J'avais donné mon adresse à Gaston. Le lendemain, il m'écrivait que la
duchesse me recevrait avec plaisir. Il ne m'indiquait spécialement ni
son jour, ni son soir de réception. Il m'avait dit d'ailleurs, en
causant, qu'on était certain, tous les soirs, de trouver l'hospitalité
dans le petit salon de madame de Thorvilliers, quand le grand salon
n'était pas allumé.
Si elle était obligée ou tentée d'aller aux Italiens ou à l'Opéra, les
gens de sa société qui ne la rejoignaient pas le soir, dans sa loge,
pouvaient l'attendre chez elle. Il y avait toujours un thé préparé, et,
jusqu'à minuit, les intimes, en revenant du théâtre ou de soirée,
avaient le droit de se faire annoncer chez elle.
Il me parut plus convenable, puisque je me décidais à cette visite, de
me présenter un soir qui ne fût pas le soir des réceptions académiques.
J'aimais mieux affronter tout de suite la gêne d'une conversation non
interrompue par des visiteurs, que de faire figure dans un cercle
nombreux où mon nom, ma réputation, me vaudraient une attention plus
embarrassante, où je serais un spectacle, au lieu d'être un spectateur.
Il y avait encore de l'orgueil qui se masquait de modestie dans cette
résolution.
Quand je soulevai le lourd marteau de l'hôtel de Thorvilliers, un soir,
vers dix heures, je m'interrogeai avant de le laisser retomber.
J'écoutai pour ainsi dire si mon coeur battait trop fort.
La palpitation sourde que je sentais n'était pas de nature à
m'inquiéter. Il était tout simple que je fusse ému de revoir celle à qui
j'apportais le pardon.
Puisque j'écris ma confession entière, je dirai que la question de mon
costume avait été l'objet d'une assez longue délibération avec moi-même.
Le costume a autant d'importance pour le prêtre que pour la femme.
Devais-je me présenter en soutane ou en frac?
Un esprit alerte comme celui de madame de Thorvilliers verrait du
pédantisme, de l'affectation puritaine dans la sévérité de mon uniforme
de prêtre. Devais-je poser en missionnaire? Mais devais-je poser en abbé
mondain?
Il était vrai que Gaston avait dû esquisser mon costume, en racontant
notre rencontre. Elle s'attendait à me voir comme il m'avait vu.
Pourquoi changer?
Je pris le parti qui me parut le plus simple et le plus brave, celui de
ne pas mettre trop de disparates entre le souvenir lointain du comte
Louis d'Altenbourg et la vision de l'abbé Hermann. J'étais bien obligé
de me faire un titre de mes habitudes dans le passé, puisque je ne
prétendais pas m'en faire un de ma position actuelle.
Je m'habillai donc, comme pour la soirée du garde des sceaux, et ce fut
avec l'assurance d'un coeur fier, qui n'a rien à craindre, qui ne va
au-devant d'aucune menace et qui n'en apporte aucune, que je laissai
retomber le marteau de la grande porte, que je traversai la cour et que
je me fis annoncer!
Je remarquai dans la cour une voiture attelée avec le cocher sur le
siège; la duchesse allait sortir. Tant mieux; j'avais un prétexte pour
abréger la visite.
J'avais presque regretté, en frappant à la porte, de n'être pas venu un
soir de grande réception. Je m'étais avisé tout à coup qu'il vaudrait
mieux avoir l'encadrement d'un monde indifférent pour notre première
rencontre. Et puis, subtilité de l'orgueil! il n'était peut-être pas
inutile que ma gloire saluée par des indifférents mît tout d'abord une
sorte d'égalité hautaine entre la duchesse et l'orateur célèbre.
Je traversai le salon d'apparat où l'on faisait des académiciens. Il
était éclairé par une seule lampe. Le valet de pied, soulevant une
lourde tapisserie de velours, ornée des armes en applique, des maisons
de Thorvilliers et de Chavanges, s'effaça pour me laisser entrer dans le
salon intime de la duchesse.
Elle était seule, assise sur un fauteuil bas, devant le feu, enveloppée
d'une grande pelisse de satin noir, la tête constellée d'étoiles de
diamants dans ses cheveux noirs. Je compris qu'elle était en toilette de
bal. Dès que je sentis derrière moi le glissement, le souffle de
l'épaisse portière qui s'abaissait en m'enfermant, j'eus le regret
d'être venu, et l'éclair d'un danger imprévu.
La duchesse ne se souleva pas, ne parut pas troublée. Son admirable
visage resta impassible. Seulement, avec une nonchalance ironique qui me
faisait retrouver, à première vue, dès l'échange du premier regard, la
jeune Reine d'autrefois, devenue une véritable _reine_, trônant dans une
grâce majestueuse, elle tourna vers moi ses yeux que j'avais éteints
dans ma pensée, et que je revoyais, plus grands, plus noirs, plus
profonds.
--Bonsoir, monsieur l'abbé, me dit-elle, de cette voix sonore, restée
jeune, dont le cristal réveilla subitement un écho; et elle me désigna
du doigt un fauteuil plus élevé que le sien, à côté d'elle.
Je remarquai qu'elle serra sa pelisse, par une précaution de frileuse,
et qu'elle eut le petit mouvement d'un frisson.
Je commençai par une excuse banale, sur le retard que j'allais apporter
à une visite, à une soirée; j'avais vu la voiture dans la cour; mais je
ne la dérangerais pas longtemps.
Je débutais sottement; je ne trouvais pas autre chose à dire.
Elle me laissa me dépêtrer de mon compliment, de mon exorde, sans se
tourner vers moi. Était-elle déjà ravie de surprendre en flagrant délit
de balbutiement un orateur si fameux? Ou bien, cherchait-elle à se
souvenir de la voix qu'elle entendait? La comparait-elle à la voix
tremblante du pauvre soupirant d'autrefois? Elle regardait obstinément
le feu.
Un petit silence avait suivi mon début. Soudain, s'appuyant de tout le
corps sur le bras capitonné du fauteuil, et se penchant de mon côté, en
levant vers les miens ses yeux qui flambèrent d'une curiosité intense,
d'une colère contenue, ou d'un mépris longtemps envenimé:
--Puisque vous n'avez que peu de temps à me donner, voulez-vous bien me
dire, tout de suite, monsieur l'abbé, pourquoi vous êtes parti si
brusquement, il y a... combien d'années? vingt ans, n'est-ce pas? ou
dix-huit ans?
C'était de l'audace!
--Vous l'avez oublié? répliquai-je brusquement.
Ses sourcils qui s'étaient abaissés se soulevèrent et se déployèrent;
son regard s'élargit.
--Je ne l'ai jamais su, dit-elle simplement.
A mon tour, je m'étonnai.
--Comment? Vous ne savez pas?... Miss Sharp ne vous a rien dit?
--Miss Sharp! Quelle commission lui aviez-vous donnée? Rappelez-la moi.
Son assurance, quoique hautaine, paraissait si naturelle, que j'eus un
tremblement intérieur, un commencement d'angoisse. Avait-elle oublié? Il
me répugnait de revenir sur les émotions atroces de cette nuit.
J'espérais qu'elle m'aurait épargné cette évocation. Mais, puisqu'elle
l'exigeait, je devais être implacable.
Je fouettai mon coeur pour y réveiller la colère, et des battements
précipités me firent croire qu'elle s'éveillait.
Me voyant hésiter, madame de Thorvilliers reprit avec impatience:
--Je vous répète que je ne sais rien de précis. Les raisons que m'a
données miss Sharp n'en étaient pas. Elle était aussi embarrassée que
moi pour trouver un motif qui ne fût pas une injure inconcevable. Si
vous n'aviez pas emporté votre malle, on eût pu croire à un suicide!
--Un suicide! murmurai-je douloureusement, en me rappelant mon agonie au
bord de la pièce d'eau.
--Oui, un suicide! Mais, Dieu merci, vous n'êtes pas mort, et vous ne
paraissez pas avoir eu envie de mourir. Alors, c'est donc la passion du
célibat, la vocation de vous faire prêtre, qui vous a pris, comme cela,
subitement, entre cinq et six heures du matin, le jour même où nous
devions avoir, vous le savez peut-être encore, un entretien sérieux?...
Ah! vous n'aviez pas prévu ce qui arriverait!
On eût dit qu'un sanglot entrecoupait la vibration de ses paroles.
Était-ce la colère qui se dressait en moi, ou une épouvante inconnue?
--C'est l'entretien que vous avez eu pendant la nuit, répondis-je avec
effort, qui m'a empêché d'attendre celui que vous m'aviez promis.
--Quel entretien? Que voulez-vous dire?
Elle se penchait vers moi. J'avais sous mes yeux la flamme des siens. Sa
pelisse s'entr'ouvrit, me laissant voir l'étincellement d'un collier de
diamants sur son cou.
Il fallait finir. Je devenais ridicule, et, puisqu'elle osait nier, je
devais la forcer à pâlir devant l'évidence.
--Je veux dire que, cette nuit-là, j'étais dans le jardin, sous vos
fenêtres, et que j'ai vu...
--Quoi?
--Gaston aller au rendez-vous que vous lui aviez donné.
--Vous mentez! s'écria-t-elle avec une furie superbe.
Elle se leva d'un bond, pâle en effet, mais non de honte. La pelisse
glissa de ses épaules qui étaient nues, sur ses bras nus aussi. Je fus
ébloui.
Elle me toisait, grandie, imposante:
--Vous mentez! vous mentez! répéta-t-elle, en secouant les feux de ses
diamants, de ses prunelles.
--Je jure, répondis-je avec toute la solennité qu'il me fut possible de
prendre, que je parle avec sincérité.
--Alors, vous avez mal vu, on vous a trompé! C'est Gaston qui s'est
vanté!
--Non, madame; je n'ai pas parlé à Gaston avant de partir.
--Il y a dans ce cas un mystère, un malentendu. Vous me faites peur!
Elle sonna vivement, et, en attendant qu'on vînt, ramenant sa pelisse
sur ses épaules et sur ses bras, elle reprit sa place devant le feu.
Un valet de pied souleva la portière.
--Dites à M. le duc que je le prie de venir.
--M. le duc est sorti!
--Ah! c'est bien. Qu'on détèle; je ne sortirai pas, Je n'y suis pour
personne!
Le valet de pied s'inclina et sortit. Madame de Thorvilliers éloigna son
fauteuil du mien, pour pouvoir me regarder mieux en face, et, tout en
retirant ses longs gants avec une vivacité fiévreuse:
--Nous avons le temps maintenant. Je veux tout savoir, vos soupçons
infâmes, surtout s'ils sont infâmes... Je me doutais bien qu'il y avait
une trahison du hasard ou de quelqu'un... Je m'en serais trop voulu de
m'être trompée sur vous... Parlez... Ainsi vous prétendez, vous croyez
avoir vu Gaston venir à un rendez-vous que je lui aurais donné, moi,
moi! Répétez cela, que je l'entende encore.
Elle battait le tapis avec ses pieds. Ses mains dégantées étaient
croisées sur ses genoux.
J'étais interdit, comme si un voile noir derrière lequel eût flamboyé
une grande lumière se fût levé à demi. A sa façon de me démentir, je la
croyais, et je me sentais petit, misérable, d'oser raconter ce que
j'avais cru voir.
--J'attends! me dit-elle, à travers ses dents serrées.
Il fallait bien pourtant parler de la menace de Gaston; puisque c'était
elle qui m'avait fait veiller dans le jardin, et qui m'avait fait donner
un sens précis à ma vision. Je rappelai à la duchesse mon intervention
dans le parterre de roses, quand elle s'était échappée de l'allée
couverte.
--Oui, oui! dit-elle, en m'interrompant, je me souviens. Gaston m'avait
taquinée. Il avait eu l'insolence de vouloir m'embrasser; je me suis
échappée; je me suis heurtée à vous; j'étais humiliée de cette
rencontre; je vous ai parlé durement, c'est vrai; j'étais exaspérée.
Mais... continuez. Après?
Je ne pouvais plus hésiter. J'avouai l'espèce de gageure proposée par
Gaston.
Madame de Thorvilliers ne m'interrompit pas. Elle écoutait en se
recueillant. Sa bouche se resserrait pour contenir des paroles de
mépris. Comme je m'arrêtais, après avoir raconté les menaces, les propos
violents, échangés entre moi et Gaston, d'un signe de tête, sans parler,
elle me demanda de continuer.
Je n'omis rien de l'agitation extraordinaire à laquelle j'avais été en
proie toute la journée, du supplice qu'elle avait augmenté par ses
caprices, de son état nerveux, le soir pendant le whist, de ses paroles
méchantes en nous séparant, les dernières paroles que j'eusse reçues
d'elle! de cette quasi-injonction de départ qui avait terminé la soirée.
Puis j'expliquai comment, sans y songer, je n'étais pas remonté chez
moi; mes promenades dans le parc, mes stations devant sa fenêtre;
comment j'avais longtemps regardé sa lumière, filtrant à travers ses
persiennes.
A ce détail, elle soupira, et d'une voix douce, que je n'aurais pas
voulu entendre, elle murmura:
--C'est vrai, je ne me suis pas couchée!
Puis, d'une voix brève:
--Eh bien, ce rendez-vous, il n'y est pas venu?
Je racontai comment j'avais vu Gaston sortir de la serre, apporter une
échelle, l'appliquer au balcon et monter.
--Après? dit la duchesse d'un air grave, inquiet, on ne lui a pas
ouvert?
--Si.
--Qui donc?
--Une femme vêtue de blanc... comme vous.
--Une femme! mais il n'y en avait pas au château!... une femme de
chambre peut-être! Et vous avez cru, tout de suite, sans examen, que
c'était moi, Reine de Chavanges! Ah! vous avez bien fait de partir, si
vous étiez capable de croire cela, et vous faites bien de revenir.
Quelle idée aviez-vous donc de l'honneur d'une fille comme moi?
Qu'est-ce qui pouvait vous faire supposer qu'à côté de la chambre de ma
grand'mère, dont je laissais la porte ouverte, pour la garder, et non
pour me garder, j'aurais reçu, moi, un homme. Gaston? Comment ai-je
mérité de vous un pareil affront?
Je me taisais devant cette explosion de fierté. Mes raisons si évidentes
de croire à ce que j'avais vu me paraissaient suspectes. Je devais
pourtant me défendre de l'avoir trop vite soupçonnée. Alors, j'évoquai
cette plaisanterie sur les escalades de Ruy Blas, cette allusion à
Roméo, dont je m'étais souvenu pendant la nuit.
Reine eut un rire douloureux.
--Cela vous a suffi? J'ai eu tort, je le reconnais, de me moquer de vos
timidités qui me ravissaient pourtant. Après? Vous avez fini? C'est
tout?
--Non, madame.
Je racontai mon attente horrible, mes fureurs. Je ne sais même pas, si
dans ma volonté d'être sincère et de prouver ma sincérité, je n'exagérai
pas ce désespoir qui, après dix-huit ans, me semblait avoir besoin
d'être rendu plus vrai encore.
La duchesse écouta avec une attention pénétrante.
Je l'entendis soupirer tout bas:
--Pauvre ami!
Cette compassion m'interrompit:
--Vous avez vu redescendre Gaston, me demanda-t-elle, et cette femme
vêtue de blanc comme moi, ou simplement en peignoir, était revenue à la
fenêtre?
--Sans doute, et c'est alors que j'ai poussé un cri.
--Ce cri, je l'ai entendu, répliqua vivement, presque violemment, madame
de Thorvilliers, que ces apparences irritaient. Je ne dormais pas; je
n'ai pas dormi. J'avais pris au sérieux ce que vous m'aviez dit, et je
me préparais à vous répondre sérieusement. Ah! nous faisions chacun une
veillée bien différente! Pendant que vous espionniez cette lumière que
j'éteignis pendant plusieurs heures, pour forcer la nuit à me donner le
sommeil, moi, je revoyais vos yeux suppliants; je me reprochais mes
caprices; j'avais cru, à diverses reprises, entendre du bruit dans la
bibliothèque. Votre cri fut suivi d'un petit claquement des volets à
l'intérieur. Je rallumai ma bougie, et j'allai voir ce qui se passait...
J'étais si contente de mes résolutions nouvelles, que je n'avais peur de
rien... La bibliothèque était vide et devenue silencieuse... J'ouvris
les volets, la fenêtre, et je me mis pendant quelques minutes au balcon.
Voulez-vous savoir ce que je pensais, à ce moment-là, les yeux levés au
ciel?... Je me rappelais une lecture faite quelques jours auparavant
avec miss Sharp, un passage de _Werther_, quand Charlotte, le coeur
tremblant d'une émotion confuse, vient s'accouder à la fenêtre et jette
dans la nuit ce simple cri, cette invocation au poète: ô Klopstock!...
Oui, voilà la niaiserie sentimentale que vous avez calomniée! Je voulais
vous mériter par ces minutes de dévotion poétique, et, cherchant un mot
à jeter au ciel, je n'en trouvai pas d'autre que votre nom; il me
paraissait doux aux lèvres... Je me croyais bien heureuse!... Ah! si
j'avais su que vous étiez là, devant moi, dans la nuit qui unissait!...
Croyez-vous encore que j'étais la première apparition?
--Non, non, balbutiai-je, en joignant les mains et prêt à m'agenouiller.
--Et savez-vous qui attendait Gaston? qui l'a reçu? qui l'a reconduit?
cette vision en peignoir?... Miss Sharp.
Je répétai, altéré, confondu:
--Miss Sharp!
--Oui, miss Sharp! reprit Reine. Tout s'explique, non seulement ce qui
s'est passé cette nuit-là, mais ce qui s'est passé depuis.
--Miss Sharp! me disais-je encore intérieurement; et tout à coup j'étais
accablé de n'avoir pas songé à elle.
La duchesse continua:
--Je savais qu'elle avait un secret, cette hypocrite! Elle me rendait
jalouse avec son faux enthousiasme pour vos talents et vos vertus. Elle
m'agitait de son souffle doucereux afin d'être libre! Gaston lui-même a
laissé échapper depuis des mots de raillerie qui me reviennent
maintenant comme des éclairs... Nous parlerons de lui plus tard... La
chambre de miss Sharp, ne le saviez-vous pas? communiquait avec la
bibliothèque. Elle courait moins de risques à faire monter son amant par
le balcon que par le grand escalier; j'aurais pu entendre ouvrir la
porte qui touchait à la mienne, tandis qu'un couloir et deux portes la
garantissaient du côté de la bibliothèque. Il fallait crier, quand il
est entré et non quand il est parti... J'aurais entendu votre cri..., je
serais venue, je les aurais surpris; je ne serais pas sa femme, je
serais la vôtre! Vous ne seriez pas prêtre! Et moi!... et moi!
Elle porta ses deux mains à son visage, puis, les retirant avec effort,
pour se contraindre à voir ce qui révoltait sa pudeur et sa fierté:
--Oh! cette miss Sharp! cette fille d'Iago! je la retrouverai; je lui
ferai confesser son crime. Je sais où elle est. Nous nous sommes
séparées, huit jours après votre fuite. Elle a eu peur; son complice la
méprisait trop. Mon désespoir l'a effrayée... Car, enfin, il faut que
vous le sachiez, j'ai eu un accès de douleur qui s'est transformé en
accès de colère. Vous vous jetiez dans les bras de Dieu; moi j'ai été
plus folle, plus lâche!... J'avais des soupçons sur miss Sharp. Mais
j'avais beau être une fille hardie, mal élevée; il y avait des choses
que je ne prévoyais pas, que je ne pouvais pas prévoir... Ce qui
m'étonne, c'est que vous, un homme, à qui Gaston avait dû faire toutes
sortes de confidences, vous n'ayez rien su par lui, rien soupçonné
d'après lui! Comment ce fat n'a-t-il pas eu la fatuité de se vanter
d'avoir pour maîtresse cette jolie prude, cette miss! Ah! mon ami, nous
étions trop purs, et cette pureté nous a perdus!
Elle s'était levée, tout en parlant. Elle fit quelques pas dans son
petit salon, alla jusqu'à une autre portière de velours qui fermait
l'entrée d'un boudoir, la toucha, parut vouloir la soulever, et revenant
à son fauteuil elle y retomba; puis d'une voix saccadée:
--Plus tard je vous ferai lire... Achevez d'abord. Je veux savoir ce que
vous avez souffert, tout; n'oubliez rien; vous entendez, tout!... Oh!
cette miss Sharp, ce Gaston! Ainsi vous m'avez vue! Pourquoi ne
m'avez-vous pas insultée quand je paraissais vous braver? Vite, vite,
dites-moi tout.
Je lui obéis; j'achevai mon récit. Je racontai ma course dans le parc,
cette tentation de mourir devant la pièce d'eau, mon retour au château,
ma rencontre de miss Sharp, ma conversation avec elle, l'empressement
qu'elle avait mis à aider mon départ.
--Et je ne l'ai pas châtiée, souffletée, tuée! s'écria Reine de
Chavanges. Oui, elle allait s'assurer qu'il ne restait aucune trace de
cette escalade... Pourquoi ne suis-je pas descendue aussi? Moi, j'avais
peur de vous rencontrer. Quelle comédie elle a jouée! Avec quelle
perfection elle a menti! Vous ne l'aviez chargée de rien, m'a-t-elle
dit. Vous vous trouviez seulement indigne de moi. Vous craigniez que nos
deux caractères ne pussent s'accorder. Elle avait deviné cela à votre
silence... Elle s'y prit de façon à vous faire haïr... si j'avais pu
vous haïr! Je vous murai dans un mépris qui ne tenait guère, et que la
moindre chose eût démoli... Je m'étais laissée prendre à ses raisons, à
ses larmes; car elle a pleuré, la misérable!... Mais dès qu'elle a vu
que dans ma folie, dans mon vertige, je lui prenais son amant, à elle
qui m'avait pris mon bonheur, elle s'est trouvée punie, prise au piège;
elle est partie!... Qui sait? ajouta la duchesse après un silence, en
devenant rêveuse, ils se revoient peut-être... Ils se sont peut-être
revus, le lendemain de mon désespoir... le lendemain de mon mariage...
Je voudrais bien que le duc de Thorvilliers rentrât maintenant; je le
forcerais à m'avouer toutes ces infamies!
Reine, baissant la voix, comme pour abaisser sa pensée, reprit:
--Gaston n'a pas cessé d'avoir des maîtresses; il en a toujours eu.
Cette ignominie manquait à mon châtiment... J'ai été bien malade, après
votre départ, malade de la tête... Personne n'en a rien su. Sans ma
pauvre grand'mère, j'aurais voulu mourir. Il eût été étrange que
j'allasse me jeter dans ce bassin où vous avez failli tomber, et que je
mourusse, comme votre mère est morte!... Ce n'est pas l'expérience de
bonne maman qui m'a fait vivre, c'est l'orgueil; nous en avions trop à
nous deux. Un jour Gaston a été meilleur enfant que d'habitude... Il a
profité de mon deuil récent, ma grand'mère était morte, de mon
isolement, pour me persuader que nos fiançailles de cinq ans étaient un
engagement sérieux. Pendant six mois, j'avais espéré une démarche de
vous, une lettre, un mot, un regard! Ne voyant rien venir, croyant que
tout était fini, je m'imaginai que mon coeur allait enfin s'éteindre; que
c'était après tout un abîme digne d'un désespoir hautain que ce titre de
duchesse... Ma grand'mère m'avait fait consentir d'avance à ce mariage,
en mourant. Vous savez, c'était son rêve de me marier. Elle le garda
jusqu'à son dernier souffle... je lui obéis. Je ne m'excuse pas. Mais
pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?
Il y avait de la colère mêlée à une touchante douleur dans l'accent,
dans la physionomie de Reine, colère et douleur qu'elle partageait entre
nous deux, prenant pour elle les reproches, et me donnant de son
chagrin!
Je tremblais, je me sentais coupable. Quel point d'honneur honteux,
stupide, m'avait empêché d'écrire? Était-ce la vocation qui
m'entraînait? Je me rappelais, dans ce joli salon, devant cette femme
très belle, attirante, mes conversations dans la chambre pauvre et nue
de l'abbé Cabirand, ses objections à mon désir de me faire prêtre.
J'étais en face de la tentation, du regret, qu'il avait prévu. Je me
sentais deux fois sacrilège, en me retrouvant coupable, devant une
victime innocente de ma pudeur égoïste.
Oui, j'avais trahi cette âme vierge, comme maintenant, en la plaignant,
j'allais trahir mon Dieu! Un flot de larmes montait en moi et voulait
déborder. J'étais tenté de m'agenouiller devant Reine, embellie par
cette beauté suprême de la mélancolie, de lui demander pardon, ou de la
supplier de ne pas ajouter un mot de plus; car je me déracinais des
dalles de marbre du sanctuaire que je sentais, depuis dix-huit ans,
froides et fortifiantes sous mes pieds. Un souffle d'orage
m'enveloppait.
Reine s'adoucit tout à coup. L'effusion qu'elle avait gardée secrètement
et portée en elle sous l'ironie mondaine s'échappa de sa poitrine
soulevée.
--Je ne dois accuser personne que moi, dit-elle tristement. Vous ne
m'avez pas comprise, parce que je n'ai pas su me faire comprendre...
Vous savez comme j'ai été mal élevée. On eût osé tout dire devant moi,
si j'avais été curieuse de tout entendre. Je me gardais avec d'autant
plus de vanité aigre, que l'on m'attirait. Mais j'avais des révoltes
violentes, tantôt contre ma méfiance pudique, tantôt contre ce
bouillonnement instinctif de mes veines. Je suis une femme d'expérience
maintenant. J'ai lu tant de romans, j'ai reçu tant de confidences, j'ai
tant vu fleurir et se faner de prétendues passions qui n'étaient que la
minauderie, l'hypocrisie des sens, que je vois clair dans mon passé...
J'étais, je vous le jure, dans ces fougues de caprices, sincère, pure,
tourmentée de ma sincérité et de ma pureté... Après cette nuit, où nous
avons veillé tous les deux, vous pour renoncer à moi, et moi pour me
décider à un aveu complet, tout eût été uni, et quand je suis descendue
pour aller au-devant de vous, dans ce parterre des roses où j'étais
certaine de vous rencontrer, je n'étais plus ni capricieuse, ni
hautaine, ni même troublée. Tout ce que les folles histoires de ma
pauvre grand'mère et les leçons sentimentales de miss Sharp avaient jeté
de fausses fleurs, de faux parfums sur ce feu clair de ma conscience,
s'était consumé, dispersé. Je serais allée à vous, en toute candeur, et
je vous aurais dit:--Louis, quand voulez-vous que je sois votre
femme?--Vous auriez bien vu dans mes yeux que je n'étais ni une
coquette, ni une méchante! Ce n'était pas l'embarras de choisir qui
m'avait fait hésiter, car du premier jour, du premier instant, je vous
avais choisi; mais je voulais me rendre digne de la simplicité que je
voyais en vous... Je me suis moquée de vos vers! J'aurais voulu les
apprendre... Vous souvenez-vous de ceux que vous avez brûlés?... J'en ai
trouvé les cendres. Savez-vous ce que j'ai fait de ces cendres? C'est
bien là une folie de jeune fille qui n'avait pas de leçons sentimentales
à recevoir de miss Sharp! je les ai délayées dans un verre d'eau et je
les ai bues!... Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela! J'ai besoin de
le dire; j'étouffe de ce passé... Ah! le passé, le passé! J'ai bien
compris qu'en consentant à venir, vous aviez une intention secrète de
dédain, de pitié superbe. Moi aussi, je voulais lutter de fierté...
Peut-être aussi espérais-je cette explication décisive. Je ne veux plus
que vous me méprisiez, et si vous avez pitié de moi, je veux que votre
pitié soit douce, comme l'eût été notre amour!
Elle me regardait avec une supplication tendre qui pouvait me rendre
fou.
--C'est moi qui vous demande de ne pas me mépriser, dis-je en joignant
les mains.
--Vous, pauvre martyr! Votre supplice est plus sûr que le mien! Il vous
suit partout... Je n'ai jamais voulu aller vous entendre. Je m'imaginais
que cette éloquence qu'on admire en vous m'eût fait horreur, et tout
bas, quand on vous vantait, devant ces femmes qui s'extasiaient, je me
disais: «Le comédien!» Mais, moi aussi, j'ai reculé à mon tour devant la
tentation de vous braver. Je ne m'y serais pas trompée. En vous
écoutant, j'aurais deviné tout ce que vous avez souffert... Oh! ce
Gaston, il vous a laissé croire que j'avais accepté un rendez-vous de
lui! Souvenez-vous donc de cette minute dans le jardin, le jour des
roses cueillies! J'ai gardé trois semaines la brûlure que votre main
m'avait faite en me touchant. Ah! le misérable! le misérable! Et je
porte son nom!
Elle se leva de nouveau, pour marcher dans le petit salon. Sa pelisse
traînait sur sa robe. Ses épaules, ses bras, sa poitrine étaient à nu.
Une lueur lactée, comme celle d'une aube, transsudait à travers sa peau
blanche. J'avais des tourbillons dans la tête; je voulus aussi me lever;
ce fut impossible.
Elle revint à son fauteuil, sans s'asseoir et posant sa main sur le
satin du dossier:
--Je vous ai bien cherché, reprit-elle, ce matin-là. Quand on m'eut dit
que vous étiez parti, je ne voulus pas le croire. Parti! vous! sans
m'écrire? Je suis montée à votre chambre. C'est moi qui ai porté au
vieux duc la lettre à son adresse; c'est moi qui l'ai décachetée, qui
l'ai lue, et je l'ai jetée après l'avoir lue, et j'ai couru chez ma
grand'mère.--Il est parti! lui ai-je crié.--Elle m'a vue si bouleversée,
qu'elle a eu très peur.--Qu'est-ce qui s'est passé entre vous?
m'a-t-elle demandé.--Rien! Je devais lui dire que je l'aimais, et il est
parti!--Je le lui avais dit déjà de ta part! reprit ma bonne maman.
Pourquoi est-il parti?--Nous ne comprenions pas. Je me disais:--Il
reviendra! Gaston était stupéfait; mais probablement que sa maîtresse
l'avertit bien vite des raisons de votre fuite, car il ne resta pas
longtemps étonné. Quant à cette abominable créature, je voudrais
reprendre les confidences que je lui ai faites. Il me semble que ma
douleur s'est salie en s'épanchant en elle! Comment son coeur n'a-t-il
pas éclaté sous le feu du mien? Elle a eu le courage de me voir
souffrir, et le remords ne lui a pas arraché un aveu! Comme je lui
aurais pardonné son rendez-vous, son amant! Comme notre amour eût grandi
de cette erreur! Elle m'a quittée; c'est tout ce qu'elle a pu faire.
Vous me croyez, n'est-ce pas? Je n'ai pas besoin de preuves, de témoins.
Je veux cependant vous en donner. D'abord, il me plaît qu'elle confesse
son infamie. Vous lui donnerez l'absolution si vous voulez; moi, je
l'écraserai. Et puis, je veux vous faire lire, à l'instant, ce que je
vous ai écrit, ce que je ne vous ai pas envoyé, ce que j'ai relu bien
souvent, ce que j'ai gardé par superstition... La seule superstition qui
me soit restée. Venez!
Outre la lampe qui éclairait le petit salon, deux flambeaux à deux
branches étaient allumés sur la cheminée. Reine en prit un, et, allant à
la portière qu'elle avait déjà voulu soulever, elle entra dans son
boudoir. Je l'y suivis.
--C'est ici que je venais pleurer, quand je pouvais pleurer, me
dit-elle. J'ai rassemblé ici tous mes souvenirs de Chavanges, mes
meubles de jeune fille.
Elle posa son flambeau sur un petit pupitre en bois de rose, ouvrit un
tiroir, en tira quelques papiers satinés et me les tendant:
--Lisez!
Je tremblai en touchant ce papier parfumé qui me semblait un épiderme.
Elle vit que j'hésitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce
petit paquet de lettres, en ouvrit une:
--Tenez, voici ce que je vous écrivais; ce que j'aurais pu envoyer à
tout hasard, à ce vieil ami, à ce maître dont vous m'avez parlé. Je me
doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que
vous y seriez resté... C'est une fatalité ajoutée à toutes les autres,
que cet orgueil intraitable qui m'a retenue.
La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas
prise. Me la céderait-elle après l'avoir lue?
Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine
tomba assise près du petit pupitre et m'attirant à côté d'elle:
--Écoutez, je veux vous lire moi-même ce que je n'aurais pas pu vous
dire; mais je suis si vieille maintenant!...
Elle essayait un petit rire tremblant, agité, en parlant.
Sa beauté la démentait. Elle semblait seulement s'épanouir. J'obéissais,
enchaîné par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon
être; je me plaçai tout près d'elle, pâle, tremblant aussi.
Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un délire, à demi-voix,
commença.
Son langage de dix-neuf ans séduisait la femme de trente-sept ans.
Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine
et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et
pourtant sonore, et m'enivrait.
La fière jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me
conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilité chaste et
ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa
confiance en moi. Le mot amour n'était pas écrit une seule fois dans ces
lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un
chant qui se dégage d'un accompagnement confus.
Reine, d'ailleurs, en lisant, à son insu, dominée par la sincérité des
émotions, donnait un accent expressif aux mots les plus ordinaires.
Quand elle lisait qu'elle avait beaucoup d'estime pour moi, elle
relisait deux fois le passage, le mimait de sa bouche charmante, et les
mots devenaient des baisers flottants.
Dans un endroit, mademoiselle de Chavanges m'avait écrit qu'elle me
tendait la main pour des fiançailles.
Brusquement, madame de Thorvilliers s'interrompit, enleva de son doigt
sa bague de femme, et avec une colère fébrile, la jeta loin d'elle. Peu
à peu la voix de la lectrice s'élevait, et mon attention haletante me
soulevait; un délire contagieux nous rapprochait.
Quand elle eut achevé, je pris dans ma main la main qui n'avait plus
d'anneau, je la serrai, et cette audace nous parut si naturelle,
qu'aucun des deux ne s'en aperçut.
--Eh bien! pouvez-vous douter me dit-elle, en approchant sa tête de la
mienne.
J'avais le souffle de sa bouche sur ma bouche.
--Est-ce que je ne vous aimais pas d'un amour absolu? reprit-elle.
--Oui, balbutiai-je.
--Est-ce qu'un pareil amour n'est pas plus fort que l'abandon, la
calomnie? Vous m'auriez trahie, que, moi, je vous aimerais encore. Je
vous aurais vraiment sacrifié à cet homme que vous devriez m'aimer
encore, n'est-ce pas? n'est-ce pas?
Elle secouait la tête et son défi brisait toute résistance. Ses yeux
profonds qui étincelaient comme des diamants noirs, attestaient une
sincérité sublime. Tout disparaissait, hors cet amour jeune, loyal,
invincible, que je lui avais demandé, qu'elle m'avait donné, et que je
n'avais pas pris.
J'avais été fou; je le fus encore. Je m'imaginai que nous nous
retrouvions sous un soleil splendide, dans le parterre de Chavanges, sur
ce banc où je l'avais tenue dans mes bras. Le parfum des roses
lointaines me grisa d'une bouffée. J'entourai sa taille de mon bras,
comme j'avais fait; j'approchai ma bouche. Seulement, la jeune fille
s'était échappée, dix-huit ans auparavant. La femme resta...
Voilà mon crime. Dieu me le pardonnera. Les hommes sont plus sévères,
parce qu'ils jugent la chute et qu'ils ne jugent pas l'abîme.