Je me levai du banc; je marchai, et d'instinct je cherchai les endroits
sombres dans ce jour qui commençait.
Je me trouvai bientôt devant cette large pièce d'eau dont j'ai parlé,
derrière le château, à mi-côte.
Elle était entourée de grands arbres qui d'ordinaire la faisaient noire
sur les bords, en ne laissant tomber qu'un peu de clarté au milieu. Le
jour naissant faisait filtrer sous les branches des lueurs violettes
indécises, qui teintaient l'eau immobile et lui donnaient une vague
couleur de sang refroidi.
Je me rappelai la pièce d'eau du château paternel où ma mère s'était
noyée. Celle-ci m'invitait-elle à mourir? Je tombai sur l'herbe et je
m'abandonnai à une de ces douleurs enfantines qui sont des relais
sublimes dans la virilité, car elles rajeunissent tout, et que l'on
regrette autant que des bonheurs, plus tard, quand on est vieux.
Ma poitrine se gonfla. Le cercle qui m'étreignait le front se détendit;
tout mon être se dénoua. J'étais comme répandu au bord de cette eau
attirante dans laquelle j'allais me verser.
L'anéantissement me séduisait. Le narcotisme des désespoirs absolus
succédait à cette activité d'une espérance qui avait lutté jusqu'à la
fin. Il m'eût semblé doux de mourir; cette eau assez profonde pour me
recueillir eût semblé me rendre le baiser maternel dont je ne me
souvenais plus.
Le jour montait cependant, et, après une heure de cette prostration, un
rayon de soleil vif qui se posa sur les hautes branches, laissa tomber
au milieu de l'eau une goutte d'or, une étoile tremblante.
Cette lumière qui miroitait devant mes yeux m'éveilla de ma torpeur. La
vie me rappelait au devoir, à la douleur vaillante.
On ne se tue pas devant l'aurore, quand on a l'âme jeune, l'enthousiasme
facile. Une prière indistincte, sans formule, s'éleva en moi, comme une
rosée matinale et ranima un peu mon courage.
Je n'avais pas assez de forces pour haïr; il m'en restait seulement pour
aimer; car ce fonds-là est inépuisable. Si j'aimais encore, je ne devais
pas renoncer à souffrir de mon amour; je devais lui rester fidèle.
Meurtri, sanglant, mort, je le porterais, pour l'honneur de mon âme.
Depuis que j'ai traversé tant d'épreuves et expérimenté le malheur à
tous les degrés, j'ai acquis cette conviction que Dieu m'a élu pour
souffrir. Ce n'est pas une fatalité; c'est une tâche mystérieuse que je
remplis sans en connaître le but. Seulement, il ne me semble pas que
Dieu ait sur moi des vues assez hautes pour me meurtrir encore une fois
dans mon amour paternel; pour qu'il impose à mon courage cette suprême
épreuve... qui serait au-dessus de mes forces.
Je veux sauver ma fille, et je demanderai ensuite à Dieu de mourir,
renonçant aux délices de voir mon enfant heureuse, ne voulant pas tenter
ma vocation, en essayant un peu de bonheur, pour la fin de ma vie...
Je me relevai donc, et, essuyant mes larmes, je réfléchis. Devais-je
rester au château? Devais-je partir? Rester pour provoquer Gaston? pour
revoir mademoiselle de Chavanges? Pour me venger? pour punir?
Me venger! de qui? d'elle qui ne m'avait encore rien promis! Punir qui?
Ce séducteur sans scrupule, mais, après tout, ce séducteur libre de
séduire, comme j'étais moi, libre de souffrir. La morale que je
prétendais servir serait le masque de ma douleur égoïste. L'idée de
faire du mal se mêlait trop à l'idée de donner une leçon, et, depuis que
j'avais pleuré, je me sentais moins capable de sévir.
Mais comment partir? Sous quel prétexte? Que dire à madame de Chavanges?
à M. de Thorvilliers, à Reine elle-même, cette grande coupable que je
n'oserais pas flétrir, même en tête-à-tête?
Cette perplexité acheva de me rendre des forces. Je redescendis vers le
château, décidé à rentrer par les portes de la serre, en suivant le
chemin que Gaston avait pris, à remonter dans ma chambre, pour y faire
disparaître les traces de cette nuit terrible, pour y méditer, en
attendant qu'il fût l'heure de rencontrer la marquise, Reine, le duc et
Gaston.
J'allais ouvrir, dans la serre, la porte intérieure qui communiquait,
ainsi que je l'ai dit, avec la salle de billard, quand cette porte
s'ouvrit d'elle-même.
Je me heurtai presque à miss Sharp.
Nous poussâmes tous deux un cri. Mon aspect étrange parut lui faire
peur. Moi qui n'avais pas songé à elle, dans toutes les péripéties de ma
torture, je me dis instantanément qu'elle s'offrait à moi, comme une
auxiliaire, une amie, un bon conseil.
Elle pâlit, en voyant mes cheveux défaits, mes vêtements froissés,
salis, mon visage livide, mes yeux rougis et gonflés, tout ce ravage de
la nuit.
Elle me demanda anxieusement:
--Qu'avez-vous donc, monsieur d'Altenbourg? d'où venez-vous?
--Je viens du parc.
--A cette heure?
--J'y ai passé la nuit.
Ses yeux s'élargirent; son regard muet m'interrogea.
--Oui, continuai-je, toute la nuit.
--Que vous est-il arrivé?
Je ne sus comment lui confier ce que je devais pourtant lui dire. Elle
cherchait, elle aussi, à avoir ma confidence. Je lui pris les mains qui
étaient moites; je les serrai; elle eut un sourire rapide, à cette
marque de sympathie. Elle me dit:
--Vous avez eu une querelle avec quelqu'un?
Elle ne prononça pas le nom de Gaston, mais évidemment c'était à lui
qu'elle pensait.
--Non, mais, j'ai vu...
J'hésitai.
--Quoi donc? balbutia-t-elle d'une voix tremblante.
Je me penchai sur elle, pour faire pénétrer plus vite mes paroles, et
pour parler bas, et je lui dis en haletant, avec un remords, comme si je
commettais une trahison:
--J'ai vu Gaston entrer par le balcon, dans la bibliothèque.
Elle poussa un cri, se rejeta un peu en arrière, raidissant ses mains
dans les miennes:
--Vous avez vu cela?
Un nuage rouge passa sur son visage. Elle baissa la tête.
--Et j'ai vu mademoiselle de Chavanges le recevoir.
Elle releva les yeux, et me dit, avec stupeur, avec confusion:
--Vous avez vu M. Gaston?
--Oui.
--Vous avez vu mademoiselle Reine?
--Oui, comme je vous vois.
Elle tressaillit; sa rougeur disparut; elle devint très pâle. Ses yeux
plongeaient dans les miens; nous restâmes deux secondes ainsi, nous
contemplant. Elle murmura enfin:
--Êtes-vous bien sûr?...
Elle disait cela sans élan, avec un embarras visible; elle n'était pas
indignée, mais attristée. Je pensai qu'elle savait tout et qu'elle
voulait seulement faire naître un doute dans mon esprit.
--Oui, miss Sharp, je suis bien sûr de ce que j'ai vu. Vous le savez
bien.
Elle dégagea ses mains par un mouvement rapide et les joignit:
--Moi!
--Oui, vous, la confidente de mademoiselle de Chavanges. Elle vous avait
prévenue de ce rendez-vous, n'est-ce pas?
--Oh! monsieur d'Altenbourg!
--Miss Sharp, je vous crois sincère. Niez donc que vous saviez tout!
Elle eût voulu mentir; elle n'osa pas, et poussa un grand soupir,
vibrant comme un sanglot.
Cet aveu m'était inutile; seulement il élargissait et envenimait encore
ma plaie.
Miss Sharp, correctement habillée, lissée, cravatée, gantée,
représentait si bien la vertu simple, le devoir exact, que j'eus un
mouvement de colère contre elle.
--Vous avez souffert cela, miss Sharp!
--Hélas!
--Vous ne lui avez pas dit que c'était un assassinat?
Elle eut un mouvement de compassion. A son tour, elle chercha à me
prendre la main.
Je me reculai, j'ajoutai avec amertume:
--Vous étiez peut-être là!
Sa rougeur lui revint; ses yeux se voilèrent. Je l'offensais
injustement. Je fis un effort:
--Pardon, miss Sharp!
Elle fit le geste de m'interrompre. Elle ne voulait pas plus d'excuses,
pour l'injustice de ma douleur, qu'elle ne voulait tolérer de calomnies.
Je me détournai, et, me laissant tomber sur un banc de fer, placé sous
des palmiers, je cédai à l'attendrissement que je croyais avoir tari;
des larmes me vinrent aux yeux.
L'Anglaise s'approcha doucement, resta debout devant moi, et, d'une voix
profonde, qu'elle n'avait jamais prise pour me parler:
--Pauvre monsieur Louis!
Ordinairement, miss Sharp, quand elle n'ajoutait pas mon titre à mon
nom, m'appelait M. d'Altenbourg. C'était la première fois qu'elle s'en
tenait à mon prénom.
Cette familiarité était une grâce de sa pitié; j'y fus sensible, mais en
même temps elle consacrait mon malheur.
Je m'imaginais que l'Anglaise était envoyée par Reine.
--Vous venez de la voir? lui demandai-je.
--Non.
--Cependant, pour sortir à cette heure?
--Cela m'arrive souvent.
--Vous n'allez pas de sa part vous assurer si l'échelle a laissé une
trace sur le mur?
--Non.
--Et si l'homme qui a poussé un cri est toujours en face du balcon?
--Non.
Miss Sharp répondait vivement, mais avec une timidité qui me touchait.
Elle voulait épargner à la fois mon ressentiment et ma douleur.
--C'est elle, c'est elle, que je voudrais voir là, repartis-je en
secouant la tête. Je m'étonne qu'elle ne soit pas descendue elle-même,
pour constater, comme cette nuit, que tout est bien tranquille et que
celui qui l'a bien vue ne la trahira pas.
--Vous l'avez vue? demanda encore une fois l'Anglaise avec surprise.
--Oui, quand elle l'a reçu, quand elle l'a reconduit, et surtout quand
elle est venue, après, braver le ciel.
Miss Sharp parut ne pas comprendre. Elle se pencha pour m'envelopper
d'un regard méfiant.
--Que voulez-vous dire?
Sa voix était si basse que je devinai ses paroles, plutôt que je ne les
entendis.
Je racontai alors cette apparition dernière de mademoiselle de Chavanges
au balcon.
L'Anglaise en parut saisie.
--Oh! dit-elle lentement.
Elle laissa tomber son front dans ses deux mains et médita pendant une
minute.
--Quel malheur! quel malheur! dit-elle enfin en relevant la tête.
Elle s'éloigna de quelques pas, puis revenant résolument à moi, et me
regardant en face, avec un étincellement qui me provoquait, avec une
énergie que je ne lui soupçonnais pas:
--Monsieur d'Altenbourg, vous êtes un homme d'honneur. Si je vous
demande le secret? Si je vous prie de me donner votre parole que, quoi
qu'il arrive, vous ne provoquerez pas votre ami?...
Je l'interrompis.
--Est-ce que j'ai un ami? Est-ce qu'on provoque un voleur? On le châtie.
Ne voulez-vous pas aussi, que je continue à lui dire à elle, que je
l'aime, que je veux l'épouser!
Miss Sharp redevint très pâle, et se froissant les mains:
--Non, non, c'est impossible! c'est impossible! Ah! je le vois, vous
voulez vous venger!
--Me venger! Il y a deux vieillards que je ne veux pas frapper; quant à
elle, vous pourrez lui dire que je l'aimais trop cette nuit, pour que je
ne craigne pas ma colère: non, je ne me vengerai pas, soyez tranquille,
je la laisse à Gaston.
L'Anglaise tressaillit, et avec emportement:
--Il ne l'épousera pas!
--Qui donc alors peut l'épouser?
--Vous croyez qu'elle peut l'aimer.
La question était étrange.
--Je crois qu'elle peut l'épouser! Cela me suffit; il me vengera!
Après un silence, miss Sharp reprit:
--Alors, qu'allez-vous faire?
--Partir.
--Quand?
--Tout de suite; ce matin.
--Sans attendre le réveil?...
--De qui? de la marquise? cela me ferait rester trop longtemps; du duc?
cela me gênerait; d'elle? je ne répondrais pas de ma fierté; de Gaston?
je ne partirais peut-être pas, si je le revoyais!
L'Anglaise avait suivi mes paroles avec un éclair jaillissant à chaque
mot. Quand j'eus fini, elle eut un rayonnement suprême de
reconnaissance.
--Partez donc! s'écria-t-elle.
Je trouvais juste qu'elle acceptât mon départ; je trouvais un peu cruel
qu'elle l'acceptât si vite.
--Cela arrange tout, n'est-ce pas? répliquai-je avec amertume?
--Vous êtes bon! vous êtes généreux! monsieur d'Altenbourg.
--Je suis si malheureux, que je n'ai pas de mérite à partir.
--Où allez-vous? A Paris?
--Non.
--A l'étranger?
--Peut-être.
--Dites-moi où l'on pourrait vous écrire.
--Je ne veux de lettre de personne.
--Pas même de moi?
--De vous, miss Sharp?
Je me rappelais que la veille, il avait été question entre mademoiselle
de Chavanges et moi du style épistolaire de miss Sharp. Je trouvais de
l'ironie à cette offre bienveillante de sa part.
--Ne m'écrivez pas, miss Sharp. Vous ne pourriez, ni me faire oublier ce
qui s'est passé cette nuit, ni m'habituer mieux à ce souvenir que je ne
vais le faire dans ma solitude. Il n'y a de dignité pour moi que dans un
départ qui brise tout lien. J'accepte, auprès de la marquise et du duc,
la responsabilité d'un acte qu'on traitera sévèrement. On m'accusera
d'hypocrisie. J'ai été accusé souvent d'être un hypocrite, par Gaston
lui-même. M. de Thorvilliers n'est plus mon tuteur. Il m'a rendu ses
comptes, je n'en ai pas à lui rendre. Gaston fera de son bonheur l'usage
qu'il voudra. Je veux l'ignorer. La marquise se moquera de moi, et sa
petite-fille lui expliquera aisément ce qui pourrait paraître
inexplicable. Quant à vous, miss Sharp, votre amitié ne peut me servir,
qu'en n'essayant pas de troubler le deuil que j'emporte. Je ne veux pas
que vous m'écriviez. Vous n'auriez, d'ailleurs, rien à m'écrire.
--Peut-être!
Miss Sharp laissait voir une émotion extraordinaire. Quel moyen
rêvait-elle, ou croyait-elle rêver de détruire le passé? Je ne voulais
pas me faire le complice de cette sympathie pour moi; mais cependant,
elle me fortifiait. Une heure auparavant, j'aurais été incapable de la
fermeté qui me soutenait.
Le courage le plus difficile est celui qu'on a tout seul, en secret. Un
témoin suffit pour faire un héros. Je me sentais soutenu, élevé par
cette approbation. La phase d'attendrissement était passée. La phase de
colère n'était plus possible. L'une et l'autre pouvaient revenir, et
sont revenues. Mais j'entrais dans cette langueur résolue, dans cette
fatigue d'émotion, qu'on rapporte du cimetière.
--Ne lui donnez pas trop de repentir! dis-je à miss Sharp.
Celle-ci se débattait contre l'enlacement de je ne sais quelle pensée
héroïque.
--Je vous en conjure, me dit-elle encore, ne me cachez pas le lieu de
votre retraite. Ne croyez pas que tout soit fini! Il est nécessaire que
vous partiez maintenant, oui; mais il se peut que vous appreniez des
choses...
Mon amour eut un dernier sursaut.
--Quoi! quelles choses? que savez-vous? que pressentez-vous que vous ne
puissiez me révéler maintenant? Ai-je donc été victime d'une illusion?
N'est-ce pas elle que j'ai vue, que j'ai reconnue? Oh! alors, je me
mettrais à ses pieds; je lui demanderais pardon de ma douleur insensée.
Parlez, miss... S'il y a un mystère qui me donne une illusion,
confiez-le moi. Faites-moi douter, et je vous bénirai.
Je m'échauffais; miss Sharp se refroidit. La lumière répandue sur son
visage s'éteignit comme sous des cendres. Sa bouche qui s'était
épanouie, se resserra. Son regard se détourna du mien; l'inexorable
raison lui donna un accent presque dur, tant il était net, décisif.
--Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui; partez, monsieur d'Altenbourg.
Nous échangeâmes alors quelques paroles froides, pratiques, sur la
meilleure façon pour moi de quitter le château. Miss Sharp était d'un
excellent conseil. Quand je fus renseigné sur les dispositions à
prendre, je remerciai l'Anglaise. La lueur lui revint aux joues, au
front. Elle baissa la tête.
--Je devrais partir aussi, soupira-t-elle.
--Pourquoi?
Elle ne répliqua pas; elle resta quelques secondes immobile. Je crus
m'apercevoir qu'elle pleurait.
Comme je lui faisais un geste d'adieu, par une démonstration de pitié et
d'amitié, excessive en toute circonstance, mais incompréhensible de la
part d'une Anglaise, miss Sharp me saisit la main et la porta à sa
bouche.
--Adieu! adieu! me dit-elle en suffoquant. Ah! comme vous méritez d'être
aimé!
Je pris cette exclamation enthousiaste pour une condamnation nouvelle de
la conduite de Reine, et, me dégageant doucement:
--Je ne méritais pas d'aimer, dis-je à la confidente de mademoiselle de
Chavanges, puisque je n'ai pas su lui persuader de m'aimer. Adieu!
--Adieu!
Je sortis de la serre et traversai la salle de billard. Miss Sharp me
suivait silencieusement. Nous allâmes ainsi jusqu'au bas du grand
escalier du château. Je montai dans ma chambre, en marchant doucement;
j'écrivis à M. de Thorvilliers, sans choisir le prétexte de mon départ,
sans m'inquiéter des banalités que j'entassais.
Je chargeai le duc de mes excuses auprès de la marquise.
Je posai la lettre sur une table, bien en évidence, comme fait un homme
qui va se suicider, et je m'occupai rapidement de mes préparatifs de
départ.
Comme j'étais descendu pour chercher un domestique, doutant qu'il en fût
un d'éveillé dans le château, je trouvai miss Sharp à la porte de ma
chambre, avec un palefrenier qu'elle avait été chercher elle-même dans
les écuries, en même temps qu'elle avait prévenu le vieux cocher de la
marquise que j'avais besoin de partir par le premier train qui passait à
Rocroy.
Elle veillait à tout; elle avait hâte de me voir parti.
Je la remerciai; le domestique descendit mes bagages, et le coupé
pendant ce temps était attelé. Tout se fit silencieusement.
Quand il était nécessaire de dire un mot, on le disait à voix basse.
Nous craignions de donner l'éveil. A deux ou trois reprises, il me
sembla que miss Sharp écoutait dans la direction de la chambre de
mademoiselle de Chavanges, comme si elle eût particulièrement redouté
que celle-ci, mal endormie, ne vînt au bruit.
Il avait été facile à l'Anglaise d'ouvrir de l'intérieur la porte qui
donnait sur les communs.
Ce fut elle qui ferma la portière du coupé, quand j'y fus installé; nous
échangeâmes une étreinte, sans échanger d'adieu inutile. Nos yeux
étaient fixés sur nos mains brûlantes.
Lorsque la voiture, sortie de la cour des communs, entra dans la cour
d'honneur, miss Sharp se retrouva debout, sur le perron, en face de la
grille d'entrée.
Elle regardait alternativement la voiture et les fenêtres closes, pour
s'assurer que le bruit des roues sur le sable de cette cour plantée
n'avertissait pas la marquise, ou Reine de Chavanges, de ma fuite.