XVI

J'avais donné mon adresse à Gaston. Le lendemain, il m'écrivait que la

duchesse me recevrait avec plaisir. Il ne m'indiquait spécialement ni

son jour, ni son soir de réception. Il m'avait dit d'ailleurs, en

causant, qu'on était certain, tous les soirs, de trouver l'hospitalité

dans le petit salon de madame de Thorvilliers, quand le grand salon

n'était pas allumé.

Si elle était obligée ou tentée d'aller aux Italiens ou à l'Opéra, les

gens de sa société qui ne la rejoignaient pas le soir, dans sa loge,

pouvaient l'attendre chez elle. Il y avait toujours un thé préparé, et,

jusqu'à minuit, les intimes, en revenant du théâtre ou de soirée,

avaient le droit de se faire annoncer chez elle.

Il me parut plus convenable, puisque je me décidais à cette visite, de

me présenter un soir qui ne fût pas le soir des réceptions académiques.

J'aimais mieux affronter tout de suite la gêne d'une conversation non

interrompue par des visiteurs, que de faire figure dans un cercle

nombreux où mon nom, ma réputation, me vaudraient une attention plus

embarrassante, où je serais un spectacle, au lieu d'être un spectateur.

Il y avait encore de l'orgueil qui se masquait de modestie dans cette

résolution.

Quand je soulevai le lourd marteau de l'hôtel de Thorvilliers, un soir,

vers dix heures, je m'interrogeai avant de le laisser retomber.

J'écoutai pour ainsi dire si mon coeur battait trop fort.

La palpitation sourde que je sentais n'était pas de nature à

m'inquiéter. Il était tout simple que je fusse ému de revoir celle à qui

j'apportais le pardon.

Puisque j'écris ma confession entière, je dirai que la question de mon

costume avait été l'objet d'une assez longue délibération avec moi-même.

Le costume a autant d'importance pour le prêtre que pour la femme.

Devais-je me présenter en soutane ou en frac?

Un esprit alerte comme celui de madame de Thorvilliers verrait du

pédantisme, de l'affectation puritaine dans la sévérité de mon uniforme

de prêtre. Devais-je poser en missionnaire? Mais devais-je poser en abbé

mondain?

Il était vrai que Gaston avait dû esquisser mon costume, en racontant

notre rencontre. Elle s'attendait à me voir comme il m'avait vu.

Pourquoi changer?

Je pris le parti qui me parut le plus simple et le plus brave, celui de

ne pas mettre trop de disparates entre le souvenir lointain du comte

Louis d'Altenbourg et la vision de l'abbé Hermann. J'étais bien obligé

de me faire un titre de mes habitudes dans le passé, puisque je ne

prétendais pas m'en faire un de ma position actuelle.

Je m'habillai donc, comme pour la soirée du garde des sceaux, et ce fut

avec l'assurance d'un coeur fier, qui n'a rien à craindre, qui ne va

au-devant d'aucune menace et qui n'en apporte aucune, que je laissai

retomber le marteau de la grande porte, que je traversai la cour et que

je me fis annoncer!

Je remarquai dans la cour une voiture attelée avec le cocher sur le

siège; la duchesse allait sortir. Tant mieux; j'avais un prétexte pour

abréger la visite.

J'avais presque regretté, en frappant à la porte, de n'être pas venu un

soir de grande réception. Je m'étais avisé tout à coup qu'il vaudrait

mieux avoir l'encadrement d'un monde indifférent pour notre première

rencontre. Et puis, subtilité de l'orgueil! il n'était peut-être pas

inutile que ma gloire saluée par des indifférents mît tout d'abord une

sorte d'égalité hautaine entre la duchesse et l'orateur célèbre.

Je traversai le salon d'apparat où l'on faisait des académiciens. Il

était éclairé par une seule lampe. Le valet de pied, soulevant une

lourde tapisserie de velours, ornée des armes en applique, des maisons

de Thorvilliers et de Chavanges, s'effaça pour me laisser entrer dans le

salon intime de la duchesse.

Elle était seule, assise sur un fauteuil bas, devant le feu, enveloppée

d'une grande pelisse de satin noir, la tête constellée d'étoiles de

diamants dans ses cheveux noirs. Je compris qu'elle était en toilette de

bal. Dès que je sentis derrière moi le glissement, le souffle de

l'épaisse portière qui s'abaissait en m'enfermant, j'eus le regret

d'être venu, et l'éclair d'un danger imprévu.

La duchesse ne se souleva pas, ne parut pas troublée. Son admirable

visage resta impassible. Seulement, avec une nonchalance ironique qui me

faisait retrouver, à première vue, dès l'échange du premier regard, la

jeune Reine d'autrefois, devenue une véritable _reine_, trônant dans une

grâce majestueuse, elle tourna vers moi ses yeux que j'avais éteints

dans ma pensée, et que je revoyais, plus grands, plus noirs, plus

profonds.

--Bonsoir, monsieur l'abbé, me dit-elle, de cette voix sonore, restée

jeune, dont le cristal réveilla subitement un écho; et elle me désigna

du doigt un fauteuil plus élevé que le sien, à côté d'elle.

Je remarquai qu'elle serra sa pelisse, par une précaution de frileuse,

et qu'elle eut le petit mouvement d'un frisson.

Je commençai par une excuse banale, sur le retard que j'allais apporter

à une visite, à une soirée; j'avais vu la voiture dans la cour; mais je

ne la dérangerais pas longtemps.

Je débutais sottement; je ne trouvais pas autre chose à dire.

Elle me laissa me dépêtrer de mon compliment, de mon exorde, sans se

tourner vers moi. Était-elle déjà ravie de surprendre en flagrant délit

de balbutiement un orateur si fameux? Ou bien, cherchait-elle à se

souvenir de la voix qu'elle entendait? La comparait-elle à la voix

tremblante du pauvre soupirant d'autrefois? Elle regardait obstinément

le feu.

Un petit silence avait suivi mon début. Soudain, s'appuyant de tout le

corps sur le bras capitonné du fauteuil, et se penchant de mon côté, en

levant vers les miens ses yeux qui flambèrent d'une curiosité intense,

d'une colère contenue, ou d'un mépris longtemps envenimé:

--Puisque vous n'avez que peu de temps à me donner, voulez-vous bien me

dire, tout de suite, monsieur l'abbé, pourquoi vous êtes parti si

brusquement, il y a... combien d'années? vingt ans, n'est-ce pas? ou

dix-huit ans?

C'était de l'audace!

--Vous l'avez oublié? répliquai-je brusquement.

Ses sourcils qui s'étaient abaissés se soulevèrent et se déployèrent;

son regard s'élargit.

--Je ne l'ai jamais su, dit-elle simplement.

A mon tour, je m'étonnai.

--Comment? Vous ne savez pas?... Miss Sharp ne vous a rien dit?

--Miss Sharp! Quelle commission lui aviez-vous donnée? Rappelez-la moi.

Son assurance, quoique hautaine, paraissait si naturelle, que j'eus un

tremblement intérieur, un commencement d'angoisse. Avait-elle oublié? Il

me répugnait de revenir sur les émotions atroces de cette nuit.

J'espérais qu'elle m'aurait épargné cette évocation. Mais, puisqu'elle

l'exigeait, je devais être implacable.

Je fouettai mon coeur pour y réveiller la colère, et des battements

précipités me firent croire qu'elle s'éveillait.

Me voyant hésiter, madame de Thorvilliers reprit avec impatience:

--Je vous répète que je ne sais rien de précis. Les raisons que m'a

données miss Sharp n'en étaient pas. Elle était aussi embarrassée que

moi pour trouver un motif qui ne fût pas une injure inconcevable. Si

vous n'aviez pas emporté votre malle, on eût pu croire à un suicide!

--Un suicide! murmurai-je douloureusement, en me rappelant mon agonie au

bord de la pièce d'eau.

--Oui, un suicide! Mais, Dieu merci, vous n'êtes pas mort, et vous ne

paraissez pas avoir eu envie de mourir. Alors, c'est donc la passion du

célibat, la vocation de vous faire prêtre, qui vous a pris, comme cela,

subitement, entre cinq et six heures du matin, le jour même où nous

devions avoir, vous le savez peut-être encore, un entretien sérieux?...

Ah! vous n'aviez pas prévu ce qui arriverait!

On eût dit qu'un sanglot entrecoupait la vibration de ses paroles.

Était-ce la colère qui se dressait en moi, ou une épouvante inconnue?

--C'est l'entretien que vous avez eu pendant la nuit, répondis-je avec

effort, qui m'a empêché d'attendre celui que vous m'aviez promis.

--Quel entretien? Que voulez-vous dire?

Elle se penchait vers moi. J'avais sous mes yeux la flamme des siens. Sa

pelisse s'entr'ouvrit, me laissant voir l'étincellement d'un collier de

diamants sur son cou.

Il fallait finir. Je devenais ridicule, et, puisqu'elle osait nier, je

devais la forcer à pâlir devant l'évidence.

--Je veux dire que, cette nuit-là, j'étais dans le jardin, sous vos

fenêtres, et que j'ai vu...

--Quoi?

--Gaston aller au rendez-vous que vous lui aviez donné.

--Vous mentez! s'écria-t-elle avec une furie superbe.

Elle se leva d'un bond, pâle en effet, mais non de honte. La pelisse

glissa de ses épaules qui étaient nues, sur ses bras nus aussi. Je fus

ébloui.

Elle me toisait, grandie, imposante:

--Vous mentez! vous mentez! répéta-t-elle, en secouant les feux de ses

diamants, de ses prunelles.

--Je jure, répondis-je avec toute la solennité qu'il me fut possible de

prendre, que je parle avec sincérité.

--Alors, vous avez mal vu, on vous a trompé! C'est Gaston qui s'est

vanté!

--Non, madame; je n'ai pas parlé à Gaston avant de partir.

--Il y a dans ce cas un mystère, un malentendu. Vous me faites peur!

Elle sonna vivement, et, en attendant qu'on vînt, ramenant sa pelisse

sur ses épaules et sur ses bras, elle reprit sa place devant le feu.

Un valet de pied souleva la portière.

--Dites à M. le duc que je le prie de venir.

--M. le duc est sorti!

--Ah! c'est bien. Qu'on détèle; je ne sortirai pas, Je n'y suis pour

personne!

Le valet de pied s'inclina et sortit. Madame de Thorvilliers éloigna son

fauteuil du mien, pour pouvoir me regarder mieux en face, et, tout en

retirant ses longs gants avec une vivacité fiévreuse:

--Nous avons le temps maintenant. Je veux tout savoir, vos soupçons

infâmes, surtout s'ils sont infâmes... Je me doutais bien qu'il y avait

une trahison du hasard ou de quelqu'un... Je m'en serais trop voulu de

m'être trompée sur vous... Parlez... Ainsi vous prétendez, vous croyez

avoir vu Gaston venir à un rendez-vous que je lui aurais donné, moi,

moi! Répétez cela, que je l'entende encore.

Elle battait le tapis avec ses pieds. Ses mains dégantées étaient

croisées sur ses genoux.

J'étais interdit, comme si un voile noir derrière lequel eût flamboyé

une grande lumière se fût levé à demi. A sa façon de me démentir, je la

croyais, et je me sentais petit, misérable, d'oser raconter ce que

j'avais cru voir.

--J'attends! me dit-elle, à travers ses dents serrées.

Il fallait bien pourtant parler de la menace de Gaston; puisque c'était

elle qui m'avait fait veiller dans le jardin, et qui m'avait fait donner

un sens précis à ma vision. Je rappelai à la duchesse mon intervention

dans le parterre de roses, quand elle s'était échappée de l'allée

couverte.

--Oui, oui! dit-elle, en m'interrompant, je me souviens. Gaston m'avait

taquinée. Il avait eu l'insolence de vouloir m'embrasser; je me suis

échappée; je me suis heurtée à vous; j'étais humiliée de cette

rencontre; je vous ai parlé durement, c'est vrai; j'étais exaspérée.

Mais... continuez. Après?

Je ne pouvais plus hésiter. J'avouai l'espèce de gageure proposée par

Gaston.

Madame de Thorvilliers ne m'interrompit pas. Elle écoutait en se

recueillant. Sa bouche se resserrait pour contenir des paroles de

mépris. Comme je m'arrêtais, après avoir raconté les menaces, les propos

violents, échangés entre moi et Gaston, d'un signe de tête, sans parler,

elle me demanda de continuer.

Je n'omis rien de l'agitation extraordinaire à laquelle j'avais été en

proie toute la journée, du supplice qu'elle avait augmenté par ses

caprices, de son état nerveux, le soir pendant le whist, de ses paroles

méchantes en nous séparant, les dernières paroles que j'eusse reçues

d'elle! de cette quasi-injonction de départ qui avait terminé la soirée.

Puis j'expliquai comment, sans y songer, je n'étais pas remonté chez

moi; mes promenades dans le parc, mes stations devant sa fenêtre;

comment j'avais longtemps regardé sa lumière, filtrant à travers ses

persiennes.

A ce détail, elle soupira, et d'une voix douce, que je n'aurais pas

voulu entendre, elle murmura:

--C'est vrai, je ne me suis pas couchée!

Puis, d'une voix brève:

--Eh bien, ce rendez-vous, il n'y est pas venu?

Je racontai comment j'avais vu Gaston sortir de la serre, apporter une

échelle, l'appliquer au balcon et monter.

--Après? dit la duchesse d'un air grave, inquiet, on ne lui a pas

ouvert?

--Si.

--Qui donc?

--Une femme vêtue de blanc... comme vous.

--Une femme! mais il n'y en avait pas au château!... une femme de

chambre peut-être! Et vous avez cru, tout de suite, sans examen, que

c'était moi, Reine de Chavanges! Ah! vous avez bien fait de partir, si

vous étiez capable de croire cela, et vous faites bien de revenir.

Quelle idée aviez-vous donc de l'honneur d'une fille comme moi?

Qu'est-ce qui pouvait vous faire supposer qu'à côté de la chambre de ma

grand'mère, dont je laissais la porte ouverte, pour la garder, et non

pour me garder, j'aurais reçu, moi, un homme. Gaston? Comment ai-je

mérité de vous un pareil affront?

Je me taisais devant cette explosion de fierté. Mes raisons si évidentes

de croire à ce que j'avais vu me paraissaient suspectes. Je devais

pourtant me défendre de l'avoir trop vite soupçonnée. Alors, j'évoquai

cette plaisanterie sur les escalades de Ruy Blas, cette allusion à

Roméo, dont je m'étais souvenu pendant la nuit.

Reine eut un rire douloureux.

--Cela vous a suffi? J'ai eu tort, je le reconnais, de me moquer de vos

timidités qui me ravissaient pourtant. Après? Vous avez fini? C'est

tout?

--Non, madame.

Je racontai mon attente horrible, mes fureurs. Je ne sais même pas, si

dans ma volonté d'être sincère et de prouver ma sincérité, je n'exagérai

pas ce désespoir qui, après dix-huit ans, me semblait avoir besoin

d'être rendu plus vrai encore.

La duchesse écouta avec une attention pénétrante.

Je l'entendis soupirer tout bas:

--Pauvre ami!

Cette compassion m'interrompit:

--Vous avez vu redescendre Gaston, me demanda-t-elle, et cette femme

vêtue de blanc comme moi, ou simplement en peignoir, était revenue à la

fenêtre?

--Sans doute, et c'est alors que j'ai poussé un cri.

--Ce cri, je l'ai entendu, répliqua vivement, presque violemment, madame

de Thorvilliers, que ces apparences irritaient. Je ne dormais pas; je

n'ai pas dormi. J'avais pris au sérieux ce que vous m'aviez dit, et je

me préparais à vous répondre sérieusement. Ah! nous faisions chacun une

veillée bien différente! Pendant que vous espionniez cette lumière que

j'éteignis pendant plusieurs heures, pour forcer la nuit à me donner le

sommeil, moi, je revoyais vos yeux suppliants; je me reprochais mes

caprices; j'avais cru, à diverses reprises, entendre du bruit dans la

bibliothèque. Votre cri fut suivi d'un petit claquement des volets à

l'intérieur. Je rallumai ma bougie, et j'allai voir ce qui se passait...

J'étais si contente de mes résolutions nouvelles, que je n'avais peur de

rien... La bibliothèque était vide et devenue silencieuse... J'ouvris

les volets, la fenêtre, et je me mis pendant quelques minutes au balcon.

Voulez-vous savoir ce que je pensais, à ce moment-là, les yeux levés au

ciel?... Je me rappelais une lecture faite quelques jours auparavant

avec miss Sharp, un passage de _Werther_, quand Charlotte, le coeur

tremblant d'une émotion confuse, vient s'accouder à la fenêtre et jette

dans la nuit ce simple cri, cette invocation au poète: ô Klopstock!...

Oui, voilà la niaiserie sentimentale que vous avez calomniée! Je voulais

vous mériter par ces minutes de dévotion poétique, et, cherchant un mot

à jeter au ciel, je n'en trouvai pas d'autre que votre nom; il me

paraissait doux aux lèvres... Je me croyais bien heureuse!... Ah! si

j'avais su que vous étiez là, devant moi, dans la nuit qui unissait!...

Croyez-vous encore que j'étais la première apparition?

--Non, non, balbutiai-je, en joignant les mains et prêt à m'agenouiller.

--Et savez-vous qui attendait Gaston? qui l'a reçu? qui l'a reconduit?

cette vision en peignoir?... Miss Sharp.

Je répétai, altéré, confondu:

--Miss Sharp!

--Oui, miss Sharp! reprit Reine. Tout s'explique, non seulement ce qui

s'est passé cette nuit-là, mais ce qui s'est passé depuis.

--Miss Sharp! me disais-je encore intérieurement; et tout à coup j'étais

accablé de n'avoir pas songé à elle.

La duchesse continua:

--Je savais qu'elle avait un secret, cette hypocrite! Elle me rendait

jalouse avec son faux enthousiasme pour vos talents et vos vertus. Elle

m'agitait de son souffle doucereux afin d'être libre! Gaston lui-même a

laissé échapper depuis des mots de raillerie qui me reviennent

maintenant comme des éclairs... Nous parlerons de lui plus tard... La

chambre de miss Sharp, ne le saviez-vous pas? communiquait avec la

bibliothèque. Elle courait moins de risques à faire monter son amant par

le balcon que par le grand escalier; j'aurais pu entendre ouvrir la

porte qui touchait à la mienne, tandis qu'un couloir et deux portes la

garantissaient du côté de la bibliothèque. Il fallait crier, quand il

est entré et non quand il est parti... J'aurais entendu votre cri..., je

serais venue, je les aurais surpris; je ne serais pas sa femme, je

serais la vôtre! Vous ne seriez pas prêtre! Et moi!... et moi!

Elle porta ses deux mains à son visage, puis, les retirant avec effort,

pour se contraindre à voir ce qui révoltait sa pudeur et sa fierté:

--Oh! cette miss Sharp! cette fille d'Iago! je la retrouverai; je lui

ferai confesser son crime. Je sais où elle est. Nous nous sommes

séparées, huit jours après votre fuite. Elle a eu peur; son complice la

méprisait trop. Mon désespoir l'a effrayée... Car, enfin, il faut que

vous le sachiez, j'ai eu un accès de douleur qui s'est transformé en

accès de colère. Vous vous jetiez dans les bras de Dieu; moi j'ai été

plus folle, plus lâche!... J'avais des soupçons sur miss Sharp. Mais

j'avais beau être une fille hardie, mal élevée; il y avait des choses

que je ne prévoyais pas, que je ne pouvais pas prévoir... Ce qui

m'étonne, c'est que vous, un homme, à qui Gaston avait dû faire toutes

sortes de confidences, vous n'ayez rien su par lui, rien soupçonné

d'après lui! Comment ce fat n'a-t-il pas eu la fatuité de se vanter

d'avoir pour maîtresse cette jolie prude, cette miss! Ah! mon ami, nous

étions trop purs, et cette pureté nous a perdus!

Elle s'était levée, tout en parlant. Elle fit quelques pas dans son

petit salon, alla jusqu'à une autre portière de velours qui fermait

l'entrée d'un boudoir, la toucha, parut vouloir la soulever, et revenant

à son fauteuil elle y retomba; puis d'une voix saccadée:

--Plus tard je vous ferai lire... Achevez d'abord. Je veux savoir ce que

vous avez souffert, tout; n'oubliez rien; vous entendez, tout!... Oh!

cette miss Sharp, ce Gaston! Ainsi vous m'avez vue! Pourquoi ne

m'avez-vous pas insultée quand je paraissais vous braver? Vite, vite,

dites-moi tout.

Je lui obéis; j'achevai mon récit. Je racontai ma course dans le parc,

cette tentation de mourir devant la pièce d'eau, mon retour au château,

ma rencontre de miss Sharp, ma conversation avec elle, l'empressement

qu'elle avait mis à aider mon départ.

--Et je ne l'ai pas châtiée, souffletée, tuée! s'écria Reine de

Chavanges. Oui, elle allait s'assurer qu'il ne restait aucune trace de

cette escalade... Pourquoi ne suis-je pas descendue aussi? Moi, j'avais

peur de vous rencontrer. Quelle comédie elle a jouée! Avec quelle

perfection elle a menti! Vous ne l'aviez chargée de rien, m'a-t-elle

dit. Vous vous trouviez seulement indigne de moi. Vous craigniez que nos

deux caractères ne pussent s'accorder. Elle avait deviné cela à votre

silence... Elle s'y prit de façon à vous faire haïr... si j'avais pu

vous haïr! Je vous murai dans un mépris qui ne tenait guère, et que la

moindre chose eût démoli... Je m'étais laissée prendre à ses raisons, à

ses larmes; car elle a pleuré, la misérable!... Mais dès qu'elle a vu

que dans ma folie, dans mon vertige, je lui prenais son amant, à elle

qui m'avait pris mon bonheur, elle s'est trouvée punie, prise au piège;

elle est partie!... Qui sait? ajouta la duchesse après un silence, en

devenant rêveuse, ils se revoient peut-être... Ils se sont peut-être

revus, le lendemain de mon désespoir... le lendemain de mon mariage...

Je voudrais bien que le duc de Thorvilliers rentrât maintenant; je le

forcerais à m'avouer toutes ces infamies!

Reine, baissant la voix, comme pour abaisser sa pensée, reprit:

--Gaston n'a pas cessé d'avoir des maîtresses; il en a toujours eu.

Cette ignominie manquait à mon châtiment... J'ai été bien malade, après

votre départ, malade de la tête... Personne n'en a rien su. Sans ma

pauvre grand'mère, j'aurais voulu mourir. Il eût été étrange que

j'allasse me jeter dans ce bassin où vous avez failli tomber, et que je

mourusse, comme votre mère est morte!... Ce n'est pas l'expérience de

bonne maman qui m'a fait vivre, c'est l'orgueil; nous en avions trop à

nous deux. Un jour Gaston a été meilleur enfant que d'habitude... Il a

profité de mon deuil récent, ma grand'mère était morte, de mon

isolement, pour me persuader que nos fiançailles de cinq ans étaient un

engagement sérieux. Pendant six mois, j'avais espéré une démarche de

vous, une lettre, un mot, un regard! Ne voyant rien venir, croyant que

tout était fini, je m'imaginai que mon coeur allait enfin s'éteindre; que

c'était après tout un abîme digne d'un désespoir hautain que ce titre de

duchesse... Ma grand'mère m'avait fait consentir d'avance à ce mariage,

en mourant. Vous savez, c'était son rêve de me marier. Elle le garda

jusqu'à son dernier souffle... je lui obéis. Je ne m'excuse pas. Mais

pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?

Il y avait de la colère mêlée à une touchante douleur dans l'accent,

dans la physionomie de Reine, colère et douleur qu'elle partageait entre

nous deux, prenant pour elle les reproches, et me donnant de son

chagrin!

Je tremblais, je me sentais coupable. Quel point d'honneur honteux,

stupide, m'avait empêché d'écrire? Était-ce la vocation qui

m'entraînait? Je me rappelais, dans ce joli salon, devant cette femme

très belle, attirante, mes conversations dans la chambre pauvre et nue

de l'abbé Cabirand, ses objections à mon désir de me faire prêtre.

J'étais en face de la tentation, du regret, qu'il avait prévu. Je me

sentais deux fois sacrilège, en me retrouvant coupable, devant une

victime innocente de ma pudeur égoïste.

Oui, j'avais trahi cette âme vierge, comme maintenant, en la plaignant,

j'allais trahir mon Dieu! Un flot de larmes montait en moi et voulait

déborder. J'étais tenté de m'agenouiller devant Reine, embellie par

cette beauté suprême de la mélancolie, de lui demander pardon, ou de la

supplier de ne pas ajouter un mot de plus; car je me déracinais des

dalles de marbre du sanctuaire que je sentais, depuis dix-huit ans,

froides et fortifiantes sous mes pieds. Un souffle d'orage

m'enveloppait.

Reine s'adoucit tout à coup. L'effusion qu'elle avait gardée secrètement

et portée en elle sous l'ironie mondaine s'échappa de sa poitrine

soulevée.

--Je ne dois accuser personne que moi, dit-elle tristement. Vous ne

m'avez pas comprise, parce que je n'ai pas su me faire comprendre...

Vous savez comme j'ai été mal élevée. On eût osé tout dire devant moi,

si j'avais été curieuse de tout entendre. Je me gardais avec d'autant

plus de vanité aigre, que l'on m'attirait. Mais j'avais des révoltes

violentes, tantôt contre ma méfiance pudique, tantôt contre ce

bouillonnement instinctif de mes veines. Je suis une femme d'expérience

maintenant. J'ai lu tant de romans, j'ai reçu tant de confidences, j'ai

tant vu fleurir et se faner de prétendues passions qui n'étaient que la

minauderie, l'hypocrisie des sens, que je vois clair dans mon passé...

J'étais, je vous le jure, dans ces fougues de caprices, sincère, pure,

tourmentée de ma sincérité et de ma pureté... Après cette nuit, où nous

avons veillé tous les deux, vous pour renoncer à moi, et moi pour me

décider à un aveu complet, tout eût été uni, et quand je suis descendue

pour aller au-devant de vous, dans ce parterre des roses où j'étais

certaine de vous rencontrer, je n'étais plus ni capricieuse, ni

hautaine, ni même troublée. Tout ce que les folles histoires de ma

pauvre grand'mère et les leçons sentimentales de miss Sharp avaient jeté

de fausses fleurs, de faux parfums sur ce feu clair de ma conscience,

s'était consumé, dispersé. Je serais allée à vous, en toute candeur, et

je vous aurais dit:--Louis, quand voulez-vous que je sois votre

femme?--Vous auriez bien vu dans mes yeux que je n'étais ni une

coquette, ni une méchante! Ce n'était pas l'embarras de choisir qui

m'avait fait hésiter, car du premier jour, du premier instant, je vous

avais choisi; mais je voulais me rendre digne de la simplicité que je

voyais en vous... Je me suis moquée de vos vers! J'aurais voulu les

apprendre... Vous souvenez-vous de ceux que vous avez brûlés?... J'en ai

trouvé les cendres. Savez-vous ce que j'ai fait de ces cendres? C'est

bien là une folie de jeune fille qui n'avait pas de leçons sentimentales

à recevoir de miss Sharp! je les ai délayées dans un verre d'eau et je

les ai bues!... Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela! J'ai besoin de

le dire; j'étouffe de ce passé... Ah! le passé, le passé! J'ai bien

compris qu'en consentant à venir, vous aviez une intention secrète de

dédain, de pitié superbe. Moi aussi, je voulais lutter de fierté...

Peut-être aussi espérais-je cette explication décisive. Je ne veux plus

que vous me méprisiez, et si vous avez pitié de moi, je veux que votre

pitié soit douce, comme l'eût été notre amour!

Elle me regardait avec une supplication tendre qui pouvait me rendre

fou.

--C'est moi qui vous demande de ne pas me mépriser, dis-je en joignant

les mains.

--Vous, pauvre martyr! Votre supplice est plus sûr que le mien! Il vous

suit partout... Je n'ai jamais voulu aller vous entendre. Je m'imaginais

que cette éloquence qu'on admire en vous m'eût fait horreur, et tout

bas, quand on vous vantait, devant ces femmes qui s'extasiaient, je me

disais: «Le comédien!» Mais, moi aussi, j'ai reculé à mon tour devant la

tentation de vous braver. Je ne m'y serais pas trompée. En vous

écoutant, j'aurais deviné tout ce que vous avez souffert... Oh! ce

Gaston, il vous a laissé croire que j'avais accepté un rendez-vous de

lui! Souvenez-vous donc de cette minute dans le jardin, le jour des

roses cueillies! J'ai gardé trois semaines la brûlure que votre main

m'avait faite en me touchant. Ah! le misérable! le misérable! Et je

porte son nom!

Elle se leva de nouveau, pour marcher dans le petit salon. Sa pelisse

traînait sur sa robe. Ses épaules, ses bras, sa poitrine étaient à nu.

Une lueur lactée, comme celle d'une aube, transsudait à travers sa peau

blanche. J'avais des tourbillons dans la tête; je voulus aussi me lever;

ce fut impossible.

Elle revint à son fauteuil, sans s'asseoir et posant sa main sur le

satin du dossier:

--Je vous ai bien cherché, reprit-elle, ce matin-là. Quand on m'eut dit

que vous étiez parti, je ne voulus pas le croire. Parti! vous! sans

m'écrire? Je suis montée à votre chambre. C'est moi qui ai porté au

vieux duc la lettre à son adresse; c'est moi qui l'ai décachetée, qui

l'ai lue, et je l'ai jetée après l'avoir lue, et j'ai couru chez ma

grand'mère.--Il est parti! lui ai-je crié.--Elle m'a vue si bouleversée,

qu'elle a eu très peur.--Qu'est-ce qui s'est passé entre vous?

m'a-t-elle demandé.--Rien! Je devais lui dire que je l'aimais, et il est

parti!--Je le lui avais dit déjà de ta part! reprit ma bonne maman.

Pourquoi est-il parti?--Nous ne comprenions pas. Je me disais:--Il

reviendra! Gaston était stupéfait; mais probablement que sa maîtresse

l'avertit bien vite des raisons de votre fuite, car il ne resta pas

longtemps étonné. Quant à cette abominable créature, je voudrais

reprendre les confidences que je lui ai faites. Il me semble que ma

douleur s'est salie en s'épanchant en elle! Comment son coeur n'a-t-il

pas éclaté sous le feu du mien? Elle a eu le courage de me voir

souffrir, et le remords ne lui a pas arraché un aveu! Comme je lui

aurais pardonné son rendez-vous, son amant! Comme notre amour eût grandi

de cette erreur! Elle m'a quittée; c'est tout ce qu'elle a pu faire.

Vous me croyez, n'est-ce pas? Je n'ai pas besoin de preuves, de témoins.

Je veux cependant vous en donner. D'abord, il me plaît qu'elle confesse

son infamie. Vous lui donnerez l'absolution si vous voulez; moi, je

l'écraserai. Et puis, je veux vous faire lire, à l'instant, ce que je

vous ai écrit, ce que je ne vous ai pas envoyé, ce que j'ai relu bien

souvent, ce que j'ai gardé par superstition... La seule superstition qui

me soit restée. Venez!

Outre la lampe qui éclairait le petit salon, deux flambeaux à deux

branches étaient allumés sur la cheminée. Reine en prit un, et, allant à

la portière qu'elle avait déjà voulu soulever, elle entra dans son

boudoir. Je l'y suivis.

--C'est ici que je venais pleurer, quand je pouvais pleurer, me

dit-elle. J'ai rassemblé ici tous mes souvenirs de Chavanges, mes

meubles de jeune fille.

Elle posa son flambeau sur un petit pupitre en bois de rose, ouvrit un

tiroir, en tira quelques papiers satinés et me les tendant:

--Lisez!

Je tremblai en touchant ce papier parfumé qui me semblait un épiderme.

Elle vit que j'hésitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce

petit paquet de lettres, en ouvrit une:

--Tenez, voici ce que je vous écrivais; ce que j'aurais pu envoyer à

tout hasard, à ce vieil ami, à ce maître dont vous m'avez parlé. Je me

doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que

vous y seriez resté... C'est une fatalité ajoutée à toutes les autres,

que cet orgueil intraitable qui m'a retenue.

La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas

prise. Me la céderait-elle après l'avoir lue?

Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine

tomba assise près du petit pupitre et m'attirant à côté d'elle:

--Écoutez, je veux vous lire moi-même ce que je n'aurais pas pu vous

dire; mais je suis si vieille maintenant!...

Elle essayait un petit rire tremblant, agité, en parlant.

Sa beauté la démentait. Elle semblait seulement s'épanouir. J'obéissais,

enchaîné par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon

être; je me plaçai tout près d'elle, pâle, tremblant aussi.

Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un délire, à demi-voix,

commença.

Son langage de dix-neuf ans séduisait la femme de trente-sept ans.

Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine

et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et

pourtant sonore, et m'enivrait.

La fière jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me

conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilité chaste et

ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa

confiance en moi. Le mot amour n'était pas écrit une seule fois dans ces

lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un

chant qui se dégage d'un accompagnement confus.

Reine, d'ailleurs, en lisant, à son insu, dominée par la sincérité des

émotions, donnait un accent expressif aux mots les plus ordinaires.

Quand elle lisait qu'elle avait beaucoup d'estime pour moi, elle

relisait deux fois le passage, le mimait de sa bouche charmante, et les

mots devenaient des baisers flottants.

Dans un endroit, mademoiselle de Chavanges m'avait écrit qu'elle me

tendait la main pour des fiançailles.

Brusquement, madame de Thorvilliers s'interrompit, enleva de son doigt

sa bague de femme, et avec une colère fébrile, la jeta loin d'elle. Peu

à peu la voix de la lectrice s'élevait, et mon attention haletante me

soulevait; un délire contagieux nous rapprochait.

Quand elle eut achevé, je pris dans ma main la main qui n'avait plus

d'anneau, je la serrai, et cette audace nous parut si naturelle,

qu'aucun des deux ne s'en aperçut.

--Eh bien! pouvez-vous douter me dit-elle, en approchant sa tête de la

mienne.

J'avais le souffle de sa bouche sur ma bouche.

--Est-ce que je ne vous aimais pas d'un amour absolu? reprit-elle.

--Oui, balbutiai-je.

--Est-ce qu'un pareil amour n'est pas plus fort que l'abandon, la

calomnie? Vous m'auriez trahie, que, moi, je vous aimerais encore. Je

vous aurais vraiment sacrifié à cet homme que vous devriez m'aimer

encore, n'est-ce pas? n'est-ce pas?

Elle secouait la tête et son défi brisait toute résistance. Ses yeux

profonds qui étincelaient comme des diamants noirs, attestaient une

sincérité sublime. Tout disparaissait, hors cet amour jeune, loyal,

invincible, que je lui avais demandé, qu'elle m'avait donné, et que je

n'avais pas pris.

J'avais été fou; je le fus encore. Je m'imaginai que nous nous

retrouvions sous un soleil splendide, dans le parterre de Chavanges, sur

ce banc où je l'avais tenue dans mes bras. Le parfum des roses

lointaines me grisa d'une bouffée. J'entourai sa taille de mon bras,

comme j'avais fait; j'approchai ma bouche. Seulement, la jeune fille

s'était échappée, dix-huit ans auparavant. La femme resta...

Voilà mon crime. Dieu me le pardonnera. Les hommes sont plus sévères,

parce qu'ils jugent la chute et qu'ils ne jugent pas l'abîme.

La confession d'un abbé · 第 28 / 39 题