fondateurs les prophètes Élie et Élisée, étaient venus d'Orient, à la
suite de saint Louis, et avaient été établis d'abord rue des
Barrés[69]; ils furent transférés à la place Maubert par
Philippe-le-Bel. Leur église, qui datait de 1353, était un monument
précieux, surtout par ses chapelles, véritables bijoux d'architecture;
elle renfermait de nombreuses sépultures, parmi lesquelles celle du
libraire Corrozet, le premier historien de Paris. Leur cloître était
le plus charmant asile que jamais l'art ait ouvert à la méditation: il
était décoré de curieuses peintures et d'une chaire où la pierre avait
pris sous le ciseau de l'artiste les formes les plus délicates et les
plus variées. Ce couvent, supprimé en 1790, servit de manufacture
d'armes pendant la révolution et a été détruit en 1811. Sur son (p.298)
emplacement on a construit un beau marché.
[Note 69: Voyez page 85.]
2º Les _colléges de Laon_ (nº 24), de la _Marche_ (nº 37), des
_Trente-Trois_ (nº 52).
3º Le _collége de Navarre_, fondé par Jeanne de Navarre, femme de
Philippe-le-Bel, en 1304. «Il n'y a point de collége, dit Piganiol,
qui ait reçu de plus grands honneurs ni de plus grandes marques de
distinction que celui-ci.» «C'était, ajoute Jaillot, l'école de la
noblesse française et l'honneur de l'Université.» «Henri IV y fut mis,
dit l'historien Matthieu, pour y être institué aux bonnes lettres. Il
y eut pour compagnons le duc d'Anjou, qui fut son roi (Henri III), et
le duc de Guise, qui le voulut être.» C'était le seul collége de Paris
où il y eût exercice complet, c'est-à-dire où l'on enseignât la
théologie, la philosophie et les humanités. Louis XIII et Richelieu
réunirent à cet établissement les colléges de Boncourt et de Tournay.
Parmi ses professeurs et ses élèves, on compte Oresme, Gerson, Ramus,
Richelieu, Bossuet, etc. Ce collége fut détruit en 1790, et en 1804 on
y transféra l'_École Polytechnique_, qui, fondée en 1795, avait été
d'abord placée au Palais-Bourbon. On sait que c'est à Carnot et à
Prieur de la Côte-d'Or qu'on doit l'idée première de cette belle
institution, qui a rendu de si grands services, qui a donné tant
d'hommes illustres au pays. Les élèves de cette école ont joué un
grand rôle dans l'histoire des révolutions de Paris: en 1814, ils
étaient à la barrière du Trône, résistant avec les canons de la garde
nationale à la cavalerie des alliés; en 1830, le peuple alla les
chercher et les mit à la tête de ses bandes insurgées; en 1832, ils
prirent part à l'insurrection de juin; en 1848, ils servirent d'abord
de généraux aux hommes des barricades, puis d'aides de camp au
gouvernement provisoire. Aussi cette école, qui pourtant alimente les
corps savants et donne accès à des carrières privilégiées, jouit-elle
d'une grande popularité, principalement dans la partie la moins (p.299)
éclairée de la population.
Auprès du collége de Navarre était celui de _Boncourt_, qui avait été
fondé en 1353 «pour huit pauvres escholiers étudiant en logique et en
philosophie qui avoient chacun 4 sols par semaine.» Au XVIe siècle, on
y joua, devant Henri II et sa cour, les tragédies de Jodelle. Il a eu
pour élèves le diplomate d'Avaux et le littérateur Voiture. Ses
bâtiments sont aujourd'hui occupés par l'École Polytechnique.
La rue de la Montagne-Sainte Geneviève aboutit à une place où est
bâtie l'église _Saint-Étienne-du-Mont_, qui date du XIIe siècle. Elle
fut reconstruite en 1517 et forme l'un des plus curieux monuments de
Paris par son architecture aussi étrange que hardie, ses vitraux et
son magnifique jubé, chef-d'oeuvre de légèreté et de délicatesse. Son
portail date de 1610. Trois des plus grands hommes dont la France
s'honore, aussi illustres par leur génie que par la simplicité de leur
vie, dont la gloire est aussi pure que complète, Lesueur, Pascal et
Racine, y avaient été enterrés, mais des inscriptions seules
rappellent leurs sépultures. On y trouvait aussi les sépultures de
Lemaître de Sacy, du médecin Simon Piètre, du grand naturaliste
Tournefort. L'église Saint-Étienne, aujourd'hui paroisse du douzième
arrondissement, a hérité de toute la vénération qu'on portait jadis à
l'église Sainte-Geneviève, à laquelle elle était accolée et dont elle
était une dépendance. C'est là qu'est déposé le tombeau de la patronne
de Paris, vide de ses reliques, mais qui n'en est pas moins l'objet
d'un pèlerinage perpétuel. On y trouve aussi quelques tableaux, des
ornements, des tombeaux, qui décoraient autrefois la royale basilique
dont nous allons parler. Le 3 janvier 1857, cette église a été
ensanglantée par un crime monstrueux: Sibour, archevêque de Paris, y
fut assassiné par un prêtre interdit, au milieu des fidèles rassemblés
pour célébrer la fête de sainte Geneviève.
Sur le sommet de la principale éminence qui dominait l'ancien (p.300)
Paris existait, du temps des Romains, un cimetière où Clovis, à son
retour de la bataille de Vouglé, et sur la prière de sa femme, fit
élever une église en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul. Il y
fut enterré, ainsi que Clotilde, et, après lui, sainte Geneviève,
plusieurs princes de sa famille, plusieurs évêques de Paris, etc. Son
tombeau était au milieu du choeur, orné de sa statue; on y lisait
cette inscription, qui datait de 1177:
CHLODOVEO MAGNO, HUJUS ECCLESIÆ FUNDATORI.
SEPULCRUM VULGARI OLIM LAPIDE STRUCTUM ET LONGO
ÆVO DEFORMATUM, ABBAS ET CONVENT. MELIORI OPERE
ET FORM RENOVAVERUNT[70].
[Note 70: A Clovis-le-Grand, fondateur de cette église.
L'abbé et le couvent ont renouvelé d'un meilleur travail et
d'une meilleure forme son tombeau, construit autrefois d'une
pierre vulgaire et déformé par le temps.]
Ce tombeau, restauré dans le XVIIe siècle par les soins du
cardinal-abbé de La Rochefoucauld, a été transféré en 1816 à l'église
abbatiale de Saint-Denis.
La basilique des saints apôtres, ornée à l'envi des plus beaux
priviléges par les rois et les papes, soumise immédiatement au
saint-siége, devint rapidement l'une des plus fameuses de la Gaule.
C'est là que, en 577, Chilpéric et Frédégonde firent condamner
l'évêque de Rouen, Prétextat, qui avait marié Brunehaut et Mérovée.
Plusieurs autres conciles y furent tenus dans les VIe et VIIe siècles;
et à cause de la vénération inspirée par le tombeau de sainte
Geneviève, le nom de cette touchante patronne de Paris prévalut sur
celui de saint Pierre et de saint Paul. Les Normands la brûlèrent en
857: «Elle était, dit un contemporain, décorée au dedans et au dehors
de mosaïques, ornée de peintures. Les barbares la livrèrent aux
flammes; ils n'épargnèrent ni le saint lieu, ni la bienheureuse (p.301)
Vierge, ni les autres saints qui y reposent.» Cependant la basilique
fut plutôt dévastée que détruite: on la répara grossièrement, et elle
resta dans ce délabrement jusqu'en 1185, où l'abbé Étienne de Tournay
la fit presque entièrement rebâtir. Depuis cette époque, des
réparations peu importantes y furent faites, et, à l'époque de sa
destruction, elle offrait un modèle précieux des architectures mêlées
des VIIe et XIIe siècles. Sa façade se composait simplement d'une
grande muraille presque nue, surmontée d'une espèce de fronton
triangulaire; elle était percée de trois petites portes et ouverte par
une fenêtre en forme de rose. Elle datait, au moins dans sa partie
inférieure, du VIIe siècle, ainsi que les murailles latérales et une
partie de la crypte. Cette crypte était peuplée de tombeaux: au milieu
d'eux était celui de sainte Geneviève, tombeau vide, car les reliques
de la vierge de Nanterre étaient renfermées dans une châsse d'or
exposée derrière l'autel. Cette châsse était elle-même un monument:
elle datait du XIIIe siècle et avait été restaurée au XVIIe dans un
style assez lourd; ornée de douze statues d'or, elle était élevée sur
quatre grandes colonnes de marbre et portée par quatre statues de
vierges armées de flambeaux. Dans les grandes calamités, quand les
rois étaient malades, ou bien quand la pluie ou la sécheresse faisait
craindre une mauvaise récolte, on découvrait ou bien on descendait
cette précieuse châsse, et on la promenait dans Paris avec la plus
grande pompe. C'était le clergé de Notre-Dame portant les reliques de
saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte
et allait de même la reconduire après la cérémonie[71]. Tous les (p.302)
corps de l'État, le clergé, la magistrature, les métiers assistaient à
ces processions solennelles, où il y avait une affluence
incroyable[72] et qui étaient ordinairement retracées dans des
tableaux votifs: le plus remarquable de ces tableaux est celui de
Largillière, qui représente la procession miraculeuse de 1694, la plus
magnifique qui jamais fut faite; il existe encore dans l'église
Saint-Étienne-du-Mont. La dévotion à sainte Geneviève était si ardente
chez le peuple parisien et surtout chez les femmes, qu'elle dégénérait
en idolâtrie: on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des
pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion
enthousiaste; on lui demandait par billets écrits des remèdes pour
tous les maux, des consolations pour tous les chagrins; on faisait
toucher à la châsse des draps, des chemises, des vêtements. On sait
qu'en 1793 cette châsse fut détruite, martelée, envoyée à la Monnaie,
et que les reliques de sainte Geneviève furent brûlées sur la place de
Grève; mais la Commune de Paris, qui commit ce sacrilége, n'osa le
faire que nuitamment, de peur d'une résistance populaire[73].
[Note 71: Voici comment madame de Sévigné raconte la
procession de 1675: «Saint Marcel vint prendre sainte
Geneviève jusque chez elle, sans cela on ne l'eût pas fait
aller; c'étaient les orfèvres qui portaient la châsse du
saint; il y avait pour deux millions de pierreries; c'était
la plus belle chose du monde. La sainte allait après, portée
par ses enfants, nu-pieds, avec une dévotion extrême. Au
sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne
sainte jusqu'à un certain endroit marqué, où ils se séparent
toujours; mais savez-vous avec quelle violence? Il faut dix
hommes de plus pour les porter, à cause de l'effort qu'ils
font pour se rejoindre; et si par hasard, ils s'étaient
approchés, puissance humaine ni force humaine ne pourraient
les séparer: demandez aux meilleurs bourgeois et au peuple.
Mais on les en empêche, et ils font seulement l'un à l'autre
une douce inclination, et puis chacun s'en va chez soi.»]
[Note 72: Voici ce que dit Guy Patin de la procession de
1652: «Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les
rues qu'à cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait
quelque miracle; mais je tiens que c'en est un s'il n'y a eu
plusieurs personnes d'étouffées. Si vous aviez vu tout cela,
vous auriez appelé notre ville de Paris l'Abrégé de la
dévotion.» (T. III, p. 5.)]
[Note 73: Voyez t. I, p. 173.]
Vers le milieu du XVIIIe siècle, l'église Sainte-Geneviève (p.303)
menaçait ruine; il fut résolu de la remplacer par un édifice digne de
la patronne de Paris, et alors fut commencé le grand monument qu'on
appelle aujourd'hui le _Panthéon_, et dont nous parlerons dans le
chapitre suivant. La vieille église fut détruite en 1807, et l'on
ouvrit sur son emplacement la rue Clovis. Il reste d'elle une tour,
qui fait partie du lycée Napoléon et qui date du XIIe siècle.
A l'église Sainte-Geneviève attenait une riche et célèbre abbaye, qui
avait été fondée probablement dans le même temps qu'elle. Au XIIe
siècle, elle devint le siége d'une congrégation régulière, qui se
composait en France de plus de cent maisons. Ses bâtiments et ses
jardins occupaient l'espace compris entre les rues Bordet, Fourcy, de
l'Estrapade, les places du Panthéon et de Saint-Étienne-du-Mont; de
plus, elle possédait le bourg Saint-Médard, les clos du _Chardonnet_,
des _Coupeaux_, des _Saussayes_, de la _Cendrée_ ou _Cendrier_.
Les Génovéfains étaient justement renommés pour leur savoir, leurs
travaux théologiques, leur piété et leur penchant pour les doctrines
du jansénisme. C'est auprès d'eux que se retira le duc d'Orléans, fils
du régent, pour s'y occuper d'ouvrages de controverse et de pratiques
religieuses. Leur bibliothèque était aussi remarquable par la beauté
de l'édifice que par le choix des livres: elle avait été formée par
les pères Fronteau, Lallemand et Du Molinet, sous les ordres du
cardinal de La Rochefoucauld, et renfermait en 1790 quatre-vingt mille
manuscrits, avec une belle collection d'antiquités et de médailles.
L'abbaye Sainte-Geneviève ayant été abolie en 1790, ses bâtiments
servirent pendant plusieurs années à des assemblées populaires. C'est
là que se tint, en 1796, le _club du Panthéon_, où se réfugièrent tous
les débris des factions révolutionnaires, où les doctrines de Babeuf
trouvèrent un auditoire, et qui fut fermé par les ordres du (p.304)
Directoire. La plus grande partie de ces bâtiments est occupée
aujourd'hui par le collége Henri IV ou _lycée Napoléon_. Quant à la
bibliothèque, elle était restée jusqu'à ces dernières années dans la
belle galerie des Génovéfains; mais, sous prétexte que ce local, si
magnifique, si regrettable, menaçait ruine, elle vient d'être transférée
dans un vaste édifice construit à grands frais sur l'ancien collége
Montaigu. Cette bibliothèque renferme aujourd'hui deux cent cinquante
mille volumes.
La principale rue qui débouche dans la rue de la
Montagne-Sainte-Geneviève est celle des _Noyers_.
Cette rue, ouverte sur le clos Bruneau, doit son nom aux arbres qui
garnissaient le bas de la Montagne-Sainte-Geneviève. Dans une de ses
maisons est né J.-B. Rousseau. Deux rues importantes débouchent dans la
rue des Noyers: ce sont les rues des _Carmes_ et _Saint-Jean-de-Beauvais_.
Dans la rue des Carmes, au nº 6, était le collége de Presles, fondé en
1323 par Raoul de Presles, conseiller de Charles V: Ramus s'y cacha à
la Saint-Barthélémy, y fut découvert, poignardé et jeté dans la rue.
Au nº 23 était le collége des Lombards, fondé en 1331 et transformé en
1682 en séminaire pour les Irlandais.
La rue des Carmes a pour prolongement la rue des _Sept-Voies_, dans
laquelle se trouvait l'église Saint-Hilaire, qui avait donné son nom à
une partie de la Montagne-Sainte-Geneviève, dite mont Saint-Hilaire.
On y trouvait de plus: au nº 9, le collége-hospice de la Merci, fondé
en 1515; au nº 18, le collége de Reims, dont les bâtiments sont
occupés aujourd'hui par le collége Sainte-Barbe; au nº 25, le collége
Fortet, qui a eu Calvin pour élève et qui a été le premier berceau de
la Ligue: là furent élus les Seize dans une assemblée de quatre-vingts
personnes; au nº 26, le collége Montaigu, qui avait été fondé en 1314
et qui ne recevait que de pauvres étudiants: «Dans le commencement,
ils allaient aux Chartreux recevoir avec les pauvres le pain que (p.305)
ces religieux faisaient distribuer à la porte de leur monastère.
Jamais ils ne mangeaient de viande et ne buvaient de vin; ils
jeûnaient perpétuellement; leur habillement consistait en une cape de
gros drap brun, ce qui les faisait appeler les pauvres capettes de
Montaigu.» Ce collége a eu Érasme pour élève. En 1790, il fut
transformé en hôpital, puis en prison militaire; on l'a démoli
récemment pour construire sur son emplacement la nouvelle bibliothèque
Sainte-Geneviève.
Dans la rue _Saint-Jean-de-Beauvais_ étaient: le _collége de
Beauvais_, fondé en 1370 par Dormans, évêque de Beauvais, dont la
famille y avait sa sépulture: ce collége a eu pour professeurs
François Xavier, le cardinal d'Ossat, le bon Rollin et le savant
Coffin; le _collége de Lizieux_, fondé en 1336 et qui compte parmi ses
élèves le poëte Delille; enfin, les _écoles de droit_, fondées en
1384, transférées en 1771 sur la place du Panthéon, et dont nous
reparlerons. En face de ces écoles étaient, à l'enseigne de
l'_Olivier_, la maison et la boutique des Estienne, cette famille de
savants qu'on a numérés comme les dynasties royales, tant elle compte
de membres célèbres. C'est là que Robert Estienne Ier publia ses onze
éditions de la Bible; c'est là que ses successeurs imprimèrent plus de
douze mille ouvrages, commentaires, glossaires, traductions, où nos
modernes érudits vont prendre leur bagage tout fait pour l'Institut.
François Ier et sa soeur Marguerite de Navarre visitaient souvent
l'imprimerie des Estienne, et, quand ils trouvaient Robert Estienne
Ier ou Henri Estienne II corrigeant une épreuve de la Bible hébraïque
ou du Thésaurus, ils attendaient, appuyés sur la barre de la presse,
la fin de son travail. «Dans ce temps-là, dit Piganiol, les dieux de
la terre se familiarisaient encore quelquefois avec les gens de
lettres.» «La France, dit de Thou, doit plus aux Estienne pour avoir
perfectionné l'imprimerie qu'aux plus grands capitaines pour avoir (p.306)
étendu ses frontières.» Et néanmoins, cette famille, pour prix des
plus pénibles veilles, des plus parfaites productions, des plus
coûteux sacrifices, ne recueillit que la pauvreté, l'exil et les
persécutions du clergé, une prison pour dettes au Châtelet, un lit à
l'hôpital de Lyon pour le plus illustre de ses membres, un grabat et
une bière à l'Hôtel-Dieu de Paris, en 1674, pour son dernier
représentant, Antoine Estienne III[74]!
[Note 74: _Journal des Savants_, oct. 1840, p. 647.]
Près de l'imprimerie des Estienne était la seule imprimerie de musique
qu'il y eût en France: elle appartenait à la famille Ballard, qui
avait obtenu son privilége de Henri II et le possédait encore en 1789.
§ II.
Rues Descartes et Mouffetard.
La rue _Descartes_ se nommait autrefois _Bordet_ et date du XIIIe
siècle; elle avait, près de la rue des Fossés-Saint-Victor, une porte
de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui fut détruite en 1683. Un décret
de 1807 lui donna le nom de Descartes, dont le tombeau avait été, par
ordre de la Convention, placé au Panthéon.
La rue _Mouffetard_ n'est autre que la grande voie romaine du _mont
Citard_, dont elle a pris le nom: elle était alors bordée de tombeaux
et traversait des vignobles. Plus tard, elle devint la rue principale
du bourg Saint-Marcel et forme aujourd'hui la partie la plus populeuse
du faubourg Saint-Marceau. On y trouve:
1º Une caserne, qui a été le théâtre de combats dans les journées de
juin. C'était autrefois le couvent des _Hospitalières de la
Miséricorde_, fondé en 1653 pour le soulagement des femmes malades.
2º Le _Marché des Patriarches_.--C'était autrefois un fief (p.307)
considérable composé d'une maison et de grands jardins, qui, au XIVe
siècle, appartint successivement à deux cardinaux ayant le titre de
_patriarches_. En 1560, ce fief était possédé par un conseiller au
Parlement, qui le loua aux calvinistes pour y faire leurs assemblées.
Le 27 décembre 1561, ceux-ci, se trouvant incommodés par les cloches
de l'église voisine de Saint-Médard, invitèrent le curé à cesser de
sonner; leurs envoyés furent maltraités, et les catholiques fermèrent
les portes; alors les calvinistes vinrent assiéger l'église, brisèrent
les portes, livrèrent un combat dans le saint lieu, blessèrent ou
tuèrent cinquante personnes et emmenèrent triomphalement leurs
prisonniers dans Paris. Le lendemain, les catholiques attaquèrent la
maison du patriarche, la dévastèrent et pendirent quelques-uns des
assaillants de la veille devant l'église de Saint-Médard. Dans le
siècle suivant, la maison et le jardin du patriarche furent
transformés en une grande cour environnée de bâtiments qui étaient
occupés par des artisans, et où l'on établit, à la fin du XVIIIe
siècle, un marché. Ce marché a été entièrement reconstruit en 1830, et
trois rues nouvelles en facilitent les abords.
3º L'_église Saint-Médard_.--C'était, dans l'origine, une chapelle qui
avait été construite dans un clos dépendant de l'abbaye
Sainte-Geneviève. Détruite par les Normands, elle fut rebâtie au XIIe
siècle et devint la paroisse du hameau appelé Richebourg ou bourg
Saint-Médard. Dans cette église, qui a subi de nombreuses
restaurations, étaient enterrés Nicole et Patru. C'est aujourd'hui une
succursale du douzième arrondissement.
Dans le cimetière Saint-Médard, aujourd'hui supprimé, était le tombeau
du diacre Pâris: cet homme vertueux, dont la mémoire a été si
ridiculement déshonorée, fils d'un conseiller au Parlement, était né
dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais
voulu prétendre à la prêtrise, janséniste, et ayant toute la (p.308)
sévérité de moeurs et de doctrine de ces sectaires évangéliques, il se
retira dans une pauvre maison du faubourg, y vécut dans la plus
austère pénitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il
travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort,
les jansénistes l'honorèrent comme un saint. Des fous, des imbéciles
et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de là
les absurdités et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant
de bruit dans le XVIIIe siècle.
4º _Place de la Collégiale_, sur l'emplacement de laquelle était
l'église collégiale de _Saint-Marcel_.
Si l'on en croyait les légendes du moyen âge, qui abondent en détails
merveilleux sur l'enfant de la Cité devenu évêque de Paris, une
chapelle aurait été fondée par saint Denis sur le mont Citard, saint
Marcel y aurait été enterré en 436, et le paladin Roland, neveu de
Charlemagne, aurait transformé cette chapelle en église. Il est
certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont
Citard, se trouvait le tombeau très-vénéré de saint Marcel; que, au
temps de Grégoire de Tours, il s'était déjà formé autour de ce tombeau
un bourg assez bien peuplé; enfin, que ce tombeau se trouvait, au IXe
siècle, renfermé dans une église qui fut brûlée par les Normands. Les
reliques de saint Marcel furent alors transportées à Notre-Dame et y
restèrent. L'église Saint-Marcel fut reconstruite au XIe siècle, et
elle devint _collégiale_, c'est-à-dire ayant un chapitre de chanoines
dont la juridiction temporelle s'élevait «sur la ville Saint-Marcel,
le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques.» Au
milieu de cette église était le tombeau de Pierre Lombard, évêque de
Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le _maître des sentences et des
théologiens_. En 1792, une émeute ayant éclaté dans ce quartier pour
le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette église, qu'il
entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en
déloger.
L'église Saint-Marcel a été détruite en 1804; des maisons ont été (p.309)
bâties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vénérable,
origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de _Pierre Lombard_
donné à la rue qui mène à la place de la Collégiale.
Près de cette basilique était autrefois une église de Saint-Martin,
qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a été démolie en
1806. Derrière cette église, dans l'ancien cimetière Saint-Marcel, on
a découvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient
probablement du IVe siècle. Sur l'un de ces tombeaux étaient gravés
deux colombes, le monogramme du Christ placé entre un alpha et un
oméga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi:
VITALIS A BARBARA, SON ÉPOUSE TRÈS-AIMABLE,
ÂGÉE DE VINGT-TROIS ANS, CINQ MOIS ET VINGT-HUIT JOURS.