l'_Hôtel Colbert_. Au nº 20 est une maison qui a appartenu au grand
ministre de Louis XIV et dont la construction date du XVIe siècle: on
y remarque des frises sculptées et des bas-reliefs d'une belle
exécution, qui ont été faussement attribués à Jean Goujon.--2º La rue
_Saint-Julien-le-Pauvre_, ainsi appelée d'une église qui existait déjà
du temps de Grégoire de Tours, car, lorsque ce prélat venait à Paris,
il y logeait dans des bâtiments affectés aux pèlerins. On sait que
saint Julien était le patron des voyageurs, et un grand nombre
d'hôtelleries ou d'hospices avaient été construits sous son nom par la
piété des fidèles. Cette église, détruite par les Normands, fut
rebâtie au XIIe siècle, et l'Université y tint pendant quelque temps
ses séances. A l'époque où les métiers étaient unis par les liens de
la fraternité religieuse, elle devint le siége des confréries des
papetiers, des couvreurs et des fondeurs. Réunie à l'Hôtel-Dieu en
1665, elle lui sert aujourd'hui de chapelle. Son architecture est du
style le plus gracieux.--3º La rue du _Fouarre_, ainsi appelée d'un
vieux mot qui veut dire paille. Les écoles, d'abord restreintes à la
place Maubert, s'étendirent jusqu'à cette rue, qui prit son nom de la
paille où les écoliers s'asseyaient pour écouter les leçons de leurs
maîtres et dont ils faisaient ample consommation. Cette rue est
célèbre dans les écrits de Dante, de Pétrarque, de Rabelais, etc. En
1535, le Parlement ordonna d'y mettre deux portes pour empêcher le
passage des voitures pendant les leçons.
2º Rue _Galande_ ou _Garlande_.--«On voit, dit Jaillot, dans un
cartulaire de Sainte-Geneviève, que, en 1202, Matthieu de (p.323)
Montmorency et Madeleine de Garlande, sa femme, donnèrent leur vigne,
appelée le clos de Mauvoisin, à cens à plusieurs particuliers, à la
charge d'y bâtir. Ainsi se formèrent les rues Garlande, du Fouarre et
autres, qui se trouvent entre la rue de la Bûcherie et la place
Maubert.» Dans cette rue était la chapelle de Saint-Blaise et de
Saint-Louis, bâtie en 1476 par les maçons et charpentiers de Paris, et
qui était le siége de leur confrérie. Elle n'existe plus.
Le prolongement de la rue Garlande est la rue _Saint-Severin_, où se
trouve une église dont l'origine est inconnue. «Sous le règne de
Childebert, dit Jaillot, il y avait à Paris un saint solitaire, nommé
Severin, qui s'était retiré près de la porte méridionale. Il est
probable que la vénération que ses vertus avaient inspirée aux
Parisiens les engagea à bâtir sous son nom un oratoire au lieu même
qu'il avait habité.» Cette église a été reconstruite à diverses
époques; sa dernière restauration est de 1489, mais elle a des parties
du XIVe siècle aussi élégantes que délicates. Elle renferme les
tombeaux d'Étienne Pasquier, d'André Duchesne, de Moreri, des frères
Sainte-Marthe, etc. Sa porte latérale était autrefois couverte presque
entièrement de fers à cheval: ces fers y avaient été mis comme ex-voto
par des voyageurs en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de
cette église, et qu'on invoquait ordinairement au commencement d'un
voyage.
3º Rue du _Foin_.--Dans cette rue était le collége de maître Gervais,
«souverain médecin et astrologien du roi Charles V.» Ce collége était
devenu une caserne d'infanterie qu'on vient de détruire. On y trouvait
encore la chambre syndicale des libraires et imprimeurs, établie en
1728. C'est dans cette chambre que, deux fois par semaine, on
apportait de la douane toutes les balles de livres et d'estampes qui
arrivaient à Paris; elles y étaient ouvertes et visitées par les
syndics en présence des inspecteurs de la librairie. C'est aussi (p.324)
dans cette chambre que s'enregistraient les permissions et les
priviléges pour l'impression des livres.
4º Rue des _Mathurins_.--Cette rue est très-ancienne, car c'était là
que se trouvait l'entrée principale du palais de Julien: aussi
s'est-elle appelée longtemps rue des _Thermes_. Elle prit son nom
actuel d'un couvent bâti dans le XIIIe siècle et qui appartenait à
l'ordre de la Trinité ou des Mathurins, fondé en 1228 pour le rachat
des captifs de Terre-Sainte. Dans cette église était inhumé
l'historien Robert Gaguin, général de l'ordre de la Trinité, qui avait
fait reconstruire la plus grande partie du couvent. Ce couvent, qui
était vaste et riche en marbres précieux, était le siége des
confréries des libraires et imprimeurs, des messagers de l'Université,
des maîtres paumiers. C'était aussi dans le cloître que l'Université
tenait ses assemblées avant 1764. Il en reste une partie transformée
en maisons particulières.
Au nº 12 est l'_hôtel de Cluny_, aujourd'hui _musée des antiquités
françaises_, et qui, bâti sur une partie du palais des Thermes par les
abbés de Cluny en 1340, fut reconstruit en 1505 par Jacques d'Amboise,
neveu du ministre de Louis XII. Ce charmant édifice, où le moyen âge
et la renaissance s'implantent si gracieusement sur des fondations
romaines, servit de retraite à la veuve de Louis XII, et c'est là
qu'elle épousa le duc de Suffolk; il abrita en 1625 les religieuses de
Port-Royal pendant la construction de leur maison de Paris; il a été
souvent le séjour des nonces pontificaux; enfin, pendant la
révolution, il a servi d'observatoire aux astronomes Delisle, Lalande
et Messier. Le savant Dusommerard, devenu propriétaire de cette
maison, y rassembla un musée d'antiquités françaises, dont l'État a
fait l'acquisition après sa mort. «C'est, dit Charles Nodier,
l'Herculanum du moyen age.» On y trouve de belles armes, des faïences
de Flandre et d'Italie, des poteries de Bernard de Palissy, de
magnifiques émaux, des oeuvres de serrurerie et de menuiserie, (p.325)
des curiosités historiques, etc.
Vis-à-vis de l'hôtel de Cluny se trouvait l'ancien hôtel du maréchal
de Catinat, qui, dans le siècle dernier, était devenu le siége de la
librairie Barbou, si chère aux lettres par les belles éditions qu'elle
a mises au jour.
Dans la rue des Maçons, qui aboutit rue des Mathurins, a demeuré
Racine[80]. Au nº 1 est mort Treilhard, membre de la Convention et du
Directoire. Au nº 20 est mort Dulaure, l'auteur de l'_Histoire de
Paris_.
[Note 80: Voyez _Hist. gén. de Paris_, p. 80.]
5º Rue des _Écoles_.--Cette rue nouvelle, qui doit aller de la place
Sainte-Marguerite à l'École polytechnique, absorbe l'ancienne _place
Cambray_. Cette place, où est situé le Collége de France, communique
avec la rue _Saint-Jean-de-Latran_, où étaient autrefois une église et
une commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Cette
commanderie avait un enclos où était l'hôtel du commandeur, avec une
tour carrée servant aux pèlerins et des maisons hideuses où logeaient
en franchise des artisans et des mendiants. Dans l'église était le
tombeau du grand prieur Jacques de Souvré, mort en 1670: c'était
l'oeuvre très-remarquable des frères Anguier. Depuis la révolution, on
a donné du jour et de l'air dans ce cloaque; mais il est toujours
pauvrement habité. Quelques restes de l'église subsistaient encore,
ainsi que la tour dans laquelle l'illustre Bichat est mort en 1802; on
vient de les détruire.
6º Rue des _Grés_.--Dans cette rue était le couvent des Dominicains ou
Frères prêcheurs, qui prirent le nom de Jacobins de la chapelle
Saint-Jacques, près de laquelle ils vinrent s'établir en 1218. Saint
Louis leur fit bâtir une église et un couvent sur un terrain où se
trouvait une tour qui avait servi jadis de Parloir-aux-Bourgeois, près
de la muraille d'enceinte de la ville. Ce couvent acquit une (p.326)
grande puissance par ses écoles de théologie, auxquelles saint Thomas
d'Aquin donna la plus illustre renommée, par la piété et le
désintéressement de ses religieux, parmi lesquels les rois et reines
de France, jusqu'au XVIe siècle, choisirent leurs confesseurs, par le
grand nombre de saints, de savants, de dignitaires ecclésiastiques qui
sortirent de ses murs et parmi lesquels nous nommons Thomas d'Aquin,
Albert-le-Grand, Pierre de Tarentaise (Innocent V), l'évêque de
Lisieux, Jean Hennuyer, l'architecte Jean Joconde, etc. Ajoutons que
de ce couvent est aussi sorti l'assassin de Henri III, Jacques
Clément; que les Dominicains ont engagé pendant plusieurs siècles des
luttes scandaleuses avec l'Université; enfin que, pour amener des
réformes dans cet ordre, il fallut plusieurs fois employer les ordres
royaux, les arrêts du Parlement et même la force matérielle.
L'église, bâtie en 1263 et dont l'entrée se trouvait rue
Saint-Jacques, était vaste, mais d'une grande simplicité. Elle était
d'ailleurs très-remarquable par la foule de monuments royaux qu'elle
renfermait et qui faisaient d'elle un autre Saint-Denis. Ainsi, elle
possédait les tombeaux de trois princes, tiges de trois maisons
royales: Robert de Clermont, fils de saint Louis, tige de la maison de
Bourbon; Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, tige de la
maison de Valois; le comte d'Évreux, tige des rois de Navarre; elle
possédait encore les coeurs ou les entrailles de Charles d'Anjou,
frère de saint Louis, de Philippe III, de Philippe V, de Charles IV,
de Philippe VI, les tombeaux de quatorze autres princes ou princesses
de la maison royale, etc. On y trouvait, de plus, les sépultures de
Humbert II, dauphin du Viennois, de Jean de Melun, qu'on croit
l'auteur du roman de la _Rose_, de Passerat, l'un des auteurs de la
_Satire Ménippée_, «homme docte et des plus déliés esprits de son
siècle,» de la famille de Laubespin, etc.
L'église, le cloître et une partie des bâtiments ont été détruits (p.327)
pendant la révolution; le reste devint sous l'Empire une maison de
correction pour les enfants; aujourd'hui, cette maison est occupée par
une école municipale et une caserne.
7º Rue _Soufflot_.--Cette rue conduit au Panthéon et doit son nom à
l'architecte de ce monument.
L'emplacement du _Panthéon_ était occupé, sous les Romains, par une
grande fabrique de poteries, pour laquelle on avait ouvert des puits
très-profonds, où l'on a retrouvé des fours et des vases nombreux; il
fut ensuite occupé par des clos de vignes et enfin par des maisons et
jardins dépendant de l'abbaye Sainte-Geneviève. Ce monument, qui tire
de sa situation, non moins que de sa masse imposante et de ses riches
détails, un caractère si frappant de grandeur, fut fondé en 1758 pour
remplacer l'ancienne église Sainte-Geneviève, qui tombait en ruines.
Ce n'était plus le temps où l'on bâtissait si aisément des centaines
de basiliques avec la foi des peuples et la munificence des rois: on
était en plein XVIIIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où la
philosophie voltairienne battait en brèche le catholicisme; aussi
Louis XV pourvut-il aux dépenses de construction de la nouvelle
Sainte-Geneviève, non, comme Clovis, avec la dépouille des Ariens
vaincus, mais en augmentant le prix des billets de loterie. Le
monument n'était pas achevé quand l'Assemblée constituante, en 1791,
décréta qu'il prendrait le nom de _Panthéon_, qu'il serait destiné à
la sépulture des grands hommes, qu'on inscrirait sur sa frise: AUX
GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE, enfin que Mirabeau y serait
enterré. Nous avons dit avec quelle pompe les restes du grand orateur
furent conduits au Panthéon, et que cette pompe fut répétée pour
Voltaire, Lepelletier de Saint-Fargeau, Jean-Jacques Rousseau, Marat,
etc. Mirabeau en fut expulsé sous la Convention, Marat après le 9
thermidor.
Pendant ce temps, les ornements du monument avaient été changés: (p.328)
le fronton était d'abord décoré d'une croix à rayons divergents, avec
des anges adorateurs, oeuvre de Coustou; on la remplaça par un
bas-relief symbolique, aussi froid qu'incompréhensible, représentant
la Patrie qui récompense la Vertu et le Génie, la Liberté terrassant
le Despotisme et la Raison combattant l'Erreur. Sous le porche étaient
cinq bas-reliefs figurant la vie de sainte Geneviève: ils furent
remplacés par cinq autres représentant les droits de l'homme, l'empire
de la loi, l'institution du jury, le dévouement patriotique,
l'instruction publique; enfin, les quatre nefs qui avaient été
consacrées à l'histoire de l'Ancien Testament, de l'Église grecque, de
l'Église latine, de l'Église française, le furent à la philosophie,
aux sciences, aux arts, à l'amour de la patrie.
Napoléon, en 1806, rendit au culte l'édifice, en lui laissant ses
ornements philosophiques et son caractère de Panthéon, c'est-à-dire de
nécropole des grands hommes; mais il estima comme tels les grands
dignitaires de sa cour, et il mit à côté de Lannes, de Bougainville,
de Lagrange, des sénateurs et des chambellans inconnus. La
Restauration rendit à l'édifice le nom de Sainte-Geneviève, fit
disparaître son inscription, les bas-reliefs du fronton, du porche et
des nefs, orna sa triple coupole des belles peintures de Gros, qui
représentent l'apothéose de la vierge de Nanterre, enfin donna une
sépulture à Soufflot dans la chapelle basse du monument. La révolution
de 1830 en fit disparaître le nom de Sainte-Geneviève et le culte
catholique, lui rendit son nom païen de Panthéon, avec sa destination
révolutionnaire, et le décora d'un beau fronton, oeuvre de David
d'Angers, mais dont la composition historique n'est pas heureuse.
Depuis cette époque, le monument resta vide, nu, muet, attendant des
grands hommes, attendant un culte, des ornements, des cérémonies,
triste et honteux témoignage de notre instabilité, de notre (p.329)
facilité à détruire, de notre impuissance à édifier. Quelques curieux
parcouraient sans respect comme sans émotion cette montagne de pierres
qui glaçait le corps et l'âme, qui était sans but comme sans
signification; et l'on se contentait d'embellir ses abords en
attendant qu'on trouvât une destination à ce _temple de tous les
dieux_, qui n'a plus de dieu. «Faire du Panthéon la sépulture des
grands hommes, disions-nous en 1846, est une idée très-belle et
très-nationale, mais il n'est pas besoin pour cela d'en chasser le
culte catholique; la religion et la patrie peuvent avoir le même
temple; d'ailleurs, nos moeurs et nos habitudes ne comprennent pas des
tombeaux sans la croix qui les couronne. N'y aurait-il pas quelque
poésie à mettre les cendres des hommes de génie qui ont éclairé ou
sauvé la France sous la protection de l'humble bergère dont la douce
figure nous apparaît, au fond de nos annales, écartant les barbares de
Paris naissant? Un temple à sainte Geneviève; qui aurait pour ornement
principal la statue d'une autre bergère, d'une autre patronne de la
France, de la sainte martyre de Domrémy, pour laquelle Paris n'a pas
eu un souvenir; un temple à sainte Geneviève, qui couvrirait les
restes de Richelieu et de Mirabeau, de Descartes et de Bossuet, de
Molière et de Voltaire, serait vraiment le Panthéon de la France.»
Depuis la révolution du 2 décembre 1852, le Panthéon a été rendu au
culte sous le nom de Sainte-Geneviève.
Le Panthéon et la belle place qui le précède ont eu une triste
célébrité dans la bataille de juin: c'était le quartier général de
l'insurrection sur la rive gauche de la Seine. Aussi, ce fut seulement
le 24 juin que les troupes commandées par Damesme, après avoir enlevé
toutes les barricades de la rue Saint-Jacques, arrivèrent par la rue
Soufflot sur la place du Panthéon, où les insurgés occupaient ce
monument, l'École de droit et les maisons voisines. Après un combat
acharné, où Damesme tomba frappé d'une blessure qui devait être (p.330)
mortelle, la place fut emportée, le canon enfonça la grande porte du
Panthéon, la troupe s'y précipita et s'y fortifia comme dans une
citadelle.
Sur la place du Panthéon sont deux bâtiments symétriques destinés à
l'ornement de cette place: le premier, construit récemment, est la
_mairie du douzième arrondissement_; le second est l'_École de droit_,
bâtie en 1771 sur les dessins de Soufflot. Cette école avait été,
jusqu'à cette époque, dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais: elle
manquait d'emplacement; cours et examens y étaient nuls ou dérisoires;
les diplômes s'y vendaient. «Ces écoles, dit un écrivain du temps,
sont l'abus le plus déplorable et la farce la plus ridicule.» On leur
bâtit un édifice, mais on ne les rendit pas meilleures. La révolution
les supprima avec les avocats, procureurs et autres clients de saint
Yves; l'Empire les rétablit, ainsi que tous les procéduriers de
l'ancien régime, et, depuis cette époque, depuis que la division
extrême des propriétés a fait des gens de loi la classe la plus
influente de l'État, leur importance n'a fait que s'accroître. Nous
avons vu dans l'_Histoire générale_ que, pendant la Restauration et
après la révolution de 1830, les jeunes libéraux des écoles de droit
étaient à la tête de toutes les insurrections, de tous les mouvements
démocratiques, et que, plusieurs fois, ils ont imposé leur volonté au
gouvernement.
Les cours qui sont professés à l'École de droit sont ceux de droit
romain, de droit civil français, de procédure, de droit criminel, de
droit commercial, de droit naturel, de droit administratif, etc.
§ II.
Le faubourg Saint-Jacques.
Le faubourg Saint-Jacques n'était autrefois qu'une longue suite de
couvents ou d'établissements religieux, où se retiraient de pieux (p.331)
solitaires, des courtisans dégoûtés du monde, des dames de haute
naissance, qui avaient à pleurer les erreurs de leur jeunesse. Dans la
langue si noblement chrétienne du XVIIIe siècle, on appelait du nom de
_Thébaïde de Paris_ ce quartier couvert de grands enclos, perdu au
milieu de nombreuses carrières, situé au-dessus des souterrains
appelés depuis catacombes, habité seulement par une population de
carriers et de plâtriers, pauvre, paisible, pleine de foi. L'humble
église de ce quartier, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, n'a été élevée que
par le zèle touchant de cette population: les ouvriers travaillèrent
sans salaire un jour par semaine, les maîtres donnèrent la pierre et
le plâtre, et une illustre pénitente, la duchesse de Longueville, y
ajouta l'or et le marbre du sanctuaire. Il y avait, entre les riches
solitaires du faubourg et les pauvres gens qui vivaient au milieu
d'eux, un pieux accord, un respect mutuel et chrétien, dont on vit un
touchant témoignage dans la cérémonie d'édification de l'hospice
Cochin. Ce fut le vénérable Cochin, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas
(né en 1726, mort en 1783), qui, avec son modeste patrimoine, fonda
cet hospice pour les ouvriers des carrières: la première pierre en fut
posée, non par quelque prince, non par quelque magistrat, mais par
deux pauvres, élus dans tout le quartier pour cette touchante
cérémonie.
La plupart des établissements religieux du faubourg Saint-Jacques sont
devenus des hospices; nous allons, en les énumérant, raconter leurs
transformations, qui auraient pu être faites avec plus de respect pour
le passé.
1° Le _couvent de la Visitation-Sainte-Marie_, établi en 1623. C'est
là que se renferma mademoiselle Lafayette, qui inspira à Louis XIII un
si respectueux attachement. Ce couvent est aujourd'hui la _maison de
refuge des Dames Saint-Michel_, qui est à la fois un établissement
religieux et une maison de correction pour les femmes déréglées.
2° L'_église Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.--C'était une chapelle en (p.332)
1566; elle devint une église en 1630 et ne fut achevée qu'en 1684.
Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abbé de
Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une
succursale du douzième arrondissement.
3° L'_hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, depuis _séminaire Saint
Magloire_, aujourd'hui _institution des Sourds-Muets_. L'hôpital avait
été fondé dans le XIIIe siècle par l'ordre des Frères _pontifes_ ou
constructeurs des ponts: il recevait des pèlerins et hébergeait des
soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Médicis y
transféra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent
supprimés en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un séminaire, qui
fut dirigé par les pères de l'Oratoire et a fourni pendant deux
siècles à l'Église de France les prêtres les plus distingués. «On y a
vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titré et de plus grand nom
parmi les prélats.» Ses bâtiments, donnés à l'institution des
Sourds-Muets, ont été reconstruits en 1823. Cette institution, qui
date de 1774, est due à l'abbé de l'Espée: elle fut placée au couvent
des Célestins jusqu'en 1790.
4° La _communauté des Ursulines_, fondée en 1608 par madame de
Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, président de la Cour des
comptes; elle était vouée à l'instruction des jeunes filles et a été
le berceau de toutes les maisons de même genre qui se sont établies en
France, et qui, en 1790, dépassaient le chiffre de quatre cents. La
fondatrice de cette congrégation était enterrée dans la maison. C'est
là que madame de Maintenon fut placée dans son enfance et qu'elle
abjura le protestantisme. C'est là aussi qu'après la mort de Scarron,
elle se retira pendant deux années. Cette maison est aujourd'hui
détruite, et, sur son emplacement, a été ouverte la rue des Ursulines.
Celle-ci aboutit rue d'_Ulm_, dans laquelle se trouve l'_École
normale_.
Cette école, créée par la loi du 30 novembre 1795 pour former des (p.333)
professeurs, fut établie dans l'amphithéâtre du Jardin-des-Plantes.
Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Berthollet, Volney, Bernardin de
Saint-Pierre, La Harpe y ont professé. Elle eut à peine quelques mois
d'existence, fut rétablie en 1808 rue des Postes, supprimée en 1820,
rétablie en 1832 dans l'ancien collége Duplessis; elle a été
transférée en 1845 dans un palais construit spécialement et qui est un
des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigué depuis trente
ans pour construire des édifices qui ne demandaient que de la solidité
et de la simplicité. Quant à l'institution elle-même, ce n'est pas le
lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement à ce
qui se passe dans la plupart des grands établissements d'instruction
publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, là les études sont
sérieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultivées avec un
zèle qui fait souvenir des étudiants de l'ancien régime.
5° Le _couvent des Feuillantines_, fondé en 1622 par madame
d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en propriétés
particulières.
6° Le _couvent des Bénédictins anglais_, fondé en 1640 et où Jacques
II a été enterré en 1701. C'est aujourd'hui une propriété
particulière.