Je sortis de l'hôtel de Chavanges, confondu de ma timidité, et, dans la
rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais dû dire, ce que j'aurais
dû faire.
Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie
nécessaire, imposée par la civilisation à la sincérité des coeurs de
vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les écoles, des
leçons pour enseigner à devenir fiancé, mari, éternellement amant, selon
la loi, toujours faussée, toujours méconnue de la nature immortelle?...
Je m'égare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense à cet effroyable
malentendu qui fit le malheur de deux êtres, dignes alors de tout le
bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une
révolte, non contre Dieu qui m'a châtié, mais contre l'humanité, qui ne
m'a pas dit son secret, à moi, homme dans toute la loyauté de ma nature
humaine.
La partie idyllique de mon amour n'a que ces épisodes qui ont préparé le
drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit
griffonnant des vers et hésita à prendre au sérieux un amour sentimental
qu'elle devinait. Puis, quand attristée de son isolement, inquiète de
l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla poésie et me
tendit l'âme, j'hésitai à mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je
me perdis, en la perdant...
Cette année-là, je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se
rétablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indéfinie qui
est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa
petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixèrent à Rome,
pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le
droit d'écrire. Je fus tenté, plusieurs fois, de m'adresser à miss
Sharp; je n'osai pas. Étais-je sûr de ce que j'écrirais, de l'effet que
produirait ma lettre, si elle était communiquée à Reine.
Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup
dans le monde, afin de le connaître bien, m'imaginant que j'avais besoin
de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la pureté de mon
amour. Gaston voyagea. Je sus, à son retour, qu'il avait passé par Rome.
Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des
hommages que la beauté de Reine s'attirait; mais la marquise avait la
coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun
Italien parmi les prétendants.
--Tu gardes tes chances! me dit-il en riant.
Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait à quoi s'en
tenir.
Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut étonné de la
question.
--Elle va bien. Ah ça! est-ce que tu voudrais faire la cour à cette
blonde sentimentale?
--Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais léger, moqueur,
cynique, et qui fit hausser les épaules à ce mauvais sujet expert, qu'on
ne pouvait tromper.
Au printemps, j'allai à Strasbourg, embrasser mon vieux maître, l'abbé
Cabirand: je lui fis ma confidence complète.
--Faites la demande à la grand'maman, dès qu'elle sera de retour, me
dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui
écrirai.
Je le remerciai. Il n'eût plus manqué que la rhétorique de l'excellent
homme pour tout gâter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse
écriture, avec des citations latines et une devise en tête de la page,
tirée d'un psaume!
Quand je revins à Paris, j'appris que ces dames l'avaient traversé, sans
défaire leurs malles, et étaient reparties directement pour les
Ardennes.
Gaston m'annonça que nous serions invités au château avec son père; mais
qu'il n'y aurait ni chasses, ni tapage, ni hôtes nombreux. La marquise
se croyait guérie, mais gardait une faiblesse qui rendait impossible
toute hospitalité bruyante.
--Il y aura des séries, me dit mon ami. C'est une tournée de révision;
la marquise l'a dit à mon père; elle compte bien cette fois qu'elle
commandera le notaire, le curé et les violons pour l'automne. Prends
garde à toi! Je t'avertis que si tu t'y prends mal, je m'en mêlerai.
--Pour me conseiller?
--Non, pour te supplanter. Après tout, Reine est une très belle
personne.
J'eus un tressaillement que j'attribuai à cet éloge brutal, et non à la
jalousie.
Avec quelle anxiété je comptai les jours, et dans quelles transes je fis
le voyage!
Nous arrivâmes, par une matinée radieuse. Gaston chantait tout haut dans
la voiture; moi, au bruit de sa voix, comme au bruit d'une cascade, je
rêvais, et je me jurais d'être brave, habile.
Je ne fis plus de serment, quand je la vis, tant je fus stupéfait devant
sa toute-puissante beauté.
Elle était revenue d'Italie, non pas transformée, mais arrêtée, fixée
dans sa forme définitive, tout à la fois idéale et réelle. La tête avait
gardé de cette atmosphère chaude, où flottent les atomes de la beauté
suprême, une coloration, une perfection de teint, un agrandissement du
feu dans le regard, un adoucissement plus profond du sourire sur la
bouche, et aussi une façon plus artistique, en restant naïve, d'être
belle, que nous n'avions pu le rêver. Des bijoux achetés à Rome
complétaient cette transfiguration de sa physionomie. Je la trouvais
grandie. C'était peut-être seulement qu'elle marchait plus haut sur la
terre.
Elle nous accueillit avec autant de liberté qu'autrefois, mais avec une
liberté plus mondaine, plus femme, moins jeune fille. Elle restait aussi
chaste de maintien; mais elle était plus décolletée, et ses beaux bras
faisaient cliqueter ses bracelets de corail ou de mosaïque qu'elle
montrait fièrement, comme des souvenirs de voyage, en retroussant sa
manche, en mettant son poignet blanc et ferme près des lèvres, sous les
yeux.
Maintenant que je suis vieux et que je vois clair dans ce passé, je me
rends compte du sentiment d'effroi, autant que d'adoration, qui me
saisit à l'aspect de cette jeune fille, si vivante et si corporellement
belle.
J'allais l'aimer, non plus seulement de cet amour mystique qui veut
ruser avec la chair, mais de cet âpre amour, le vrai, celui qui confond
tous les désirs et qui veut la possession complète.
Je dus la regarder avec des yeux qu'elle ne m'avait jamais vus, car,
pour la première fois, elle baissa les siens, et sa poitrine se souleva,
comme alarmée d'être si brutalement regardée.
Le père de Gaston était arrivé un jour avant nous. La marquise, si
frivole qu'elle fût, avait sans doute posé la condition de cette visite
pour nous admettre. Peut-être aussi, en faisant, par séries,
l'inventaire des prétendants à la main de sa petite-fille, voulait-elle
avoir à sa portée, dans le cas d'une décision, un partenaire pour
conclure aussitôt le mariage. M. de Thorvilliers était mon tuteur, en
même temps que le père de Gaston. Il pouvait être le répondant de l'un
et de l'autre.
Miss Sharp paraissait me garder rancune et ne plus vouloir de mon
secret. Elle fut d'une politesse exacte, sans sourire, et je ne la
rencontrai plus dans la bibliothèque.
Il est vrai que je me souciais peu des livres; que je ne voulais plus
trouver de prétextes pour m'isoler. J'avais la fierté de mon âge, de mon
nom, et aussi, je puis l'avouer, de ma figure.
Le soir de mon arrivée, pensant aux honnêtes intentions de mon maître,
je me disais, devant mon miroir:
--C'est moi qui la demanderai; c'est moi qui l'obtiendrai d'elle-même,
moi, moi!
Le lendemain de ce pacte orgueilleux avec mon pauvre courage, je me
trouvai tremblant devant Reine de Chavanges, que je rencontrai de bon
matin, dehors, quand je la croyais encore chez elle.
Je n'avais pas dormi; j'étais tout en feu, et quand je la vis, venant de
la partie du jardin située devant le balcon de la bibliothèque, où l'on
cultivait toutes les variétés de roses, les mains chargées de fleurs,
j'eus une angoisse subite qui faillit me rendre muet.
Elle fut surprise de me voir, et rougit, comme je rougissais. Ce fut
elle qui parla d'abord.
--Par quel miracle êtes-vous descendu avant neuf heures?
Elle riait. J'osai sourire.
--Et vous, mademoiselle?
--Moi, c'est mon habitude. Vous ne le savez pas?
J'aurais pu répondre que je le savais; que c'était pour cela que j'étais
venu dans le jardin. Mais je ne voulais pas mentir, quand j'étais
tourmenté du désir d'être vrai.
--Non, mademoiselle, je ne le savais pas.
Elle fut contente de ma réponse. Mon mensonge l'eût blessée.
--Vous me prenez donc pour une Parisienne? Je suis une campagnarde; mais
vous?
--Moi, je suis un paysan.
--Oh! un paysan qui fait des vers!
--Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron!
--J'ai fini mes lectures et mes études.
--Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de
la prose.
Elle porta sa botte de roses à son visage pour les respirer et ne
répliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs:
--Est-ce que vous avez encore une vente de charité?
--Non.
--Tant pis.
--Pourquoi?
--Je vous achèterais votre récolte.
--Tout cela? Ce serait bien cher!
Sa voix s'était légèrement voilée, et, se masquant avec les roses, elle
fit quelques pas dans l'allée.
Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais à côté
d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrât bientôt, et, m'arrêtant, pour
l'inviter à s'arrêter, du ton le plus léger, ou le moins fort que je pus
prendre, je lui dis:
--Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous?
Elle se démasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux
noirs, profonds et clairs.
--A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers.
--A ce titre, je puis prétendre...
--Oh! s'écria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez
pas ce vilain mot, _prétendre_! Je l'ai pris en horreur. Êtes-vous mon
ami? Dites-le moi, simplement, sans prétention.
J'essayai de mettre toute mon âme dans une réponse banale:
--Oui, je le suis.
--Eh bien, voilà une rose!
--Merci.
Nous fîmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du
parterre, dans la place nue et sablée qui séparait le jardin de la
maison. Elle s'arrêta, hésita, puis se retournant et rentrant dans
l'allée:
--Gaston n'est pas descendu avec vous?
--Non.
--Le paresseux! il dort encore; il ne s'éveille avec l'aurore que les
jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi
vous êtes descendu de si grand matin?
Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrépide.
--Si je vous le dis, vous vous fâcherez peut-être!
Reine me regarda, mais de côté, non plus directement. Ses sourcils se
froncèrent, puis se détendirent. Elle prit cet air de dignité qui lui
allait si bien dans ses hardiesses, qui la défendait mieux que toutes
les réserves.
--Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pût me fâcher?
Cette fierté, tempérée par un sourire, au lieu de m'intimider, me
rassura.
--Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine à
m'éveiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans espérer vous
rencontrer, j'avais hâte de venir dans cette partie du jardin où vous
venez si souvent!
Je suffoquais; je m'arrêtai.
Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire.
--Il n'y a rien là-dedans qui puisse me fâcher.
--Et si je vous dis que je vous aime?
Elle me frappa légèrement le bras, avec la botte de roses, pour
m'interrompre et essayant de plaisanter:
--Vous m'avez déjà dit que vous étiez mon ami.
--Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'être, même malgré
vous... mais, votre... mari?
Elle eut un petit rire et un petit frissonnement:
--Oh! cela! c'est plus sérieux!
--Cela vous effraye?
--Non.
--Cela vous étonne?
--Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela
autrement, moins vite, moins brusquement.
--Vous voulez de la prose!
Mon aveu lancé, je me sentais devenir brave. Elle avait baissé la tête.
Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projetée par son chapeau
de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou.
Après un court silence qui me parut bien long, elle se redressa:
--Après tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien
tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amitié, j'y compte, et je
vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de
prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes
gens qui défilent, qui demanderaient ma main à cause du million qu'on
peut y mettre, ne voudraient pas de mon amitié, sans dot. Nous avons des
raisons pour être amis. Cela suffit-il pour être mari et femme? Je vous
scandalise, n'est-ce pas?
Je n'étais pas scandalisé, j'étais inquiet.
Elle continua:
--Que voulez-vous? On m'a tant parlé du mariage que je suis tout à la
fois blasée sur cette idée et mise en défiance pourtant. Depuis deux ou
trois ans, à chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, à
chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:--Ah! mon Dieu,
en voilà encore un qui va demander ma main!--Je laisse bonne maman
grossir le nombre des prétendants, espérant tout ensemble qu'il y en
aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantité, j'en
trouverai peut-être un.
Reine affectait la gaieté; mais la tristesse se montrait. Je voyais
distinctement toutes sortes d'idées voltiger comme des papillons autour
d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la première
fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle
voulait, était agitée de la volonté fière de dire ce qu'elle avait
toujours réservé. Son instinct pudique, sa raison hâtivement mûrie, et
aussi sa jeunesse qui s'épanouissait au soleil levant, la troublaient,
l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en
essayant de s'en affranchir.
Elle marcha plus vite. L'allée du parterre aboutissait à un couvert de
tilleuls. Nous allâmes jusque-là, et nous nous arrêtâmes devant l'ombre
trop épaisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de
pierre qui était adossé aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de
ses cheveux, et me regardant en face:
--Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de
devenir comtesse d'Altenbourg. Vous êtes obligé de me dire ce que tous
ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au
nez; ce que Gaston me débite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans
l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au
théâtre, le mariage est un dénouement; dans la vie réelle, il est un
commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir
dénoué mon petit roman sans l'avoir commencé... C'est bien hardi ce que
je vous dis là. Mais j'ai été si mal élevée. Vous devez vous en douter.
Elle eut un rire nerveux. Les roses la gênaient; elle les jeta sur le
banc, à côté de son chapeau, et joignant les deux mains avec force:
--Encore, si l'on ne m'avait jamais parlé que de mariage! Je
l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une âme
vaillante, et je me dirais que je suis résolue à être, quand même, une
honnête femme, comme ma mère. Mais, si vous saviez! si vous saviez!
Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler
qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de
singulières leçons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs
qui sont aussi profanes que ses gaietés; et puis miss Sharp, la
sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans être bien sûre
d'aimer mon mari, comme un héros; et puis, il y a les poètes dont on ne
se méfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne
sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me
faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tôt... Puisque vous
êtes mon ami, je ne me gêne pas avec vous; eh bien, la vérité, c'est que
je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous à me
dire pour me consoler et me rassurer?
Elle était resplendissante et son beau visage était comme un ciel ouvert
où l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour
me dire cela. Son front était rougi, ses yeux pétillaient d'un rire
moqueur ou d'une larme.
Moi, ébloui, enivré, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un
baiser lui donner l'initiation au bonheur sacré qu'elle rêvait et que
mon amour sacré lui eût gardé!
J'étais sans doute très pâle, dans l'extase ardente qui accumulait le
sang au coeur et qui m'étouffait.
Elle m'observait et se trompa à cette pâleur.
--Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je
vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volonté; mais il faut
bien que nous nous expliquions.
Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son
front, dans ses yeux, me pénétra. Mon coeur battit avec moins de
violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort,
parce qu'elle était bien pure, malgré tout.
Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une
place à côté d'elle:
--Causons raisonnablement; voulez-vous?
--Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit?
Elle reprit en secouant la tête:
--Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'être; c'est un
défaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de
miss Sharp... Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins
pendant huit jours; voulez-vous?
--Je veux tout ce que vous voudrez.
--C'est une réponse de prétendant.
--C'est la soumission d'un coeur qui vous aime.
Elle eut un battement des paupières, sur ses yeux noirs qui se
rallumaient et qu'elle voulait éteindre.
--Avec quelle facilité, vous autres hommes, vous prononcez certains
mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je
ne sais que vous répondre, pour ne pas forcer la vérité. Ne dites rien à
bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais.
Faisons-nous un secret à nous deux de cette promenade. Restez avec moi
ce que vous étiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon
parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu?
Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya
pas de retirer.
--Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire?
--En vous aimant toujours.
--Ah! voilà que vous contrevenez déjà à la convention!
Elle pencha la tête, qu'elle secoua pour me gronder. Elle était adorable
de grâce.
--Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement.
Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire était factice:
--Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance,
parce que vous me gêneriez.
Je me serrai un peu contre elle:
--Pourquoi?
Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit
lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire:
--Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra
de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage.
--Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main à mes
lèvres et en la couvrant de baisers.
Sa main frémit dans la mienne mais se détendit, et les doigts
s'allongèrent sous la caresse. Reine était un peu pressée contre moi; je
crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaçai pour la soutenir. Le vertige du
sacrilège m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se
renversait. Ses yeux qui s'étaient fermés avec langueur, palpitèrent, se
rouvrirent, flamboyèrent. Elle se redressa, se dégagea, et, debout, à
deux pas, indignée contre elle autant que contre moi, elle me dit, les
dents serrées:
--Vous feriez bien de partir tout de suite.
J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste énergique:
--Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus
que la vôtre.
--Comme je vous aime! m'écriai-je, sans calculer si ce cri d'amour
n'était pas, dans ce moment même, un redoublement d'offense.
Mais cette imprudence parut me donner la victoire.
Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens:
--Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous?
Je crus que j'allais tomber à ses pieds.
--Vous m'aimez?
Elle pencha la tête, se croisa les bras, se refroidit dans cette
attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de
lassitude, d'une voix étonnée, comme si elle venait de peser et de juger
les paroles d'une autre:
--Franchement, je ne sais pas... Tenons-nous en à la trêve conclue.
Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tête et
s'avança dans le parterre.
Moi, tout décontenancé par ces brusques variations, sans remords d'avoir
contredit notre amitié fraternelle, que démentaient inconsciemment ses
précautions pudiques, agité, malgré tout, d'un espoir immense, incertain
de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet état de
surexcitation nerveuse, je ramassai naïvement les roses.
--Vous oubliez vos fleurs.
--Je n'en veux plus! laissez-les là.
Elle était redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me
désespérait si souvent; l'autre, qui avait rayonné et palpité d'une vie
si vraie, si logique dans ses inconséquences, avait disparu.
Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait à terre la rose qu'elle
m'avait donnée et que j'avais mise à ma boutonnière.
Elle se dirigeait vers le château, mais sans se hâter. Je me tins
quelques instants en arrière, puis, l'ayant rejointe, je marchai à côté
d'elle. La moitié de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant
à l'extrémité, du parterre de roses, elle me dit, tout à coup, d'une
voix calme, limpide, presque gaie.
--Avez-vous lu _Ruy-Blas_, monsieur d'Altenbourg?
--Je l'ai vu jouer.
Le drame de Victor Hugo avait été représenté au mois de novembre
précédent, pendant que Reine et la marquise étaient à Rome, et j'avais
assisté à la première représentation. La pièce imprimée était sur une
table, dans le salon du château. C'était Gaston qui l'avait apportée.
Comme mademoiselle de Chavanges s'était interrompue, je l'interrogeai à
mon tour.
--Pourquoi me demandez-vous cela?
--Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que
le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon,
là-bas, qui donne accès à la bibliothèque, et accrocher sa
correspondance à la fenêtre. Mais comme ce héros ne courrait ni le
risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit à
miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'héroïque. Une échelle de
jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme à la cueillette des
pommes... Pourquoi faire? Je ne suis _reine_ que par le prénom, pas même
par le nom... On peut me parler, sans en mourir, me toucher même, sans
en être foudroyé, et, à moins d'inspirer une passion à un valet de
chambre...
Elle partit d'un éclat de rire étourdi. Cette gaieté m'attristait comme
une cruauté envers elle et envers moi.
Elle poursuivit:
--Bonne maman ne trouvait pas l'idée absurde. Seulement elle n'a pas lu
_Ruy-Blas_. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fenêtre
s'ouvrait. C'était bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'êtes
pas Roméo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gênent. La sérénade,
l'échelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais,
monsieur, mon ami. Au revoir!
Elle s'échappa, rentra au château. Moi j'errai encore dans le jardin,
ravi d'avoir osé faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi,
déconcerté du sang-froid de cette singulière fille, tour à tour si
charmante et si effrontée.
N'était-il pas extraordinaire qu'elle eût pensé, de même que miss Sharp,
à Roméo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parlé de moi, en citant
Shakespeare?
X
Ai-je besoin de répéter l'excuse que j'ai déjà invoquée?
Le vieillard ne raconte cette scène de jeunesse, de passion naïve, que
pour faire mieux comprendre le désespoir qu'elle a amené, le malheur
dont elle est la cause. Je ne cherche à ranimer aucune étincelle dans
ces cendres. Mon âme tout entière est à ma fille. Mais qui sait si ma
fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel
amour coupable elle est née, elle sache aussi de quel amour innocent et
sublime l'adultère a été la revanche désespérée.
Au déjeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans
affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle
taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde,
librement, gaiement.
Je me dis qu'il y avait dans cette réserve une sorte de pudeur
rétrospective et une précaution. Elle m'avertissait que je ne devais me
prévaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les témérités de notre
promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester
simple et discrète. Si elle était familière, le serait-elle trop pour
les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la
présomption? Enfin, elle commençait l'exécution du contrat. Ne pas se
parler était le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions.
Je fus donc calme et rassuré.
Quand je me retrouvai seul, j'analysai les émotions de ma promenade, et
j'en conclus, avec fierté, que si je n'étais aimé déjà, je le serais
bientôt; qu'un combat s'était livré entre la pureté et la jeunesse,
entre la raison d'une jeune fille émancipée par la sagesse mondaine et
ses instincts féminins; qu'elle s'était défendue sincèrement, comme elle
s'était exposée candidement; que les influences de sa grand'mère, de
miss Sharp et les élans de sa nature motivaient ces ondulations de
caractère qui effaraient parfois ma logique, et, qu'après tout, elle
était intelligente, bonne et admirablement belle.
Je n'avais à m'effrayer que de l'immensité du bonheur entrevu. Je
n'avais pas assez souffert pour le mériter.
Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la même
tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer
avec Gaston, devint presque tendre, câline avec lui, je commençai à
m'alarmer. La stratégie ne me paraissait pas devoir aller jusque-là. Je
n'étais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'être avec
frénésie.
Je donnai un prétexte à cette inquiétude. Je connaissais la témérité de
Gaston. Il n'avait guère de principes que ceux qui suffisent pour se
tenir bien dans la bonne compagnie. Le décorum le retenait, sans
l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un
esprit si habile à se risquer; il trouvait des sous-entendus si
ingénieux pour ménager les oreilles, le goût, en piquant la curiosité la
plus équivoque; je lui avais si souvent entendu répéter que dans le
monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, même sans plan
arrêté, d'amorcer à tout hasard, le coeur et les sens des jeunes femmes
et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau,
les poissons qu'on n'a pas l'intention de pêcher; je connaissais si
intimement sa perversité élégante, parfaitement gantée, qu'en lui voyant
prendre plus fréquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher à
son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui
faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je
sentis sourdre en moi un dépit nouveau et s'amasser de la colère.
Si Reine avait ajourné nos fiançailles, moi je les avais accomplies. Je
ne voulais permettre à personne de mettre une ombre sur cette âme que je
m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui était celle de ma femme, de jeter
dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux.
Le souvenir même de cette langueur dans le jardin me faisait supposer
des périls, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules
comme Gaston.
Au bout de huit jours, j'étais tout à fait au supplice.
On devait le voir. Reine s'en aperçut, mais elle s'offensa de cette
inquiétude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en
l'irritant.
Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que
seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent
ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à
plusieurs reprises, je me trahis.
Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui
pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une
réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié.
Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant
quelques instants isolés.
Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait
roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un
tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de
Thorvilliers et Gaston.
Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra
accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le
bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la
partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou
de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura:
--Prenez garde! Vous êtes jaloux!
Je tressaillis; je voulus nier.
--Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je
le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le
laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous
n'avez encore aucune raison pour le devenir.
Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit.
Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je
rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de
la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que
j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et
m'en félicita.
Un peu plus tard, la marquise étant remontée chez elle, reconduite par
sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston étant descendus dans
le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle
redescendit, je l'abordai résolument et lui dis:
--Voilà les huit jours expirés; dois-je partir? dois-je rester?
--Déjà! répondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il
vous a paru long?
--Vous voyez que je l'ai compté!
--Si je vous demandais de me faire crédit?
--Je consentirais; à une condition...
J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui.
Elle m'interrompit:
--Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer.
--Vous avez raison, répliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans
condition!
--Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me
suffisent plus, il m'en faut quinze.
--Tant que cela?
--Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez
dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu'à l'échéance
je ne vous demande un mois!
Je me soumis de bonne grâce. Les jours suivants, elle me parla
davantage, elle parla moins à Gaston.
J'étais ravi. Mais Gaston n'était pas homme à laisser diminuer la petite
importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir
qu'il se révoltait; qu'il insistait à toute occasion; qu'il menaçait
même.
Trois jours après ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un
matin, avant le déjeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur
comme d'habitude, le cigare à la bouche, une rose à la boutonnière; mais
sa gaieté, à certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets
d'acier qui en changeaient la couleur.
Il ne me dit pas bonjour; s'assit familièrement sur le bras d'un grand
fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement:
--Est-ce que c'est toi qui défends à Reine d'être avec moi comme par le
passé?
Mon coeur tressauta; j'étais surpris et, dans le premier moment, plus
fier qu'alarmé de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages.
--Tu es fou, lui dis-je avec bonté.
--Ne t'évade pas. Réponds nettement.
--Je réponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer
cette prétention, et c'est faire injure à mademoiselle de Chavanges.
--Jésuite, va!
--Quel jésuitisme vois-tu là dedans?
--Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour à mon ancienne
camarade?
--Tu n'as pas de mérite à deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin?
Il partit d'un grand éclat de rire.
--Je n'ai rien. Je m'amuse de la comédie que vous me donnez depuis huit
jours, Reine et toi, et je voudrais être dans la coulisse. Qu'est-ce qui
s'est passé entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frère, tu
me dois une confidence. Je la veux, je l'exige.
--Il ne s'est rien passé!
--Tu me dis cela, en face? Répète-le devant la glace. Tu n'oseras pas;
tu te verrais rougir.
Je sentis en effet le sang m'envahir les joues.
--Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions.
--Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffées de tabac au
plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin, à la bibliothèque,
ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'étrangeté de
votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a
quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses à vous dire en
tête-à-tête; à moins que le dialogue ne soit remplacé par la
correspondance. Pendant ce temps-là Reine trouvait bien le moyen de
m'extraire des détails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu
as complété les renseignements... Montre-moi un de ses billets doux!
--Gaston! Gaston!
--Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu.
--Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le répète, mes
sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystères pour
toi. Dès le premier jour, je te les ai avoués et tu as été le premier à
m'encourager.
--C'est possible; mais tu es ingrat.
--Je t'affirme sur l'honneur!...
Il redoubla de gaieté:
--Diable! tu en es là? Tu jures sur l'honneur? En pareille matière, plus
un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son
honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'ébrécher celui...
J'étais indigné:
--Gaston! je te défends de continuer.
--Ah! ah! les choses en sont à ce point? Eh bien, au lieu de me fâcher,
je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me
refuses pour allié; prends garde de m'avoir pour adversaire!
--Je veux te garder pour ami.
--C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas
recourir à ma vieille expérience? Je vous aiderais; je serais un
excellent confident. Vous vous y prenez mal.
Je voulus protester; Gaston m'arrêta d'un geste.
--Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de
l'amour. Lorsqu'il commence à fleurir quelque part, je le sens tout de
suite, et cela me rend amoureux. Méfie-toi! Je me contenterais de vous
voir cueillir la fleur éclose; si tu prétends me la cacher, je la
cueillerai pour moi. Tu entends!
--C'est à propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi?
murmurai-je avec stupeur.
--Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus
désirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu'à la
dernière extrémité, et que si sainte Catherine la menaçait. Je ne sais
pas trop si, à ce moment-là, je me déciderais à l'épouser. Je ne tiens
pas à la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage à la
discrétion des jeunes. Sans être présomptueux, je crois que si je le
voulais bien... comme je sais vouloir, avec une nature aussi complète
que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup
d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rêveuse, et pour
incruster un solide baiser sur cette jolie bouche...
A la grossièreté de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacrée.
--Tais-toi, misérable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de
plus, où nous nous fâcherons.
J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout
entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis,
en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales
évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du
jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de
Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne
l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante
sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux.
Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience.
--Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant.
Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la
main, la levant.
L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une
insulte.
Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se
défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux
qui rayonnaient:
--Encore une fois ne me mets pas au défi!
Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid.
--Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement.
--Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine
est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu
l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect;
mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une
comparaison... prends garde que je ne la lui offre... Je te l'ai déjà
dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te
convient tout à fait.
L'idée de miss Sharp le remit en gaieté. Il me lâcha le poignet et se
laissant tomber dans le fauteuil:
--Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, délicate, blonde. Ah! les
blondes, voilà ton affaire. Laisse-moi les brunes!
Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de
sang-froid. Je devinais confusément que ma colère était une maladresse.
J'aurais dû me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais blessé; il me
garderait rancune.
J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter.
--Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au défi d'être plus aimable
que moi; tu n'as pas de preuves à me donner de ta supériorité. Ne
luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprès de personne; ne me fais pas
plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant à miss Sharp, je
l'estime...
--Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parlé avec plus de chaleur!
--C'est possible.
--Je sais qu'elle te trouve poli, aimable.
--Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi.
--A ton aise! Pourtant, avec elle, ton voeu de chasteté eût été plus
facile, moins gênant.
Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de
mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne
se privait guère.
Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrépide pour tenir la
gageure de ses fanfaronnades, tout était possible, tout était dangereux.
Je lui aurais sauté à la gorge, s'il avait continué. Mais il jugea
inutile de me torturer davantage.
--Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec
moi mademoiselle de Chavanges?
--Non.
--Alors, c'est elle qui me le paiera.
Il paraissait adouci; mais la raillerie qui pétillait dans ses yeux,
sans me provoquer davantage, me menaçait tout autant.
Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyauté lui
défendait de dissimuler tout à fait avec moi, et de me traiter autrement
qu'en rival.
Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lâche
de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine
sincérité de rancune avec moi.
Voilà du moins ce que je pensai ce matin-là.