L'église Saint-Germain-des-Prés fut fondée en 543 par Childebert Ier,

à la prière de saint-Germain, évêque de Paris, sur les ruines d'un

petit temple d'Isis qui s'élevait dans des prés souvent inondés par la

Seine. Elle portait d'abord le nom de Sainte-Croix et de

Saint-Vincent, et prit ensuite celui de Saint-Germain, qui la dédia en

558 et y fut enterré en 576 dans un oratoire attenant à l'église et

dédié à Saint-Symphorien. C'était alors le plus beau monument de

Paris; mais il ressemblait plutôt à une citadelle qu'à une basilique,

ayant la forme d'une croix, dont trois extrémités étaient garnies de

trois grosses tours carrées: la principale existe encore à l'entrée de

l'église, semblable au donjon d'une forteresse. La façade n'était

ornée que par un porche très-bas qui a été reconstruit dans le XVIe

siècle, et dont la voûte portait huit statues qu'on croit (p.371)

contemporaines de la fondation. Elles représentaient Clotaire,

Ultrogothe, Childebert, Clodomir, Clotilde, Clovis et Saint-Remy.

Quant à l'intérieur, «les arceaux de chaque fenêtre, dit un

contemporain, étaient supportés par des colonnes de marbre

très-précieux. Des peintures rehaussées d'or brillaient au plafond et

sur les murs. Les toits, composés de lames de bronze doré, frappés par

le soleil, éblouissaient les yeux. Aussi, d'après sa magnificence,

appelait-on cet édifice le _palais doré de Germain_.» Childebert fut

enterré dans la basilique qu'il avait fondée, et après lui,

Ultrogothe, sa veuve, et ses deux filles, Chilpéric Ier, Frédégonde,

dont le tombeau très-curieux se trouve aujourd'hui à Saint-Denis,

Clotaire II et sa femme, et plusieurs autres princes francs. La

plupart de ces tombeaux étaient dans le choeur avec ceux de plusieurs

abbés; quant à celui de Saint-Germain, après avoir été transporté dans

le sanctuaire par Pépin-le-Bref, il fut mis, en 1408, dans une châsse

très-riche placée au-dessus du grand autel et qui était un monument

d'orfévrerie.

Pillée deux fois par les Normands et presque détruite en 861, l'église

fut réparée par l'évêque Gozlin en 869 et de nouveau dévastée en 885.

Elle resta en ruines jusqu'à la moitié du Xe siècle, où elle fut

reconstruite presque entièrement par l'abbé Morard, qui mourut en 990

et dont le tombeau a été retrouvé au-dessous du maître-autel. Alors

furent rebâties les deux tours latérales, la flèche de la tour

d'entrée, le choeur, etc. Mais cette réédification ne fut terminée

qu'en 1163, époque à laquelle le pape Alexandre III fit de nouveau la

dédicace de l'église. Telle était d'ailleurs la solidité primitive de

l'édifice, que, malgré toutes les dévastations et réparations qu'il

venait de subir, il ne perdit pas le caractère imposant qu'il avait à

l'époque de sa fondation; et encore bien que les réparations modernes,

surtout celles du XVIIe siècle, lui aient été plus nuisibles, sous le

rapport de l'art, que le marteau des Normands, il doit être (p.372)

regardé comme la relique la plus précieuse du vieux Paris. Sa partie

la plus ancienne et la plus curieuse, après la tour d'entrée, est la

nef, formée par cinq arcades en plein cintre, dont les piliers,

composés de quatre colonnes de dimension différente, ont des

chapiteaux chargés d'ornements bizarres, de fleurs, d'oiseaux,

d'animaux chimériques: ces sculptures datent du Xe siècle.

Outre les tombeaux des princes mérovingiens dont nous avons parlé,

cette église possédait des tombeaux modernes: celui de Jean Casimir,

roi de Pologne, qui fut abbé de Saint-Germain-des-Prés; celui du

cardinal de Furstemberg, autre abbé de Saint-Germain, qui fit de

grandes reconstructions dans l'abbaye; celui de Pierre Danet, le plus

ancien des lecteurs du Collége de France; celui d'Eusèbe Renaudot,

celui de la famille de Douglas, etc. En outre, elle possédait un riche

trésor en vases précieux, ornements, reliques, croix, antiquités, et

qui fut dévasté en 1793[94].

[Note 94: Voy. p. 174.]

L'abbaye, qui fut fondée en même temps que l'église, comprenait un

vaste enclos dont l'emplacement serait borné aujourd'hui par les rues

Jacob, Saint-Benoît, Sainte-Marguerite et de l'Échaudé. Ses bâtiments,

détruits par les Normands, furent reconstruits dans le Xe siècle par

l'abbé Morard. Au XIVe siècle, ils furent enveloppés d'une haute

muraille crénelée, soutenue par des piliers garnis de tourelles et

défendue de loin en loin par de grosses tours rondes; les fossés

étaient remplis d'eau au moyen d'un canal dérivé de la rivière, large

de quatre-vingts pieds, et qui occupait l'emplacement de la rue des

Petits-Augustins. Les entrées principales étaient: 1º vers

l'emplacement de la prison militaire de l'Abbaye, où étaient un fossé

et un pont-levis conduisant à la porte méridionale de l'église; 2º du

côté de la rue Saint-Benoît, où était une porte dite Papale; flanquée

de deux tours rondes; 3º du côté de la rue Furstemberg. Dans (p.373)

l'enceinte de cet enclos se trouvaient, outre l'église et les

bâtiments conventuels, la chapelle Saint-Symphorien, qui servait de

paroisse aux artisans réfugiés dans l'enclos, une sacristie, un

cloître, enfin deux monuments admirables de Pierre de Montreuil: le

réfectoire, où l'on établit dans le XVIIe siècle la bibliothèque; la

chapelle de la Vierge, où l'architecte de la Sainte-Chapelle et de

Saint-Martin-des-Champs avait été dignement inhumé.

L'abbaye Saint-Germain relevait immédiatement du saint-siége: c'était

une des plus riches et des plus illustres du monde chrétien. L'abbé

jouissait, au XVIIIe siècle, d'un revenu de 172,000 livres, et

l'abbaye d'un revenu de 350,000. Elle possédait féodalement dans le

moyen âge plus de la moitié du Paris méridional, et tenait sous sa

juridiction temporelle et spirituelle tout le faubourg Saint-Germain.

En conséquence, elle avait de fortes prisons, une échelle patibulaire,

où se firent de nombreuses exécutions, un pilori, devant lequel quatre

protestants furent exécutés en 1557. Comme place forte, elle a joué un

très-grand rôle dans l'histoire de Paris et fut plusieurs fois prise

et pillée: ainsi, dans la révolte des Maillotins, on y poursuivit les

juifs et les collecteurs d'impôts, qui y furent en partie massacrés.

Dès le XIe siècle, et à l'ombre de ses fortes murailles, un bourg,

composé de ruelles étroites et tortueuses, s'était formé autour de

l'abbaye, et il était habité principalement par les vassaux et les

valets des moines. Ce bourg, composé des rues du Four, des Boucheries

et de toutes les petites rues qui avoisinent aujourd'hui le marché

Saint-Germain, fut plusieurs fois ravagé par les guerres civiles ou

étrangères; il fut souvent attaqué par les écoliers de l'Université,

dont les querelles avec l'abbaye furent incessantes et dont le récit

suffirait à remplir des volumes; enfin, il devint, pendant les

guerres de religion, le refuge des protestants, qui y avaient (p.374)

formé une _petite Genève_. A la fin du XVIe siècle, on le

reconstruisit presque entièrement; des rues nouvelles y furent

ouvertes, de belles maisons bâties, et, au milieu du XVIIe siècle, il

commença à devenir un quartier nouveau, qui prit une grande extension

et dont nous parlerons plus tard. Alors l'abbaye se dépouilla de son

aspect sinistre des temps féodaux; elle détruisit ses murailles,

combla ses fossés, ouvrit son enclos par quatre portes qui ne se

fermaient jamais et qui étaient situées: à l'entrée de la rue

Bourbon-le-Château, dans la rue Sainte-Marguerite; à l'entrée de la

rue d'Erfurth (ses débris ont été détruits récemment); dans la rue

Saint-Benoît (la porte existe encore); dans la rue Furstemberg, près

de la rue du Colombier, où l'on en voit des restes. Un palais abbatial

avait été commencé en 1585 par le cardinal-abbé de Bourbon; il fut

achevé par le cardinal-abbé de Furstemberg, et il en reste une partie

dans la rue de l'Abbaye. En 1631, on éleva la prison abbatiale,

transformée depuis en prison militaire aujourd'hui détruite; en 1699,

on construisit sur l'emplacement des fossés les rues Abbatiale et

Cardinale, et, en 1715, les rues Childebert et Sainte-Marthe. Dans le

même temps, l'abbaye, qui, depuis sa fondation, était indépendante de

l'évêque et des magistrats de Paris, eut sa juridiction temporelle et

spirituelle réduite à l'enclos, et les Bénédictins de la congrégation

de Saint-Maur ayant été introduits dans ce couvent, qui avait besoin

d'une réforme, «avec eux entrèrent la religion, la science, la

méditation, les recherches savantes, les travaux d'érudition, la

renommée et la gloire.» Alors fut établie par les soins de Montfaucon,

dans le réfectoire de Pierre de Montreuil, une magnifique bibliothèque

et un cabinet d'antiquités, qu'on livra au public et qui s'enrichirent

des collections du géographe Baudrand, de l'abbé d'Estrées, de

Renaudot, de Coislin, évêque de Metz, etc.

A l'époque de la révolution, l'abbaye devint le théâtre de (p.375)

sanglants événements. On fit de la prison abbatiale une prison

politique, où l'on entassa les royalistes arrêtés après le 10 août et

les Suisses qui avaient combattu dans cette journée. C'est par cette

prison que commencèrent les massacres de septembre: cent trente et un

prisonniers y furent égorgés, quatre-vingt-dix-sept délivrés «par le

jugement du peuple.» Plus tard, elle reçut d'autres victimes de nos

discordes: madame Roland y fut enfermée, et c'est là qu'elle écrivit

ses mémoires; Charlotte Corday y attendit sa condamnation et son

supplice. Sous l'Empire, cette prison redevint prison militaire, et,

sous la Restauration, on y enferma les généraux persécutés par la

réaction royaliste, Belliard, Decaen, Thiard, etc. Le général Bonnaire

y mourut de désespoir après sa dégradation sur la place Vendôme.

Cependant l'abbaye avait subi de grandes et malheureuses

transformations. L'église, devenue paroisse constitutionnelle en 1790,

fut fermée en 1793 et changée en fabrique de salpêtre! On fit une

poudrière de la jolie chapelle de la Vierge! et, celle-ci ayant fait

explosion, la belle bibliothèque fut incendiée, et l'on sauva à peine

les manuscrits et la moitié des livres. Quant aux bâtiments conventuels,

ils furent vendus, détruits en grande partie, et, sur leur emplacement,

l'on ouvrit les rues de l'Abbaye et Saint-Germain-des-Prés. La rue de

l'Abbaye occupe, par son côté méridional, la place du cloître, du

chapitre, de la sacristie; par son côté septentrional, la place du

réfectoire et de la chapelle de la Vierge. L'église, rouverte en 1797

par les théophilanthropes, fut rendue au culte catholique en 1800. Sous

la Restauration, on y transporta les tombeaux de Descartes, de Mabillon,

de Montfaucon, de Boileau; on y fit de nombreuses réparations, et l'on

démolit les deux tours latérales, qui menaçaient ruine. Dans ces

dernières années, on a entrepris de peindre et de dorer les murs

latéraux, les voûtes, le choeur, la nef avec ses piliers si curieux,

et on les a chargés d'ornements lourds et maniérés qui donnent à (p.376)

la basilique mérovingienne l'aspect d'un monument égyptien. C'est

aujourd'hui une succursale du dixième arrondissement.

9º Rue _Montfaucon_ et _Mabillon_.--Ces rues portent les noms de

savants bénédictins enterrés dans l'église Saint-Germain; elles

conduisent au _marché Saint-Germain_, le plus élégant et le mieux

distribué de Paris, qui a été ouvert en 1819 sur l'emplacement de la

foire Saint-Germain. Cette foire, dont nous avons déjà parlé (t. I, p.

58), datait du XIIe siècle, et commença à devenir célèbre sous Louis

XI, qui lui donna de grands priviléges. Elle durait du 3 février au

dimanche des Rameaux. On sait comment elle fut, à l'époque de la

Ligue, sous Henri IV et sous Louis XIII, un théâtre presque continuel

de débauches, de violences, de plaisirs et d'émeutes. Sous Louis XV,

«c'était un des plus singuliers et des plus brillants spectacles que

Paris pût offrir aux habitants et aux étrangers. Tout ce qu'il y avait

dans la ville de personnes de considération, de la première noblesse,

souvent même des princes et princesses, venaient s'y rendre tous les

soirs, et les rues de la foire étaient si pleines que l'on avait de la

peine à s'y promener[95].» Ce grand bazar, dont la vaste charpente

était regardée comme un chef-d'oeuvre, fut incendié en 1762. On le

reconstruisit; mais la foule cessa d'y aller, et il fut fermé en 1786.

Sous l'Empire, on bâtit à sa place un marché avec les rues voisines

qui portent les noms de bénédictins célèbres: _Mabillon_, auteur de la

_Diplomatique_, mort en 1707; _Félibien_, auteur de l'_Histoire de

Paris_, mort en 1719; _Lobineau_, auteur des _Histoires de Paris et de

Bretagne_, mort en 1727; _Montfaucon_, auteur de la _Collection des

saints Pères_ et des _Antiquités dévoilées_, mort en 1741; _Clément_,

auteur de l'_Art de vérifier les dates_, mort en 1793.

[Note 95: Piganiol, t. VII, p. 200.]

10º Rue du _Cherche-Midi_, ainsi appelée d'une enseigne. Dans (p.377)

cette rue, qui a le même aspect que la rue de Sèvres, étaient de

nombreux couvents: les chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés,

qui s'établirent au coin de la rue de Sèvres en 1661; le prieuré de

_Notre-Dame-de-Consolation_, sur l'emplacement duquel a été ouverte la

rue d'Assas; le couvent du _Bon-Pasteur_, occupé aujourd'hui par

l'entrepôt des subsistances militaires, etc. Au nº 44 est mort

Grégoire, l'ancien évêque de Blois; au nº 73 est mort Hullin, l'un des

vainqueurs de la Bastille, gouverneur de Paris, président de la

commission qui condamna le duc d'Enghien; au nº 91 est mort Garat,

membre de trois assemblées révolutionnaires, ministre de la justice en

1793.

11º _Boulevard des Invalides_.--Ce boulevard intérieur, qui commence à

se peupler et à devenir une voie très-fréquentée, ne présente rien de

remarquable que l'institution des _Jeunes-Aveugles_.

CHAPITRE VI.

LE FAUBOURG SAINT-GERMAIN, LES INVALIDES, ET LE CHAMP-DE-MARS.

§ Ier.

Le faubourg Saint-Germain[96].

[Note 96: Le mot faubourg Saint-Germain est une dénomination

très-vague qu'on applique ordinairement à presque toute la

partie sud-ouest de Paris; nous la restreignons, d'après la

formation historique de ce quartier, à la partie comprise

entre les rues de Seine, du Four, de Bussy, de Sèvres, le

boulevard des Invalides et la Seine.]

L'abbaye Saint-Germain a été l'origine du quartier célèbre qui porte

vulgairement son nom et qui ne se compose pas, comme les faubourgs

Saint-Jacques, Saint-Antoine, Saint-Martin, d'une seule grande rue

populeuse, sur laquelle s'embranchent de plus petites rues, mais (p.378)

d'un vaste quartier formé de trois grandes rues parallèles entre elles

et à la Seine, ayant leur origine soit à l'enclos de la vieille

abbaye, soit aux rues qui en étaient voisines. Ces grandes voies de

communication sont les rues de l'_Université_, _Saint-Dominique_, de

_Grenelle_, lesquelles vont, en traversant l'esplanade des Invalides,

former les artères du quartier du Gros-Caillou et finir au

Champ-de-Mars. Nous y ajouterons les rues de _Lille_ et de _Varennes_,

qui leur sont parallèles, ont la même origine et sont beaucoup moins

longues.

Tout ce vaste espace était encore, au XIVe siècle, couvert de

prairies, de marais, de vignobles: la plus grande partie s'appelait le

petit et le grand _Pré-aux-Clercs_. Le petit Pré, situé entre la Seine

et le mur septentrional de l'abbaye, était borné d'autre part par le

mur de la ville, entre les portes de Nesle et de Bucy, et par la

petite Seine, canal dérivé de la rivière dans les fossés de l'abbaye,

qui occupait l'emplacement de la rue des Petits-Augustins. Au delà de

la petite Seine était le grand Pré, qui s'étendait jusqu'à la rue du

Bac. Ces deux prés appartenaient à l'Université; mais, comme ils

avoisinaient les terres de l'abbaye, ils furent le théâtre de rixes

innombrables entre les vassaux des religieux et les écoliers de

l'Université. Le petit Pré renfermait d'ailleurs un champ clos pour

les combats judiciaires, et il était le lieu d'assemblées populaires

qui devinrent surtout fréquentes à l'époque où Charles-le-Mauvais y

venait haranguer les Parisiens. En 1540, la petite Seine fut comblée,

et le petit Pré concédé à cens et à rentes pour y bâtir. Alors furent

ouvertes les rues Jacob et des Marais; mais elle se bâtirent

lentement; les protestants seuls vinrent les habiter, et les Parisiens

allaient par curiosité les entendre chanter en choeur, dans le petit

Pré, les psaumes mis en vers par Marot. Ce lieu devint, pendant la

Ligue et sous Henri IV, le rendez-vous des _raffinés_ et des

duellistes. En 1600, la reine Marguerite de Valois fit construire, (p.379)

dans la partie voisine de la Seine, un bel hôtel avec de grands

jardins, et, vers la même époque, le couvent des Augustins ayant

commencé à être bâti au delà de la petite Seine, l'Université vendit

successivement ses terres du grand Pré, lesquelles furent acquises par

des magistrats, Séguier, Tambonneau, Bérulle, Pithou, Lhuillier. Alors

les rues de l'Université, des Saints-Pères, du Bac, etc., furent

tracées, et l'on commença à y bâtir; mais elles ne furent d'abord

habitées que par des gens de mauvaise vie ou qui fuyaient la justice

et trouvaient sûreté dans leur isolement. «Le faubourg Saint-Germain,

dit un contemporain, est comme l'égout et la sentine du royaume tout

entier. Impies, libertins, athées, tout ce qu'il y a de plus mauvais

semble avoir conspiré à y établir son domicile. Les coupables, à

raison de leur grand nombre, y vivent dans l'impunité.» Sous le règne

de Louis XIV, la noblesse commença à s'y bâtir de belles habitations,

mais ce ne fut que sous Louis XV que se multiplièrent dans ce quartier

ces maisons d'une architecture toute française, somptueuses et

élégantes, imposantes et simples, qui ont un caractère saisissant de

noblesse et d'agrément, qu'on ne retrouve nulle part, ni dans les

incommodes palais d'Italie, ni dans les lourds châteaux allemands, ni

dans les squares glacés de l'Angleterre; dignes demeures de

l'aristocratie la plus civilisée, de la société la plus polie, la plus

spirituelle qui fut jamais. La révolution n'a que faiblement modifié

l'aspect de ce quartier, qui, avec ses rues droites, régulières, bien

aérées, peu nombreuses, ne ressemble point aux autres parties de

Paris: c'est toujours la ville de l'ancienne noblesse et des couvents,

«le dernier boulevard de la vieille aristocratie, disait Napoléon, le

refuge encroûté des vieux préjugés[97];» c'est seulement en plus la

ville de la bureaucratie, les hôtels des ministères étant presque (p.380)

tous de ce côté de la Seine. Excepté dans la rue du Bac, qui est la

grande voie de communication avec la rive droite, il s'y fait peu de

commerce. Les révolutions qui ont agité Paris n'ont jamais pris pour

théâtre ces rues solennelles et silencieuses, et tous les événements

historiques de ce quartier se sont passés dans l'intérieur de ses

hôtels et sur le tapis de ses salons.

[Note 97: _Mémorial_, t. I, p. 419]

I. Rue de _Lille_.--Elle a son origine à la rue des Saints-Pères et

finit à la rue de Bourgogne. On l'appelait autrefois de _Bourbon_ et

elle a été nommée de _Lille_ en 1792 en l'honneur du siége de cette

ville. C'est une rue large et droite, remplie de beaux hôtels, où le

commerce commence à prendre pied. On y trouve: l'hôtel de Montmorency,

occupé longtemps par l'état-major de la première division militaire;

les anciens hôtels de Lauraguais, de Valentinois, d'Ozembray, de

Rouault; l'hôtel du maréchal Jourdan, qui y est mort en 1822; l'hôtel

de Choiseul-Praslin, bâti en 1721 par le maréchal de Belle-Isle, l'une

des plus magnifiques habitations de Paris; l'hôtel d'Eugène de

Beauharnais (nº 86), qui fut habité par le roi de Prusse en 1814;

l'hôtel qui servit de demeure au maréchal Mortier; l'hôtel Masséna, où

est mort en 1817 le vainqueur de Zurich: les nouveaux hôtels de

Noailles et de Mortemar; les anciens hôtels de Forcalquier, de

Grammont, du Maine, d'Humières, de Bentheim, etc. Dans cette rue ont

demeuré: au nº 34, le peintre Carle Vernet; au nº 60, le conventionnel

Garnier de l'Aube; au nº 63, mademoiselle Clairon, qui y est morte en

1803; enfin, au nº 75, madame de Tencin: là se tenait ce cercle si

redoutable par ses attaques satiriques et que fréquentaient Marmontel,

Marivaux, Fontenelle, Helvétius, etc.

Les principales rues qui débouchent dans la rue de Lille sont:

1º Rue des _Saints-Pères_, dont l'ancien nom était _Saint-Pierre_:

elle l'avait pris d'une chapelle qui servait de paroisse aux (p.381)

domestiques et vassaux de l'abbaye Saint-Germain, et près de laquelle

les frères de Saint-Jean-de-Dieu ou de la _Charité_[98] fondèrent en

1606 un hôpital, qui a été agrandi et renferme cinq cents lits. Dans

cette rue se trouve l'école des ponts et chaussées. Au nº 13 a demeuré

Dupont de l'Eure, et au nº 46, Augereau.

[Note 98: Les frères de la Charité étaient tous chirurgiens

ou pharmaciens. «Leur établissement, le plus utile qu'il y

ait pour l'humanité, dit Jaillot, avait été formé par un

homme pauvre et d'une naissance commune, sans autres secours

que ceux de la Providence.»]

2º Rue du _Bac_.--Son nom lui vient d'un bac établi vers l'an 1550 à

la place où est aujourd'hui le pont des Tuileries. C'est une rue

très-fréquentée et aussi commerçante que populeuse. On y trouve:

1º L'_église_ et la _communauté des Missions étrangères_, fondées en

1663, par Bernard de Sainte-Thérèse, pour propager la religion

chrétienne dans les contrées sauvages. Cet établissement, supprimé en

1792, fut rétabli en 1804; il envoie des missionnaires dans l'Inde,

dans la Chine, dans l'Océanie. Nous avons parlé ailleurs[99] du rôle

politique qu'a joué cette maison pendant la Restauration. L'église est

une succursale du dixième arrondissement.

[Note 99: _Hist. gén. de Paris_, p. 175.]

2º La _communauté des soeurs de la Charité_, qui occupe l'ancien hôtel

de la Vallière. Cette institution, fondée par Saint-Vincent-de-Paul en

1633, est destinée aux soins des malades et des pauvres, et à

l'instruction des jeunes filles; il n'en est pas de plus populaire et

de plus respectée. Les soeurs de la Charité, au nombre de 2,500,

desservent trois cents maisons en France, et, à Paris, douze hôpitaux

et trente écoles.

On trouvait jadis dans la rue du Bac: les couvents des Filles de la

Visitation, fondé en 1673; de l'Immaculée Conception ou des

Récollettes, fondé en 1637; l'hôpital des Convalescents, fondé en (p.382)

1628 par madame de Bullion et supprimé en 1792. «On y admettait, dit

Piganiol, les convalescents sortis de la Charité, excepté les prêtres,

les soldats et les laquais, exclusion bien singulière!»

Il serait trop long d'indiquer les grandes maisons de cette rue et les

hommes historiques qui les ont habitées: nous dirons seulement qu'au

nº 84 est l'hôtel Galiffet, où était le ministère des affaires

étrangères sous l'Empire, et que, parmi ses habitants célèbres, on

peut citer Lanjuinais, Chateaubriand, Labédoyère, M. Dupin, M. de

Montalembert.

II. Rue de l'_Université_.--Elle commence à la rue de Seine sous le

nom de rue _Jacob_ et finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient de

l'Université, à qui appartenait le grand Pré-aux-Clercs. On n'y trouve

d'autre édifice remarquable que le palais du Corps législatif dont

nous avons parlé ailleurs[100], et la place qui s'ouvre devant ce

palais: cette place est ornée d'une statue de la loi.

[Note 100: Voir les quais, p. 54.]

Les anciens hôtels de cette rue étaient: hôtels de Guéménée, de

Villeroy, d'Aligre, de Mortemart, de Montesquieu, de Soyecourt, de

Mailly, de Périgord, qui appartient aujourd'hui au maréchal Soult; de

Noailles, aujourd'hui occupé par le _Dépôt de la guerre_, etc. Au nº

17 demeurait en 1830 le maréchal de Bourmont; au nº 18 demeurait en

1808 Chauveau-Lagarde; au nº 82 a demeuré M. de Lamartine; au nº 90 M.

le duc de Broglie, etc. Enfin, dans cette rue demeurait, en 1792,

Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun, le général Arthur Dillon, le

général Montesquiou, etc.

Dans la rue de l'Université aboutit la rue des _Petits-Augustins_,

qu'on appelle aujourd'hui _Bonaparte_, et qui se prolonge sous ce nom

jusqu'à la rue de Vaugirard.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 30 / 31 段