Il ne faut jamais fuir. Je me suis cru généreux et humble; j'ai été
implacable et orgueilleux. Il fallait rester, affronter Reine, Gaston,
miss Sharp; me débattre davantage contre cette crudité effroyable du
fait qui violait tous mes sentiments, ne pas abandonner celle que
j'avais tant estimée, et que j'aurais dû plaindre, ne pouvant la haïr.
Hélas! il m'eût fallu une expérience que je ne pouvais avoir. J'aurais
dû être, pour posséder cette lueur de raison, autre chose qu'une moitié
de poète, d'homme à demi religieux, fanatique de générosité par besoin
de se sentir fort et clément, agité, à travers tout, de frissons
sensuels qu'il prenait pour de l'indignation...
Je viens de relire ce que j'ai écrit sur cette nuit fatale, et je
m'aperçois que je n'ai pas tout dit; que je n'ai pas assez insisté sur
ces déchirures, sur ces brûlures de la chair. J'ai eu honte de tout
analyser, et pourtant, il faut bien que l'on m'absolve de ma grande
innocence, pour que je ne sois pas trop accablé ensuite de ma faute.
Ce mémoire prend les proportions d'un livre. Mais, je l'atteste; je ne
mets aucune vanité d'auteur dans mon récit. Je n'ai que le scrupule
d'étendre à ma fille, pure et chaste, l'intérêt que l'on portera
peut-être à son père coupable.
Coupable? Oui, je l'ai été, mais d'abord, mais surtout en désertant le
supplice; l'autre faute n'a été que la contre-partie de celle-là.
En m'éloignant du château, je pleurais, et cela m'était doux, car les
larmes empêchent de penser. Je n'avais qu'une idée, et tout de suite je
m'étais donné un but; courir à mon vieux maître l'abbé Cabirand, non pas
seulement parce qu'il était mon seul ami, mais parce que dans cette
crise il m'apparaissait comme le seul médecin auquel je voulusse me
confier.
Le poète venait de recevoir une atteinte terrible; le chrétien s'exalta
et substitua une poésie éternelle à la poésie éphémère.
L'abbé Cabirand fut stupéfait, consterné et effrayé. Je lui disais que
je n'aimais plus, et je le disais avec tant de douleur qu'il s'alarma de
ce que je lui apportais encore de passion à éteindre. Il me conseilla
tout ce qu'il pouvait me conseiller, le repos près de lui, la prière.
Il voulut aussi, ce bon prêtre, écrire à mademoiselle de Chavanges. Il
songeait à susciter un repentir qui eût désarmé mon juste ressentiment;
il rêvait la purification par les larmes, et sans se préoccuper des
répugnances de la vanité, de l'amour-propre humain, il croyait encore à
la possibilité d'un mariage.
Il essaya aussi, avec la même inexpérience infaillible, de me persuader
que j'avais mal vu, mal interprété une vision imparfaite.
Mais s'apercevant que ce moyen de guérison irritait mes plaies, sans les
guérir, se sentant inhabile à se reconnaître dans le labyrinthe des
caprices féminins, il s'évada bien vite de ce terrain, et s'en tint
exclusivement aux arguments de pardon, de charité.
Il avait obtenu pour moi la permission d'habiter le séminaire où il
professait, afin que notre tête-à-tête fût aussi peu interrompu que
possible, et que nous pussions reprendre, dans l'intervalle d'une leçon
à une autre, d'un office à un autre, l'éternel sujet de nos confidences.
On comprendra qu'avec mon caractère et dans les dispositions où j'étais,
l'idée de l'apostolat me vint vite au milieu de cette vie religieuse.
Je dis l'idée de l'apostolat et non pas celle de la retraite. Sous cet
accablement de mon coeur, je sentais une énergie qui voulait être
employée et qui redoutait l'inaction.
Je ne suis contemplatif qu'à mes heures. La vie du cloître m'eût
narcotisé sans me calmer, ou m'eût exaspéré. Je devinais que j'aurais
moins d'assauts à soutenir dans la solitude peuplée que dans la solitude
vide.
Quand je m'ouvris à l'abbé Cabirand de mon projet de rester, comme
élève, et de me faire prêtre, il eut une vivacité d'opposition tendre,
paternelle, qui me toucha, sans me convaincre. Il assurait que ce désir
était l'effet d'un dépit plutôt que d'une vocation. Cet homme chaste,
paisible, qu'aucun souffle mauvais n'avait jamais agité, ne comprenait
qu'une façon de prêtre, le pasteur candide et studieux. Serais-je
celui-là? Il n'admettait qu'une façon de tuer le démon dans la
conscience d'un homme qui a goûté aux passions humaines, le jeûne, la
macération, la lutte continue; car, selon lui, le confesseur des autres
doit n'avoir pas à se battre d'abord avec lui-même.
Il se mêlait aussi, à l'insu de sa sagesse, un grain d'ambition pour moi
à tous ces raisonnements.
L'abbé Cabirand me croyait appelé à de hautes destinées dans le monde.
Il m'avait souvent prédit que j'irais à la Chambre des pairs et que je
m'y ferais ma place. Il ne pouvait se résigner à me voir simple curé, ou
simple vicaire. Il est vrai qu'avec mon nom et ma fortune, je pouvais
prétendre à de grands honneurs dans l'Église même. Elle est bien obligée
de demander du renfort aux influences aristocratiques. Mais la modestie
du bon prêtre lui interdisait de souhaiter pour moi une si belle
carrière dans l'état religieux; tandis qu'il se croyait en règle avec la
terre et le ciel, en me poussant à devenir un grand orateur politique et
laïque.
Il me parla avec une éloquence naïve, qui n'empruntait rien à sa
rhétorique usuelle, du mal que je me ferais à moi-même et que je ferais
aux autres, si j'apportais à Dieu un coeur palpitant encore d'un
désespoir humain, trop violent, pour être définitif.
--Mon pauvre enfant, me disait-il, en citant saint Augustin, vous
n'aimez plus celle qui vous a trompé, mais vous aimez toujours l'amour.
Je discutais; je répondais que cette tendresse, crucifiée en moi,
voulait s'épancher et non se concentrer pour une torture égoïste et
dangereuse; que je voulais devenir prêtre, au plus vite, pour agir et
non pour me recueillir; que la politique me paraissait mesquine.
J'aimais mieux aller prêcher les sauvages que la majorité ministérielle
ou l'opposition, si je n'avais pas assez d'éloquence pour dire ces
vérités cruelles au monde que j'avais traversé et qui ne m'avait pas
compris.
J'étais croyant; je l'avais toujours été. Mon détachement de la vie
ordinaire était complet. C'était me condamner à un désoeuvrement fatal
que de refouler en moi ces aspirations de tout mon être. Oui, j'aimais
l'amour, mais l'amour infini, pour me guérir des désenchantements de
l'amour terrestre et borné, pour satisfaire la soif immense qui me
restait de cette première amertume.
Je triomphai des résistances de l'abbé Cabirand. Peut-être bien que sans
s'en douter le professeur de rhétorique se rendit à la rhétorique
ingénieuse de son élève.
Quand il fut persuadé, une vie douce, la convalescence de mon coeur
commença vraiment dans cette intimité. Je n'avais plus à rougir de ma
tristesse; j'en faisais un moyen de m'observer, de m'épurer.
J'étudiai avec ardeur. Je me tins parole. Aucun signe de moi n'alla me
rappeler à ceux qui m'oubliaient peut-être, ou me défendre près de ceux
qui m'accusaient. Je trouvais un âpre plaisir à songer aux calomnies
dont je devais être la proie. Je souriais, avec un soupir dédaigneux, à
ce déchaînement de mépris que je ne méritais pas.
J'étais depuis six mois au séminaire, quand, un malin, l'abbé Cabirand
vint me trouver dans la cour de récréation et m'attirant à part, me mit
sous les yeux un journal, dont il me priait de lire un entrefilet.
Ce journal, la _Quotidienne_, annonçait le mariage de Gaston de
Thorvilliers avec mademoiselle Reine de Chavanges.
La _Quotidienne_ énumérait, à propos du mariage de Reine et de Gaston,
les grandes alliances dans le passé des deux nobles familles. J'appris
en même temps, par cette notice même, que la marquise était morte.
Mon vieil ami m'observait, pendant que je lisais cet entrefilet; il me
prit la main et me la serra.
--Courage! me dit-il.
Je trouvai l'exhortation superflue. J'avais bien ressenti un peu de
palpitation au coeur; j'avais peut-être un peu de sueur à la main; mais
je me sentais un grand courage, et comme un apaisement de doutes
infimes, obstinés, secrets.
Ce mariage n'était-il pas le meilleur dénouement que ma générosité pût
souhaiter à cette intrigue, à cette aventure? N'était-ce pas aussi pour
moi le meilleur écho que ma conscience pût recevoir du monde où j'avais
souffert?
Tout était fini, réparé. J'étais libre devant mon devoir, sans avoir à
redouter, sous prétexte d'âme à sauver, un retour sournois vers le
passé.
Mademoiselle de Chavanges et Gaston avaient fait ce qu'ils devaient
faire. Je n'aurais pu leur conseiller autre chose.
Je n'étais pas encore prêtre; je pouvais me permettre une dernière
remarque ironique, et tandis que le chrétien approuvait, l'homme du
monde éconduit, supplanté, indignement trahi, se disait qu'après tout
Gaston avait trouvé moyen de conquérir une belle femme et une belle
fortune. Sa logique infâme ne péchait que devant Dieu; elle était
infaillible devant les hommes.
Décidément je faisais bien de me retrancher du tumulte des hommes.
--Je suis heureux de ces nouvelles, dis-je à mon vieux maître; c'était
la seule consolation qui pût me tenter.
Je fus cependant triste, préoccupé, agité par une sorte d'inquiétude,
pendant toute la journée.
Je me demandais, malgré moi, si la mort de la marquise n'était pas, pour
beaucoup plus que la nécessité d'une réparation, dans les motifs de ce
mariage. Je me rappelais le mot de mademoiselle de Chavanges, avant son
départ pour l'Italie. Elle avait peur de la solitude.
Gaston avait été, comme il le disait lui-même, un _en-cas_. Peut-être
n'y avait-il aucun amour dans cette union, et quel eût été cet amour,
souillé avant de se faire sanctifier!
Le lendemain, j'étais calme. Cette inquiétude, descendue plus
profondément en moi, était devenue si sourde, qu'elle semblait
disparue...
Je fus ordonné prêtre avec un certain éclat. Mon nom était historique en
Alsace, où ma famille avait été apparentée à des évêques électeurs de
Strasbourg.
La _Quotidienne_ parla de mon ordination, comme elle avait parlé du
mariage de Gaston.
Je crois bien que l'abbé Cabirand, qui s'attribuait, comme abonné, des
droits de collaborateur, avait arrangé cette sorte de revanche, ce
pendant symétrique à la nouvelle du mariage, et qu'il avait écrit
lui-même au journal.
La _Quotidienne_ me proposait comme modèle à certains gentilshommes
désoeuvrés. C'était encore un moyen de servir la bonne cause que de se
faire, auprès de celui dont le royaume n'est pas de ce monde,
l'intercesseur du roi terrestre dépossédé...
Je ne raconterai pas ma vie ecclésiastique. A quoi bon?
Je fus ce que j'avais résolu d'être, un prêtre, militant, mais ne
provoquant l'ennemi que sur des sommets.
Je restai missionnaire en France, pour ne pas m'éloigner de mon cher
abbé Cabirand, qui ne vivait plus qu'entre moi et Dieu. Il pleura à mes
premiers sermons. Un jour qu'il ne pouvait plus marcher, il se fit
porter à la cathédrale de Strasbourg pour m'entendre parler de la vie
éternelle. C'était lui qui m'avait fourni le texte.
A la péroraison, il s'évanouit, et ne reprit connaissance un peu, dans
la soirée, que pour me remercier et me bénir. Il mourut, en me disant
avec un orgueil de saint:
--Je vais au ciel! Vous m'avez mis des ailes!
Ce fut un grand deuil pour moi; mais dans les dispositions où j'étais,
ce deuil fut comme une consécration nouvelle qui m'avança dans la voie
religieuse.
A partir de ce moment, je m'absentai souvent du diocèse.
Je fis un voyage à Rome qui faillit changer ma destinée. Quel attrait
mystérieux me fit décliner les avances du Vatican, et refuser de quitter
pour toujours la France? Je serais aujourd'hui cardinal. Je croirais
peut-être à ma vertu.
Je fus longtemps sans accepter les invitations qui me venaient de Paris.
Avais-je peur de rencontrer la duchesse de Thorvilliers? Car le vieux
duc était mort; et Gaston avait maintenant le titre. Craignais-je de me
sentir moins fort dans une atmosphère plus agitée?
Le marbre que j'avais scellé sur mes souvenirs pouvait-il être soulevé
par le sourire dédaigneux d'une femme?
Je ne scrutais pas les raisons instinctives qui me retenaient.
Pendant dix ans, je demeurai en province. Je n'étais, pour ainsi dire,
attaché à aucune paroisse. Je n'avais de devoirs réguliers que pendant
les retraites. J'étais l'orateur à la mode. Je me refusai toujours
obstinément à confesser.
J'ai dit qu'il m'arrivait parfois, devant les boiseries sculptées des
sacristies, de me rappeler les grandes armoires de la bibliothèque de
Chavanges; mais je sortais sans amertume de ces surprises passagères de
ma mémoire. Je ne prétendrais pas que le passé fût mort en moi;
seulement je ne m'irritais pas contre ses secousses, et je ne mettais
aucune complaisance à y céder. Je le rendais inoffensif, en restant
d'ailleurs très prudent.
Quelquefois, dans la chaire d'une cathédrale, quand mes regards
tombaient sur des mondaines de mon auditoire, venues là comme au
théâtre, pour écouter un acteur, je me laissais emporter par des
souffles, non de colère ou de mépris, mais de compassion véhémente pour
la coquetterie, la frivolité des femmes. Quel que fût le sujet de mon
sermon, j'y faisais entrer une leçon indirecte à ces dévotes
d'elles-mêmes, à ces ennemies de toute foi sérieuse.
Je reçus un jour une invitation d'aller à Paris, qui ressemblait à un
ordre. J'obéis avec une émotion qui était peut-être du plaisir, quand
elle me semblait de la peine. Je n'avais pas à me reprocher cette
rupture d'une sorte de voeu. La responsabilité de ce qui m'attendait à
Paris se trouvait un peu diminuée; et puis, je le reconnus plus tard, je
me croyais maintenant assez fort pour ne pas craindre la brusque
apparition de la duchesse de Thorvilliers.
Dix années s'étaient écoulées: Reine devait être mère de famille. Sa
loyauté naïve, qui avait été surprise par une tentation trop forte pour
son inexpérience, était gardée maintenant par ses enfants. Je ne voulais
pas rêver l'attitude que nous prendrions l'un et l'autre, en nous
heurtant du regard; mais il me semblait très facile de la saluer
respectueusement, et elle était assez grande dame pour ne pas paraître
confuse.
Enfin, quand je poussais profondément en moi cet examen de conscience je
me disais qu'il y avait un enseignement, un conseil utile à donner, un
peu de bien à faire à cette âme, peut-être encore troublée par le
remords, en lui montrant ma sérénité, la paix miséricordieuse que je lui
apportais.
Subtilités, paradoxes, hypocrisies involontaires!
Je prêchai dans différentes églises, et la chaire de Notre-Dame me
consacra, me donna la gloire. Les honneurs dès lors m'arrivèrent, sans
que j'eusse aucun droit de les refuser.
Je n'étais plus riche; je m'étais fait presque pauvre. Pour compléter
mon renoncement à la vie laïque, j'avais, dès les premières années qui
suivirent mon ordination, consacré à des fondations d'asiles, d'écoles,
d'ouvroirs, de maisons de refuge, la plus grande partie de ma fortune.
Sans le conseil de l'abbé, Cabirand, cette fois, qui se révéla un homme
pratique, j'aurais tout dépensé. Mais ce saint homme me parla des
disgrâces possibles pour un prêtre, de la vieillesse surtout. Combien
n'avait-il pas vu de prêtres, misérables, à la fin de leur vie, pour
avoir été des dissipateurs, du temps de leur fortune!
--Il ne faut pas placer toutes ses rentes dans le Paradis, me disait-il
malignement.
Grâce à lui, je conservai de quoi vivre modestement et me permettre
encore le luxe de quelques aumônes.
J'eus à Paris huit années de triomphe. La cour impériale, qui était dans
son neuf, m'avait attiré à la chapelle des Tuileries; mais je me raidis
sans doute en y allant, car j'eus la preuve de mon insuccès. On me
trouvait intolérant dans mes paroles, fier dans ma tenue. Je ne voulus
pas accepter la présidence de petites confréries charitables qui
m'eussent enrubanné. Je n'aidai pas à rallier ceux qui boudaient encore
dans le faubourg Saint-Germain. J'oubliais trop que j'étais le comte
Hermann d'Altenbourg. On fut poli envers moi; mais on ne me demanda plus
de prêcher devant l'empereur.
Je crois que ma popularité s'accrut de cette disgrâce, racontée par les
journaux d'opposition; disgrâce, d'ailleurs, ou plutôt bouderie, qui me
laissait libre, sans diminuer rien de la déférence que l'on avait pour
moi.
Il y a, dans la vie de tout homme que le hasard, ou son ambition, amène
à un certain degré de gloire, ou de prospérité, une heure de plénitude,
d'éclat rayonnant en tous sens, de sérénité dans le succès qui ressemble
au bonheur. C'est le moment où l'on voudrait dresser sa tente, comme sur
les hauteurs où Dieu se fait visible.
Je n'attendais pas de bonheur; je ne voulais pas de prospérité plus
grande, et, si je me sentais affranchi par mon importance, je n'avais
plus d'autre ambition que celle de suivre, mon chemin, droit, dallé,
lumineux.
Je tenais mon pacte avec le passé; le présent me satisfaisait; je ne
demandais rien de plus à l'avenir.
J'allais avoir quarante ans. J'étais en paix avec moi-même. Rien de
suspect ne se mouvait dans ma conscience. Mes souvenirs dormaient leur
bon sommeil. J'étais sorti de cet automne anticipé que mes douleurs
avaient substitué à ma jeunesse, et je me sentais devenir jeune, dans
cette tranquillité acquise avec l'âge. Mes idées avaient assez d'espace
dans un devoir superbe, élevé, pour ne pas se reposer, ni retourner, en
arrière.
Si l'on m'eût dit qu'une passion couvait en moi, j'aurais souri, avec
une confiance sincère...
Un soir, j'étais à une grande réception du ministère de la justice et
des cultes. Je causais avec le nonce, qui voulait me donner de
l'ambition, quand tout à coup, le son d'une voix que je n'avais pas
entendue depuis dix-huit ans, me fit tressaillir.
Le duc de Thorvilliers, mon ancien ami, venait de mon côté, tout en
causant familièrement avec le ministre.
La tournure de Gaston avait pris de la solennité, c'est-à-dire qu'il
parait son embonpoint. Sa beauté physique s'étalait dans une grâce fixée
par sa fatuité même et qui n'avait plus d'exubérance. C'était la gravité
tempérée d'un homme de bonne humeur qui ne prend que lui au sérieux,
mais qui daigne se sourire.
Je n'avais pas appris que Gaston eût rempli aucune fonction dans la
diplomatie, ou ailleurs. Pourtant sa poitrine avait un étincellement de
décorations et de plaques qui attestait de grandes relations
internationales.
Il faisait sans doute un de ces récits plaisants, qu'il avait toujours
aimés, car le ministre avait des gestes d'effarouchement poli, tout en
souriant, et Gaston, se penchant à son oreille, insistait pour que le
trait piquant, mordant ou badin, ne pût échapper à son interlocuteur.
Le tressaillement que je ressentis m'avertissait de m'interroger. Je ne
me sentis pas d'abord ému d'autre chose que d'une curiosité vague,
presque charitable. Était-il heureux, l'homme qui m'avait pris mon
bonheur? Je souhaitais qu'il le fût, pour n'avoir pas à plaindre celle
qui ne l'aurait fait souffrir que parce qu'elle aurait souffert
elle-même.
Il paraît qu'involontairement, j'avais souri. Ce n'était sans doute que
pour démontrer que je n'avais pas peur. Gaston me vit, me reconnut, se
crut assuré d'un bon accueil, et familièrement, avec cette promptitude
de mouvement qui ne choquait jamais en lui, tant elle était naturelle,
quittant le bras du ministre, il put tout à la fois le saluer, saluer le
nonce, et me tendre les deux mains en me disant:
--Bonjour, Louis, comment vas-tu?
Je ne donnai pas mes mains; je m'inclinai toutefois d'assez bonne grâce,
sans répondre à la question sur ma santé. Il devait voir que j'allais
bien. Je trouvais inutile de me vanter de la santé intérieure qui me
donnait cette santé extérieure.
Le nonce s'écarta de nous pour rejoindre le ministre; nous restâmes
isolés dans le salon.
--Je te fais mon compliment! continua Gaston. Il paraît que tu es en
train de dépasser Bossuet. Est-il vrai que tu te présentes à l'Académie?
On le disait hier à ma femme.
--Non, répondis-je, légèrement troublé par cette brusque intrusion de
madame de Thorvilliers dans le dialogue.
Gaston qui avait appuyé sur ces deux mots, _ma femme_, leur donnant un
sens bourgeois qui n'était pas dans ses habitudes, n'avait évidemment
fait allusion à ma prétendue candidature académique, que pour me mettre
tout de suite en face de cette évocation.
Je ne sais pas si je rougis; mais j'eus dans les oreilles le
bourdonnement que provoque le sang, quand il afflue trop vite.
Gaston insista.
--Tu ne sais pas que notre salon est une parlotte académique? Si tu
étais candidat, tu devrais faire discuter tes titres par nos amis sous
la présidence de _ma femme_.
Il souligna encore les deux mots: _ma femme_, s'arrêta, et riant tout à
fait, après cette pause habile:
--Allons, je vois que je n'ai pas ce prétexte-là pour t'attirer.
Je ne parus pas comprendre l'invitation. Gaston sentant qu'elle était
refusée, mais trop fin pour faire préciser le refus, me parla d'autre
chose, je ne sais plus de quoi.
Ces propos qu'on échange, dans des rencontres pareilles, après une
rupture d'intimité qui a duré près de vingt ans, sont comme les feuilles
qu'on arrache machinalement aux arbustes devant lesquels on passe, en se
promenant à deux, dans une allée, quand on ne sait que dire. On les
cueille, on les tortille, on les abandonne.
Ce bavardage qui n'empêche pas de penser à autre chose ne m'était pas
désagréable. Je m'y prêtai peu à peu, et forcément la conversation
s'allongea.
Gaston trouva moyen, incidemment, de me donner des détails, nécessaires
au but qu'il venait d'improviser. Il me renseigna, sans paraître me
faire de confidences que je ne demandais pas, sur les principaux
événements de sa vie, depuis dix-huit ans. Ils étaient rares,
d'ailleurs. La mort du duc, son père, qui avait suivi son mariage, la
mort de la marquise de Chavanges, qui l'avait précédé, l'agrandissement
de sa fortune; c'était tout. J'appris que le château de Chavanges était
vendu. La pièce d'eau où j'avais miré mon désespoir, comme celle où ma
mère était morte, appartenait à des étrangers.
De qui était venue l'idée de cette vente? De lui qui, par galanterie,
par bienséance conjugale, ne voulait pas ramener la duchesse de
Thorvilliers dans la maison où Reine de Chavanges s'était abandonnée?
D'elle qui avait eu de la honte ou des remords?
J'appris encore qu'il n'avait pas d'enfants, et qu'il en était fort
aise, car il ne se sentait aucune vocation paternelle. La duchesse était
de son avis; elle avait remplacé les soucis maternels par des intrigues
académiques. Elle avait un salon, un vrai salon: on y buvait de la prose
ou des vers avec du thé; Madame de Thorvilliers tenait tête à des
philosophes et à des dévots; elle n'avait jamais été dévote; elle était
devenue experte en philosophie.
On eût dit qu'en voulant me faire croire que sa femme était
libre-penseuse, Gaston me signifiait clairement que le désaccord entre
elle et moi était devenu plus profond que jamais.
Il raillait en disant tout cela, il se raillait lui-même.
J'éprouvais à l'écouter une surprise mélancolique. Cet homme, qui
s'était si atrocement joué de moi, était vraiment inconscient de son
forfait. Était-ce même à ses yeux un forfait? Il s'était fait aimer de
celle qui hésitait à m'aimer. Il s'y était pris à sa manière, qui lui
avait réussi. Il l'avait épousée. Ma façon de me consoler lui aurait
enlevé des remords, s'il en avait eu. Il avait servi ma vraie vocation,
qui était d'être orateur chrétien, prêtre. J'avais bonne mine, il me le
dit plusieurs fois.
Je n'étais pas à plaindre. J'étais chanoine, quasi-prélat; je devenais
illustre; j'avais des succès de conversions, d'attendrissement, devant
le premier auditoire du monde, et l'on sait que les femmes composent la
meilleure partie de cet auditoire. Je devais avoir, comme tous les
prédicateurs, sans péché assurément, des admiratrices, c'est-à-dire des
adoratrices, dans le plus grand monde.
Voilà ce que je devinais, quand il ne me le disait pas clairement.
Et moi, pourquoi me serais-je plaint? A quoi servirait une rancune qui
me rapetisserait comme prêtre, qui m'aigrirait inutilement comme homme?
Pourquoi, puisqu'il me provoquait, me sentant fort et inattaquable,
refuserais-je d'aller chez lui? De quoi aurais-je peur?
Je n'étais plus qu'un curieux de la vie mondaine. Si je ne portais pas
toujours la soutane; si profitant d'un privilège que j'avais accepté, à
la suite de mon voyage de Rome et d'un titre honorifique, j'allais dans
les salons officiels dans cette tenue de _Monsignor_, qui effarouchait
moins le monde, je n'en sentais pas moins, même invisible, la robe noire
qui couvrait ma poitrine refroidie comme un drap de cercueil.
Puisque j'étais un prêtre, célèbre, sage, à l'abri de tout reproche;
puisque j'avais sur le front et dans le coeur la neige pure de vingt ans
de vertu, quelle contagion, quelle reprise des sens ou du sentiment
pouvais-je craindre, en revoyant la femme, justement condamnée, que
j'étais bien sûr de ne plus aimer?
C'était à elle, s'il lui restait quelque chose des fiertés de
mademoiselle de Chavanges, à ne pas accepter cette rencontre. Je me
croyais presque sûr de son refus. Aussi, quand Gaston, avec son habileté
de séduction, revint à la charge, parlant même de m'enlever sur l'heure,
dans sa voiture, pour aller prendre le thé avec la duchesse, qui devait
rentrer bientôt de l'Opéra, je lui répondis que j'irais lui rendre
visite, mais que je le priais auparavant d'obtenir l'assentiment de la
duchesse.
--Pourquoi? me demanda-t-il, avec une impudence si gaie, si naïve, que
je ne pus m'empêcher de sourire.
Il m'était difficile de répondre.
--Est-ce que tu crois qu'on t'en veut encore de ton brusque départ?
répliqua-t-il avec la même effronterie.
--Non, je ne crois pas cela.
--Eh bien, alors!
Il y avait du mépris pour mon état actuel, dans cette confiance de
Gaston. Je me sentis défié.
De toutes les passions, la plus indéracinable, c'est l'orgueil. On tord
ses racines et on le fait ramper en soi-même, quand il ne peut plus
sortir et grandir d'un jet libre et droit; mais on ne le déracine pas.
J'ai connu bien des humbles, dont l'humilité n'était que le prolongement
en dessous de l'orgueil qui ne pouvait plus se dresser.
A l'heure même ou j'écris, après tant de foudroiements, je sens encore
mon orgueil; c'est lui qui me fait écrire avec trop de complaisance,
pour moi, cette confession...
Je repris d'un ton ferme et net:
--Si je t'ai bien compris, madame de Thorvilliers reçoit plus de
philosophes que de prêtres?
--C'est vrai.
--Je serais dès lors une nouveauté dans son programme. C'est pourquoi il
me semble convenable de la consulter.
--Tu y tiens? soit, dit Gaston. Je lui en parlerai et je t'écrirai. On
voit bien que tu fais de la casuistique! Mais veux-tu que je te l'avoue,
l'abbé? Tu avais plus l'air d'un prêtre, il y a vingt ans, quand tu ne
l'étais pas, qu'aujourd'hui.
--C'est que, maintenant, je suis plus habitué à ne pas faire scandale.
Gaston reprenait une occasion de taquinerie avec moi, qu'il avait perdue
pendant dix-huit ans.
--Sais-tu, reprit-il, que ton costume te va bien?
--Tu trouves?
--Il ne te manque qu'un nuage de poudre, pour ressembler à un abbé du
dix-huitième siècle.
--Tu ne penses pas que j'ai assez de cheveux blancs?
--Fat! Si j'en ai moins que toi, c'est que les têtes de fous grisonnent
tard, ou ne grisonnent pas.
Je pensais en moi-même:
--Qui peut se vanter de n'avoir pas été fou!
La conversation prenait un tour de badinage qui se continua quelques
instants encore.
Sans y prendre goût, je m'aperçus que j'étais plus habile qu'autrefois à
cette escarmouche. Ma confiance s'augmenta de cette persuasion.
--Ah! madame la duchesse! me disais-je tout bas, quand je quittai
Gaston, je vous défie bien, cette fois de me faire trembler! Si votre
esprit est resté le même, le mien s'est affilé. A nous deux!