La longue et tortueuse voie que nous allons décrire appartient par son
commencement au vieux Paris, par sa fin au nouveau: c'est la partie la
plus ancienne du faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire le quartier qui
a été engendré par la grande abbaye Saint-Germain-des-Prés; c'en est
aussi la partie la plus populeuse et la plus marchande. Sauf la
librairie, qui habite quelques rues voisines de la Seine, il n'y a
point de grandes industries dans ce quartier, mais on y trouve de
nombreux établissements religieux.
La rue _Saint-André-des-Arts_ a été ouverte sur les clos ou jardins du
palais des Thermes, clos qui portaient au XIe siècle, à cause de ce
palais ou de cette forteresse, le nom de _Li arx_, _Lias_ et _Laas_:
de là vient le surnom de la rue Saint-André, qu'il faudrait écrire
_ars_. Ces terrains étaient plantés de vignes et appartenaient à
l'abbaye Saint-Germain quand celle-ci, en 1179, permit d'y bâtir (p.360)
_à cens_. La rue s'appela d'abord _chemin de l'abbaye_, parce que,
artère du vieux Paris, elle envoyait par le Petit-Pont et la rue de la
Huchette la population de la Cité vers la basilique de Saint-Germain.
Elle s'arrêta d'abord vers le point où débouche la rue des
Grands-Augustins: là était probablement une porte de l'enceinte de
Louis VI; puis elle franchit cette enceinte et alla jusqu'à la rue
Contrescarpe, où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste.
Cette porte fut rebâtie en 1350 par Simon de Bucy, président du
Parlement, dont l'hôtel était dans le voisinage. C'est cette _porte
Bucy_ que livra aux Bourguignons, en 1418, Perrinet-Leclerc, qui
demeurait à l'entrée de la rue Saint-André. Les Anglais la firent
murer, et on ne la rouvrit qu'en 1539. C'est par là que, le jour de la
Saint-Barthélémy, les chefs protestants s'échappèrent de Paris; enfin,
elle fut démolie en 1672.
A l'entrée de la rue Saint-André se trouvait une église de même nom,
bâtie en 1212, agrandie et refaite en 1660, et qui occupait
l'emplacement d'une antique chapelle élevée dans le jardin des Thermes
par quelque roi mérovingien. Le fameux ligueur Aubry fut curé de cette
église. L'historien de Thou y avait sa sépulture, monument précieux de
François Augier, ainsi que Jacques Cothier, le savant Tillemont, le
jurisconsulte Dumoulin, Henri d'Aguesseau (père du chancelier),
Lamothe-Houdard, le président Cousin, l'abbé Lebatteux, le savant
André Duchesne, le généalogiste d'Hozier, l'illustre graveur Robert
Nanteuil, le prince de Conti, qui fut élu roi de Pologne, et sa mère,
nièce de Mazarin, «la fleur des dames de la cour, dit Guy Patin, en
sagesse, en piété, en probité.» L'épitaphe de cette _sainte
princesse_, ainsi que l'appelle madame de Sévigné, disait que, «durant
la famine de 1662, elle avait vendu toutes ses pierreries pour nourrir
les pauvres du Berry, de la Champagne et de la Picardie.» L'église
Saint-André était bien délabrée quand la révolution arriva; elle (p.361)
servit aux stupidités du culte de la Raison et à des clubs
révolutionnaires, et fut démolie en 1807. Son emplacement est occupé
par une place assez laide, qui demande une fontaine pour l'assainir et
l'égayer.
La rue Saint-André, aujourd'hui habitée par des étudiants, des
libraires, des aubergistes, était autrefois une rue du grand monde et
de la noblesse. On y trouvait les hôtels du cardinal Bertrand, près de
la rue de l'Hirondelle; des comtes d'Eu et du chancelier Poyet, près
de la rue Pavée; d'Orléans, appartenant au frère de Charles VI, et
allant de la rue de l'Éperon à la porte Bucy. Ce dernier hôtel fut
habité par Valentine de Milan, lorsqu'elle vint demander justice du
meurtre de son époux. Louis XI en donna une partie à Jacques Coitier,
qui s'en fit une belle maison, dont nous avons parlé ailleurs[87].
[Note 87: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 39.]
Dans cette rue était encore: le _collége d'Autun_, fondé en 1348 et
transformé en 1767 en école gratuite de dessin; la maison du président
Lecoigneux, «l'une des plus belles de Paris, dit Tallemant, mais
depuis on a bien raffiné.» Au nº 38 a demeuré l'écrivain royaliste
Royou; au nº 40, Billaud-Varennes.
La rue de _Bucy_ ou _Bussy_ continue la rue Saint-André et aboutit à
la place Sainte-Marguerite. C'est dans cette rue qu'était le jeu de
paume de la Croix-Blanche, où Molière ouvrit son _Théâtre illustre_ en
1650. C'est aussi à l'entrée de cette rue que les massacres de
septembre ont commencé: cinq voitures, qui conduisaient des prêtres à
la prison de l'Abbaye, furent arrêtées et quatre des prisonniers
égorgés. Cette horrible scène eut lieu presque en face du cabaret
Landelle, où se réunissaient Collé, Panard, Crébillon fils, et qui
avait retenti de tant de joyeux refrains.
A la place Sainte-Marguerite commence la rue du _Four_, qui doit son
nom à un four banal de l'abbaye Saint-Germain et qui n'a rien de (p.362)
remarquable; elle aboutit au carrefour de la _Croix-Rouge_, ainsi
appelé d'une croix jadis élevée dans ce lieu, qui est l'un des plus
fréquentés de Paris. Là commence la rue de _Sèvres_, qui ne date que
du XVIe siècle et qui s'appelait autrefois de la _Maladrerie_ et des
_Petites-Maisons_, à cause d'un hôpital dont nous parlerons. Cette
rue, très-large et qui n'a été peuplée que dans le siècle dernier,
ressemble à un faubourg et contient principalement des hospices et des
maisons religieuses:
1º L'_église_ et la _communauté de l'Abbaye-aux-Bois_.--Cet humble
édifice ne tire pas son nom des bois qui ont peut-être existé dans ces
lieux; il ne date que de 1650, où Anne d'Autriche le fit construire
pour donner asile à des religieuses de Picardie, lesquelles avaient
été chassées de leur véritable Abbaye-aux-Bois par les incursions des
Espagnols. Il est occupé aujourd'hui par des religieuses du
Sacré-Coeur de Jésus, qui y ont établi un pensionnat et une maison de
retraite pour des dames veuves. C'est là que, depuis 1816, se sont
retirées un grand nombre de femmes célèbres sous la République et sous
l'Empire, pour se consoler dans la religion de leur beauté, de leur
jeunesse, de leur fortune perdues. C'est là qu'a régné jusqu'en 1849,
époque où elle est morte, une femme qui a joué un rôle extraordinaire
sous le Directoire et le Consulat par sa beauté pour ainsi dire
mythologique et les hommages presque fanatiques dont elle fut l'objet:
madame Récamier, cette illustre amie de madame de Staël et de Benjamin
Constant, s'était retirée à l'Abbaye-aux-Bois après la restauration
des Bourbons, qui la rappelèrent de l'exil, et son salon devint
bientôt aussi célèbre que jadis son splendide hôtel de la
Chaussée-d'Antin[88]. Ce cénacle, où n'était admise que la fleur du
royalisme et de la mysticité, a eu sous la Restauration une influence
politique très-grande et mal connue. Après 1830, ce cercle réduisit
son influence aux choses littéraires, et il devint en quelque (p.363)
sorte l'hôtel Rambouillet du XIXe siècle. Chateaubriand et Ballanche y
dominèrent. C'est là que se formaient toutes les réputations dans les
lettres et dans les arts; c'est là que se faisaient les élections à
l'Académie française.
[Note 88: Voy. p. 233.]
2º _La communauté des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve_ (nº 27),
fondée en 1700 et destinée à desservir les hôpitaux et à élever de
pauvres orphelines. C'est un des rares établissements religieux qui
ont traversé les orages de la révolution sans bouleversement.
3º L'_Hospice des Ménages_.--C'était autrefois la maladrerie
Saint-Germain, affectée aux lépreux; on la détruisit en 1544, et sur
son emplacement la ville fit construire un hôpital «pour les mendiants
incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les fous,
etc.» Cet hôpital, appelé vulgairement, les _Petites-Maisons_,
renfermait environ quatre cents malheureux. Depuis 1801, il est devenu
une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes mariés, et
il en renferme dix-huit cents, partagés en trois classes: ménages
ayant versé une somme de 3,200 francs; veufs ayant versé une somme de
1,600 francs; veufs ayant versé une somme de 1,000 francs.
4º L'_Hospice des Incurables-Femmes_.--En 1637, une veuve, Marguerite
Rouillé, un prêtre, Jean Joullet, et le cardinal de la Rochefoucauld
fondèrent cet hospice pour les pauvres des deux sexes attaqués de
maladies incurables, ou, comme le dit l'ordonnance de fondation, «pour
ceux qui, privés de fortune et de secours, n'ont pas même la
consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils sont affligés.» En
1802, on transféra les hommes dans le faubourg Saint-Martin, et
l'établissement est resté affecté aux femmes, dont le nombre s'élève à
six cents. Dans l'église est le tombeau du cardinal de la
Rochefoucauld, de Camus, évêque de Belley, du financier Lambert,
commis d'un trésorier de l'épargne, qui mourut à trente-sept ans, (p.364)
ayant gagné quatre millions. Là mourut aussi Mme de La Sablière en
1693.
5º La _Maison des Prêtres de la Mission_ ou _Lazaristes_--Cette
congrégation, qui était avant la révolution dans la rue Saint-Victor,
a été rétablie en 1816. La chapelle est sous l'invocation de
Saint-Vincent-de-Paul.
6º Le _couvent des chanoinesses de Notre-Dame_, vulgairement appelé
_des Oiseaux_: c'est une maison d'éducation très-renommée.
7º L'_Hôpital des Enfants malades_.--C'était autrefois la communauté
des Filles de l'Enfant-Jésus, fondée en 1735 par le curé Languet de
Gergy. Voici ce que Mercier dit de cet établissement: «Plus de huit
cents pauvres femmes et filles y trouvent une retraite et la
nourriture en filant du coton et du lin. Elles gagnent leur vie par le
travail et on leur donne l'instruction. On nourrit dans une basse-cour
des bestiaux qui donnent du lait à plus de deux mille enfants; on y
entretient une boulangerie qui fournit par mois plus de cent mille
livres de pain aux pauvres, etc.» Cette maison fut convertie, en 1792,
en hospice pour les orphelins, et, en 1802, en hôpital pour les
enfants malades. Il renferme six cents lits.
8º L'_Hôpital Necker_.--C'était autrefois le couvent des Bénédictines
de Notre-Dame-de-Liesse, qui fut supprimé en 1779; madame Necker
acheta la maison et y fonda un hôpital, qui renferme aujourd'hui trois
cent vingt lits.
La rue de Sèvres aboutit à la barrière de même nom, près de laquelle
est l'_abattoir de Grenelle_. C'est dans cet abattoir qu'a été percé
par M. Mulot le puits artésien, qui va chercher l'eau jaillissante
au-dessous de la grande masse de craie sur laquelle repose Paris, à
548 mètres de profondeur. Ce travail a duré sept ans (1834-1841) et
donne un million de litres d'eau par vingt-quatre heures, lesquels
sont distribués au moyen des réservoirs de l'Estrapade dans le (p.365)
quartier Saint-Jacques.
Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans les rues
Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de Sèvres:
1º Rue _Hautefeuille_.--Elle doit son nom aux grands arbres qui se
trouvaient jadis sur l'emplacement où elle fut construite et qui
appartenaient probablement au jardin des Thermes. Ouverte dans le même
temps que la rue Saint-André, elle était comme elle bordée de grands
hôtels, dont il reste quelques débris: ainsi, l'hôtel des comtes de
Forez, au coin de la rue Pierre-Sarrazin; l'hôtel Joly de Fleury, au
coin de la rue des Deux-Portes, etc. A l'extrémité de cette rue était
le collége ou prieuré des _Prémontrés_, fondé en 1252, et dont il
reste une chapelle transformée en café.
2º Rue _Gît-le-Coeur_.--Cette rue était autrefois nommée, d'un de ses
habitants, _Gilles-Queux_, d'où est venue par altération la
dénomination actuelle. Au coin de la rue de l'Hirondelle se trouvait
un hôtel qui avait appartenu à Louis de Sancerre, connétable de
France, et qui fut acheté par François Ier pour sa maîtresse, la
duchesse d'Étampes. Il s'étendait jusqu'à la rue de Hurepoix[89], et
le monarque fit reconstruire toute la partie voisine de cette rue,
dont il forma un petit palais. «Les peintures à fresque, dit
Saint-Foix, les tableaux, les tapisseries, les salamandres (c'était le
corps de la devise de François Ier), accompagnés d'emblèmes et de
tendres et ingénieuses devises, tout annonçait dans ce petit palais et
cet hôtel le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.» «De
toutes ces devises, dit Sauval, que j'ai vues il n'y a pas encore
longtemps, je n'ai pu me ressouvenir que de celle-ci: c'était un coeur
enflammé, placé entre un alpha et un oméga, pour dire apparemment: (p.366)
Il brûlera toujours!» «Le cabinet de la duchesse d'Étampes, continue
Saint-Foix, sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom
de la _Salamandre_; un chapelier fait sa cuisine dans la chambre du
lever de François Ier, et la femme d'un libraire était en couches dans
son petit salon des délices, lorsque j'allai pour examiner les traces
de ce palais.» Cette partie de l'hôtel d'Étampes existe encore au
moins en débris; quant à celle qui était au coin de la rue Hurepoix,
elle devint l'hôtel d'O et appartint au chancelier Séguier: c'est là
que, dans les barricades de 1648, ce magistrat se sauva à toute peine:
«Le peuple rompit les portes, dit le cardinal de Retz, y entra avec
fureur, et il n'y eut que Dieu qui sauva le chancelier et l'évêque de
Meaux, son frère, à qui il se confessa, en empêchant que cette
canaille, qui s'amusa de bonne fortune pour lui à piller, ne s'avisât
de forcer une petite chambre dans laquelle il s'était caché[90].» Cet
hôtel prit ensuite le nom de _Luynes_, et fut détruit vers la fin du
règne de Louis XIV.
[Note 89: Le quai des Augustins s'arrêtait autrefois à la rue
Gît-le-Coeur, et, pour aller au pont Saint-Michel, on suivait
la rue de Hurepoix, dont le côté gauche bordait la Seine.
Cette rue a été détruite pour continuer le quai.]
[Note 90: _Mém._, t. I, p. 92.]
3º Rue des _Grands-Augustins_, ainsi appelée d'un couvent situé près
de la Seine et dont nous avons parlé ailleurs[91]. Elle se nommait au
XIIIe siècle rue des _Écoles-Saint-Denis_, à cause d'un collége bâti
par les religieux de Saint-Denis et qui occupait l'emplacement de la
rue Christine.
[Note 91: Voy. p. 50.]
Dans la rue des Grands-Augustins débouche la rue de _Savoie_, qui a
été ouverte sur l'emplacement de l'ancien _hôtel d'Hercule_, lequel
occupait sur le quai l'espace compris entre les rues Pavée et des
Grands-Augustins. Cet hôtel, après avoir servi à loger Philippe-le-Beau
lorsqu'il vint en France en 1419, fut donné par François Ier au
chancelier Duprat, qui l'orna de peintures et d'objets d'art et y
reçut souvent le roi-chevalier. Ce fut là que Nantouillet, prévôt de
Paris, petit-fils de Duprat, festoya malgré lui Charles IX, le duc (p.367)
d'Anjou (Henri III) et le roi de Navarre (Henri IV), et que les joyeux
convives firent, après souper, piller et dévaster la maison par leurs
valets: «La vaisselle d'argent et les coffres furent fouillés, dit
L'Estoile, et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit volé plus de 50,000
livres.» L'hôtel d'Hercule, quelque temps après, fut détruit, et sur
son emplacement on construisit l'hôtel de Savoie ou de Nemours, qui
fut lui-même démoli, en 1671, pour ouvrir la rue de Savoie.
4º Rue _Dauphine_.--Elle a été ouverte en 1607 sur les jardins du
couvent des Augustins, pour servir de débouché au Pont-Neuf. Son nom
lui a été donné en l'honneur du dauphin, qui fut Louis XIII. En 1792,
ce nom fut changé en celui de _Thionville_ en l'honneur du siége de
cette ville. C'est une des rues les plus populeuses et les plus
fréquentées de Paris. Au nº 50 on voit une plaque de marbre noir
placée en 1672 par l'édilité parisienne pour indiquer la situation de
la porte Dauphine qui appartenait à l'enceinte de Philippe-Auguste[92].
La petite rue _Contrescarpe_ a été ouverte sur l'emplacement du rempart.
[Note 92: «Du règne de Louis-le-Grand, en l'année M. DCL.
XXII, la porte Dauphine, qui estoit en cet endroit, a été
démolie par l'ordre de MM. les prévost des marchands et
eschevins, et la présente inscription apposée, en exécution
de l'arrest du conseil du XXIIII septembre au dit an, pour
marquer le lieu où estoit cette porte et servir de ce que
raison.»]
5º Rues _Mazarine_ et de l'_Ancienne-Comédie_.--La rue Mazarine, qui
tire son nom du fondateur du collége des Quatre-Nations, était appelée
autrefois des _Fossés-de-Nesle_, parce qu'elle a été construite sur le
fossé de l'enceinte de Philippe-Auguste qui bordait l'hôtel de Nesle.
Dans cette rue, sur l'emplacement du passage du Pont-Neuf, était un
jeu de paume où fut établi en 1669 le premier théâtre de l'Opéra: la
première pièce qui y fut jouée fut la _Pomone_ de Perrin et (p.368)
Lambert. A la mort de Molière (1673), Lulli, qui venait d'obtenir le
privilége de l'Opéra, déposséda la Comédie Française de la salle du
Palais-Royal, où l'Académie royale de musique fut placée, et la troupe
de Molière vint remplacer l'Opéra dans le Jeu de paume de la rue
Mazarine. Elle y resta quatorze ans, et en 1687, fut contrainte, sur
les réclamations du collége des Quatre-Nations, de chercher un autre
local[93]. Elle s'installa alors dans un jeu de paume de la rue (p.369)
des Fossés-Saint-Germain, dont nous allons parler.
[Note 93: Ce ne fut pas chose facile, si l'on en croit
Racine, qui écrivait à Boileau: «La nouvelle qui fait ici le
plus de bruit, c'est l'embarras des comédiens qui sont
obligés de déloger de la rue Guénégaud, à cause que MM. de
Sorbonne, en acceptant le collége des Quatre-Nations, ont
demandé, pour première condition, qu'on les éloignât de ce
collége. Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou six
endroits; mais, partout où ils vont, c'est merveille
d'entendre comme les curés crient; le curé de
Saint-Germain-l'Auxerrois a déjà obtenu qu'ils ne seraient
point à l'hôtel de Sourdis, parce que de leur théâtre on
aurait entendu tout à plein les orgues, et de l'église on
aurait parfaitement entendu les violons. Enfin, ils en sont à
la rue de Savoie, dans la paroisse de Saint-André: le curé a
été tout aussitôt au roi représenter qu'il n'y a tantôt plus
dans sa paroisse que des auberges et des coquetiers; si les
comédiens y viennent, que son église sera déserte. Les
Grands-Augustins ont aussi été au roi, et le père
Lembrochons, provincial, a porté la parole; mais on prétend
que les comédiens ont dit à Sa Majesté que ces mêmes
Augustins qui ne veulent pas les avoir pour voisins sont fort
assidus spectateurs de la comédie, et qu'ils ont même voulu
vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la
rue d'Anjou, pour y bâtir un théâtre, et que le marché serait
déjà conclu si le lieu eût été plus commode. M. de Louvois a
ordonné à M. de la Chapelle de lui envoyer le plan du lieu où
ils veulent bâtir dans la rue de Savoie; ainsi on attend ce
que M. de Louvois décidera. Cependant l'alarme est grande
dans le quartier: tous les bourgeois, qui sont gens de
palais, trouvant fort étrange qu'on vienne leur embarrasser
leurs rues. M. Billard, surtout, qui se trouvera vis-à-vis la
porte du parterre, crie fort haut; et quand on lui a voulu
dire qu'il en aurait plus de commodité pour s'aller divertir
quelquefois, il a répondu fort tragiquement: _Je ne veux
point me divertir!_» Si on continue à traiter les comédiens
comme on fait, il faudra qu'ils s'aillent établir entre la
Villette et la porte Saint-Martin; encore ne sais-je s'ils
n'auront point sur les bras le curé de Saint-Laurent.»]
6º La rue des _Fossés-Saint-Germain_, qu'on appelle aujourd'hui de
_l'Ancienne-Comédie_, a été ouverte en 1560 sur l'emplacement de la
muraille de Philippe-Auguste. En 1687, la Comédie-Française ayant
acheté dans cette rue le jeu de paume de l'Étoile, y bâtit, sur les
dessins de d'Orbay, une belle salle, qui fut ouverte le 18 avril 1689
et qui portait pour inscription: _Hôtel des comédiens du roi,
entretenus par Sa Majesté_. Elle y resta jusqu'en 1770; c'est là que
furent jouées les pièces de Voltaire; c'est là que furent applaudis
Lekain, Lecouvreur, Clairon, etc. En face du théâtre et à la même
époque, s'établit le café Procope, le premier endroit public qui ait
été accommodé à l'usage des riches et qui eut pour habitués presque
tous les écrivains du XVIIIe siècle, Voltaire, Lamothe, Piron,
Marmontel, Duclos, Fréron, etc. C'était une sorte de succursale de
l'Académie française, plus puissante que cette compagnie, où se
traitaient toutes les questions littéraires, se décidaient les succès,
se faisaient les réputations. Ce café existe encore. En 1770, la
Comédie-Française quitta la rue des Fossés pour aller aux Tuileries,
en attendant la construction de la salle de l'Odéon. Son théâtre
devint une maison particulière.
7º Rue de _Seine_.--C'était autrefois un chemin de la porte Bucy à la
Seine et qui commença à être bâti dans le XVIe siècle. On y trouvait:
1º l'hôtel de la reine Marguerite, dont la face principale était sur
le quai Malaquais et dont les restes furent habités, dans le XVIIIe
siècle, par la famille Gilbert des Voisins: 2º l'hôtel de la
Rochefoucauld-Liancourt, bâti par les comtes de Montpensier, et qui
appartint au duc de Bouillon, père de Turenne; il était fréquenté, du
temps de Louis XIV, par la noblesse et les gens de lettres. Sur son
emplacement on a ouvert la rue des _Beaux-Arts_.
Dans la rue de Seine débouche la rue des _Marais_, l'une des (p.370)
premières qui aient été bâties dans le petit Pré-aux-Clercs; elle
était surtout habitée par des huguenots; aussi, et plusieurs fois, la
populace catholique y fit des expéditions et saccagea les maisons.
C'est là que demeurait Des Yveteaux, poëte ridicule du temps de Louis
XIII et dont Tallemant des Réaux dit: «En ce temps là, il n'y avait
rien de bâti au delà de cette rue: on appelait des Yveteaux, à cause
de cela, le _dernier des hommes_» Au nº 19 a demeuré mademoiselle
Lecouvreur, dans une maison qui, dit-on, fut habitée par Racine: c'est
là qu'elle recevait Fontenelle, Voltaire, Dumarsais, le maréchal de
Saxe; c'est là qu'elle est morte en 1730; son appartement fut ensuite
occupé par mademoiselle Clairon. Dans la rue des Marais était, pendant
la révolution, l'imprimerie de Prudhomme, dont le journal, les
_Révolutions de Paris_, a eu une si grande influence sur les
événements de cette époque.
8º Place _Sainte-Marguerite_.--Sur cette place était encore, il y a
deux ou trois ans, la prison de l'Abbaye, qui faisait autrefois partie
de l'_abbaye Saint-Germain-des-Prés_.