XI

De cette conversation data la crise qui me perdit.

Elle commença la vie d'appréhensions folles, de jalousie, plus

douloureuse que celle d'Othello, car j'étais à moi-même Iago.

Je connus alors toute l'ardeur de ma passion. L'être ardent qui se

concentrait dans l'amour, qui ne voulait en distraire aucune étincelle,

s'agrandit, doubla ses forces et son feu dans un foyer de haine.

Il n'est pas vrai qu'en dehors de l'amour évangélique qui se crucifie

sur le Christ, et qui ne suffit pas à me rendre miséricordieux, aucun

autre amour rende bon. Tout ce qui est humain et qui trempe ses racines

au plus profond de notre égoïsme, se sent fragile, tremble et se défend

par un combat.

Gaston voulait me disputer Reine. Il me l'avait dit; il me l'avait fait

comprendre plus encore qu'il ne me l'avait dit, et il était surtout

capable de le faire, sans avoir besoin de le dire.

Une phrase de lui m'avait particulièrement frappé. C'était cette

vanterie, à propos de son flair en amour. Il se vantait; pourtant il

n'était que juste. Par des confidences antérieures, je savais que dans

plusieurs circonstances, il n'avait songé tout à coup à certaines

conquêtes que pour supplanter des gens dont le bonheur épanoui l'avait

tenté. Pourquoi respecterait-il mon espérance?

Pauvre fou que j'étais! Pauvre novice! Je ne savais pas que dans

certains cas la crainte d'un danger est un appel au malheur. Ce que nous

prenons pour un pressentiment n'est souvent que la lâcheté de notre

coeur, qui, en admettant la possibilité d'un mal improbable, le rend tout

à coup vraisemblable.

Je devais défendre celle que j'aimais d'un si ardent amour, en l'aimant

davantage, uniquement, avec une confiance enivrée, plutôt qu'en

soupçonnant Gaston, et en tremblant qu'il n'en fût écouté.

Je l'épiai, quand il se retrouva devant moi avec Reine, il vit que je

l'épiais, et il s'en amusa.

Il avait sur moi, auprès d'elle, la supériorité d'une intimité qui

datait de l'enfance. C'était un avantage considérable que de la tutoyer.

Tout à coup le tutoiement me sembla une sorte de baiser invisible qui

s'échangeait impunément devant des témoins, pour le supplice des jaloux,

sans qu'on pût l'intercepter au passage.

Lorsque Reine se refusait à causer, à donner la réplique à Gaston;

lorsque, sans se douter de ce qui s'était passé entre lui et moi, elle

hésitait à me laisser à l'écart de leur entretien, et ne savait comment

m'y mêler, il évoquait soudainement une histoire de leurs jeunes années.

--Te souviens-tu? lui demandait-il gaiement.

Elle se souvenait, et à son tour, elle évoquait une scène qui les

faisait rire, qui les rapprochait, qui renouait les enlacements

enfantins, elle la bouche épanouie de ce rire charmant, lui la bouche

avide.

C'est de l'amitié! balbutiait ma raison; mais mon amour se demandait, si

cette belle amitié-là ne l'eût pas enivré. D'ailleurs ne savais-je pas

que Gaston, en remuant la mémoire, voulait remuer le coeur, et éveiller

les sens? En rappelant les jours où l'on se prenait à bras-le-corps pour

rouler sur l'herbe, il prenait les mains, les serrait, regardait la

jeune fille avec une effronterie que l'innocence d'autrefois paraissait

protéger, en s'efforçant de répandre dans l'atmosphère qu'elle

respirait, l'arôme, le charme, le magnétisme d'un attendrissement

corrupteur.

--Que faire?

Je n'osais plus me confier à miss Sharp. Elle voyait bien ce que je

souffrais. Elle-même me semblait inquiète, et, plus d'une fois, je la

surpris, s'approchant pour les séparer, sous un prétexte quelconque, ou

les entourant de ses évolutions, quand elle les voyait engagés dans une

conversation trop sérieuse.

Elle hésitait à me parler, de peur d'aviver mes blessures; mais en

passant près de moi, elle soupirait. Gaston eût été capable d'une

raillerie éhontée, s'il avait pu soupçonner la moindre confidence entre

miss Sharp et moi. Il m'eût rendu ridicule aux yeux de Reine.

Plusieurs fois, je fus tenté de m'adresser à mademoiselle de Chavanges;

de la conjurer d'abréger l'épreuve; de la rendre moins atroce, d'être

généreuse au moins, si elle ne pouvait m'aimer; mais d'un mot, d'un

regard, Reine, sans me consoler, sans me persuader, me ramenait à la

soumission; elle déconcertait mon désespoir.

Si elle prévoyait de ma part des paroles sérieuses, elle élevait, en

souriant, la main à la hauteur de ses yeux, et comptait avec ses doigts,

sans dire un mot, les jours de silence qu'elle avait encore à m'imposer.

Alors, navré, haletant, je souriais, et je m'en allais bien vite, dans

un coin du parc, me faire ronger à l'aise par cette jalousie que je

tenais assez cachée, pour lui épargner quelque maladresse suprême.

Gaston ne m'évitait pas, mais ne me parlait plus qu'aux repas ou dans

les conversations générales. Il jouait avec mon coeur, négligemment, et

le tiraillait, sans paraître avoir aucune attention méchante. Par un mot

familier dit de certaine façon à Reine, ou par une affectation subite de

respect, comme pour dissimuler une intimité compromettante, il savait me

pincer les fibres les plus tendres, les plus secrètes, et m'épouvanter.

Enfin, je n'avais plus qu'un jour, qu'une nuit à attendre la réponse de

mademoiselle de Chavanges. J'étais décidé à ne plus accorder de délai,

si Reine m'en demandait un nouveau. J'avais préparé des paroles

décisives. Il était impossible qu'elle ne fût pas obligée de

s'expliquer. Je me répétais:

--Si elle ne m'aime pas, j'aurai le courage de partir, sans larmes, sans

plaintes, fièrement. Je dévouerai ma vie à cet amour méprisé, ou bien je

tâcherai de me persuader qu'elle n'était pas digne de me comprendre.

La veille de ce jour-là, je m'étais levé avec les plus belles

résolutions de courage, d'héroïsme. Je me faisais une armure de raisons

et de raisonnements.

Il va sans dire que je n'avais pas dormi. Comme ces héros qui vont en

guerre, je montai à cheval de grand matin, pour n'avoir pas l'allure en

marchant, en piétinant, d'un rêveur sentimental qui redoute l'exercice

et qui n'a pas de jarrets. Je parcourus tous les pays d'alentour; je

galopai dans la forêt, jusqu'au déjeuner. Je ne rentrai que quelques

minutes avant qu'on sonnât la cloche, et je m'excusai auprès de la

marquise de garder mon habit de cheval. Je tenais à me donner une sorte

de rusticité qui fortifiât mon coeur.

Reine parut surprise d'abord; puis elle sourit comme si elle m'eût

deviné; mais je trouvai de la gêne dans son sourire. Il est vrai qu'elle

se plaignit d'un peu de migraine. Elle avait, en effet, une pâleur

palpitante, pour ainsi dire, qu'un afflux de sang soulevait par

intervalle, et je crus remarquer (est-ce une illusion qui m'est entrée

depuis dans le souvenir?) qu'elle jetait de temps à autre à Gaston, des

regards d'effroi ou de prière.

Lui demandait-elle grâce pour des méchancetés impitoyablement débitées

sur mon compte? Ou bien, se défendait-elle d'une fascination, alarmante

pour sa conscience, à la veille d'une démarche décisive?

Quant à Gaston, il rayonnait, avec une discrétion affectée, pleine de

fatuité.

Peut-être pourtant avait-elle la migraine, peut-être n'était-elle pas

effrayée, et peut-être Gaston n'était-il ce jour-là que ce qu'il était

toujours, beau et vaniteux!

Pendant le déjeuner, le duc de Thorvilliers parla de notre prochain

départ. La marquise se récria, demanda une prolongation de séjour, et,

cherchant des alliés autour d'elle, me regarda avec une offre de

complicité visible.

Pourquoi eus-je l'idée d'être de l'avis du duc?

--Moi, madame, dis-je en m'inclinant, je n'attendrai peut-être pas le

départ de M. de Thorvilliers.

Reine leva la tête, fronça le sourcil. Elle jugeait ma menace ou ma mise

en demeure de fort mauvais goût. Gaston eut un écarquillement des yeux

fort ironique.

Miss Sharp fit voleter vers moi un regard qui s'abattit avec compassion

sur le mien.

--Qu'est-ce qui vous rappelle à Paris? demanda le duc. Avez-vous projeté

avec Gaston quelque autre voyage?

--Moi, je reste tant qu'on voudra de moi! s'écria Gaston.

--Il y a longtemps, répondis-je, en mentant à demi, que j'ai promis une

visite à mon vieil ami l'abbé Cabirand.

--Attendez au moins qu'il soit en vacances! repartit le duc.

--C'est pour aller à confesse que vous partirez avant tout le monde? dit

la marquise avec un rire moqueur et en regardant malignement sa

petite-fille.

Reine, encouragée par sa grand'mère, dit, à son tour:

--Vous n'êtes pas galant, monsieur d'Altenbourg.

C'était la formule, je l'ai raconté, des reproches de soeur qu'elle

m'adressait deux ans auparavant. Elle l'avait proférée avec sa bonté

d'autrefois.

Je parus, confus, repentant; mais, au dedans, je me félicitais d'avoir

mérité cette chère gronderie de mademoiselle de Chavanges. Elle

m'avertissait de ne pas désespérer, comme je l'avais avertie que je

n'espérais plus.

On n'insista pas.

En sortant de table, la marquise refusa le bras du duc et prit le mien,

pour se faire conduire au salon, jusqu'à la chaise longue qui

d'ordinaire berçait sa sieste. On comprit qu'en me faisant cet honneur,

la marquise songeait à me parler en tête-à-tête; on nous suivait à

distance. Quand nous fûmes bien en avant, madame de Chavanges qui pesait

un peu sur mon bras, me pinça le poignet et de sa voix chevrotante que

la gaieté fêlait davantage:

--Mauvais sujet! vous voulez donc m'enlever ma petite fille?

--Moi, madame!

--Eh bien, si vous ne l'enlevez pas, pourquoi partez-vous?

Je la regardai. Sa petite figure plissée s'était illuminée dans tous ses

plis; ses yeux clignotaient. Elle me sembla tout à coup une de ces

bonnes vieilles fées, qui rajeunissent subitement, en mariant la

jeunesse, au dénouement des pièces. Je fus tenté de lui prendre la main,

de la porter à mes lèvres. Elle continua gaiement:

--Je sais tout!

--Reine vous a dit...

--Que vous attendiez une réponse pour demain? Oui, ne fallait-il pas que

je fusse consultée? Eh bien! vous l'aurez.

--Je l'ai déjà! balbutiai-je à demi étranglé par la joie.

--Oh! oh! pas si vite! d'ici demain, on peut changer d'avis. Moi toute

la première. D'ailleurs, je ne suis pas chargée de vous prévenir; Reine

me gronderait.

Nous parlions à mi-voix; la marquise retira son bras et s'étendit dans

la chaise longue.

Reine nous avait rejoints, sans nous écouter, elle se substitua à moi,

et aida sa grand'mère à s'étendre. Elle lui mit un coussin sous la tête,

ramena sur les pieds, coquettement chaussés de souliers à boucles, une

couverture de soie brodée qui servait quotidiennement à cet usage, et

s'agenouilla pour sourire à la vieille enfant gâtée, sans que celle-ci

eût besoin de lever la tête.

J'avais bien envie de m'agenouiller de l'autre côté de ce lit de repos.

Je me reculais, en extase; je me trouvais profane d'usurper sur le

bonheur promis, en savourant de trop près ce tableau de famille, en

restant dans l'auréole de ce groupe charmant.

Gaston et son père n'avaient fait que traverser le salon et étaient dans

le jardin. Je ne voulus pas les suivre; je ne voulais pas non plus

rester, pour demander à Reine d'augmenter par un mot, par un serrement

de main, ce bonheur immense; je reculai presque jusqu'à la porte et je

montai chez moi, pour cacher l'orgueil et la joie qui me jaillissaient

du coeur et des yeux.

Je restai plus de deux heures, plongé dans l'avenir. Quand je

redescendis au salon, la marquise était éveillée, un peu redressée sur

la chaise longue, et de ses ongles, qui n'avaient jamais déchiré

personne, elle parfilait de la soie, pour se faire d'autres coussins de

fauteuil. Miss Sharp lui faisait la lecture; Reine était sortie; le

salon n'avait plus qu'une lumière paisible, banale. J'en sortis sans que

madame de Chavanges se fût même aperçue que j'y étais entré.

J'allai au jardin. Je me dirigeai tout droit vers le parterre des roses

où le pacte avait été conclu avec Reine. J'espérais l'y trouver. Elle

n'y était pas.

J'allais chercher ailleurs, quand il me sembla entendre des voix, sous

le couvert de tilleuls dont j'ai parlé, qui fermait le parterre.

C'était la voix de Reine; c'était aussi la voix de Gaston.

On riait, mais les rires s'interrompirent subitement. Un cri fut jeté.

Je courus.

Reine, semblant s'échapper d'une étreinte, parut hors des arbres.

--Qu'avez-vous? demandai-je, tout haletant.

Reine ne m'avait pas entendu venir.

--Vous étiez là? Vous écoutiez? me demanda-t-elle avec cette vivacité

hautaine qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps avec moi.

Elle rajustait une manchette autour de son poignet. Le bandeau de ses

cheveux était dérangé sur son front.

--Je n'écoutais pas, répondis-je; j'étais dans le parterre, j'ai entendu

un cri...

Gaston, à son tour, sans se hâter, émergea de l'ombre épaisse des

tilleuls. Il tenait à la main une des roses que sans doute mademoiselle

de Chavanges avait cueillies, et qu'il lui avait prise.

--Vous vous êtes trompé, repartit Reine. Pourquoi aurais-je crié? De

qui, de quoi aurais-je eu peur? Vous êtes trop chevaleresque, monsieur

d'Altenbourg je vous remercie.

Elle dit cela, en déchiquetant les mots, et, m'écartant d'un petit geste

de la main, elle passa agitée, impatiente.

Était-ce contre moi qu'elle devait avoir de la colère? Il était inutile

de la suivre. Gaston, d'ailleurs, resté en face de moi me retenait et

m'attirait.

J'allai à lui.

--Toi, tu vas me dire ce qui s'est passé.

Il eut un dandinement, insolent, effleura son nez avec la rose et me

répondit:

--Il faut te dire tout?

--Oui, tout.

--Et si je refuse?

--C'est que tu as peur!

Un éclair traversa ses yeux; il haussa les épaules.

--Tu es fou! me dit-il. Si je suis discret, c'est qu'il me plaît de

l'être. Reine n'avait pas plus peur que moi, et elle ne t'a rien dit. Je

ne te donnerai pas la revanche de son silence.

--Gaston, ce persiflage n'est plus possible entre nous. Je veux savoir

ce qui vient de se passer.

Gaston se croisa les bras, et s'avançant à son tour jusqu'à me heurter,

ses yeux dans les miens:

--Ah! tu veux savoir!... Eh bien, tant pis pour toi. Je disais à Reine

qu'elle allait faire une sottise, en te laissant croire qu'elle serait

un jour ta femme; que je l'aime...

--C'est tout?

--Non, et que j'irais le lui répéter ce soir, cette nuit, chez elle!

--C'est pour cela qu'elle a crié.

--Pas tout à fait, c'est parce que j'ai voulu prendre l'acompte d'un

baiser.

--Misérable!

Gaston se recula devant la menace de mon regard, mais il était sur la

défensive.

Je fermai mes poings et les tins baissés le long de mon corps. J'avais

le temps de le souffleter; je voulais savoir jusqu'où il pousserait

l'impudence.

Mon mépris retenait ma colère.

--Tu viens de dire un mot que tu rétracteras, reprit Gaston froidement.

--Non.

--Alors tu le paieras cher!

--Je suis prêt, battons-nous.

--Pas à coups de poing, je pense!

--Avec les armes que tu choisiras.

--Plus tard, demain, si tu veux; laisse-moi cette nuit.

--Menteur!

Il ne parut pas offensé de ma nouvelle injure; mais ricanant:

--Viens-y voir, si tu doutes!

--C'est infâme ce que tu dis là.

--C'est bien ridicule ce que tu fais là.

--Tu as osé lui demander un rendez-vous?

--J'ai osé ce que tu n'oses pas, et ce dont tu meurs d'envie.

--Tu prétends me faire croire qu'elle n'a pas répondu avec mépris?

--Je prétends que j'irai au rendez-vous et que je serai reçu!

L'effronterie de Gaston devait me désarmer. J'eus la conscience qu'en

discutant avec lui la possibilité même d'une tentative d'outrage envers

mademoiselle de Chavanges, j'outrageais celle-ci. Je lui tournai le dos

et fis quelques pas pour m'éloigner.

--Je t'avais prévenu, me dit-il d'une voix aiguë; c'est de ta faute.

Je ne répliquai pas. Je l'entendis marcher derrière moi sur le sable

qu'il faisait crier.

--Alors, tu ne me crois pas? reprit-il avec une insistance moqueuse.

Je fis une dénégation de la tête. Ce qu'il disait ne valait pas la peine

d'une réponse parlée.

--Tu ne me crois pas? répéta-t-il avec menace.

Cette fois, impatienté, je me retournai:

--Non!

--Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne pas crier au feu ou au

voleur, si tu me vois cette nuit monter par ce balcon?

Ce qu'il me disait devait me paraître encore plus insensé que tout le

reste. Pourquoi sentis-je dans mes cheveux un frisson d'épouvante?

Pourquoi eus-je au front une sueur subite? Pourquoi le souvenir de

Ruy-Blas me frappa-t-il tout à coup d'un pressentiment absurde, mais

atroce? Reine lui avait-elle aussi parlé, comme à moi, de cette

singulière épreuve; mais avait-il pris au mot un défi que je n'avais pas

compris?

Est-ce que je devenais fou?

J'avais si peur que je me mis à rire:

--Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque

je ne ferai pas le guet.

--J'aime autant cela! reprit-il.

--Oui, lui dis-je, la mort dans l'âme, en redoublant de gaieté, cela

doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras.

Je marchai plus vite pour lui échapper. Si je m'étais retourné, s'il

avait dit un mot de plus, je me serais jeté sur lui. En le fuyant, je

voulais fuir aussi l'idée saugrenue, qui voulait me tenailler.

Je rentrai dans le château. Si j'avais rencontré Reine, je n'aurais pu

m'empêcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie.

Par malheur, je ne la rencontrai pas. Je remontai à la bibliothèque où

je n'allais plus guère. Je m'assis devant une table; je pris ma tête à

deux mains, et, pendant un quart d'heure, je restai inerte, sans pouvoir

fixer ma réflexion, accablé de ce qui bourdonnait en moi, autour de moi,

murmurant:--C'est infâme! c'est infâme!

A qui disais-je cela? à moi? à lui? à elle?

Oui, c'était infâme de douter. Je finis par me persuader. Cette salle

qui précédait la chambre de Reine, ces boiseries austères que j'avais

tant de fois interrogées, et qui, dans leurs angles dans leurs moulures,

avaient un peu de mes rêves blotti, rêves d'un amour si pieux, si

croyant, cette atmosphère grave me répondait d'elle.

C'était évident! Gaston poussé à bout, dépité par le dédain de cette

jeune fille honnête, était devenu extravagant, dans la crainte de ne

plus paraître irrésistible. Le cri de mademoiselle de Chavanges, son

irritation visible eussent persuadé un coeur plus défiant. Quand je

l'avais vue s'échapper du couvert de tilleuls, elle ne pouvait feindre;

une jeune fille si indignée ne venait pas de consentir à un rendez-vous!

Gaston ne sachant que dire, pour appuyer son odieuse invention, avait

désigné de loin le balcon, comme il eût désigné une porte, une fenêtre

quelconque. Il avait montré ce qui était en face de lui: l'idée de cette

escalade acceptée lui était venue pour me narguer davantage, moi qu'il

traitait d'amoureux sentimental. S'il avait pu obtenir la permission

d'entrer dans la chambre de Reine, il s'y fût rendu par l'escalier, par

une porte intérieure, par cette bibliothèque. L'idée du balcon

démontrait la grossièreté de son mensonge. J'avais bien fait de me

moquer de lui. Je ne tomberais pas dans le piège tendu et je n'irais pas

monter la faction à laquelle il me provoquait, pour me bafouer ensuite.

Le lendemain, j'aurais le droit d'être généreux. Reine se prononcerait,

et, devant mon triomphe, il serait bien obligé de convenir du mauvais

sentiment auquel il s'était abandonné.

Je resterais au surplus à sa disposition, et s'il voulait toujours se

battre, nous nous battrions. J'allais être si fort, si certain de le

désarmer, sans le punir trop de ses honteuses vantardises!

Je quittai la bibliothèque, avec un fléchissement de ma colère que je

prenais pour un apaisement, pour un retour à la sérénité, et qui n'était

que la prostration plus profonde de mon amour blessé par la plus

incompréhensible des jalousies.

La confession d'un abbé · 第 24 / 39 题