans un recueillement et un tremblement égal, sans nous
communiquer aucune pensée. J'avais sur les lèvres toutes sortes de
formules de prière; j'en cherchais d'autres qui ne m'eussent pas servi,
dans mes fonctions ecclésiastiques.
J'avais prêché autrefois à la Madeleine; je voyais la chaire béante qui
m'invitait à y monter, à y porter, comme aux premiers temps chrétiens,
ma confession publique, à attester ceux qui m'écouteraient que, si
j'avais été coupable, je n'avais peut-être pas démérité de bénir ma
fille.
Pourquoi racontai-je ces vertiges de mon coeur et de ma foi!
Hélas! quand je pense que c'est précisément à la Madeleine que
l'horrible et sacrilège parodie de mariage doit s'accomplir, je me dis
que rien n'aura manqué, comme ironie, à l'atrocité de mon supplice.
Pauvre Jules de Soulaignes! Est-il retourné depuis ce jour-là à
l'église? Oserait-il y retourner avec moi?
La Madeleine s'était peu à peu emplie d'un monde bruyant, jaseur,
curieux, élégant, qui, comme nous, attendait.
Quand les bruits du dehors, les avertissements de la hallebarde du
suisse, le chant triomphal de l'orgue nous avertirent de l'entrée du
cortège, je craignis tout à coup que, revenant sur sa décision, le duc
ne fût venu, par un instinct de méfiance, pour garder ma fille, jusque
dans la maison de Dieu, qui avait été ma maison, et dont il ne m'avait
peut-être pas suffisamment chassé, ou bien qu'il eût défendu à Louise de
venir.
Mais non, c'était surtout là qu'il m'eût défié de la lui prendre, et
c'était surtout là qu'il me menaçait encore et qu'il ne me craignait
pas, moi, le prêtre interdit.
On sait ce que sont ces grandes cérémonies.
Nous nous étions placés très en avant, mais de côté, sur la ligne même
où devaient s'agenouiller les demoiselles d'honneur, non loin de la
place que Louise occuperait.
Nous la cherchâmes des yeux. Il ne la vit pas avant moi, j'en suis sûr.
Mais je le sentis qui me serrait fortement la main, quand je cherchais
la sienne. Nous échangeâmes un regard qui nous fortifiait encore, et
nous n'eûmes pas un mot à nous dire.
Mon Dieu, qu'elle était belle et jolie! C'était une fête pour elle, une
délivrance, une fête qui ne troublait pas sa candeur, mais qui
soulageait son âme, comprimée par la solitude.
Il serait puéril, il serait surtout sacrilège à moi de la décrire.
Sais-je seulement comme elle était mise! Je ne sais qu'une chose: elle
était un chef-d'oeuvre de maintien, de toilette, et dans sa parure de
jeune fille du grand monde, un chef-d'oeuvre d'ingénuité et de grâce. Je
retrouvais l'écolière, la communiante, la petite sainte, ma fille. La
tutelle du duc de Thorvilliers ne lui avait rien appris, ou plutôt
n'avait rien gâté de ce qu'elle ignorait.
En s'avançant, elle promenait un long regard autour d'elle, par ce
besoin des coeurs religieux de prendre immédiatement possession de tous
les sanctuaires où leur piété va s'épanouir.
Elle donnait le bras à un jeune homme quelconque; elle était vêtue de
blanc, je m'en souviens, comme la mariée. Je lui vis, moi, une couronne
d'étoiles sur la tête, et Jules de Soulaignes, sans doute, lui vit une
couronne de fleurs d'oranger...
Nous n'avions, ni l'un ni l'autre, songé à un incident des messes de
mariage qui nous fît frissonner d'une épouvante joyeuse, quand nous
vîmes Louise quitter sa place, prendre des mains du suisse une bourse de
velours et s'apprêter à quêter.
Elle allait venir à nous; elle allait nous voir tous les deux ensemble!
Je regardai Jules de Soulaignes. Il devint très pâle. Il était debout,
appuyé sur une chaise, et la chaise tremblait sous le tremblement de sa
main. Moi je sentais mes genoux fléchir.
Comme je m'entendais, naturellement, mieux que lui au rituel, j'en
profitai pour m'agenouiller à propos. Je n'aurais pu me tenir debout.
Elle passa dans les rangs des invités, et l'ondulation des têtes qui la
saluaient ou la regardaient, me semblait un hommage rendu à sa
souveraineté virginale. Elle dut remonter pour venir à nous. Il nous
faudrait nous retourner pour lui donner notre offrande... Je pensais à
cela, et je calculais que si je me retournais d'avance je la voyais plus
longtemps, je la prévenais de la rencontre, je rendrais celle-ci moins
brusque; mais si je ne la prévenais pas, le mouvement serait plus naïf,
plus éloquent, plus doux.
Qu'on m'excuse de m'attarder à ces puérilités de l'amour paternel...
c'est ma dernière cueillette de fleurs au bord de l'abîme...
Au milieu de cette délibération, j'entendis tout à coup la hallebarde du
suisse, sur le marbre recouvert d'un tapis. Je perçus bientôt le
froissement de la robe de mousseline; et j'imaginai comme un parfum qui
la précédait et m'annonçait son approche.
--Pour les pauvres, s'il vous plaît, dit le suisse.
C'était par cet appel que ma rencontre avec Reine avait commencé. La
fille m'apparaissait sous la même invocation que sa mère!
Je crus que j'allais mourir, quand je vis son bras mignon tendu vers moi
avec la bourse ouverte. Je fus lent à lui tendre mon offrande; je me
tournai doucement.
Elle leva les yeux pour me remercier et s'arrêta interdite. La sainteté
du lieu retint le cri que je vis serpenter sur sa bouche; ses joues se
colorèrent doucement; son regard s'agrandit. Elle me disait visiblement
par son silence palpitant:--C'est vous! c'est vous!--Tout ce qu'elle
m'avait donné autrefois de respect, tout ce qu'elle m'avait promis
d'amitié, de reconnaissance, de tendresse, elle me le donnait.
Pour les pauvres, s'il vous plaît! Cet appel l'avait-il plus attendrie?
Elle me savait pauvre et vidait son coeur en silence dans le mien...
Oui, oui, j'en atteste Dieu qui était entre nous, dans cette minute
sublime, comme à la minute d'adieu dans l'institution de madame Ruinet,
elle eut l'éclair direct, l'instinct filial. Si elle l'eût osé, elle
m'eût tendu le front, et je n'aurais pas craint d'y mettre le baiser qui
depuis tant d'années me brûle la bouche.
Mais je voulus mériter ma joie paternelle par un grand sacrifice, et me
reculant un peu, démasquant Jules de Soulaignes, je le désignai par un
geste involontaire de protection, en posant ma main sur son épaule.
Louise le reconnut, rougit davantage. Son sourire hésitant, confus,
pudique et tendre, se répandit en lumière nouvelle sur son visage.
Elle parut comprendre pourquoi nous étions là, tous les deux; pourquoi
je lui montrais ce jeune homme dont elle savait le nom, dont je lui
garantissais la loyauté.
Elle reçut l'offrande de Jules en baissant les yeux; elle l'en
récompensa, en les couvrant pour un remerciement muet, elle nous fit une
grande révérence et passa.
Ce fut une scène, infinie dans un éclair. Nous étions penchés naïvement
pour la suivre du regard, et dans un mouvement qu'elle fit, à trois pas
de nous, pour se garer d'une chaise qui interceptait le passage, elle se
retourna, nous regarda encore, puis, continua sa quête, nous ayant versé
de nouveaux trésors dans un regard.
Quand, la quête finie, elle eut repris sa place, je la vis qui
s'agenouillait et qui priait. Je crus même m'apercevoir qu'un de ses
doigts dont elle voilait son visage, se recourbait mystérieusement, dans
la main, pour arrêter une larme, qu'elle ne voulait pas laisser glisser
sur sa joue.
La messe s'acheva; l'orgue donna le signal et le brillant cortège se
dirigea vers la sacristie, en entraînant l'assistance. Louise me chercha
de loin, par un regard qui planait; nous nous vîmes, et comme toute mon
âme était dans mes yeux, toute son amitié attendrie rayonna dans les
siens.
Par un accord tacite, nous étions restés tous les deux à notre place.
Il n'y avait plus dans l'église, que les étrangers au mariage, les
indifférents, les curieux. Je dis tout bas à Jules de Soulaignes:
--Vous êtes l'ami de M. de Perusset; pourquoi n'allez-vous pas à la
sacristie?
Il grelottait, et ses yeux étaient troublés.
--Venez avec moi, me dit-il du ton suppliant d'un enfant peureux; vous
êtes l'ancien maître de la mariée.
--Non, non, je ne peux pas, répliquai-je.
--Et moi, je n'ose pas.
Nous nous comprenions si bien! Alors, pour nous affranchir, nous
sortîmes lentement de l'église, emportant chacun nos coeurs lourds, qu'un
sourire avait fait déborder.
Nous restâmes sous la colonnade, en haut des marches, sans échanger une
parole. Que nous serions-nous dit?
Nous attendîmes parmi les mendiants qui se pressent toujours sur le
passage des heureux ou des affligés. N'étions-nous pas aussi des
mendiants insatiables?
Après une demi-heure de cette attente, les portes s'ouvrirent à deux
battants, et sur le tapis de velours rouge, qui descendait jusqu'au
trottoir, la noce défila orgueilleusement. Louise passa devant nous;
c'était à ciel ouvert; son coeur pouvait s'entr'ouvrir.
--Au revoir, mon bon ami, me dit-elle de cette voix que je n'avais pas
entendue depuis trois ans, et qui avait pris plus de sonorité profonde.
Elle me tendit la main qui tenait aussi un bouquet.
Elle ne regardait pas Jules, mais elle savait bien qu'il était à côté de
moi, qu'il la dévorait de son adoration.
Je pris la main de ma fille et, brusquement, je la portai à mes lèvres.
Le bouquet imprudemment secoué tomba devant nous. Jules se baissa
vivement pour le ramasser. Louise le reprit avec un beau sourire qui
était plus qu'un remerciement, et descendit radieuse le grand escalier.
Quand la foule nous permit, à notre tour, de descendre, nous pleurions,
mais avec une joie triomphale dans le coeur.
Je m'aperçus que mon jeune ami avait gardé une fleur du bouquet.
L'avait-il ramassée? l'avait-il arrachée? J'eus l'héroïsme de ne pas la
lui disputer; c'était mon devoir paternel.
La fleur n'était pas une rose. Elle ne porterait pas malheur à Jules de
Soulaignes, comme les roses que j'avais ramassées dans le jardin de
Chavanges.