Cette rue, étant la voie romaine qui menait à Issy, était bordée de

villas; l'une d'elles devint le château de Vauvert, bâti par le roi

Robert au milieu de prairies délicieuses, d'où l'on dominait la Seine

et Paris, et qui occupait à peu près l'emplacement actuel de la grande

allée du Luxembourg. Ce château, ayant été abandonné par ses

successeurs, passa pour le séjour du diable, à cause des carrières

voisines où se réfugiaient de nombreux malfaiteurs. Saint Louis le

donna aux Chartreux, qui s'y établirent en 1259, et ils obtinrent des

rois suivants des terres si considérables que leur enclos avait plus

de quinze cents arpents et renfermait des maisons, des vignes, un

moulin, un pressoir, etc. Leur église[84], construction très-élégante,

avait été commencée par Eudes de Montreuil en 1260 et ne fut achevée

qu'en 1324; elle renfermait des tableaux précieux de nos meilleurs

peintres, les tombeaux de plusieurs seigneurs et des menuiseries

sculptées avec un rare talent par un chartreux, Pierre Fuzilier, qui y

consacra presque toute sa vie. Le grand cloître était immense et

entouré des cellules des religieux, lesquelles avaient par derrière

chacune son jardin; il était orné de peintures et de bas-reliefs du

XIIIe siècle, et avait au centre un pavillon qui se trouve aujourd'hui

dans la grande pépinière du Luxembourg. Le petit cloître était enrichi

de vingt-deux tableaux peints par Lesueur de 1643 à 1648 et

représentant la vie de saint Bruno, chefs-d'oeuvre d'expression, de

naïveté, de sentiment, où tout respire l'austérité monacale,

l'enthousiasme religieux, la foi simple et mélancolique. Ces (p.347)

tableaux, dégradés d'abord par les profanations de l'envie

contemporaine, ensuite par le respect même des religieux, qui, en les

mettant sous clef, les privèrent de jour et d'air, enfin par les

restaurations inhabiles qu'ils ont subies, sont aujourd'hui au musée

du Louvre. C'est à l'ombre de ces chefs d'oeuvre, dans les bras de ces

bons religieux qu'il avait émerveillés par son génie, qu'il édifiait

par sa piété, que vint mourir en 1655, à l'âge de trente-huit ans, ce

grand homme, qui, dans un siècle si favorable aux arts, passa inconnu,

incompris, après une vie de labeurs et de souffrances. On sait combien

la règle des Chartreux était austère; malgré cette règle, l'ordre

n'eut jamais besoin de réforme, et la Chartreuse de Paris était l'un

des couvents les plus vénérés de la France. L'entrée de l'église était

interdite aux femmes; mais le cloître, les jardins, le cimetière

recevaient souvent de pieux visiteurs, parmi lesquels on compte

Catinat. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, dans ses bâtiments,

Carnot, en 1794, établit une manufacture d'armes: «Les boutiques

garnissent tous les cloîtres, dit-il dans son rapport à la Convention

(3 novembre 1794); les cellules sont habitées par des ouvriers; et ce

local, jadis consacré au silence, à l'inaction, à l'ennui, aux

regrets, retentit du bruit des marteaux et offre le spectacle de

l'activité la plus utile.» Plus tard, le couvent fut détruit, et sur

son emplacement l'on a agrandi le jardin du Luxembourg, ouvert les

avenues du Luxembourg et de l'Observatoire, construit les rues de

l'Est et de l'Ouest.

[Note 84: Le chevet de cette église était à peu près dans

l'axe du palais du Luxembourg, et l'on y arrivait, ainsi

qu'au couvent, par une ruelle partant de la rue d'Enfer.]

La rue d'Enfer, outre le couvent des Chartreux, renfermait d'autres

établissements religieux. Au nº 2 était le _collége du Mans_, qui

occupait l'ancien hôtel Marillac. Au nº 8 était le _séminaire

Saint-Louis_, fondé en 1683 et occupé aujourd'hui par une caserne. Au

nº 45 était le _couvent-noviciat des Feuillants_, fondé en 1633. Au nº

74 était _l'institution de l'Oratoire_, fondée en 1650 pour le (p.348)

noviciat de cette illustre congrégation (Voir rue Saint-Honoré p.

239); c'était en même temps une maison de retraite «pour d'illustres

solitaires, dit Piganiol, qui en sont sortis pénitents,» tels que

l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, le cardinal Lecamus, le

chancelier Pontchartrain, le maréchal de Biron, qui y mourut en 1756.

C'est aujourd'hui l'hospice des Enfants-Trouvés, dont nous allons

parler.

Les édifices publics que renferme aujourd'hui cette rue sont:

1º L'_École des Mines_, occupant les bâtiments de l'hôtel de Chaulnes,

«l'un des plus parfaits, dit Piganiol, qu'il y ait à Paris.» Cet hôtel

avait été construit en 1706 par les Chartreux et leur appartenait. De

grands embellissements y ont été récemment opérés, et l'on vient de

lui ajouter une façade monumentale. L'École des Mines, fondée en 1783

et réorganisée en 1794, a de très-riches collections, qui renferment

plus de cent cinquante mille échantillons.

2º L'_hospice des Enfants-Trouvés_ (nº 71).--Dans les temps anciens,

les évêques de Paris avaient près de Notre-Dame une maison destinée à

recevoir les enfants abandonnés, lesquels étaient exposés dans

l'église même pour exciter la pitié des fidèles; nonobstant, la

plupart de ces malheureuses créatures périssaient sans secours. En

1552, un arrêt du Parlement ordonna de mettre les enfants trouvés à

l'hôpital de la Trinité et enjoignit aux seigneurs ecclésiastiques,

haut-justiciers de Paris, de pourvoir à leur entretien. Cet arrêt ne

fut qu'à demi exécuté, car les seigneurs, au nombre de seize,

donnèrent seulement une rente de 960 livres par an. En 1570, on

établit les enfants trouvés dans deux maisons voisines du port

Saint-Landry; mais ils continuèrent à mourir, faute de soins, ou à

être l'objet du plus infâme trafic, «le prix courant des enfants

trouvés étant de vingt sols.» En 1638, Vincent de Paul réunit les

dames pieuses avec lesquelles il opérait toutes ses fondations (p.349)

charitables, et leur proposa de fonder un hospice pour les enfants

trouvés. Cet hospice fut établi près de la porte Saint-Victor, mais

ses ressources étaient encore si faibles qu'on fut obligé de tirer au

sort les enfants qu'on élèverait et d'abandonner les autres. Trois

cent douze furent ainsi conservés. En 1641, le roi donna aux enfants

trouvés le château de Bicêtre et douze cents livres de rente. En 1667,

le Parlement ordonna aux seigneurs haut-justiciers de fournir une

rente de quinze cents livres pour leur entretien. En 1670, il fut

résolu de leur bâtir un hospice dans le faubourg Saint-Antoine, et la

reine Marie-Thérèse en posa la première pierre. En 1800, cet hospice a

été transféré rue d'Enfer, et il renferme sept cents lits ou berceaux:

on n'y reçoit que des enfants qui ont moins de deux ans; passé cet

âge, ils sont envoyés à l'hospice des orphelins; mais ce chiffre de

sept cents lits ne représente qu'une partie de la population secourue

par cet hospice, la plupart des enfants étant envoyés en nourrice dans

les campagnes. Ce dernier chiffre s'est élevé à 22,615 pour 1850. En

1670, le nombre des enfants admis dans l'hôpital ou entretenus par lui

était de 500; en 1700, de 1,750; en 1740, de 3,150; en 1770, de 6,000;

en 1790, de 5,800; en 1795, de 3,200; en 1812, de 5,400; en 1840, de

4,800.

3º L'_infirmerie de Marie-Thérèse_, fondée en 1819 par la duchesse

d'Angoulême et madame de Châteaubriand, pour les prêtres infirmes et

malades. Auprès d'elle est la maison qui fut habitée longtemps par

Chateaubriand: «Je m'y trouvais à la fois, dit-il lui-même, dans un

monastère, dans une ferme, un verger et un parc.»

La rue d'Enfer est coupée dans sa partie supérieure par l'_avenue de

l'Observatoire_, qui est le prolongement de l'avenue du Luxembourg.

C'est à l'extrémité septentrionale de cette avenue que le maréchal Ney

a été fusillé le 7 décembre 1815. Un monument a été élevé à la (p.350)

place où cette illustre victime de nos discordes est tombée sous les

balles royalistes. L'avenue de l'Observatoire aboutit en face de cet

édifice, lequel se trouve ainsi dans l'axe du palais du Luxembourg.

L'_Observatoire_ fut fondé en 1667 par Louis XIV et construit sur les

dessins de Claude Perrault, pour servir aux observations

astronomiques: c'est un monument très-simple, formé d'un bâtiment

carré avec des tours octogones au midi. Sa destination n'a jamais

changé, et il a reçu depuis cinquante ans de nombreuses améliorations.

La barrière d'Enfer ouvre la grande route de Paris à Orléans. On

trouve dans son voisinage l'_hospice de la Rochefoucauld_, maison de

retraite pour les vieillards, fondée en 1781; l'_embarcadère du chemin

de fer de Sceaux_; enfin, dans la cour du pavillon ouest de la

barrière, la principale entrée des _Catacombes_. On donne ce nom aux

vastes souterrains et carrières qui existent sous la plus grande

partie de Paris méridional et qui proviennent de l'extraction des

pierres avec lesquelles on a bâti la ville. Jusqu'en 1775, on ne

s'inquiéta pas de ces excavations, faites depuis le temps des Romains

et surtout depuis le XIIIe siècle, sans soin et sans précaution; mais,

des éboulements et des affaissements ayant jeté l'alarme, une visite

fut faite, et l'on s'assura «que les temples, les palais et la plupart

des voies publiques des quartiers méridionaux de Paris étaient près de

s'abîmer dans des gouffres immenses.» Alors de grands travaux furent

entrepris pour consolider les voûtes de ces carrières, et ces travaux,

continués jusqu'à nos jours, ont fait disparaître toutes les craintes.

C'est dans une partie de ces souterrains qu'ont été transportés les

ossements du cimetière des innocents et des autres cimetières de Paris

supprimés en 1785 et pendant la révolution, auxquels on a ajouté les

restes des personnes tuées dans les combats d'août 1788, dans (p.351)

l'affaire Réveillon, dans la journée du 10 août, enfin dans les

massacres de septembre. On suppose que huit à dix millions de

squelettes, composant presque toute la population de Paris depuis

Clovis, ont été ainsi transférés dans les Catacombes; mais au lieu d'y

être respectueusement et obscurément déposés, on en a tapissé les murs

avec une certaine recherche, dans un but de décoration et pour faire

de ces gouffres une sorte de palais de la Mort. On éprouve une

douloureuse impression en voyant ces milliers de têtes symétriquement

alignées en cordon, ou enlacées de mille manières, ou bien formant des

colonnes, des piédestaux, des obélisques; des autels funéraires. Rien

ne distingue les ossements de l'homme vulgaire et de l'homme illustre;

aucun souvenir n'a été conservé; quelques inscriptions apprennent

seulement de quel cimetière ou de quelle église ces tristes débris ont

été extraits. Cette étrange, monotone et presque sacrilége

architecture a été faite sous l'Empire par les ordres du préfet de la

Seine, Frochot.

§ III.

La rue de Vaugirard.

Nous avons dit qu'une ancienne voie romaine, venant de Vaugirard,

aboutissait jadis vers la place Saint-Michel. Cette voie a formé la

grande rue de Vaugirard, qui, au moyen du détour que fait la rue des

Francs-Bourgeois, aboutit encore à cette même place. Cette rue est

restée une route presque déserte pendant douze ou quatorze siècles: on

ne commença à y bâtir que dans le dix-septième; il y a cent ans à

peine qu'elle n'était bordée que de couvents, de jardins, de terrains

en culture. Aujourd'hui, c'est une des voies les plus importantes de

Paris; mais elle a un tout autre aspect que celles que nous venons de

décrire; elle est paisible, peu fréquentée, excepté dans sa (p.352)

partie inférieure, et n'a qu'une population disséminée. Dans cette rue

était l'hôtel de madame de La Fayette, où demeurait La Rochefoucaud,

rendez-vous des beaux esprits et des grandes dames du XVIIe siècle,

tant visité, tant vanté par madame de Sévigné. Plus loin était en

pleine campagne la maison écartée où la veuve de Scarron vivait

retirée et solitaire pour élever en secret les enfants de madame de

Montespan. Au nº 11 est mort en 1778 l'auteur tragique Lekain. On

trouve dans cette rue:

1º Le _théâtre de l'Odéon_, qui a été construit sur l'emplacement de

l'_hôtel Condé_. Cet hôtel occupait l'espace compris entre les rues de

Condé et des Fossés-Monsieur-le-Prince, qui en ont pris leur nom. Il

avait été bâti par Arnaud de Corbie sur le clos Bruneau; le maréchal

de Retz l'agrandit et le vendit au prince de Condé en 1612; il joua un

grand rôle dans les troubles de la Fronde et fut ensuite le théâtre de

fêtes pompeuses[85]. En 1778, on le détruisit, et, sur son

emplacement, les architectes Wailly et Peyre bâtirent pour la comédie

française le premier théâtre monumental qu'ait possédé la capitale. Il

fut ouvert le 7 avril 1782. C'est là que fut joué en 1784 le _Mariage

de Figaro_, «comédie, dit un journal de la révolution, sans laquelle

le peuple n'eût pas appris tout d'un coup, le 12 juillet 1789, à

secouer ce respect de servitude que les grands avaient imprimé sur la

nation entière.» En 1793, quelques acteurs ayant été arrêtés comme

suspects, les autres se séparèrent, et le théâtre végéta pendant

quelques années, sous le nom de théâtre de la Nation et ensuite

d'_Odéon_. En l'an III et en l'an V, on y joua d'étranges comédies: le

2 octobre 1795, les royalistes des sections y convoquèrent les (p.353)

électeurs pour résister aux décrets de la Convention, ce qui amena la

journée du 13 vendémiaire; le 4 septembre 1797, le conseil des

Cinq-Cents vint y siéger et y fit le coup d'État du 18 fructidor. «Les

loges étaient remplies, dit un contemporain, d'une foule de citoyens

placés là pour applaudir à tout ce qui allait se faire.» Il fut brûlé

en 1799. Reconstruit par Chalgrin, il fut rouvert en 1808 sous la

direction de Picard et avec le nom de théâtre de l'Impératrice. En

1814, il reprit le nom d'Odéon, et l'on y joua des comédies. En 1818,

il fut de nouveau brûlé. En 1819, il se rouvrit sous le nom de

Second-Théâtre-Français. Depuis cette époque, il n'a cessé de se

fermer, de se rouvrir, et d'essayer tous les genres, sans avoir pu

jamais attirer la foule dans sa belle salle.

[Note 85: «Il y eut hier au soir une fête extrêmement

enchantée à l'hôtel de Condé. Un théâtre bâti par les fées,

des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de

fruits, des festons, des perspectives, des pilastres; enfin,

toute cette petite soirée coûte plus de deux mille louis.»

(_Lettre de madame de Sévigné_ du 9 février 1680.)]

2º Le _palais du Luxembourg_.--Sur l'emplacement de ce palais était

autrefois un camp romain, qui, probablement, n'était habité que

pendant les séjours des empereurs au palais des Thermes: on a trouvé

dans le sol de très-nombreux débris d'ustensiles, d'armes, de

vêtements, etc. Vers le milieu du XVIe siècle, il y avait sur cet

emplacement une maison et des jardins qui avaient été bâtis par Harlay

de Sancy: ils furent vendus en 1583 au duc de Piney-_Luxembourg_, dont

le nom est resté à la propriété, malgré les transformations qu'elle a

subies. En 1612, Marie de Médicis l'acheta avec plusieurs terrains

voisins et une partie du clos des Chartreux, et y fit construire, sur

les dessins de Jacques Desbrosses, un palais aussi remarquable par la

beauté de ses proportions que par sa grandeur et sa magnificence. Il

fut achevé en 1620. Rubens y peignit la chambre à coucher de la reine

et décora les galeries de vingt-quatre tableaux.

A la mort de Marie de Médicis, le palais passa successivement à Gaston

d'Orléans, à la grande Mademoiselle, à la duchesse de Guise, à la

duchesse de Berry, fille du régent, qui en fit le théâtre de ses

débauches: «La duchesse, dit Duclos, pour passer les nuits d'été (p.354)

dans le jardin du Luxembourg avec une liberté qui avait plus besoin de

complices que de témoins, en fit murer toutes les portes, à

l'exception de la principale.» D'ailleurs, tous les maîtres de ce beau

séjour s'étaient plu à l'enrichir de tableaux et de sculptures, et ce

palais était célèbre dans toute l'Europe par ses belles collections.

Vers la fin de la monarchie, il était la demeure du comte de Provence

(Louis XVIII), qui avait fait bâtir dans le voisinage, rue de Madame,

une maison pour sa maîtresse, madame de Balbi. C'est de là qu'il

partit secrètement le 20 juin 1791 pour quitter la France.

En 1793, le Luxembourg devint une prison qui renferma jusqu'à deux

mille détenus, la plupart tirés de l'aristocratie du faubourg

Saint-Germain. C'est là que furent aussi envoyés Custine, Dillon,

Danton, Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Églantine,

Phélippeaux, Bazire, Hébert, Chaumette, Ronsin, Charles de Hesse et

une multitude d'autres. C'est là que fut inventé cet abominable

mensonge de la conspiration des prisons, dont les terroristes se

servirent pour envoyer tant de victimes à l'échafaud. Le Luxembourg,

où d'ailleurs les détenus montraient autant d'insouciance pour la vie

que de frivolité et d'amour pour les aventures galantes, devint alors

la pourvoirie ordinaire du tribunal révolutionnaire. Une simple

clôture de planches, garnie de sentinelles, séparait la prison du

public et des promeneurs, et une partie du jardin était occupée par

cinquante-quatre forges pour la fabrication des canons. En 1795, le

Luxembourg fut assigné pour séjour au Directoire. «Lorsque les

directeurs y entrèrent, il n'y avait pas un meuble. Dans un cabinet,

autour d'une petite table boiteuse, l'un des pieds étant rongé de

vétusté, sur laquelle ils déposèrent un cahier de papier à lettres et

une écritoire qu'ils avaient eu heureusement la précaution de prendre

au Comité de salut public, assis sur quatre chaises de paille, en face

de quelques bûches allumées, le tout emprunté au concierge, ils (p.355)

rédigèrent l'acte par lequel ils osèrent se déclarer constitués[86].»

On sait que Barras, par ses orgies, rendit au Luxembourg la réputation

scandaleuse qu'il avait eue du temps de la régence. Le 10 décembre

1797, le Directoire y donna une grande fête à Bonaparte pour célébrer

ses victoires d'Italie et le traité de Campo-Formio. Après le 18

brumaire, deux des consuls provisoires y demeurèrent jusqu'au 19

février 1800. Alors ce palais fut attribué au sénat conservateur:

c'est là que ce corps trop fameux rendit tous ces décrets adulatoires

qui devaient être clos si honteusement par l'acte de déchéance. A

cette époque, le Luxembourg fut restauré et embelli; on agrandit le

jardin au moyen du clos des Chartreux; on ouvrit l'avenue qui joint si

heureusement le Luxembourg à l'Observatoire; on commença son musée,

qui ne fut ouvert qu'en 1815.

[Note 86: _Examen critique des Considérations sur la

révolution française_, par M. Bailleul, t. II, p. 275.]

En 1814, ce palais devint le siége de la Chambre des pairs: le 21

novembre 1815, le maréchal Ney y fut condamné à mort par 121 voix

contre 17. Après 1830, la pairie, privée de son privilége héréditaire,

s'y montra aussi souvent une cour de justice qu'une assemblée

politique: là furent jugés les ministres de Charles X, les

républicains de 1834 et 1839, Louis Bonaparte et ses adhérents, les

assassins Fieschi, Alibaud, Lecomte, Quenisset, etc. On agrandit alors

le palais aux dépens du jardin pour y construire une salle des

séances, une bibliothèque, des appartements, et l'on se plut à décorer

ce dernier asile des derniers débris de l'aristocratie avec une

magnificence digne de l'ancien régime.

Le 24 février 1848, la pairie disparut. Alors le palais du Luxembourg

devint le siége de la commission des travailleurs, présidée par M.

Louis Blanc, et où le socialisme prêcha toutes ses chimères. (p.356)

Le 6 mai, le Luxembourg fut assigné pour demeure aux cinq membres de

la Commission exécutive, qui y restèrent jusqu'au 24 juin. Il fut

alors occupé par une partie des troupes de l'armée de Paris. Il est

aujourd'hui redevenu le palais du Sénat.

A côté du Luxembourg et compris dans son enceinte est un hôtel qu'on

appelle le _Petit-Luxembourg_ et qui a eu des hôtes très-divers. Cet

hôtel fut bâti en 1629 par Richelieu, qui l'habita tant que le

Palais-Cardinal ne fut pas achevé. Alors il le céda à la duchesse

d'Aiguillon, qui en fit un autre hôtel de Rambouillet. Là, Pascal, en

présence des beaux esprits et des grands seigneurs du temps,

«expliqua, dit Tallemant, des expériences de physique et inventions

mathématiques». «Et l'on le traita d'Archimède,» ajoute la Gazette en

vers de Loret. Le Petit-Luxembourg passa ensuite à la maison de Condé

et devint la demeure de la princesse Palatine, Anne de Bavière.

Celle-ci l'agrandit en 1710 et fit construire de l'autre côté de la

rue de vastes dépendances. Bonaparte habita le Petit-Luxembourg tout

le temps qu'il fut consul provisoire: «Il occupait, dit Bourrienne,

l'appartement du rez-de-chaussée à droite, en entrant par la rue de

Vaugirard; son cabinet se trouvait près d'un escalier dérobé,

conduisant au premier étage, où demeurait Joséphine.»

A côté du Petit-Luxembourg était le couvent des religieuses du

Calvaire, fondé par Marie de Médicis et le père Joseph en 1622. Les

bâtiments qui ont servi de caserne et de prison viennent d'être

démolis.

Les autres maisons remarquables de la rue de Vaugirard sont des

couvents. Au nº 70 était le couvent des _Carmes_, fondé en 1601, et

qui occupait quarante-deux arpents de terrain; c'était un des plus

riches de Paris: ses religieux avaient fait bâtir ou possédaient

presque toutes les maisons et hôtels des rues du Regard, Cassette,

etc. Ce couvent fut transformé en prison en 1792, et l'on y renferma

d'abord deux cents prêtres, qui y furent massacrés dans les (p.357)

journées de septembre; plus tard, les comtesses de Custine, de Lameth,

d'Aiguillon, de Beauharnais, le ministre Destournelles, le poëte

Vigée, etc. Cette prison fournit au tribunal révolutionnaire

quarante-six victimes. C'est aujourd'hui une école de hautes études

pour le clergé. Au nº 67 est la maison des Bernardines de l'ancien

Port-Royal; au nº 98 est la congrégation des soeurs de la Providence;

au nº 108, celle des Dames de l'Assomption; au nº 112, celle des Dames

de la Visitation, etc.

Les rues remarquables qui débouchent dans la rue de Vaugirard sont:

1º Rue de _Condé_.--Dans cette rue, au coin de la rue des

Quatre-Vents, le 9 mars 1804, fut arrêté Georges Cadoudal. Au nº 28 a

demeuré le diplomate Alquier.

2º Rue de _Tournon_.--Au nº 2 était l'hôtel de Montpensier, qui

occupait aussi une partie de la rue du Petit-Bourbon: là demeurait la

fameuse duchesse de Montpensier, qui, en apprenant la mort du duc et

du cardinal de Guise, y ameuta le peuple et «devint ainsi, dit Sauval,

le flambeau de la Ligue qui embrasa tout le royaume.» Au nº 6 était

l'hôtel Brancas, où a demeuré Laplace. Au nº 10 était l'hôtel du

maréchal d'Ancre, bâtiment remarquable construit par le favori de

Marie de Médicis, presque à la porte du Luxembourg, et qui fut dévasté

par le peuple après sa mort; il devint plus tard l'hôtel de Nivernais,

et il est aujourd'hui transformé en caserne de la garde de Paris. Au

nº 12 était l'hôtel d'Entraigues, où est morte en 1813 madame

d'Houdetot. Enfin, dans cette rue a demeuré la fameuse Théroigne de

Méricourt, l'une des héroïnes de la révolution, qui est morte folle en

1827.

3º Rue du _Pot-de-Fer_.--Au nº 12 était la maison-noviciat des

Jésuites, bâtie par Desnoyers, ministre de Louis XIII, qui y fut

enterré, et dont la chapelle était ornée du tableau de François (p.358)

Xavier par le Poussin. Après la destruction de l'ordre, on établit

dans cette maison une loge de francs-maçons, où Voltaire, en 1778, se

fit recevoir, «dans la même salle, dit Mercier, où on l'avait tant

maudit de fois théologiquement.» En face de cette maison était le

couvent des Filles de l'Instruction chrétienne, dont l'emplacement est

occupé par le séminaire Saint-Sulpice. Au nº 20 a demeuré Roger-Ducos.

Cette rue aboutit sur la _place Saint-Sulpice_, qui n'a été ouverte

que depuis cinquante ans, et où l'on trouve: 1º une belle fontaine,

oeuvre de Visconti, qui est ornée des statues de Bossuet, de Fénelon,

de Massillon et de Fléchier; 2º la _mairie du onzième arrondissement_,

bâtiment nouveau et d'une construction remarquable; 3º le _séminaire

Saint-Sulpice_, fondé en 1641 et qui se trouvait alors dans le

prolongement de la rue Férou, à quelques pas du portail Saint-Sulpice:

ses bâtiments ont été reconstruits en 1820; 4º L'_église

Saint-Sulpice_: à la place de cette église était autrefois une

chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Germain. Cette chapelle, agrandie

à plusieurs époques, devint une église paroissiale dans le XVe siècle

et tombait en ruines sous Louis XIV. On commença alors (1646) un

nouvel édifice sur les dessins de Levau, mais qui resta interrompu

jusqu'en 1718, où le curé Linguet, à force de persévérance et avec les

dons de ses paroissiens, parvint à le faire achever. Le portail,

construit en 1733, et qui n'est pas terminé, est de Servandoni: c'est

une oeuvre originale et l'un des plus beaux monuments de la capitale.

Dans cette église ont été enterrés les érudits Claude Dupuy,

d'Herbelot, Étienne Baluze, le médecin Bourdelot, l'illustre

architecte de la porte Saint-Denis, Blondel, qui fut «maître des

mathématiques du dauphin et maréchal des camps et armées du roi,»

Élisabeth Chéron, le marquis de Dangeau, le peintre Jouvenet, l'amiral

Coetlogon, le curé Linguet, etc. Pendant la révolution, on fit de cet

édifice un théâtre de fêtes publiques; la plus remarquable est le

banquet donné à Bonaparte trois jours avant le 18 brumaire. (p.359)

4º Rue du _Regard_.--Au nº 13 est l'_hospice des Orphelins de la

Providence_, et au nº 17 l'_hospice Devillas_. On y trouvait de

nombreux hôtels: hôtels de la Guiche, de Châlons, de Bannes, de Croï,

de Toulouse, etc. Ce dernier est occupé par les conseils de guerre de

la première division militaire.

5º Rue _Notre-Dame-des-Champs_.--On y trouvait un bel hôtel construit

par l'abbé Terray et qui a été occupé par le collége Stanislas.

6º _Boulevard Montparnasse_.--Ce boulevard intérieur ne présente rien

de remarquable. Dans le voisinage et hors du mur d'enceinte se trouve

le _cimetière du Sud_ ou du Montparnasse, fondé en 1810, et qui

renferme un petit nombre de tombeaux célèbres.

CHAPITRE V.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 28 / 31 段