5º _Manufacture des Gobelins_.--La Bièvre, dont les eaux sont, dit-on,

favorables à la teinture, avait attiré sur ses bords quelques drapiers

et teinturiers. Vers le milieu du XVe siècle, l'un d'eux, Jean

_Gobelin_, acquit une grande fortune, qu'il laissa à ses descendants.

Ceux-ci continuèrent l'industrie de leur père, agrandirent ses

établissements et devinrent propriétaires de si vastes terrains sur

les bords de la Bièvre, que cette rivière et le quartier prirent leur

nom. Le faubourg Saint-Marcel en devint célèbre, se peupla de

guinguettes et de _folies_, et l'on alla par plaisir visiter les

teintureries des Gobelins. La famille des Gobelins, dans le XVIIe

siècle, renonça à sa glorieuse industrie pour entrer dans la noblesse,

et l'un d'eux, Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, devint

l'époux de la femme perverse qui fut brûlée pour ses crimes en 1676.

Les teintureries passèrent aux frères Canaye, qui en firent une

manufacture de tapis, puis à un Hollandais nommé Gluck et à un Flamand

nommé Jean Lianssen. En 1667, Colbert acheta l'établissement pour (p.310)

en faire, sous le titre de _Manufacture des meubles de la couronne_, une

véritable école d'arts et métiers; la direction en fut donnée à

Lebrun, et après lui à Mignard. L'édit porte que «le surintendant des

bâtiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture

remplie de bons peintres, maîtres tapissiers, orfévres, fondeurs,

graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène, teinturiers et autres bons

ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers; qu'il sera entretenu dans

ladite manufacture soixante enfants pendant cinq ans, aux dépens de Sa

Majesté, lesquels pourront, après six ans d'apprentissage et quatre

années de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et

métiers auxquels ils auront été instruits, tant à Paris que dans les

autres villes du royaume.» Cette magnifique institution, qui a rendu

tant de services, est aujourd'hui bien déchue de son importance: c'est

simplement une belle manufacture de tapis de luxe, qui est dans la

dépendance de la couronne, et à laquelle on a ajouté une école de

dessin pour les ouvriers et un cours de chimie appliquée à la

teinture.

Parmi les rues qui débouchent dans les rues Descartes et Mouffetard,

nous remarquons:

1º Rue de la _Contrescarpe_, bâtie sur l'emplacement des remparts de

Philippe-Auguste. Dans cette rue demeurait Catherine Thiot, cette

folle qui se disait la mère de Dieu et qui regardait Robespierre comme

un nouveau Messie.

Elle a pour prolongement la rue _Neuve-Saint-Étienne_, où le sage et

modeste _Rollin_ a demeuré près de cinquante ans[75]. Sa maison occupe

le nº 14, et l'on y lit encore ce distique qu'il y avait fait

inscrire:

ANTE ALIAS DILECTA DOMUS QUA, RURIS ET URBIS

INCOLA TRANQUILLUS, MEQUE DEOQUE FRUOR.

Dans cette même rue a demeuré, avant la révolution, Bernardin (p.311)

de Saint-Pierre: c'est là qu'il a fait les _Études de la nature_.

[Note 75: «Je commence, écrivait-il en 1697 à M. Lepelletier,

à sentir et à aimer plus que jamais la douceur de la vie.

rustique, depuis que j'ai un petit jardin, qui me tient lieu

de maison de campagne. Je n'ai point de longues allées à

perte de vue, mais deux petites seulement, dont l'une me

donne de l'ombre sous un berceau assez propre, et l'autre

exposée au midi, me fournit du soleil pendant une bonne

partie de la journée. Un petit espalier, couvert de cinq

abricotiers et de dix pêchers, fait tout mon fruitier.»]

2º Rue de l'_Arbalète_.--On y trouvait le couvent des _Filles de la

Providence_, fondé en 1634 par madame Pollalion, «l'associée de saint

Vincent de Paul pour toutes ses oeuvres de charité.» On y élevait des

jeunes filles pauvres jusqu'à l'âge de vingt ans: «C'était, dit

Jaillot, un séminaire où les vierges privées des biens de la fortune

trouvaient un asile assuré pour conserver ceux de la grâce et de la

chasteté.»

Au nº 13 sont l'école de pharmacie et le jardin de botanique, fondés

en 1578 par Nicolas Houel et dont nous allons parler tout à l'heure.

Dans cette rue débouche la rue des _Postes_, dont le nom dénaturé

vient des _poteries_ qu'on faisait dans cet endroit. Cette rue est

depuis longtemps célèbre par les établissements religieux ou

d'éducation qui y sont ou qui y étaient situés. Ceux qui existent

encore sont: (1º nº 24 et 26) le _séminaire du Saint-Esprit_, fondé en

1703 pour des prêtres qui se destinaient aux hôpitaux et au

soulagement des pauvres. La maison a été occupée par l'école Normale

de 1810 à 1820. Les prêtres du Saint-Esprit l'ont rachetée et en ont

fait un séminaire. C'est là qu'est mort le père Loriquet.--2º (nº 34)

le _collége Rollin_, fondé en 1816 sur l'emplacement du couvent des

Filles de la Présentation-Notre-Dame.

Ceux qui n'existent plus sont: _la congrégation des Eudistes_, fondée

en 1643 par le père Eudes pour former des prêtres qui renonçaient aux

dignités ecclésiastiques et servaient dans les pauvres paroisses, (p.312)

dans les postes déserts et dans les missions; 2º les _Religieuses de

Notre-Dame-de-la-Charité_ ou Filles Saint-Michel, fondées par le père

Eudes en 1641 pour les filles pénitentes; 3º les _Orphelins de

l'Enfant Jésus_, fondés en 1700 pour les orphelins de père et de mère.

3º Rue de _Lourcine_.--Son nom lui vient d'un champ de sépultures sur

lequel elle a été ouverte et qui s'appelait _Locus cinerum_. Au XIVe

siècle, c'était un fief appartenant à la commanderie de

Saint-Jean-de-Latran et où les ouvriers pouvaient travailler en

franchise. On y trouvait:

1º L'_hôpital de Lourcine_, situé alors à l'entrée de la rue, près de

la Bièvre, et sur l'emplacement de la rue Pascal: il avait été fondé

par la veuve de Saint-Louis. Dans le XVIe siècle, il se trouva

abandonné, et un arrêt du Parlement, en 1559, ordonna «qu'il serait

saisi et mis en la main du roi, et que les malades affligés du mal

honteux y seraient logés, nourris, pansés et médicamentés.» Il est

probable que cet arrêt fut mal exécuté, car, en 1578, un autre acte du

Parlement dit que cet hôpital était désert, «abandonné pour mauvaise

conduite, tout ruiné, les pauvres non logés et le service divin non

dit ni célébré.» A cette époque, Nicolas Houel, marchand apothicaire

et épicier, avait demandé la permission d'établir un hôpital «pour un

certain nombre d'enfants orphelins qui seraient d'abord instruits dans

la piété et dans les bonnes lettres et pour après en l'état

d'apothicaire, pour y préparer, fournir et administrer gratuitement

toutes sortes de médicaments et remèdes convenables aux pauvres

honteux de la ville et des faubourgs de Paris.» On donna à cet homme

généreux l'hôpital de Lourcine; il employa toute sa fortune à

l'agrandir et à le réparer, et c'est lui qui acheta le terrain destiné

à la culture des plantes médicinales, qui forme aujourd'hui le Jardin

de botanique. L'hospice prit le nom de _Maison de la Charité

chrétienne_. A la mort de Houel, tout cela fut changé: Henri IV (p.313)

sépara l'école et le jardin des apothicaires de l'hôpital de Lourcine,

et il ordonna «que les pauvres gentilshommes, officiers et soldats

estropiés, vieux ou caducs, seraient mis en possession de la Maison de

la Charité chrétienne et qu'ils y seraient nourris, logés et

médicamentés.» On sait que c'est là l'origine de l'institution des

Invalides. Louis XIII, ayant transporté ces Invalides au château de

Bicêtre, l'hôpital de Lourcine fut successivement occupé par plusieurs

communautés, uni à l'ordre de Saint-Lazare, enfin donné à

l'Hôtel-Dieu.

2º L'_abbaye des Cordelières_ ou Filles de Sainte-Claire de la

Pauvreté-Notre-Dame, fondée en 1284 par Marguerite de Provence, veuve

de saint Louis. Cette abbaye occupait tout l'espace compris entre les

rues de Lourcine, Saint-Hippolyte, du Champ-de-l'Alouette, et la

Bièvre: elle renfermait de beaux bâtiments, de grands jardins arrosés

par la Bièvre et une église où l'on conservait comme relique le

manteau royal de saint Louis. La veuve de ce roi portait la plus vive

affection à cette maison qu'elle avait pieusement accolée à son

hôpital de Lourcine: elle passa le reste de sa vie dans un _châtel_

attenant à ce couvent, et qui, après sa mort, y fut annexé. Blanche,

sa fille, veuve du roi de Castille, s'y fit religieuse. La situation

de cette abbaye, située en dehors et dans le voisinage de la ville,

l'exposa souvent à des dévastations: sous le roi Jean, sous Charles

VI, pendant les troubles de la Ligue, les religieuses furent obligés

de l'abandonner et de se réfugier à Paris. En 1590, les troupes de

Henri IV campèrent dans son enceinte et la détruisirent presque

entièrement. Les Cordelières de Sainte-Claire appartenaient au même

ordre que les religieuses de l'_Ave-Maria_ et les Capucines de la

place Vendôme, et nous avons dit que leur règle était d'une austérité

qui nous semble aujourd'hui surhumaine.

Cette abbaye ayant été supprimée en 1790, trois rues furent (p.314)

ouvertes sur son emplacement, les rues _Pascal_, _Julienne_ et des

_Cordelières_. Quant aux bâtiments, une partie fut détruite, l'autre

partie servit successivement de fabrique, de maison de refuge,

d'hospice pour les orphelins du choléra. En 1836, on a transformé la

dernière en _hôpital_ dit de _Lourcine_, qui remplace l'ancien hospice

de même nom, et, comme lui, est destiné aux femmes atteintes de

maladies vénériennes. Cet hôpital renferme trois cents lits.

3º Rue de la _Reine-Blanche_.--Dans cette rue était un hôtel bâti par

Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel. Il appartenait en 1392

à Isabelle de Bavière, qui y donna plusieurs fêtes. «Il fut démoli,

dit Sauval, comme complice de l'embrasement de quelques courtisans,

qui y dansèrent avec Charles VI ce malheureux ballet des Faunes si

connue.»

La rue Mouffetard aboutit à la _barrière d'Italie_, qui ouvre la route

de Fontainebleau. Cette barrière est tristement fameuse par le meurtre

du général Bréa et du capitaine Mangin, le 24 juin 1848.

A une demi-lieue de cette barrière, est l'hospice de _Bicêtre_, qui

tire son nom d'un château bâti en 1290 par un évêque de Wincester. Ce

château étant tombé en ruines, Louis XIII y établit, pour les soldats

invalides, un hôpital que Louis XIV donna en 1656 à l'Hôpital général

pour y enfermer les pauvres mendiants. Avant la révolution, c'étaient

un hôpital et une prison, qui offraient la réunion de tous les maux et

de tous les crimes, et qui avoient pour habitants des fous, des

vieillards, des épileptiques, des estropiés, des voleurs, des faux

monnayeurs, des assassins, mêlés, confondus, traités avec la même

indifférence, la même cruauté, enfin présentant le spectacle le plus

horrible, le plus dégoûtant[76]. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un

hospice pour des fous et des vieillards.

[Note 76: «Le nombre des malades, comparé à l'étendue des

salles, est à peine croyable, écrivait Cullerier en 1787;

dans les salles d'expectants, la moitié des malades se

couchaient depuis huit heures du soir jusqu'à une heure après

minuit, et les autres, depuis ce moment jusqu'à sept heures

du matin; il n'y avait qu'un lit pour huit malades... Ce

local était noir et tapissé de toute sorte de malpropretés;

les croisées étaient clouées ou murées, ce qui avait

transformé des salles de malades en cachots de criminels,»

etc.]

CHAPITRE III. (p.315)

RUE ET FAUBOURG SAINT-JACQUES[77].

[Note 77: La rue Saint-Jacques se terminait autrefois à la

rue Saint-Hyacinthe: là commençait le faubourg Saint-Jacques.

Depuis 1806, la rue Saint-Jacques se prolonge jusqu'à la rue

de la Bourbe; là seulement commence le faubourg; mais

l'ancienne division étant restée populaire et ayant

d'ailleurs une importance historique, nous l'avons

conservée.]

§ Ier.

La rue Saint-Jacques.

La rue et le faubourg Saint-Jacques forment, avec les rue et faubourg

Saint-Martin, la grande artère qui coupe la capitale du sud au nord,

en passant par le milieu de la Cité; c'est l'une des deux grandes

voies romaines qui joignaient Lutèce à l'Italie[78]. On y entrait

autrefois par le Petit-Châtelet, et l'on y trouvait deux portes: la

première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, vers la rue des

Mathurins; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, vers la rue

Saint-Hyacinthe. Son nom lui vient d'une chapelle de Saint-Jacques,

près de laquelle les Dominicains s'établirent vers l'an 1218, et d'où

ils ont pris le nom de Jacobins. Avant cette époque on l'appelait la

_grant rue_, la _grand'rue outre le Petit-Pont_, la _grand'rue

Saint-Benoit_, etc. Le quartier que traverse cette voie publique, (p.316)

si importante par sa position, forme la transition entre le faubourg

Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire entre les

quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris méridional; mais il

a plus de ressemblance avec le premier qu'avec le second, quoiqu'il

ait une population moins triste, moins chétive, des industries plus

heureuses, un aspect moins souffrant. C'est le centre de cette partie

de la capitale qu'on appelle vulgairement le _quartier latin_, à cause

des nombreux établissements d'instruction qui y sont situés. Dans

cette rue fut établie en 1473, par les frères Gering, la première

imprimerie, dans une maison à l'enseigne du _Soleil d'or_, située

vis-à-vis la rue Fromentelle, et qui, jusqu'à la révolution, a été

habitée par des imprimeurs. Cette rue devint alors, et elle est restée

jusqu'à nos jours, la rue des imprimeurs, des libraires, des graveurs,

des marchands d'images, etc.; là étaient les fameux Cramoisy, «ces

rois de la rue Saint-Jacques parmi les libraires,» dit Guy Patin.

Quelques fabricants ou marchands d'images religieuses y demeurent

encore; mais le reste de la rue n'a plus d'autre industrie

particulière que celle des hôtels garnis, des petits restaurants, des

tabagies à l'usage des étudiants. La rue Saint-Jacques, sombre,

étroite, tortueuse, montante, a dû prendre part à tous les événements

de l'histoire de Paris; nous mentionnerons seulement, dans les temps

anciens, l'entrée des troupes de Charles VII dans la capitale; la

première émeute populaire contre les protestants, qui tenaient

clandestinement leur prêche dans une maison voisine du collége du

Plessis; enfin, l'attaque des troupes de Henri IV sur la porte

Saint-Jacques. Dans les temps modernes, elle n'est pas restée

étrangère aux journées révolutionnaires; mais elle n'a pris un rôle

important que dans la bataille de juin, où elle a été le centre de la

lutte sur la rive gauche de la Seine. Les monuments ou édifices

publics qu'elle renferme sont:

1º Le _Collége de France_, fondé par François Ier, en 1530, pour (p.317)

l'enseignement des langues hébraïque et grecque, des mathématiques, de

la médecine, etc. Il eut pour premiers professeurs Pierre Danès,

François Vatable, Martin Poblacion, Ramus, Oronce Finé, etc. Henri II

y ajouta une chaire de philosophie; Charles IX, une de chirurgie;

Henri III, une de langue arabe; Henri IV, une d'anatomie et de

botanique; Louis XIII, une de droit ecclésiastique; Louis XIV, une de

langue syriaque et une de droit français; Louis XV, des chaires de

mécanique, de langues turque et persane, de droit des gens, d'histoire

naturelle, etc. Il y a aujourd'hui vingt-quatre cours. Les plus

illustres professeurs qui ont enseigné dans cet établissement sont:

Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Darcet,

Portal, Vauquelin, Cuvier, Ampère, Lacroix de Guignes, Delille,

Andrieux, etc. L'utilité du Collége de France était incontestable sous

François Ier et ses successeurs, alors que les livres étaient rares,

la science difficile à acquérir, l'enseignement tout oral: aussi les

professeurs étaient-ils appelés _lecteurs du roi_, _lecteurs publics_.

Aujourd'hui elle est fort douteuse, les cours n'ayant pas de but

déterminé, ne formant pas un système d'enseignement, ne s'adressant

qu'à un auditoire vague et passager; enfin, comme le disait déjà

Piganiol en 1750, «les études qu'on y fait ne menant à rien,» ils

semblent moins des voies d'instruction supérieure que des moyens de

dotation pour quelques savants. Le Collége de France resta longtemps

sans édifices pour ses cours, et les professeurs durent faire leurs

lectures dans les colléges voisins de Cambrai, de Tréguier, de Lyon.

«Les _lecteurs du roi_, écrivait Ramus à Catherine de Médicis, n'ont

pas encore d'auditoire qui soit à eux; seulement ils se servent, par

manière de prest, d'une salle ou plus tost d'une rue, les uns après

les autres, encore sous telle condition que leurs leçons soient

sujettes à être importunées et destourbies par le passage des (p.318)

crocheteurs et lavandières.» Ce ne fut que sous Louis XIII qu'on

commença à construire, sur l'emplacement des anciens colléges de

Tréguier et de Cambrai, le monument qui existe aujourd'hui: il n'a été

terminé qu'en 1774 et a reçu en 1840 des agrandissement considérables,

qui en ont fait l'un des plus remarquables édifices de Paris.

2º Le _collége du Plessis_, fondé en 1322, réuni à la Sorbonne en

1647, fut transformé en 1794 en une prison pour les détenus qui ne

trouvaient pas place à la Conciergerie: on l'appelait alors _Maison de

l'Égalité_. Administrée par Fouquier-Thinville et placée sous sa

surveillance immédiate, cette prison était la plus dure et la plus

triste de Paris: les détenus, qui y furent entassés jusqu'au nombre de

dix-neuf cents, étaient traités avec cruauté, et la plupart n'en

sortirent que pour aller à l'échafaud. Là furent renfermés

Saint-Hurugues, la Montansier, la belle-fille de Buffon, les cent

trente-deux Nantais, enfin Fouquier-Thinville lui-même. Cet édifice

resta sans emploi jusqu'en 1830, où il fut assigné à l'école Normale:

c'est aujourd'hui une dépendance du collége Louis-le-Grand.

3º Le _lycée Louis-le-Grand_.--Ce collége fut fondé en 1564, sous le

nom de _Clermont_, par les jésuites, dont l'établissement à Paris

venait d'être reconnu par le Parlement. C'est de là que la fameuse

société dirigea le mouvement de la Ligue, c'est là que se tinrent les

conciliabules des Seize. Après l'attentat de Châtel, «tous les

prestres et escholiers du collége de Clermont et tous autres

soy-disants de la compagnie de Jésus furent condamnés comme

corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du

roy et de l'Estat, à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze

jours du royaume.» Ils rentrèrent en 1603, mais n'obtinrent la

permission d'enseigner qu'en 1618. Sous Louis XIV, ils prirent le plus

grand ascendant; leur collége fut agrandi et déclaré de fondation

royale; enfin, le roi étant venu le visiter en 1682, ils lui (p.319)

donnèrent le nom de _Louis-le-Grand_. Alors ce collége, par le choix

de ses professeurs et l'excellence de ses études, devint

l'établissement d'instruction publique le plus renommé de la France:

presque tous les jésuites célèbres en ont été successivement élèves et

professeurs, tels que Rapin, Bouhours, Commire, Hardouin, Brumoy,

Charlevoix, Berruyer, Tournemine, etc. Presque tous les hommes

illustres du XVIIIe siècle en sont sortis: nous n'en citerons qu'un

seul, Voltaire. Après la suppression de l'ordre des Jésuites, le

collége Louis-le-Grand fut donné à l'Université, qui y établit ses

archives, son tribunal, sa bibliothèque, y tint ses assemblées et y

forma, au moyen de la suppression de tous les petits colléges voisins,

Narbonne, Beauvais, Reims, etc., un collége général. Celui-ci eut un

grand succès et réunit jusqu'à six cents élèves, parmi lesquels il

faut nommer Camille Desmoulins et Robespierre. A l'époque de la

révolution, le collége Louis-le-Grand survécut seul à tous les

établissements de l'ancienne université: il devint une institution

particulière, mais protégée et subventionnée par le gouvernement, et

il prit en 1793 le nom d'_Institut de l'Égalité_. La Convention le vit

sans ombrage donner une même éducation aux enfants de presque tous les

hommes célèbres de cette époque, girondins, montagnards, émigrés,

Vendéens, enfants dont l'État payait les pensions et qui étaient au

nombre de sept cent cinquante: on remarquait parmi eux les fils de

Brissot, de Carrier, de d'Elbée, de Condorcet, de Dillon, de Louvet,

etc. Sous le Directoire, l'Institut de l'Égalité reçut une subvention

de 200,000 francs et le nom de _Prytanée français_; la loi du 11

floréal an X en fit le _Lycée impérial_; il reprit en 1814 son nom de

Louis-le-Grand, et forme depuis cette époque l'un des cinq grands

lycées ou colléges de la capitale.

[Note 78: Cette voie ne suivait la rue Saint-Jacques que

jusqu'à la hauteur de la Sorbonne; là, elle passait devant

l'enceinte du palais des Thermes, sur la place Saint Michel,

où était un camp romain, et s'en allait par Issy vers

Orléans.]

Parmi les monuments détruits que possédait la rue Saint-Jacques, nous

remarquons:

1º La _chapelle Saint-Yves_, au coin de la rue des Noyers. Elle (p.320)

avait été fondée en 1348 par des écoliers bretons en l'honneur d'un

gentilhomme de leur pays qui, après avoir étudié à Paris, s'était fait

l'avocat des pauvres, et avait mérité, par cette vertu si rare, même

dans le moyen âge, d'être canonisé. Les avocats et les procureurs

avaient pris ce saint pour patron; mais Mézeray dit que c'était sans

prétendre à imiter son désintéressement et sans ambitionner les

honneurs du royaume des cieux, se contentant humblement des biens de

ce monde[79]. «Il n'y a pas longtemps, ajoute Millin, qu'on voyait

suspendus aux voûtes de cette église une multitude de sacs de palais.

Comme ils présentaient un aspect désagréable, les administrateurs de

Saint-Yves ont fait disparaître ces monuments poudreux de la

simplicité de nos pères et de leur haine pour les gens de robe. Un

plaideur dont le procès était terminé suspendait son sac à la voûte,

comme un boiteux redressé suspend sa béquille dans la chapelle d'une

madone.»

[Note 79: La malice de nos pères racontait que lorsque saint

Yves s'était présenté à la porte du paradis, saint Pierre

l'avait repoussé, le confondant avec les hommes de sa

profession. Le saint s'était alors fourré dans la foule et

était parvenu à entrer; mais il avait été reconnu, et, saint

Pierre voulant le chasser, il résista et dit qu'il resterait

jusqu'à ce qu'on lui eût fait signifier par huissier de

sortir. Saint Pierre fut embarrassé et chercha partout un

huissier; mais, comme il n'en est jamais entré dans le

paradis, il fut impossible d'en trouver un seul, et saint

Yves resta ainsi au nombre des élus, à la grande confusion de

saint Pierre.]

2º L'église _Saint-Benoît_, ou, plus exactement, de la

_Saincte-Benoîte-Trinité_. Sa fondation remontait au VIIe siècle,

quoiqu'on lût sur un de ses vitraux: «DANS CETTE CHAPELLE, SAINT DENIS

A COMMENCÉ À INVOQUER LE NOM DE LA SAINTE TRINITÉ.» C'était une église

collégiale, c'est-à-dire ayant chapitre de chanoines, lesquels avaient

juridiction temporelle sur une partie du quartier: aussi le cloître

renfermait-il une prison. L'église Saint-Benoît, monument (p.321)

très-vénéré de nos pères, avait été reconstruite en 1517 et renfermait

les sépultures du jurisconsulte Domat, du professeur Daurat, de Claude

et Charles Perrault, du graveur Gérard Audran, du comédien Baron, et,

dans son cimetière, celles d'un très-grand nombre d'imprimeurs,

libraires et graveurs, non-seulement de ce quartier, mais des

quartiers voisins. Parmi eux nous citerons Badius, Vascosan, les

Morel, les Nivelle, les Dupré, les Cramoisy, Édelink, Mariette, etc.,

noms chers aux lettres et aux arts, qui reportent la pensée vers ces

temps, hélas! si loin de nous, de calmes méditations, de sérieuses

études, de travaux consciencieux et honorés! Dans ces derniers temps,

l'église Saint-Benoît était devenue, par une odieuse transformation,

un ignoble théâtre où les étudiants et les blanchisseuses du quartier

allaient applaudir les vaudevilles graveleux qui se débitaient dans

l'ancien sanctuaire. Ce théâtre est aujourd'hui devenu une maison

particulière.

3º L'église _Saint-Étienne-des-Grés_, située au coin de la rue du même

nom, était très-ancienne; une tradition prétendait qu'elle avait été

bâtie et dédiée par saint Denis, et que son nom était, non pas des

_Grés_ (_de Gradibus_), mais des _Grecs_, parce que saint Denis et ses

compagnons venaient d'Athènes. Il est certain qu'elle existait au VIIe

siècle. Sept siècles après sa fondation, ce quartier n'était pas

encore bâti, et elle se trouvait entourée de vignes, où l'on voyait le

_pressoir du roi_. Elle a été détruite pendant la révolution. Dans son

cimetière on a trouvé trente cercueils romains du temps de Constance

Chlore.

Voici les principales rues qui aboutissent dans la rue Saint-Jacques:

1º Rue de la _Bûcherie_, ainsi nommée du port au bois qui en était

voisin. Dans cette rue furent établies en 1481 les écoles de médecine

et de chirurgie. Jusqu'à cette époque, la Faculté de médecine, (p.322)

qui datait de 1280, n'avait pas eu d'écoles particulières.

L'amphithéâtre d'anatomie fut construit en 1617: la maison subsiste

encore au nº 13. L'École de médecine fut transférée dans la rue des

Cordeliers en 1769, et nous l'y retrouverons.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 25 / 31 段