A partir de ce jour-là, je n'ai plus mené qu'une existence lamentable,
inénarrable. Les douleurs s'y trouvent mêlées à des détails grotesques,
et ma piété paternelle a eu ses mascarades nécessaires.
Quand il m'arrivait d'apercevoir Louise, j'avais mon aumône de joie;
mais jamais je n'eus le bonheur de pouvoir l'en remercier.
Tout d'abord, je craignis que le duc ne quittât Paris, pour s'en aller
bien loin, sans laisser de traces; mais il était trop infatué de sa
force, trop certain de me tenir en respect avec cet otage, pour prendre
cette précaution.
On était à la fin du printemps. Ce fut une raison pour que la voiture de
M. de Thorvilliers fût remarquée au Bois, aux Champs-Élysées, avec cette
fleur de printemps qu'il promenait fièrement.
La beauté de ma fille fut vite connue. Je lus un jour son nom dans un
journal qui enregistre les succès mondains. Cette célébrité eût ravi un
père comme Gaston. Peut-être que sa rancune contre cette chère innocente
s'étourdit un peu à cette bouffée d'encens. Moi, j'eus honte et j'eus
peur de cette gloire inexorable que les moeurs indiscrètes et frivoles du
jour imposent à la jeunesse.
Mais Louise, je l'espère, l'ignora toujours; ou bien si on eut le
courage de la lui annoncer, elle n'en prit aucun sujet de coquetterie.
Quand je la voyais passer, je lisais de loin, sur son front, comme dans
un devoir d'écolière, l'imperturbable candeur, voilée seulement d'une
vague mélancolie, que j'avais si soigneusement préservée.
Mon existence se résumait en ceci: j'espionnais incessamment le duc.
J'étais toute la journée en faction. Je ne rentrais me coucher que quand
j'étais certain que tout était éteint à l'hôtel de Thorvilliers, et
j'étais à mon poste le matin, guettant le réveil de l'hôtel, comme si,
dans les allures de la domesticité, j'allais surprendre les intentions
du maître.
Je suis étonné que la police ne se soit jamais inquiétée de ce rôdeur
continuel. Mais la police ne sait que ce qu'on lui apprend et n'a que
les inquiétudes qu'on lui donne.
Il est vrai, je le répète, que j'étais contraint à toutes sortes de
déguisements. Mais à quoi bon raconter cela? Ce sont les vilenies du
martyre... On devine mon supplice. Tous les matins, en m'éveillant, je
me demandais avec anxiété:--Que va-t-il se passer? où la verrai-je? Tous
les soirs, toutes les nuits, quand je rentrais las de mes courses,
désespéré, si je ne l'avais pas entrevue, ravi et plus disposé encore au
désespoir, s'il m'avait été donné de l'apercevoir, mais certain qu'elle
était à Paris, je remerciais Dieu de cette journée gagnée.
Tout l'été se passa dans ces transes.
Une fois, elle alla à l'Opéra; j'y entrai derrière elle, et, placé de
manière à la voir, sans être vu, à ne rien perdre de ses émotions, je
passai une soirée idéale, au spectacle de sa grâce.
Je ne sais pas quel opéra on chantait. Je n'en entendis rien. Mais,
sourd au bruit, je _voyais_ une harmonie, un poème, une extase monter
dans ses yeux.
Elle ne se doutait pas qu'elle était admirablement belle; que le duc
l'avait fait parer pour son début; que tous les regards papillonnaient
autour d'elle, comme autour d'un lis. Elle s'abandonnait à son
recueillement.
Je frissonnai d'épouvante et de joie tout ensemble quand je vis, à un
moment, qu'elle levait les yeux au-dessus d'elle; qu'elle les envoyait
au delà de ce plafond symbolique; qu'une larme brillait dans ses beaux
yeux. La bouche eut une palpitation tendre.
Je me souvins de cette nuit de délire où j'ai vu sa mère accoudée au,
balcon de la bibliothèque du château de Chavanges, cherchant aussi, avec
le même regard, le sillage d'un rêve de tendresse dans l'infini.
J'avais calomnié ce soupir et ce regard. Tout mon malheur venait de
cette impiété de mon amour.
Cette fois, je ne m'y trompai pas; je ne pouvais pas m'y tromper. L'âme
de la mère était sur les lèvres de la fille, et je demandai pardon à
Reine, en bénissant Louise.
Le duc, solennellement installé derrière Louise, et qui recueillait les
hommages de toute la salle, remarqua sans doute, comme moi, cette minute
d'extase. Il en fut choqué, comme d'une naïveté trop primitive.
Il ne lui convenait pas que mademoiselle de Thorvilliers eût de ces
élans de l'âme à l'Opéra, surtout quand tous les regards étaient fixés
sur elle. Il se pencha, l'avertit; Louise eut une légère pâleur; le
regard, blessé dans son vol, descendit, s'abattit sur la scène, où des
danseurs faisaient irruption, et alors je remarquai avec douleur la
fixité morne des yeux de mon enfant.
J'aurais voulu, de l'éclair des miens, transpercer, foudroyer Gaston.
J'allais, de temps en temps, me reposer et déposer le secret de mes
poignantes inquiétudes chez madame Ruinet.
La pauvre femme était en disgrâce complète auprès du duc. Louise n'était
pas revenue une seule fois la voir, ne lui avait pas écrit, et comme il
nous était impossible de douter du coeur de Louise, nous comprenions à
quelle défense elle obéissait. J'appris aussi que des jeunes filles, des
amies de l'institution, avaient essayé vainement de la voir, de lui
écrire. Elles n'avaient pas été reçues, et si les lettres avaient été
remises, on avait défendu à Louise d'y répondre.
Je commençais à croire que le duc ne quitterait pas Paris et avait
renoncé aux attractions de diverses natures qui, depuis longtemps, le
fixaient presque en Italie, quand, à l'automne, je devinai, à certains
préparatifs dans l'hôtel, que je m'étais trompé et que M. de
Thorvilliers allait partir.
J'étais prêt à le suivre.
J'avais réalisé tout ce qui me restait de ma fortune. Je pouvais
l'emporter avec moi. Ce reste était peu de chose. Je l'épuiserais
peut-être à suivre ma fille, à acheter chaque heure que j'allais donner
à cette poursuite; mais quand je serais tout à fait pauvre, je
travaillerais. Le néophyte missionnaire se retrouvait dans le père
affolé; les obstacles n'étaient rien: le but mettait une lumière divine
sur tous les moyens employés. Il ne fallait que de la foi.
Quelle foi eût rivalisé avec la mienne? Quel but était plus saint?
Je partis. Je suivis le duc; quelquefois je le devançais, bien sûr de ne
pas perdre sa trace; car je m'appliquai toujours à partir avec les gens
de sa maison, à le rejoindre ou à préparer ses étapes. Je courais moins
de risques d'être aperçu, en ne partant pas en même temps que lui.
Louise m'eût reconnu parmi les voyageurs des petites places. Mais les
serviteurs d'une si grande maison voyageaient souvent en première
classe, et, quand ils étaient réduits aux secondes classes, ils ne
s'occupaient guère des gens humbles, peu causeurs, tristes et vieux
comme moi.
J'ai dit, à plusieurs reprises, que le séjour ordinaire et préféré du
duc de Thorvilliers était l'Italie.
Je n'avais jamais su pourquoi; je l'appris en le suivant.
Il était engagé dans de grandes entreprises de canalisation agricole en
Lombardie, et il avait à Florence une maîtresse, madame Paola
Buondelmonti qui se prétendait veuve d'un descendant des comtes de
Buondelmonti, les guelfes fameux du onzième siècle.
Les membres, à peu près authentiques de cette vieille famille,
laissaient dire cette belle personne qui s'était mariée à Rome, qui
était devenue veuve à Venise, sans que son mari eût jamais figuré dans
sa vie.
Elle n'était pas riche, mais elle était fort belle. Gaston, qui savait
accorder le culte fou de la beauté plastique avec certaines vertus
économiques, réparait discrètement les torts de la fortune envers la
grande dame exilée de sa gloire, mais spéculer sous son inspiration,
pour ne pas s'appauvrir en l'enrichissant.
Cette liaison est la cause du mariage infâme qui se prépare. Le vice a
engendré le crime. Les spéculations du duc n'ont pas réussi. Sa fortune
personnelle est compromise; il ne peut toucher à celle de sa fille. Mais
ce qui lui est interdit est facile à un gendre. Voilà pourquoi la
Buondelmonti, qui ne voulait pas de cette pourriture armoriée, de peur
de s'y gâter, la fait resplendir sous le rayonnement des millions, aux
yeux d'un spéculateur compromis, et voilà comment Louise, ma fille,
cette vierge dont personne n'est digne, va payer de sa pureté, de son
âme, de sa vie, la rançon du duc de Thorvilliers envers une vieille
courtisane.
Non, cette monstruosité ne s'accomplira pas. Non, je le jure; je veux le
faire jurer aux honnêtes gens.
A mesure que, dans ce mémoire, je m'approche de cette boue, tout mon
être, qui s'est calmé au récit de mon amour, de ma douloureuse
paternité, se redresse, se révolte. Non, maintenant que j'ai prouvé mon
droit à aimer, je veux prouver mon droit à haïr. Il faut que la justice
sorte éclatante, invincible, de ce récit.
Le duc alla directement de Paris à Rome. Il avait des réclamations, des
demandes à faire au gouvernement italien.
A Rome, Louise eut la permission de visiter les églises, les musées, les
ruines. Je n'osais la rejoindre dans ces promenades intéressantes; elle
m'aurait vu; la dame qui l'accompagnait et qui me connaissait bien,
m'eût dénoncé.
Je me privai donc, par prudence, de ce bonheur nouveau et délicat, de
voir s'épanouir ce sentiment du beau, que je m'étais efforcé d'éveiller
en elle. Mais, quand elle sortait d'une de ces églises, d'un de ces
musées, je surprenais de loin un éclair radieux sur son doux visage,
parfois, une émotion grave et la trace d'une larme.
Le duc mettait une complaisance qui n'était que la mise en scène de son
calcul à se promener en voiture, aux heures réglementaires de la fashion
romaine, au Pincio ou au Corso. Sous le prétexte de montrer le beau
monde de Rome à Louise, il montrait Louise au beau monde. C'était le
chef-d'oeuvre dont il était fier, comme d'un Raphaël, qu'il faisait
apprécier par ces collectionneurs de chefs-d'oeuvre.
Je jouissais de ces promenades, et sachant que le duc partirait un jour
ou l'autre pour Florence où était sa maîtresse, pour Milan où était le
siège de son entreprise, je rêvais la bonne fortune d'une absence de
lui, qui me permettrait, non pas d'aborder ma fille, et de m'en faire
reconnaître, mais de m'en approcher avec plus de sécurité et de la voir
plus à mon aise.
A Rome, bien des choses m'étaient faciles. J'y avais fait plusieurs
séjours pendant ma vie apostolique. J'y avais laissé, au Vatican même,
des amis puissants qui auraient pu me venir en aide, et si ce mariage
qui me menace avait dû se faire à Rome, même depuis que le pape est
dépossédé de sa souveraineté, j'aurais pu l'empêcher.
Mon interdiction eût été facilement levée, et si un scrupule que je ne
voulais pas vaincre ne m'eût empêché de reprendre l'habit
ecclésiastique, j'aurais pu, à Rome, me déguiser en prêtre, pour exercer
plus commodément ma fonction paternelle.
C'est à Rome que je fus exactement renseigné sur les intérêts que le duc
avait en Italie, et ce fut un cardinal de mes amis qui me raconta la
liaison de M. de Thorvilliers avec la Paola Buondelmonti.
Un jour, j'étais dans le Corso, sur le trottoir, derrière deux jeunes
gens, élégants, qui à un angle de la place Colonna regardaient défiler
les équipages, quand, au moment où la voiture découverte du duc de
Thorvilliers passait, j'entendis un de ces deux promeneurs dire, en
français, à son compagnon, en montrant Louise:
--Oh! la belle jeune fille!
J'eus une brusque palpitation. Je me penchai et regardai de côté le
jeune homme qui parlait ainsi.
Je crois que si j'avais surpris dans son air, la moindre marque d'une
admiration frivole, galante, impertinente, je l'aurais détourné, par une
intervention quelconque. Mais il y avait dans les yeux de ce jeune
Français une surprise si pieuse; il saluait si bien, sans qu'elle l'eût
aperçu, cette vision qui passait; il la suivit d'un regret si visible,
si touchant, qu'au lieu d'être irrité et jaloux, je fus attendri.
Je restai à ma place et j'écoutai. Après un silence, le même jeune homme
dit à son ami:
--Toi qui habites Rome depuis deux ans, sais-tu son nom?
--C'est mademoiselle de Thorvilliers.
--Ah!... c'est là le duc?
Il y eut un accent de dédain craintif, de peur involontaire, dans ces
paroles.
Bon jeune homme! J'aurais voulu lui serrer la main, le remercier de ce
qu'il paraissait avoir des raisons de ne pas estimer le duc!
J'appris, en écoutant, que l'interlocuteur de ce sympathique jeune homme
était secrétaire d'une des deux ambassades françaises, et que c'était à
ce titre qu'il avait vu le duc de Thorvilliers, soit au palais Farnèse,
soit au palais Colonna. Quant au jeune homme lui-même, il était arrivé
le matin de Florence. Il connaissait le scandale de la liaison du duc
avec la Buondelmonti, et après avoir renseigné, sur ce point, son ami,
il ajouta avec animation:
--J'espère bien que le duc ne promènera pas aux Cascine sa maîtresse
avec cette belle enfant.
--Qu'est-ce que cela te fait? répliqua l'autre.
--Cela m'offense dans mes idées de pudeur et de fierté.
--Te voilà bien, mon poète!
--Poète si tu veux! Je ne connais pas cette jeune fille; je la vois pour
la première fois. Je jurerais qu'elle a l'âme aussi belle, aussi pure
que son visage, et je sais que son père est un vieux mauvais sujet.
Voilà pourquoi je me révolte d'avance à la pensée que la Buondelmonti
peut vouloir servir de chaperon à cette enfant... Elle semble toute
jeune... Viens la voir encore.
Et riant d'un bon rire qui résonna dans mon coeur, il entraîna son ami.
Je les suivis. J'étais curieux de connaître ce jeune homme que l'autre
traitait de poète et qui devinait si bien ma fille!
Poète! j'avais cru l'être aussi, à l'âge de ce jeune inconnu, dans mes
années d'innocence, d'amour pur, de premier élan! Ma poésie ne m'avait
pas préservé d'un grossier prestige de mes sens. J'avais commencé à
admirer Reine de Chavanges de la même façon que ce jeune homme admirait
Louise. Mais s'il était digne d'elle, je me jurai bien qu'il ne se
tromperait pas comme moi, aux apparences et que, dût-il voir cet ange
assis un jour à côté de la Buondelmonti, il n'en conclurait pas la
possibilité d'une atteinte à l'innocence de ma fille.
Mais, ne pouvait-il pas empêcher ce rapprochement, ce sacrilège?
Je m'informerais: je saurais quel était ce jeune Français.
Qu'on ne s'étonne pas de cette promptitude de ma part à adopter ce beau
premier venu. Le captif accueille toutes les chances d'évasion, et
j'étais captif, dans le désert de ma vie, avec le bonheur de mon enfant,
entrevu comme une terre promise...
Je suivis ces deux jeunes gens. Ils eurent bientôt rejoint la voiture du
duc qui s'avançait à son rang dans la foule. Je vis l'inconnu contempler
Louise, aspirer pour ainsi dire cette lumière souriante qui se dégageait
du visage de mon enfant.
Quand, arrivée à la place du Peuple, la voiture prit un trot rapide et
s'éloigna, le jeune contemplateur resta un instant immobile, puis se
décida à prendre le bras de son ami pour s'y appuyer. Son coeur alourdi
lui donnait un peu de lassitude.
Je l'entendis qui disait:
--Oui, elle est bien belle! Elle est bien pure! Heureux celui qui en
sera aimé!
--Tâche que ce soit toi.
--Heureux celui qui l'aimera! continua-t-il avec un soupir et sans
répondre à son ami, oui, bien heureux, même s'il doit souffrir et mourir
de n'être point aimé!
Je portai vivement mes mains à mes yeux pour retenir des larmes, et pour
m'empêcher de saisir ce jeune homme, de l'obliger à se retourner, de
l'embrasser, de lui dire:
--Vous avez raison. Ce serait un grand bonheur d'être aimé d'elle. C'en
est un d'être torturé de l'amour qu'on a pour elle.
Je le bénis de toute mon âme, je le suivis encore et je sus où il
demeurait, me réservant d'apprendre son nom, par cette police officieuse
et irrégulière qu'on trouve à sa disposition, dans tous les coins des
grandes villes d'Italie.
Le lendemain, les jours suivants, je retrouvai le même inconnu à la même
place, guettant la même vision.
Il revint seul. Il avait la pudeur de sa curiosité, de son amour
naissant. Je l'aimai encore pour cela.
Il me tardait de le connaître, de savoir si mes rêves paternels qui
battaient de l'aile pouvaient s'envoler avec les siens. Sans doute, pour
arriver à la réalisation, il y avait de grandes difficultés à vaincre,
en admettant les convenances de fortune, de famille. Comment faire
agréer ce prétendant par le duc, et comment, surtout, serais-je certain
qu'il serait aimé par Louise, en n'étant pas repoussé par M. de
Thorvilliers?
Si le roman qui commençait à Rome pouvait s'y dénouer, j'espérais bien,
ainsi que je l'ai dit à propos du mariage infâme qui se prépare, faire
jouer des ressorts assez puissants pour que le duc, sans soupçonner mon
intervention, fût dominé et conduit par elle.
Le but qui surgissait tout à coup me donnait de nouvelles angoisses;
mais m'excitait à la vie.
Comment! après avoir meublé l'âme de ma fille, j'aurais le bonheur
d'aider à son mariage, de lui donner un ami jeune, beau, intelligent,
sans doute de bonne naissance, de belle fortune?
On ne fait pas de si grands rêves, sans les enrubanner de toutes sortes
de folies. Quand l'âme d'un père s'ouvre à cet horizon du mariage de son
enfant, il entre par cette ouverture toute sorte de fleurettes, de
marottes, de petits riens qu'un vent pousse et fait tourbillonner.
Je m'appliquais à aimer celui qui serait aimé de ma fille. Je le dotais
de toutes les vertus qu'il trouverait dans Louise. Je me disais que
puisqu'il avait des amis dans les ambassades, il était d'un monde où
l'on recrute des diplomates. Pas de difficultés de ce côté-là. Il serait
un futur ambassadeur.
Je faisais aussi des souhaits plus ambitieux, moins vaniteux, et je
m'exposais à retomber de plus haut.
Quoi! J'aurais un fils, et par ce fils, plus tard, qui sait? J'aurais ma
fille! Quand le mariage serait conclu, quand Louise serait émancipée de
cette paternité pesante du duc de Thorvilliers; quand, à la faveur des
souvenirs d'autrefois, je serais entré dans l'intimité de son ménage,
j'aurais peut-être un jour, dans une heure de causerie, d'effusion, le
droit de laisser deviner quelque chose de mon secret!
Mais si ce bonheur était trop grand, trop égoïste, si je devais me
l'interdire, pour empêcher Louise de voiler le souvenir pieux qu'elle
avait de sa mère, et pour l'empêcher d'avoir honte ou horreur de ma
paternité sacrilège, je pourrais du moins me confier à l'ami, à celui
qui l'aurait reçue de moi!... Mais non. Je ne dirais rien. Je resterais
dans mon ombre; je les contemplerais à mon aise dans leur bonheur, sans
le leur faire payer par un sacrifice à leur conscience. Je serais
toujours, jusqu'à la fin, jusqu'à la mort, le vieux maître, seulement le
vieux maître, et cela me suffirait.
Voilà les folies que je remuais en moi, pendant que, me dissimulant dans
la foule, je regardais de loin ce charmant jeune homme, ce poète qui
faisait son rêve en regardant ma fille.
Il me fut facile, ayant appris son nom, de faire prendre des
renseignements sur sa famille.
J'appris qu'il s'appelait Jules de Soulaignes, qu'il était de petite
noblesse champenoise. Personnellement, il n'avait pas une très grande
fortune. Il était le seul enfant de la comtesse de Soulaignes, restée
veuve à vingt ans. Après avoir été élevé soigneusement par sa mère, une
femme intelligente et lettrée, comme il était incertain sur le choix
d'une carrière, il s'était décidé à voyager, continuant ou commençant à
s'instruire réellement, travaillant, prenant des notes, allant, dans
chaque pays, consulter les bibliothèques.
J'ai su depuis qu'à Florence il avait passé des semaines entières dans
cette magnifique bibliothèque Laurentienne que Michel-Ange a dessinée
pour les érudits éternels.
Un de ses oncles, le marquis de Montieramey, devait lui laisser tous ses
biens et prétendait même, par une adoption, lui laisser tous ses titres.
Jules de Soulaignes pouvait donc devenir un bon parti, très acceptable
pour un vaniteux et un calculateur, comme le duc de Thorvilliers. Il
était pour moi un parti désirable. Père dans des conditions humaines,
normales, je n'aurais pas voulu d'autre gendre. Son instruction, ses
dispositions studieuses, graves, m'eussent répondu de sa raison. La mère
sérieuse et instruite qui l'avait élevé, et qui l'abandonnait avec
confiance aux hasards de la vie, bien certaine qu'il ne s'égarerait pas,
me répondait de son coeur.
Le vieux cardinal de mes amis, dont j'ai parlé, avait fait venir de
France pour moi, tous ces renseignements, qui me comblaient. Il restait
à savoir quelles pouvaient être les intentions du duc de Thorvilliers.
Le doute me prenait à cette question.
Je ne croyais pas à la tendresse possible de Gaston pour ma fille. Mais
cette affectation qu'il mettait à la promener, comme son luxe, comme une
élégance de plus dans sa vie, m'indiquait bien que s'il était désireux
de s'en débarrasser aussitôt qu'il le pourrait, il voudrait assurément
en tirer parti pour sa vanité.
J'ignorais alors la gêne, les désastres du duc, et je n'osais pas, dans
mes préventions, aller jusqu'à le supposer capable d'un crime, comme
celui qu'il veut commettre. Je comptais sur son égoïsme. Le comte de
Soulaignes était d'assez bonne famille, après tout, et avait assez
d'espérances, pour n'être pas, aux yeux du monde du faubourg
Saint-Germain, un gendre indigne du duc de Thorvilliers.
Sur cet échafaudage de calculs, je dressais, j'édifiais l'autel où je
voyais Louise s'agenouiller, avec l'attendrissement d'un coeur vierge qui
va docilement au-devant de l'amour, voilé par le devoir, et je bénissais
Dieu de cette merveilleuse rencontre, de cette récompense qu'il
accordait à ma sollicitude, du couronnement magnifique qu'il donnait à
mon supplice.
Un jour, Jules de Soulaignes ne se trouva pas à son poste habituel. Je
ne le vis, ni au Pincio, ni au Corso, ni dans les jardins Borghèse, et
pourtant la voiture du duc parcourut tous ces lieux de rendez-vous.
Elle passa à l'heure habituelle, Louise comme la veille, comme toujours,
avec son sourire vague, ingénu, plus triste que gai, avec ses beaux yeux
noirs comme ceux de sa mère, regardant sans chercher personne, et le
duc, renversé indolemment, ne s'interrompant de répondre à des saluts
que pour bâiller.
Que signifiait cette absence? Qui avait retenu M. de Soulaignes? Le
lendemain il ne reparut pas davantage.
Je m'informai à son hôtel. Il était parti. Ce fut un désappointement
cruel, une surprise aiguë.
Je n'osai pas aller trouver le secrétaire d'ambassade, ami de Jules de
Soulaignes, et pourtant je songeai à cette démarche. Mais peut-être cet
amoureux fier et pudique avait-il gardé son secret! Était-ce la santé de
sa mère, celle de son oncle qui le rappelait en France? Était-il allé
demander le consentement de madame de Soulaignes? Il était aussi
impossible qu'il eût renoncé à Louise, qu'il lui était impossible de ne
plus l'admirer.
Je ne m'expliquai rien, mais je souffris beaucoup. Les semaines se
passèrent, les mois aussi. Le duc passa une grande partie de l'hiver à
Rome. Il fit deux ou trois absences très courtes, et Louise ne sortait
pas. J'en vins à souhaiter chaque fois le retour de Gaston.
Je n'apercevais plus ma fille que derrière la grande vitre d'une
fenêtre, au premier étage d'un palais, où le duc avait loué un
appartement. Il me semblait que Louise était plus triste.
Vers la fin de l'hiver, le duc quitta Rome pour Milan. Louise eut des
curiosités nouvelles à satisfaire, des églises, des musées, des
promenades à visiter. J'étais sur sa route, de la même façon, invisible
et voyant bien. Je surpris le même éveil de l'esprit dans ses yeux, le
même éclair sur son front, puis les mêmes mélancolies, les mêmes ennuis,
combattus par la raison.
Deux fois je rencontrai Gaston sans ma fille. Il avait dans sa voiture
formée une femme que je reconnus aussitôt, d'après ce qu'on m'avait dit.
C'était la Buondelmonti. Que venait-elle faire? pourquoi avait-elle
quitté Florence? Venait-elle chercher le duc? enlever ma fille? Le
pressentiment de ce qui se passe aujourd'hui m'effleura.
Je frémis à la pensée qu'elle était peut-être descendue dans le même
hôtel que le duc de Thorvilliers. Mais non, elle habitait seule. Je les
suivis, et j'eus des raisons de supposer qu'elle ne vit pas Louise; que
celle-ci ne lui fut pas présentée.
Je pensais obstinément à Jules de Soulaignes. Saurait-il qu'il devait
venir à Milan? Pourquoi ne venait-il pas? Devais-je perdre ma confiance
en lui? Son mépris pour le duc avait-il triomphé de son admiration pour
Louise? Me faudrait-il, aux raisons que j'avais de haïr Gaston, ajouter
encore celle-là? Sa mauvaise réputation compromettrait l'avenir de mon
enfant, comme sa dépravation inconnue avait perdu celui de ma fiancée.