7° Le _couvent des Carmélites_, fondé en 1602 par le cardinal de

Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos

Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos était le centre du vaste cimetière

romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'étendait de

Sainte-Geneviève au marché aux chevaux: on y a trouvé une multitude de

tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de médailles, etc. Au

IIIe siècle, un oratoire y fut élevé, où, suivant la tradition, saint

Denis célébra les saints mystères. Reconstruit sous le roi Robert,

moins la chapelle souterraine, qui a subsisté jusqu'à la fin du (p.334)

XVIIIe siècle, il devint une église très-vénérée dans le moyen âge et

desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cédée en 1605 aux

Carmélites, et Marie de Médicis fit alors décorer l'intérieur avec une

grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne,

de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'était l'une des plus riches de

Paris. On sait quelle était l'austérité de la règle des Carmélites, et

cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le

couvent du faubourg Saint-Jacques, si célèbre dans le XVIIe siècle

sous le nom de Grandes-Carmélites, n'était peuplé que de religieuses

appartenant à la plus grande noblesse[81], que de femmes dégoûtées du

monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir

leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces

pénitentes est la duchesse de la Vallière, qui, en 1676, à l'âge de

trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant

le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde. Bossuet, en présence

de la reine et de toute la cour, prononça le sermon de profession de

cette touchante «victime de la pénitence.» «Elle fit cette action,

cette belle et courageuse personne, dit madame de Sévigné, d'une

manière noble et charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout

le monde.» C'est là qu'elle mourut en 1710, après trente-six ans des

plus rebutantes austérités. Ce couvent avait une si grande réputation

de sainteté que plusieurs maisons avaient été construites dans le

voisinage, où se retiraient des personnes de la cour «pour mourir dans

la céleste société des Carmélites» et se faire enterrer dans leur

cimetière. «On ne sait mourir que dans ce quartier-là,» disait un

courtisan; et, en effet, on y briguait des sépultures. La (p.335)

principale de ces maisons avait été construite par une fameuse

pécheresse, qui s'y retira pour y faire pénitence pendant vingt-sept

ans: c'était la soeur du grand Condé, la belle duchesse de

Longueville, l'une des reines de la Fronde, «dont l'âme, comme elle le

disait elle-même, avait été uniquement partagée entre l'amour du

plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle.» Elle y

mourut en 1679. Une autre fut habitée par la princesse Palatine, autre

héroïne de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet prononça

l'oraison funèbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par

la maréchale d'Humières, etc. Aussi le cimetière des Carmélites

était-il peuplé de morts célèbres, tels que le duc et la duchesse de

Montausier, le médecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait

aussi déposé le coeur de Turenne. Ce couvent a été supprimé en 1790:

sur une partie des bâtiments a été ouverte la rue du Val-de-Grâce;

dans l'autre partie a été rétablie en 1816 une maison de Carmélites,

dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Bérulle.

[Note 81: On compte en effet parmi les Carmélites, des filles

appartenant aux familles d'Épernon, de Brissac, de Biron,

d'Arpajon, de la Rochefoucauld, de Bouillon, de Béthune, de

Boufflers, etc.]

8° L'_abbaye royale du Val-de-Grâce de Notre-Dame-de-la-Crèche_,

fondée en 1621 par Anne d'Autriche et ornée par elle des plus beaux

priviléges. C'était là qu'elle se réfugiait contre les colères de

Louis XIII et les persécutions de Richelieu; c'est là que le

chancelier Séguier fut envoyé par le terrible cardinal pour saisir sur

elle-même sa correspondance avec l'Espagne. En action de grâces de la

naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le

couvent et bâtir l'église, qui est un des plus beaux monuments de

Paris: commencée en 1645 sur les dessins de François Mansard et de

Lemercier, elle fut achevée en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a été

peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui décorent le

sanctuaire sont de François Anguier. Le coeur d'Anne d'Autriche, ainsi

que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons

étaient déposés dans une chapelle dédiée à sainte Anne, qui fut (p.336)

dévastée pendant la révolution. A cette époque on fit du couvent

l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements; en

1800, on a transformé le couvent en un hôpital militaire, qui est

devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille

lits. En 1820, l'église a été restaurée et rendue au culte.

9° L'_abbaye de Port-Royal_.--Cette abbaye avait été fondée en 1204

par Matthieu de Montmorency dans une vallée près de Chevreuse; comme

elle était située dans un endroit marécageux et très-malsain, elle fut

transférée à Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques,

qu'on éleva avec les dons de la marquise de Sablé, de la princesse de

Guémenée, de madame de Guénégaud et de plusieurs autres dames; mais

l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister,

et, ayant été rebâti, devint en 1669 une abbaye indépendante de la

maison de Paris. On sait quelle célébrité Port-Royal des Champs acquit

dans le XVIIe siècle par l'austérité et l'indépendance de ses

opinions, comment il fut détruit en 1709 par la vengeance des

jésuites, comment ses biens furent réunis à ceux de Port-Royal de

Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa

soeur: néanmoins, ses religieuses eurent aussi à souffrir, à cause de

leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra

autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas

moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui

l'avaient habité ou fréquenté, l'objet d'une vénération profonde et de

l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages célèbres se

retirèrent «du service des rois de la terre pour servir le Roi des

rois,» dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on

remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mémoires sur le règne de

Louis XIII, qui y était enterré. C'est à Port-Royal que se retira et

mourut madame de Sablé[82]. C'est là que voulut être inhumée la (p.337)

duchesse de Fontanges, morte à vingt-deux ans en 1681.

[Note 82: Dans cette demi-retraite, dit M. Sainte-Beuve, qui

avait jour sur le couvent et une porte encore entr'ouverte au

monde, cette ancienne amie de M. de La Rochefoucauld,

toujours active de pensée et s'intéressant à tout, continua

de réunir autour d'elle, jusqu'à l'année 1678, où elle

mourut, les noms les plus distingués et les plus divers,

d'anciens amis restés fidèles, qui venaient de bien loin, de

la ville ou de la cour, pour la visiter, des demi-solitaires,

gens du monde comme elle, dont l'esprit n'avait fait que

s'embellir et s'aiguiser dans la retraite, des solitaires de

profession qu'elle arrachait par moments à force d'obsession

gracieuse, à leur voeu de silence.]

Pendant la révolution, cette maison fut transformée en prison sous le

nom de _Port-Libre_, et l'on y renferma la plupart des suspects du

faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-généraux, Malesherbes,

Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les

princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les

duchesses du Châtelet et de Grammont, etc. «Rien ne ressemblait moins

à une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les

portes n'étaient fermées que par un loquet. De la bonne société,

excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on

aurait dit qu'on n'était qu'une même famille réunie dans un vaste

château.» Il n'est pas de prison où l'on ait fait plus de madrigaux et

de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rêvé les

religieuses de Port-Royal, servait à couvrir les amours des détenus:

«C'était le rendez-vous de la gaieté, dit le même historien; on s'y

retirait après l'appel, et on y prenait le frais jusqu'à onze heures

du soir.» Mais, après la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme

les autres prisons, «l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal

révolutionnaire,» et la plupart des détenus n'en sortirent que pour

aller à l'échafaud.

En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternité pour les (p.338)

enfants nouveaux-nés, et, en 1805, l'hôpital d'accouchement,

c'est-à-dire l'un des plus tristes asiles de la misère humaine: il

renferme cinq cent quinze lits et reçoit annuellement deux mille

femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la _Bourbe_, à cause du

nom ancien de la rue voisine, appelée aujourd'hui Port-Royal. A cet

hôpital est annexée une école pratique d'accouchement, où

quatre-vingts élèves reçoivent l'instruction nécessaire à la

profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que

le cadavre du maréchal Ney, fusillé à quelques pas de là, fut

transporté. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris où les

contrastes historiques soient plus heurtés, dont les transformations

inspirent de plus tristes réflexions: Port-Royal, Angélique Arnauld,

mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney!

Que d'enseignements dans ces noms rapprochés!

10º _Le couvent des Capucins_, fondé en 1613 et transféré en 1783 dans

la Chaussée-d'Antin. C'est aujourd'hui l'_hôpital du Midi_, destiné au

traitement des maladies vénériennes et renfermant trois cents lits.

11º L'_hôpital Cochin_, fondé en 1779, destiné d'abord à quarante

malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du

vénérable fondateur décore la salle principale.

CHAPITRE IV.

LES RUES DE LA HARPE, D'ENFER ET DE VAUGIRARD.

§ Ier.

La rue de la Harpe.

La rue de la _Harpe_, qui est aujourd'hui en pleine démolition,

partait de la place du Pont-Saint-Michel sous le nom de la

_Vieille-Bouclerie_, qu'elle quittait bientôt pour prendre celui (p.339)

qu'elle porte depuis le XIIIe siècle et qu'elle doit à une enseigne.

Cette rue avait été ouverte sur l'emplacement des bâtiments les plus

importants du palais des _Thermes_.

Ce palais occupait tout l'espace compris entre les rues de la Harpe et

Saint-Jacques, depuis la rue des Grés jusqu'à la Seine; son parc et

ses jardins s'étendaient du mont Leucotitius (Sainte-Geneviève) au

temple d'Isis (Saint-Germain-des-Prés), et il avait de grands

souterrains qui couraient sous presque tout le quartier. Un aqueduc

lui amenait les eaux d'Arcueil. On croit qu'il fut bâti par Constance

Chlore; Julien, Valentinien et plusieurs autres empereurs l'ont

habité, ainsi que la plupart des rois francs des deux premières races.

Clotilde y demeurait avec les enfants de Clodomir quand Clotaire Ier

les attira dans le palais de la Cité et les y égorgea. Ce palais était

immense; il renfermait, outre les jardins, des cours, des portiques,

des galeries, des salles de jeux, des magasins de vivres et d'armes,

etc. C'était en même temps un endroit fortifié: Fortunat l'appelle

_Arx celsa_. Il en reste deux salles contiguës d'une architecture

très-simple, mais dont les voûtes sont si solidement construites

qu'elles ont résisté non-seulement à l'action du temps pendant quinze

siècles, mais encore à une épaisse couche de terre plantée d'arbres,

sous laquelle elles sont restées, jusqu'à nos jours, enterrées. La

première de ces salles a trente pieds de longueur sur dix-huit de

largeur; la seconde, soixante-deux pieds sur quarante-deux; leur

hauteur est de quarante pieds. Elles servaient probablement de

_frigidaria_, c'est-à-dire de salles de bains froids. A dix et seize

pieds au-dessous du sol de ces salles se trouvent deux étages de

souterrains. A la fin du XIIe siècle, les jardins des Thermes avaient

été partagés et vendus; quant au palais, il commençait à tomber en

ruines; Philippe-Auguste le donna à l'un de ses courtisans après qu'il

en eut détruit une partie pour faire le mur d'enceinte de Paris. En

1228, on construisit, avec une partie des bâtiments, le couvent (p.340)

des Mathurins, et, en 1340, l'hôtel de Cluny.

A cette époque, le grand chemin des Thermes était devenu, depuis près

de deux siècles, une rue populeuse et dans laquelle s'établirent de

nombreux colléges: collége de Séez fondé en 1427; de Narbonne, fondé

en 1317; de Bayeux, fondé en 1308; d'Harcourt, fondé en 1280 et qui

devint le plus célèbre de tous: on compte Diderot parmi ses élèves.

Sur son emplacement est le _collége Saint-Louis_, fondé en 1820, et

qui occupe aussi l'emplacement de l'ancien collége de Justice, fondé

en 1353, ainsi qu'une partie des jardins des Cordeliers. Jusqu'à ces

dernières années, cette rue tortueuse, sale, montante, était habitée

en grande partie par des étudiants, et n'offrait rien de remarquable.

Elle subit aujourd'hui une transformation complète et doit être

presque entièrement absorbée dans la grande voie qui prolonge sur la

rive gauche de la Seine le boulevard de Sébastopol. Les souvenirs

historiques qu'elle rappelle sont nombreux: au coin de la rue des

Deux-Portes était un hôtel du XVIe siècle, qu'on vient de détruire et

qui a été habité par l'abbé de Choisy, par Crébillon, lequel y est

mort dans un appartement occupé en 1793 par Chaumette, enfin par

Hégésipe Moreau, qui en sortit pour aller mourir à l'hôpital. En face

de l'église Saint-Côme ou de la rue Racine demeurait madame Roland:

c'est là qu'elle fut arrêtée en 1793. Au nº 171 demeurait l'imprimeur

Momoro, l'un des chefs du parti hébertiste, qui périt sur l'échafaud

et dont la femme figurait la déesse de la Raison. Enfin, la rue de la

Harpe a été l'un des théâtres de l'insurrection de juin.

Les principales rues qui débouchent dans la rue de la Harpe sont:

1º Rue de l'_École-de-Médecine_.--Cette rue a été ouverte vers le

XIIIe siècle sur l'emplacement du mur de Louis VI; elle s'appelait rue

des _Cordeliers_ à cause du couvent des Franciscains, qui y fut (p.341)

établi. Cette maison, qui touchait à l'enceinte de Philippe-Auguste,

avait pour titre: _Le grand couvent de l'Observance de Saint-François_.

Son église, très-vaste, avait été construite par saint Louis; elle fut

détruite par un incendie en 1580 et réédifiée en 1585. Son grand

cloître, regardé comme le plus beau de Paris, datait de 1673; c'était

le collége de l'ordre: saint Bonaventure et Jean Scot y étudièrent. Il

est sorti de ce couvent plusieurs papes et cardinaux; mais les

désordres de ces moines exigèrent souvent des réformes qui ne

s'effectuèrent pas sans résistance. C'était la communauté la plus

nombreuse de Paris: aussi son réfectoire, bâti des dons d'Anne de

Bretagne, était-il très-vaste: «La marmite est si grande, dit

Piganiol, qu'elle a passé en proverbe, et le gril, monté sur quatre

roues, est capable de tenir une mannequinée de harengs.» Dans ce

couvent se faisaient les assemblées de l'ordre de Saint-Michel. Là se

tinrent les États-Généraux de 1357. Sous Louis XI, le frère Fradin y

attira la foule par ses prédications contre les grands; et, quand on

lui défendait de parler, le peuple, le couteau à la main, le forçait

de monter en chaire. En 1589, la duchesse de Nemours, du haut des

marches de l'église, annonça au peuple, qui l'applaudit, la mort de

Henri III. Cette église n'avait rien de remarquable, mais elle pouvait

rivaliser avec celle des Jacobins pour les tombes royales qu'elle

renfermait: ainsi, on y avait inhumé les femmes de Philippe III, de

Philippe IV, de Charles IV, le coeur de Philippe-le-Long, et, en

outre, Jean Scot, le connétable de Saint-Pol, que fit décapiter Louis

XI, l'historien Belleforest, les membres des familles parlementaires

de Maisons, de Bellièvre, de Lamoignon, etc. Ce couvent ayant été

fermé en 1790, la section dite du Théâtre-Français siégea dans la

salle des cours de théologie, et un club, dit des Cordeliers, tint ses

séances dans le réfectoire. On sait quelle influence ont eue sur la

révolution les résolutions de ce club fameux: c'est là, dans ces (p.342)

mêmes lieux qui avaient retenti des demandes audacieuses d'Étienne

Marcel, des prédications populaires du frère Fradin, que Danton fit

ses motions révolutionnaires. Plusieurs Montagnards demeuraient dans

le voisinage de ce club: ainsi, Danton habita successivement la cour

du Commerce et la rue des Cordeliers; Camille Desmoulins et Fabre

d'Églantine demeuraient rue et place de l'Odéon; Billaud-Varennes, rue

Saint-André-des-Arts; Barbaroux et Chambon, rue Mazarine; Manuel,

procureur de la Commune, rue Serpente; Robert Lindet, rue Mignon;

Simon, le geôlier de Louis XVII, rue des Cordeliers, etc. Enfin, c'est

dans cette dernière rue, au nº 18, que demeurait Marat, dans un

logement obscur situé au fond de la cour, au premier étage: c'est là

qu'il fut assassiné par Charlotte Corday. Son nom fut donné à la rue

des Cordeliers, et celle-ci le garda jusqu'au 9 thermidor. Quelques

parties du couvent des Cordeliers existent encore: le réfectoire est

occupé par le musée d'anatomie qui porte le nom de Dupuytren; dans les

jardins et le cloître, on a bâti, outre des maisons particulières,

l'hôpital des cliniques de médecine, de chirurgie et d'accouchement,

renfermant cent vingt lits, lesquels sont réservés aux affections qui

présentent de l'intérêt au point de vue de ces trois branches de l'art

de guérir. La première pensée de cet établissement est due à

Lamartinière, chirurgien de Louis XV.

En face de ce dernier bâtiment est l'_École de Médecine_, monument

lourd et fastueux, dont la façade semble s'enfoncer en terre, et qui

n'est nullement approprié à sa destination: il se compose de quatre

corps de bâtiments occupés par l'amphithéâtre, qui peut contenir douze

cents personnes; la bibliothèque, qui renferme trente mille volumes;

une salle d'assemblée, un magnifique cabinet d'anatomie, un cabinet de

physique, etc. Cet édifice a été construit de 1769 à 1786, d'après les

dessins de Gondouin, sur l'emplacement du collége de Bourgogne, (p.343)

fondé en 1331 par la veuve de Philippe V. Le conseil des Cinq-Cents y

siégea le 18 fructidor. Le nombre des élèves de l'École de Médecine

est annuellement de trois mille. «On a calculé, dit le docteur

Reveillé-Parise, que, si l'on défendait pendant dix ans toute

réception de docteurs, il en resterait encore assez pour les besoins

publics.»

Dans la rue des Cordeliers, au coin de la rue de la Harpe, était

l'_église Saint-Côme et Saint-Damien_, qui fut bâtie en 1212 et devint

le siége de la confrérie des chirurgiens. Cette confrérie datait de

Pittard, chirurgien de saint Louis: elle fut agrégée à l'Université,

mais elle resta soumise à la Faculté de médecine, qui traitait ses

membres avec le plus profond et le plus injuste dédain[83]. Un de ses

statuts portait que les chirurgiens devaient alternativement venir à

Saint-Côme pour y examiner les pauvres blessés et leur fournir les

médicaments nécessaires. Près de là fut établie en 1706 l'Académie

royale de chirurgie, dans une maison qui, depuis 1765, est affectée à

une école de dessin. Dans l'église Saint-Côme ont été enterrés Omer

Talon, Pithou, La Peyronie, etc.; elle a été détruite pour ouvrir la

rue Racine.

[Note 83: Voir les lettres de Guy Patin, qui n'appelle

jamais les chirurgiens que des _laquais bottés_.]

A l'autre extrémité de la rue des Cordeliers, près de la rue du Paon,

se trouvait la porte Saint-Germain de l'enceinte de Philippe-Auguste,

détruite en 1672.

2º Rue _Neuve-de-Richelieu_ et place _Sorbonne_.--Robert _Sorbon_,

chapelain de saint Louis, ayant fondé en 1250, avec l'aide de ce

prince, un collége pour les pauvres clercs, ce collége devint la

Faculté de théologie, et une sorte de tribunal qui rendit de grands

services à l'Église et devint célèbre dans tout le monde chrétien; ses

docteurs traduisaient à leur barre non-seulement les ouvrages et les

opinions théologiques, mais les papes, les rois, les magistrats. Il

faudrait un livre pour raconter les sentences portées par ce (p.344)

tribunal contre Jeanne d'Arc, contre les protestants, contre Pascal,

contre Voltaire, Buffon, Montesquieu, etc. On sait qu'il décréta la

déchéance de Henri III et s'opposa, jusqu'à la prise de Paris, à la

reconnaissance de Henri IV. L'Estoile appelle les docteurs de Sorbonne

«trente ou quarante pédants, maistres ès arts crottés, qui, après

grâces, traitent des sceptres et des couronnes.» C'est pourtant dans

une salle de la Sorbonne que furent faits à Paris les premiers essais

de l'imprimerie. «En 1470, dit Jaillot, Guillaume Fichet et Jean

Heynlin de la Pierre, docteurs de Sorbonne, firent venir d'Allemagne

Ulric Gering et ses deux associés Martin Krantz et Michel Friburger;

ils les placèrent dans la maison même de Sorbonne, où ces imprimeurs

établirent leurs presses. Ainsi, la première imprimerie de Paris et de

la France eut son berceau dans l'asile même des sciences dont elle a

pour objet de faciliter l'étude.»

Richelieu fit reconstruire, sur les plans de Lemercier, le collége de

Sorbonne, où il avait été reçu docteur. L'église, dont le dôme se

distingue par sa coupe élégante et dont la coupole a été peinte par

Philippe de Champaigne, a deux façades, l'une sur la cour du collége,

l'autre sur la place Sorbonne; elle n'a été achevée qu'en 1659. Dans

la nef est le tombeau du grand ministre, chef-d'oeuvre de Girardon.

L'Assemblée constituante supprima la Sorbonne «au nom de la raison,

qu'elle avait tant de fois outragée.» La Commune de Paris donna à la

place de Sorbonne le nom de _Châlier_ et à la rue Neuve-de-Richelieu

le nom de _Catinat_, né, disait-elle, dans cette rue: «le nom de

Sorbonne rappelant un corps aussi astucieux que dangereux, ennemi de

la philosophie et de l'humanité.» L'église devint, pendant la

révolution et sous l'Empire, un atelier de sculpture et une section de

l'École de droit; en 1820, elle fut rendue au culte, et c'est là que

Choron, fondateur de l'institut de musique religieuse, fit (p.345)

entendre ses concerts sacrés. Quant aux bâtiments du collége, après

avoir servi de logement à des artistes et à des gens de lettres, ils

renferment depuis 1818 les bureaux universitaires de l'Académie de

Paris, et c'est là que se font les cours des Facultés des sciences et

des lettres. Ces cours, qui font double emploi avec ceux du Collége de

France et qui ont à peu près le même caractère et la même utilité, ont

eu une grande vogue sous la Restauration, quand l'histoire, la

littérature et la philosophie étaient si éloquemment professées par

MM. Guizot, Villemain et Cousin.

Sur la place Sorbonne se trouvait encore le _collége de Cluny_, fondé

en 1269 pour les religieux de cet ordre. La chapelle a servi d'atelier

au peintre David: c'est là qu'il fit le tableau du Sacre et que

Napoléon vint le visiter. Elle a été détruite en 1833.

§ II.

La rue d'Enfer.

A l'extrémité de la rue de la Harpe se trouve la _place Saint-Michel_,

qui, dans les temps anciens, a joué un grand rôle: là était l'entrée

de la place d'armes qui précédait le palais des Thermes; là aussi

aboutissaient les deux voies romaines qui sont devenues les rues

d'Enfer et de Vaugirard, et que nous allons successivement décrire:

entre elles était un camp dont l'emplacement est occupé aujourd'hui

par le Luxembourg. Quand l'enceinte de Philippe-Auguste fut

construite, elle passa sur cette place, et alors fut établie une porte

dite _Gibart_, _Saint-Michel_, _de Fer_ ou d'_Enfer_, qui a été

détruite en 1684. Au levant de cette porte était une tour qui a servi

de Parloir-aux-Bourgeois, et dont il reste quelque chose dans un

jardin de la rue Saint-Hyacinthe. On croit que la rue d'_Enfer_ était

autrefois appelée _Via inferior_, par opposition à la rue

Saint-Jacques, qui aurait été appelée _Via superior_; de là lui (p.346)

serait venu son nom. D'autres disent qu'elle était appelée ainsi par

corruption de la porte Saint-Michel, «qui anciennement était dite

porte de Fer.» On l'a aussi appelée _chemin de Vauvert_ et _faubourg

Saint-Michel_.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 27 / 31 段