Il y avait toujours, pendant ce dernier séjour au château de Chavanges,
quelques heures vides dans l'après-midi.
Les grandes chevauchées des années précédentes n'avaient été remplacées
ni par des promenades, ni par des réunions dans le salon ou dans le
jardin. La santé de la marquise amenait un grand silence dont chacun
profitait.
Reine remontait chez elle, après avoir endormi sa grand'mère, et ne
redescendait que pour sourire à son réveil. Miss Sharp veillait la
marquise, lui donnait la réplique, si de rares insomnies entrecoupaient
sa somnolence et lui faisait la lecture, après le réveil définitif.
Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prétextait
des lettres à écrire, qu'on ne mettait jamais à la poste, et faisait
probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais
le repos, comme un abîme à contempler, j'errais volontiers dans le
jardin, dans le parc, dans le pays.
A vingt ans, on n'aime guère la nature pour la nature. On lui chante ses
espérances; on lui crie ses peines; mais on serait désolé qu'elle prît
sa part de nos joies et qu'elle nous consolât de nos chagrins. C'est le
cadre harmonieux de notre vanité qui s'exhale. Si la nature parlait aux
âmes jeunes le langage persuasif qu'elle débite aux âmes vieilles ou
vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne
seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brûler sur la
terre.
Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mélancolie, plutôt
que pour l'entretenir, et, ce jour-là, ayant besoin de ne pas penser aux
provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient
en moi, je voulus fortifier ma sérénité par l'exercice.
Au dîner seulement, nous nous retrouvâmes tous en présence.
Reine était un peu pâle; elle boudait; mais comme elle semblait me
garder rancune autant qu'à Gaston, il m'était difficile de deviner si
elle se trouvait plus offensée des audacieuses tentatives de mon ami que
de mon empressement à la défendre.
Était-ce à la réponse qu'elle devait me faire le lendemain, était-ce à
cette insulte d'un rendez-vous demandé qu'elle songeait, en baissant la
tête sur son assiette, en lançant des regards, qui me paraissaient
effarés, à Gaston et à moi?
Miss Sharp aussi était grave. Savait-elle quelque chose de ce qui
s'était passé?
Gaston, malgré son aplomb, ses habitudes du monde, n'était point à
l'aise.
Le dîner fut triste, et certainement plus court que les autres.
La marquise n'avait plus rien à me dire; peut-être avait-elle été
grondée par sa petite-fille, pour ce qu'elle m'avait dit. Elle ne
dérogea plus à l'étiquette et prit le bras du duc pour passer au salon.
Gaston s'évada et ne reparut plus de la soirée. Miss Sharp et Reine
prirent place à une table de whist pour servir de partenaires aux deux
vieillards.
J'avais horreur des cartes; je n'entendais rien au whist, et si, par
dévouement, par soumission, j'avais été plus d'une fois tenté de
demander des leçons à mademoiselle de Chavanges, pour prendre sa place
et la suppléer, mon égoïsme d'amoureux m'empêchait de renoncer à la joie
de la contempler, sous le prétexte d'observer le jeu de son partenaire.
Ces parties de whist silencieuses, longues, somnolentes, organisées pour
la marquise et le duc, n'étaient devenues un peu régulières que depuis
le séjour de M. de Thorvilliers. Reine les acceptait, avec la
résignation d'une fille de grande maison qui ne doit pas oublier que
l'ennui est une tradition à respecter. Miss Sharp s'y dévouait par
orgueil national.
Ce soir-là, je n'allai pas me mettre en face de mademoiselle de
Chavanges, derrière le fauteuil de M. de Thorvilliers, qui lui faisait
vis-à-vis; mais assis dans l'ombre, de côté, j'observais.
Reine, à plusieurs reprises, parut gênée par le regard qu'elle ne voyait
pas, et qui venait la chercher moins franchement que de coutume. Elle
finit par me dire, en faisant un effort pour être gracieuse:
--Décidément, vous ne prenez plus de leçons, monsieur d'Altenbourg?
Je me levai. Je me crus autorisé à me placer derrière elle, à m'accouder
même sur son fauteuil. Un petit sourire glissa des lèvres de la
marquise, passa sur celles du duc, qui rangeait les cartes, et vint
disparaître, comme une lueur dans un nuage, sur la bouche discrète de
miss Sharp.
Jamais je n'avais eu si près, sous mon regard, sous mon souffle, le cou,
les épaules de mademoiselle de Chavanges. Elle ne m'avait pas appelé à
cette place; elle pensait sans doute que je me tiendrais, comme
d'habitude, en face. Elle froissa ses cartes, en les rangeant. Elle
jouait avec dépit. Elle commit plusieurs fautes, dont M. de Thorvilliers
se plaignit, et, posant nerveusement son jeu sur la table:
--C'est la faute de M. d'Altenbourg, dit-elle. Je n'aime pas qu'on soit
derrière moi.
Je m'excusai; je fis le tour de la table, et me postai devant elle,
derrière le fauteuil du duc.
Cette manoeuvre ne parut pas l'apaiser. L'agitation de ses doigts fut la
même; ses distractions continuèrent, ses bévues aussi. M. de
Thorvilliers lui adressa de nouveau des reproches avec indulgence; la
marquise les aigrit, en triomphant des avantages dus à ces distractions;
si bien que Reine, tout à coup, jeta les cartes sur la table, et dit
avec un sanglot:
--Je ne peux pas jouer ce soir; je ne sais pas ce que j'ai; je suis
malade.
Elle renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil. Miss Sharp
craignit une attaque de nerfs et se leva pour lui porter secours; moi je
tremblais; le duc repentant demanda pardon de ses plaintes; quant à la
marquise, elle eut un petit hochement de tête, légèrement moqueur,
légèrement complaisant, comme une bonne vieille qui se souvenait de son
bon temps où la santé de l'âme lui donnait la fièvre, et elle dit de sa
voix aigrelette:
--Ce ne sera rien! ce ne sera rien! Miss Sharp, c'est à vous de jouer.
Ce ne fut rien, en effet. Reine se redressa, se mit à rire:
--Je ne croyais pas avoir des nerfs si faciles à troubler. C'est fort
ridicule. Excusez-moi, monsieur le duc. Continuons. Ce rob ne compte
pas.
Mais la marquise, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, déclara
qu'elle était fatiguée, abandonna la partie, et quitta la table devant
laquelle miss Sharp resta seule à ranger les cartes et les fiches.
La soirée était assez avancée pour que la marquise, sans l'abréger trop,
remontât chez elle. Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le
duc, je m'approchai de Reine:
--Pardonnez-moi, lui dis-je humblement.
Elle me regarda avec des yeux qui étincelaient, et, d'une voix vibrante:
--Je n'ai rien à vous pardonner. Décidément, ce n'est pas votre faute,
si je suis une sotte.
Elle regarda autour d'elle pour trouver un prétexte de ne pas continuer
l'entretien:
--Où donc est Gaston? pourquoi n'est-il pas ici? pourquoi vous
laisse-t-il seul?
Et après une pause, elle ajouta:
--Quand partez-vous?
Ces interrogations successives, dont la dernière devait me blesser, ne
prouvaient que son extrême surexcitation.
Je me crus généreux, en me montrant brave, et je répondis:
--Vous savez, mademoiselle, que mon prompt départ dépend de vous seule
et que demain...
Elle interrompit:
--Ah! demain, c'est demain! je puis mourir cette nuit! A tout hasard,
vous auriez mieux fait de partir; on vous eût écrit: revenez ou restez
loin!
--Je suis prêt à partir, s'il vous est plus facile de me répondre par
une lettre.
--Écrire, moi! pas plus en prose qu'en vers! Je sais bien que miss Sharp
a un fort beau style, qu'elle pourrait écrire pour moi... Non, puisque
vous n'êtes pas parti, tant pis pour vous!
Elle fit un geste de la main; je voulus la saisir; elle se recula; me
lança un regard dont il me fut impossible de saisir le sens, sinon
qu'elle me défendait d'insister, et elle alla à sa grand'mère, dont elle
prit le bras qu'elle assujettit sous le sien.
Elles passèrent devant moi, l'aïeule fatiguée, penchant la tête et
secouant, non pas une bénédiction, ce qui eût été trop solennel pour
cette aïeule profane, mais un «_au revoir_, monsieur Louis,» tendre,
maternel; Reine, les yeux baissés, se raidissant, se comprimant, me
saluant à peine d'un battement des cils.
Que se passait-il en elle? Je ne voulais interroger que moi, comme si je
devais seul démêler la vérité. Je laissai partir miss Sharp; le duc
remonta dans sa chambre et j'allai dans le parc, avec une angoisse que
je refusais de m'avouer.
La soirée était belle; la nuit devait être superbe.
Sans croire que je pensais à autre chose qu'à la réponse attendue le
lendemain; que je pouvais avoir une autre inquiétude que le désir
fiévreux de faire une sorte de veillée des armes, je m'éloignai du
château à la hâte, afin que l'on me crût rentré, et qu'on fermât les
portes en me laissant dehors.
Je fis cela, mais sans presque y songer. Pendant que je m'engageais dans
une allée, j'entendis Gaston qui rentrait par une autre.
Arrivé au perron, il jeta son cigare dont la petite lumière décrivit un
arc, dans la nuit. Il échangea quelques mots avec le valet de chambre,
qui commençait à fermer les grands volets. Sans doute il lui demandait
si j'étais remonté chez moi; le valet de chambre lui répondit assurément
oui, puisque aussitôt Gaston rentra et que la dernière ouverture de la
façade donnant sur le parc fut fermée.
J'étais satisfait d'être contraint de passer la nuit à la belle étoile.
J'en serais quitte pour me faufiler dans le château, sans être aperçu,
dès qu'on rouvrirait les portes, à la première heure, le lendemain, et
je croyais n'avoir pas à m'accuser de céder à un soupçon, à une crainte
involontaire, en restant dehors. La sérénité de la nuit m'apaisait.
Des soupçons? Je n'en avais plus. J'étais convaincu, à cette heure-là,
de n'en avoir eu aucun. Je voulais me recueillir dans un attendrissement
doux et pieux; mais mon coeur sautait en moi, m'exhortant à sauter. Ma
jeunesse était affranchie de toute contrainte, libre dans ce beau
jardin, qui m'appartenait pour toute la nuit, qui m'appartiendrait pour
toute la vie, quand Reine m'aurait choisi.
Je marchai, pour marcher, pour aspirer les senteurs confuses des
parterres, des pelouses, des arbres, qui semblaient donner des sens
délicats à mon âme.
C'était au mois d'août, vers la fin du mois. La journée avait été
chaude; la nuit gardait une tiédeur admirable. Je n'osais pas la prendre
directement à témoin, lui dire mon amour; mais je la remerciais; je la
flattais, et je murmurais, comme si elle eût pu recueillir mes paroles
échappées dans une sorte de baiser:
--La belle nuit! la belle nuit!...
Je tiens à raconter cette exaltation, ce rêve. On comprendra mieux
l'horreur du réveil, le vertige.
J'errai pendant deux heures, à travers le parc, dans toutes les
directions; puis, quand il me sembla que les murs mêmes du château
étaient endormis, je m'en rapprochai...
Qu'on m'excuse de détailler toutes ces folies... J'ai besoin de prouver
que je devins fou...
J'allai vers le côté où Reine avait sa chambre. A travers les persiennes
fermées, une lumière filtrait. Je m'assis devant cette lumière, sur un
banc de pierre, à l'angle d'un boulingrin, devant un grand vase de
marbre, d'où s'épandait l'odeur pénétrante de je ne sais plus quelle
plante. Le piédestal du vase me servait d'appui et me cachait. La lune
en projetait l'ombre devant moi, avec celle de quelques buissons de
lilas.
Cette lumière qui glissait comme sous une paupière entr'ouverte,
semblait me regarder autant que je la regardais.
--Aie confiance! me disait-elle, j'éclaire la méditation d'un coeur loyal
qui prépare l'aveu que tu attends. Si je brûle encore, c'est que Reine
n'a pas achevé sa prière; mais je vais m'éteindre bientôt; tu aurais
trop d'orgueil si je te laissais croire qu'elle pensera toute la nuit à
toi!
Oui, elle me disait cela, cette chère petite lumière, chaste, immobile.
Je n'avais rien entrevu de la chambre de mademoiselle de Chavanges, je
ne savais rien de son ameublement; mais, dans cette nuit, je l'imaginais
blanche, plus virginale encore, pendant que la jeune fille interrogeait
sa conscience.
On est superstitieux, quand on a peur d'avoir trop de foi. J'attachais
un oracle à la durée de cette lueur. Je fixai l'heure à laquelle elle
devait s'éteindre, pour ne pas m'inquiéter en faisant croire à une trop
longue délibération.
J'entendis sonner minuit, au loin, dans l'église du village.
Bonne et vieille église, était-ce là que nous irions nous faire bénir?
Reine entendait-elle, comme moi, le tintement de la cloche?
Je vis la lumière se mouvoir; le rayon glissa le long des lames des
persiennes.
Presque au même instant, il me sembla entendre, à ma droite, un léger
bruit. Je me penchai, je regardai.
Une serre, une espèce de jardin d'hiver formait une aile en retour, à
l'extrémité d'une salle de billard, à côté du salon. La lune faisait
étinceler la toiture des vitres, et mettait de l'argent sur les
ferrures.
La porte de la serre sur le jardin venait d'être ouverte. Un homme en
sortit.
Ce pouvait être un jardinier.
Je n'hésitai pas une seconde à reconnaître Gaston, et je me rappelai
instantanément qu'on communiquait directement du salon, par la salle de
billard, avec cette serre; jamais la porte de communication n'était
fermée.
On verrouillait les portes d'apparat, mais on n'avait jamais songé à
verrouiller cette porte intérieure. Il y a de ces négligences dans
toutes les grandes demeures, à la campagne.
Il était donc facile à Gaston de sortir.
C'était bien lui. Il s'avança, regarda à droite et à gauche, leva la
tête. La lune le contraria; mais il prit son parti; rentra dans la serre
et en ressortit presque aussitôt avec une petite échelle de jardinier
qui servait à palissader la vigne.
Par quelle lucidité me rendais-je compte de tout? Avais-je le souvenir
rapide de ce que j'aurais cru ignorer? Je reportai les yeux vers la
fenêtre de mademoiselle de Chavanges; je ne vis plus de lumière.
Était-elle éteinte? Reine était-elle sortie de sa chambre?
Je ne songeai pas à me lever de mon banc, à courir au-devant de Gaston.
Une stupeur étrange me clouait sur place.
Je ne me rappelle plus si je calculai qu'un esclandre de ma part ne
punirait pas assez Gaston.
Je sais que j'avais tout ensemble des idées confuses qui m'obstruaient
le cerveau et des idées claires, brutales qui traversaient cette
confusion.
Peut-être bien que je me dis que je devais laisser faire cette
tentative, pour que la présomption lâche de Gaston fût démontrée. Il
savait probablement que j'étais dans le jardin. Il avait dû frapper à la
porte de ma chambre, et, convaincu que je faisais le guet, bien que
j'eusse affirmé que je ne le ferais pas, il venait me donner la comédie
qu'il m'avait promise.
Il en serait pour sa méchante action, pour son mensonge infâme. Il ne
saurait pas tout de suite que j'étais là; je ne lui servirais pas à
trouver le moyen de masquer sa défaite.
N'avais-je pas donné ma parole de ne pas crier au voleur? Je ne crierais
pas; le voleur serait volé. Il aurait sa honte complète.
Je saisis à deux mains le banc de pierre, pour m'y retenir, m'y
incruster, et, le coeur battant d'une rage que je croyais bien n'être que
de l'indignation, faisant aller mes yeux avides, de la fenêtre de Reine
à Gaston qui s'avançait doucement, j'attendis.
Arrivé sous le balcon de la bibliothèque, Gaston posa son échelle contre
le mur.
Mes dents claquaient de colère; j'aurais pu rire pourtant, d'un rire de
sarcasme, de défi; mais je me mordis la bouche. Il me semblait qu'il
entendrait mes dents claquer.
Il regarda encore une fois autour de lui. Me cherchait-il? redoutait-il
un autre témoin? Il ne pouvait me voir; il ne me devina pas. Je me dis
que peut-être il oubliait qu'il m'avait donné rendez-vous devant ce
balcon et que c'était pour lui seul qu'il faisait cette expédition!
Mon front était en sueur; un serpent se dressait dans ma poitrine...
Pourquoi la lumière s'était-elle éteinte dans la chambre de Reine, quand
minuit avait sonné, quand Gaston était sorti de la serre? J'avais
souhaité qu'elle s'éteignît; j'aurais voulu l'attiser, la faire
flamboyer, pour quelle dévorât les persiennes, pour qu'elle éclatât au
dehors, pour qu'elle devînt un incendie. Il m'eût bien fallu alors crier
au feu!
Ce n'était qu'une coïncidence, cette nuit subite, derrière la persienne,
au moment où Gaston était sorti.
Je regardai le balcon. On distinguait derrière les grandes vitres de la
fenêtre les volets intérieurs fermés. J'étais fou. Gaston ne briserait
pas les carreaux, ne forcerait pas les volets! Il redescendrait comme il
était monté.
Je me dis cela, et je détachai mes mains de la pierre; je me soulevai
sur le banc, prêt à m'élancer vers Gaston.
Il montait; il atteignit le balcon; il l'enjamba.
Je sortis de mon ombre pour courir à lui. J'y rentrai, ou plutôt j'y fus
rejeté par une vision terrible.
Les volets intérieurs de la bibliothèque s'écartaient, la fenêtre
s'ouvrait, et Reine tendait la main à Gaston.
Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une illusion? d'une
gageure? d'une épreuve?
Non, non, c'était Reine. Ce qui me rendait la vision sensible, c'était
précisément cette robe de mousseline blanche, que j'avais remarquée dans
la soirée, qui laissait transparaître la blancheur de la peau sous le
tissu... Le doute n'était pas possible. J'espérai que j'allais mourir.
Je voulais crier. Gaston s'était penché sur le cou de la jeune fille.
Ah! cette fois, elle ne s'était ni défendue, ni irritée!
J'eus un étranglement, un spasme; mes yeux s'injectèrent; tout mon sang
remonta violemment au cerveau, et je crus que ma tête se fendait.
Je tombai sur le banc, regardant avec une hébétude de fou ou d'agonisant
ce qui se passait.
La fenêtre s'était refermée sans bruit; mais j'eus un choc et un
tressaillement, comme si on l'eût poussée avec fracas. Je me raidis
contre la torpeur qui m'engourdissait, et m'enlevant du banc, je courus
au balcon, pour y monter, pour y frapper aux vitres, pour appeler,
provoquer Gaston, Reine, les maudire, leur crier mon désespoir, les
empêcher de consommer cette trahison infâme.
J'avais des visions de meurtre.
Je montai. Quand j'eus franchi la balustrade en fer; quand je fus devant
les grandes vitres de cette large fenêtre qui faisaient un miroir dans
lequel la lune me montrait mon visage terrifié, je n'osai pas briser les
carreaux d'un coup de poing; je n'osai pas faire de bruit. Ce que je
voulais était trop effrayant. Je l'aurais perdue, si je ne l'avais pas
tuée; et puis une involontaire espérance m'arrêtait.
Quand un malheur est trop brusque, trop profond, il dépasse tellement la
mesure humaine que son infini lui fait tort, et qu'en le subissant, on
se prend à croire qu'il est un mirage.
Je l'avais vue; mais étais-je bien sûr de l'avoir vue? Elle était
loyale; pourquoi tout à coup serait-elle devenue si déloyale? Elle
allait apparaître de nouveau, en riant, en se moquant de moi. Pourquoi
cette fille, qui se gardait toute seule, serait-elle déshonorée, pour
avoir paru céder à une fantaisie, à une escapade de Gaston? Elle allait
le chasser, l'éconduire!
Je m'accoudai sur la balustrade; je pris ma tête à deux mains. Je
cherchai à voir en moi, comme dans une chambre noire, ce qui se passait
ailleurs. Mais je revoyais distinctement mademoiselle de Chavanges
pendant la soirée, son trouble, sa nervosité, sa façon de me regarder,
inquiète. Je me rappelais ses étranges paroles. J'étais devant le
parterre de roses où je lui avais fait l'aveu de mon amour, où j'avais
reçu d'elle une promesse, mais, aussi, où je l'avais tenue pendant une
minute dans mes bras, où elle avait eu l'éclair d'un vertige.
Ah! le balcon de Roméo, le balcon de Ruy-Blas, dont Reine m'avait parlé
d'un ton railleur, qui n'était peut-être que l'impudence de sa
coquetterie sensuelle, j'y étais venu, mais le second, mais le dernier,
pour constater qu'un autre avait été plus habile, moins niais que moi!
Si Gaston sortait bientôt, il me heurterait en riant, il me soufflerait
son ivresse de baisers au visage, et Reine qui l'aurait reconduit, nous
verrait nous battre, pour que l'un de nous fût précipité de la fenêtre
sur le sable. La chute serait grotesque; on ne s'y tuerait pas; on
n'aurait pas tué son adversaire.
J'eus honte d'être à cette place, comme à un pilori. Je me tournai
encore vers la fenêtre; j'essayai de la remuer. Elle était soigneusement
close. Les infâmes! ils avaient eu assez de sang-froid pour ne négliger
aucune précaution.
Je redescendis vivement. Je ne me souviens pas d'avoir posé le pied sur
un seul échelon. Dans ces moments-là, le corps agit sans que la pensée
s'en inquiète, et il agit avec la sûreté des somnambules.
Une fois à terre, je m'éloignai du château; je voulais gagner une allée
couverte, pour y rugir à l'aise; le ciel blanc me gênait. Mais une
angoisse subite m'arrêta.
S'il allait fuir, pendant que je n'étais plus là! S'il allait être
chassé! D'ailleurs un fil brûlant me tenait la poitrine et me ramenait.
Je l'ai compris depuis, j'étais jaloux du crime de Gaston, autant que
j'en étais indigné. Il ne dévastait pas seulement mon âme; il usurpait
le droit de ma jeunesse; il prenait ma part de volupté humaine. Je
brûlais des baisers qu'il donnait. J'avais dans le sang la frénésie
vraie que ce débauché feignait d'avoir. Il profanait, il déshonorait, il
possédait ma fiancée, ma femme, ma maîtresse...
Je parle de cette tempête des sens, que j'abrège avec un apaisement que
rien ne peut troubler. Mais, vieillard et prêtre, en proclamant qu'elle
était naturelle, j'estime qu'elle était juste et sensée. Je n'aurais pas
mérité le nom d'homme, si j'avais eu tout d'abord un mépris de
philosophe, une pitié de chrétien, et si, avant de s'élever à la
résignation, mon désespoir n'avait pas rampé, ne s'était pas roulé à
terre, devant ce brasier de mes désirs.
Plus tard, quand j'ai été prêtre, je me suis confessé à moi-même, et en
toute sécurité de conscience je me suis absous de ce délire. Je
m'appliquai à n'en point tirer d'orgueil pour mon nouvel état, mais je
n'en rougis point pour le passé...
J'ai bien souffert... Je me trouvai des cheveux blancs, à partir de
cette nuit-là.
J'étais revenu à ma place, à mon banc.
Je m'y couchai; j'étreignais la pierre; je l'eusse mordue; j'essayais
d'y refroidir mes lèvres, et, de temps en temps, me redressant avec des
soubresauts de fureur, je regardais ces fenêtres fermées, obscures,
derrière lesquelles, dans la nuit, on riait en s'embrassant, on me
bafouait cyniquement, si l'on pensait à moi; si l'oubli, plus
outrageant, n'enlevait pas jusqu'à l'ombre d'un remords à celle que
j'avais proclamée ma femme.
Combien dura ce supplice? Je ne comptais plus le temps. L'horloge de la
vieille église me paraissait leur complice, en allongeant les heures. Je
me bouchais les oreilles, quand j'entendais le premier tintement. A quoi
bon mesurer mon agonie? Toute heure était un jour, toute minute était
une heure.
La lune s'était masquée avec les arbres de la forêt, en descendant
derrière la montagne. Un commencement d'aurore la remplaçait et
répandait une lueur vague, triste, désenchantante, sur les grands toits
vitrés de la serre.
Je vois le décor. Il est resté, après quarante ans, aussi présent à mes
yeux que le lendemain de ce drame...
J'entendis crier la fenêtre; on l'ouvrait. Gaston sortait. On ne le
chassait pas; on le reconduisait avec tendresse; on le retenait; on le
rappelait pour un dernier adieu, qui n'était pas le dernier. Je
distinguai une fois, dans le noir de la large ouverture, leur silhouette
enlacée...
C'était trop. Je me levai et sans sortir de mon ombre rendue plus
épaisse, je poussai un cri. Gaston enjamba lestement le balcon, sauta
plutôt qu'il ne descendit et emporta l'échelle en courant; la fenêtre se
ferma vite, les volets revinrent, au dedans, obscurcir les vitres.
Il y a dans le flagrant délit un secret de ridicule qui intimide les
plus hardis. Roméo, surpris dans son escalade, aurait eu honte, avant
d'avoir peur. Gaston ne pensait plus, en ce moment, à la possibilité de
ma présence dans le jardin, au défi qu'il m'avait jeté. Il sortait d'un
rendez-vous, à la façon d'un voleur, avec une échelle apportée; il ne
songea plus qu'à l'apparence de son rôle; il craignit d'être grotesque,
et se mit à courir.
Quant à Reine, je souhaitai que mon cri m'eût fait reconnaître, et
qu'elle l'eût emporté comme un coup de couteau, pour en mourir, dans
cette chambre où elle avait été infidèle à son orgueil.
Je suivais sur le mur le chemin qu'elle faisait pour retourner à sa
chambre. Je regardais ses persiennes. La lueur éteinte depuis plusieurs
heures se ralluma et le rayon que j'avais contemplé, béni, reparut pour
me narguer.
C'était juste. En Italie, on voile la lampe devant la madone, avant le
tête-à-tête; on la découvre ingénument après la faute. Reine avait
rapporté cette mode de son voyage d'Italie!
J'avais bien le droit maintenant de jeter des pierres à cette fenêtre,
d'avertir que j'étais là, que j'avais tout vu!
Je n'eus pas le temps. Cinq minutes à peine après le départ de Gaston,
je m'aperçus que les volets de la bibliothèque étaient de nouveau
ouverts, et que la fenêtre s'ouvrait encore. Je vis distinctement alors,
avec l'impossibilité de douter, de me méprendre, je vis, comme en plein
jour, comme à dix pas, mademoiselle de Chavanges s'avancer sur le
balcon, se pencher, regarder à droite, à gauche, devant elle, cherchant
à savoir qui avait crié, puis s'accoudant et souriant.
Je vis bien son sourire, puisque je voyais bien son visage que la lueur
montante de l'aurore éclairait. Oui, je la reconnaissais, l'intrépide
petite-fille de la marquise de Chavanges; elle n'avait pas peur; elle se
repentait de s'être retirée du balcon, elle eût voulu appeler le
scandale.
Elle était digne de Gaston, elle n'était plus digne de moi.
J'eus un accès d'âcre dégoût. Si je m'avançais? C'était peut-être moi
que Reine attendait! Mon tour était peut-être venu! Gaston lui avait
peut-être demandé pour moi l'aumône dérisoire d'un rendez-vous! Quelle
nausée de fiel et de sang, je ressentis tout à coup! Je m'effrayai de la
tant mépriser, et je voulus me donner de la pitié pour elle, à force de
la regarder.
Ses cheveux étaient à demi défaits et se déroulaient sur son cou. Elle
avait cette robe blanche à petits dessins que je connaissais bien;
seulement, le corsage était un peu ouvert par le haut. Les bras
n'avaient plus de bijoux.
Elle était plus belle, non! elle était aussi belle.
--Mon Dieu! me disais-je avec une douleur qui noyait ma colère, est-ce
que l'impudeur peut avoir cette beauté? Est-ce qu'on peut conserver cet
air d'innocence, fière, paisible, donner, avec cette confiance, à la
brise matinale ses joues à rafraîchir, ses lèvres à calmer?
Reine dans le monde, sans cesser jamais d'être naturelle, avait une
attitude voulue. Là, je la voyais dans toute l'ingénuité de sa nature et
j'étais confondu.
Il fut évident, au bout de quelques minutes, qu'oppressée d'une grande
inquiétude, elle venait la répandre dans le ciel. Elle appuya sa tête
sur sa main, son coude, que je voyais nu dans les grandes manches de sa
robe, sur la balustrade du balcon, et elle leva les yeux au-dessus
d'elle.
Quelle impiété! Je crois bien que si elle avait pleuré, j'aurais eu la
lâcheté ou l'héroïsme de me traîner sur le sable, devant le balcon, et,
me montrant, de l'exhorter à un repentir qui l'eût transfigurée. Mais
les yeux eurent de la rêverie sans faiblesse. Son visage pâle devint
presque souriant. Elle poussa un gros soupir qui n'était pas un sanglot,
et après avoir joint ses mains, les avoir portées à sa poitrine pour y
refouler l'amour qui avait débordé dans cette singulière extase, elle
rentra dans la bibliothèque, referma la fenêtre et poussa les volets.
Je vis ensuite une ombre passer devant la bougie, dans sa chambre; la
lumière parut se reculer, mais resta.
Cette apparition était comme un dénouement qui ne laisse plus rien à
conjecturer.
Il n'y a jamais de conviction assez solide qui ne s'augmente et ne
s'enracine encore sous une preuve nouvelle. Cette fois, l'éclat de la
preuve me fit pleurer.
La fureur était du doute; maintenant que j'étais persuadé absolument, je
me sentis désarmé, faible comme un vaincu; c'était l'instant de la
lâcheté nécessaire, permise.
Je n'avais plus rien à faire dans ce monde, puisque cette jeune fille si
belle, que j'avais crue si loyale, arrachait de moi l'estime de la
femme, le culte de la beauté, l'amour enfin! Je n'étais qu'un débris; je
n'avais plus besoin de me diriger; le hasard, le souffle passant
suffirait à me conduire!