1º Le _couvent des Carmes_.--Ces religieux, qui disaient avoir pour

fondateurs les prophètes Élie et Élisée, étaient venus d'Orient, à la

suite de saint Louis, et avaient été établis d'abord rue des

Barrés[69]; ils furent transférés à la place Maubert par

Philippe-le-Bel. Leur église, qui datait de 1353, était un monument

précieux, surtout par ses chapelles, véritables bijoux d'architecture;

elle renfermait de nombreuses sépultures, parmi lesquelles celle du

libraire Corrozet, le premier historien de Paris. Leur cloître était

le plus charmant asile que jamais l'art ait ouvert à la méditation: il

était décoré de curieuses peintures et d'une chaire où la pierre avait

pris sous le ciseau de l'artiste les formes les plus délicates et les

plus variées. Ce couvent, supprimé en 1790, servit de manufacture

d'armes pendant la révolution et a été détruit en 1811. Sur son (p.298)

emplacement on a construit un beau marché.

[Note 69: Voyez page 85.]

2º Les _colléges de Laon_ (nº 24), de la _Marche_ (nº 37), des

_Trente-Trois_ (nº 52).

3º Le _collége de Navarre_, fondé par Jeanne de Navarre, femme de

Philippe-le-Bel, en 1304. «Il n'y a point de collége, dit Piganiol,

qui ait reçu de plus grands honneurs ni de plus grandes marques de

distinction que celui-ci.» «C'était, ajoute Jaillot, l'école de la

noblesse française et l'honneur de l'Université.» «Henri IV y fut mis,

dit l'historien Matthieu, pour y être institué aux bonnes lettres. Il

y eut pour compagnons le duc d'Anjou, qui fut son roi (Henri III), et

le duc de Guise, qui le voulut être.» C'était le seul collége de Paris

où il y eût exercice complet, c'est-à-dire où l'on enseignât la

théologie, la philosophie et les humanités. Louis XIII et Richelieu

réunirent à cet établissement les colléges de Boncourt et de Tournay.

Parmi ses professeurs et ses élèves, on compte Oresme, Gerson, Ramus,

Richelieu, Bossuet, etc. Ce collége fut détruit en 1790, et en 1804 on

y transféra l'_École Polytechnique_, qui, fondée en 1795, avait été

d'abord placée au Palais-Bourbon. On sait que c'est à Carnot et à

Prieur de la Côte-d'Or qu'on doit l'idée première de cette belle

institution, qui a rendu de si grands services, qui a donné tant

d'hommes illustres au pays. Les élèves de cette école ont joué un

grand rôle dans l'histoire des révolutions de Paris: en 1814, ils

étaient à la barrière du Trône, résistant avec les canons de la garde

nationale à la cavalerie des alliés; en 1830, le peuple alla les

chercher et les mit à la tête de ses bandes insurgées; en 1832, ils

prirent part à l'insurrection de juin; en 1848, ils servirent d'abord

de généraux aux hommes des barricades, puis d'aides de camp au

gouvernement provisoire. Aussi cette école, qui pourtant alimente les

corps savants et donne accès à des carrières privilégiées, jouit-elle

d'une grande popularité, principalement dans la partie la moins (p.299)

éclairée de la population.

Auprès du collége de Navarre était celui de _Boncourt_, qui avait été

fondé en 1353 «pour huit pauvres escholiers étudiant en logique et en

philosophie qui avoient chacun 4 sols par semaine.» Au XVIe siècle, on

y joua, devant Henri II et sa cour, les tragédies de Jodelle. Il a eu

pour élèves le diplomate d'Avaux et le littérateur Voiture. Ses

bâtiments sont aujourd'hui occupés par l'École Polytechnique.

La rue de la Montagne-Sainte Geneviève aboutit à une place où est

bâtie l'église _Saint-Étienne-du-Mont_, qui date du XIIe siècle. Elle

fut reconstruite en 1517 et forme l'un des plus curieux monuments de

Paris par son architecture aussi étrange que hardie, ses vitraux et

son magnifique jubé, chef-d'oeuvre de légèreté et de délicatesse. Son

portail date de 1610. Trois des plus grands hommes dont la France

s'honore, aussi illustres par leur génie que par la simplicité de leur

vie, dont la gloire est aussi pure que complète, Lesueur, Pascal et

Racine, y avaient été enterrés, mais des inscriptions seules

rappellent leurs sépultures. On y trouvait aussi les sépultures de

Lemaître de Sacy, du médecin Simon Piètre, du grand naturaliste

Tournefort. L'église Saint-Étienne, aujourd'hui paroisse du douzième

arrondissement, a hérité de toute la vénération qu'on portait jadis à

l'église Sainte-Geneviève, à laquelle elle était accolée et dont elle

était une dépendance. C'est là qu'est déposé le tombeau de la patronne

de Paris, vide de ses reliques, mais qui n'en est pas moins l'objet

d'un pèlerinage perpétuel. On y trouve aussi quelques tableaux, des

ornements, des tombeaux, qui décoraient autrefois la royale basilique

dont nous allons parler. Le 3 janvier 1857, cette église a été

ensanglantée par un crime monstrueux: Sibour, archevêque de Paris, y

fut assassiné par un prêtre interdit, au milieu des fidèles rassemblés

pour célébrer la fête de sainte Geneviève.

Sur le sommet de la principale éminence qui dominait l'ancien (p.300)

Paris existait, du temps des Romains, un cimetière où Clovis, à son

retour de la bataille de Vouglé, et sur la prière de sa femme, fit

élever une église en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul. Il y

fut enterré, ainsi que Clotilde, et, après lui, sainte Geneviève,

plusieurs princes de sa famille, plusieurs évêques de Paris, etc. Son

tombeau était au milieu du choeur, orné de sa statue; on y lisait

cette inscription, qui datait de 1177:

CHLODOVEO MAGNO, HUJUS ECCLESIÆ FUNDATORI.

SEPULCRUM VULGARI OLIM LAPIDE STRUCTUM ET LONGO

ÆVO DEFORMATUM, ABBAS ET CONVENT. MELIORI OPERE

ET FORM RENOVAVERUNT[70].

[Note 70: A Clovis-le-Grand, fondateur de cette église.

L'abbé et le couvent ont renouvelé d'un meilleur travail et

d'une meilleure forme son tombeau, construit autrefois d'une

pierre vulgaire et déformé par le temps.]

Ce tombeau, restauré dans le XVIIe siècle par les soins du

cardinal-abbé de La Rochefoucauld, a été transféré en 1816 à l'église

abbatiale de Saint-Denis.

La basilique des saints apôtres, ornée à l'envi des plus beaux

priviléges par les rois et les papes, soumise immédiatement au

saint-siége, devint rapidement l'une des plus fameuses de la Gaule.

C'est là que, en 577, Chilpéric et Frédégonde firent condamner

l'évêque de Rouen, Prétextat, qui avait marié Brunehaut et Mérovée.

Plusieurs autres conciles y furent tenus dans les VIe et VIIe siècles;

et à cause de la vénération inspirée par le tombeau de sainte

Geneviève, le nom de cette touchante patronne de Paris prévalut sur

celui de saint Pierre et de saint Paul. Les Normands la brûlèrent en

857: «Elle était, dit un contemporain, décorée au dedans et au dehors

de mosaïques, ornée de peintures. Les barbares la livrèrent aux

flammes; ils n'épargnèrent ni le saint lieu, ni la bienheureuse (p.301)

Vierge, ni les autres saints qui y reposent.» Cependant la basilique

fut plutôt dévastée que détruite: on la répara grossièrement, et elle

resta dans ce délabrement jusqu'en 1185, où l'abbé Étienne de Tournay

la fit presque entièrement rebâtir. Depuis cette époque, des

réparations peu importantes y furent faites, et, à l'époque de sa

destruction, elle offrait un modèle précieux des architectures mêlées

des VIIe et XIIe siècles. Sa façade se composait simplement d'une

grande muraille presque nue, surmontée d'une espèce de fronton

triangulaire; elle était percée de trois petites portes et ouverte par

une fenêtre en forme de rose. Elle datait, au moins dans sa partie

inférieure, du VIIe siècle, ainsi que les murailles latérales et une

partie de la crypte. Cette crypte était peuplée de tombeaux: au milieu

d'eux était celui de sainte Geneviève, tombeau vide, car les reliques

de la vierge de Nanterre étaient renfermées dans une châsse d'or

exposée derrière l'autel. Cette châsse était elle-même un monument:

elle datait du XIIIe siècle et avait été restaurée au XVIIe dans un

style assez lourd; ornée de douze statues d'or, elle était élevée sur

quatre grandes colonnes de marbre et portée par quatre statues de

vierges armées de flambeaux. Dans les grandes calamités, quand les

rois étaient malades, ou bien quand la pluie ou la sécheresse faisait

craindre une mauvaise récolte, on découvrait ou bien on descendait

cette précieuse châsse, et on la promenait dans Paris avec la plus

grande pompe. C'était le clergé de Notre-Dame portant les reliques de

saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte

et allait de même la reconduire après la cérémonie[71]. Tous les (p.302)

corps de l'État, le clergé, la magistrature, les métiers assistaient à

ces processions solennelles, où il y avait une affluence

incroyable[72] et qui étaient ordinairement retracées dans des

tableaux votifs: le plus remarquable de ces tableaux est celui de

Largillière, qui représente la procession miraculeuse de 1694, la plus

magnifique qui jamais fut faite; il existe encore dans l'église

Saint-Étienne-du-Mont. La dévotion à sainte Geneviève était si ardente

chez le peuple parisien et surtout chez les femmes, qu'elle dégénérait

en idolâtrie: on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des

pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion

enthousiaste; on lui demandait par billets écrits des remèdes pour

tous les maux, des consolations pour tous les chagrins; on faisait

toucher à la châsse des draps, des chemises, des vêtements. On sait

qu'en 1793 cette châsse fut détruite, martelée, envoyée à la Monnaie,

et que les reliques de sainte Geneviève furent brûlées sur la place de

Grève; mais la Commune de Paris, qui commit ce sacrilége, n'osa le

faire que nuitamment, de peur d'une résistance populaire[73].

[Note 71: Voici comment madame de Sévigné raconte la

procession de 1675: «Saint Marcel vint prendre sainte

Geneviève jusque chez elle, sans cela on ne l'eût pas fait

aller; c'étaient les orfèvres qui portaient la châsse du

saint; il y avait pour deux millions de pierreries; c'était

la plus belle chose du monde. La sainte allait après, portée

par ses enfants, nu-pieds, avec une dévotion extrême. Au

sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne

sainte jusqu'à un certain endroit marqué, où ils se séparent

toujours; mais savez-vous avec quelle violence? Il faut dix

hommes de plus pour les porter, à cause de l'effort qu'ils

font pour se rejoindre; et si par hasard, ils s'étaient

approchés, puissance humaine ni force humaine ne pourraient

les séparer: demandez aux meilleurs bourgeois et au peuple.

Mais on les en empêche, et ils font seulement l'un à l'autre

une douce inclination, et puis chacun s'en va chez soi.»]

[Note 72: Voici ce que dit Guy Patin de la procession de

1652: «Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les

rues qu'à cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait

quelque miracle; mais je tiens que c'en est un s'il n'y a eu

plusieurs personnes d'étouffées. Si vous aviez vu tout cela,

vous auriez appelé notre ville de Paris l'Abrégé de la

dévotion.» (T. III, p. 5.)]

[Note 73: Voyez t. I, p. 173.]

Vers le milieu du XVIIIe siècle, l'église Sainte-Geneviève (p.303)

menaçait ruine; il fut résolu de la remplacer par un édifice digne de

la patronne de Paris, et alors fut commencé le grand monument qu'on

appelle aujourd'hui le _Panthéon_, et dont nous parlerons dans le

chapitre suivant. La vieille église fut détruite en 1807, et l'on

ouvrit sur son emplacement la rue Clovis. Il reste d'elle une tour,

qui fait partie du lycée Napoléon et qui date du XIIe siècle.

A l'église Sainte-Geneviève attenait une riche et célèbre abbaye, qui

avait été fondée probablement dans le même temps qu'elle. Au XIIe

siècle, elle devint le siége d'une congrégation régulière, qui se

composait en France de plus de cent maisons. Ses bâtiments et ses

jardins occupaient l'espace compris entre les rues Bordet, Fourcy, de

l'Estrapade, les places du Panthéon et de Saint-Étienne-du-Mont; de

plus, elle possédait le bourg Saint-Médard, les clos du _Chardonnet_,

des _Coupeaux_, des _Saussayes_, de la _Cendrée_ ou _Cendrier_.

Les Génovéfains étaient justement renommés pour leur savoir, leurs

travaux théologiques, leur piété et leur penchant pour les doctrines

du jansénisme. C'est auprès d'eux que se retira le duc d'Orléans, fils

du régent, pour s'y occuper d'ouvrages de controverse et de pratiques

religieuses. Leur bibliothèque était aussi remarquable par la beauté

de l'édifice que par le choix des livres: elle avait été formée par

les pères Fronteau, Lallemand et Du Molinet, sous les ordres du

cardinal de La Rochefoucauld, et renfermait en 1790 quatre-vingt mille

manuscrits, avec une belle collection d'antiquités et de médailles.

L'abbaye Sainte-Geneviève ayant été abolie en 1790, ses bâtiments

servirent pendant plusieurs années à des assemblées populaires. C'est

là que se tint, en 1796, le _club du Panthéon_, où se réfugièrent tous

les débris des factions révolutionnaires, où les doctrines de Babeuf

trouvèrent un auditoire, et qui fut fermé par les ordres du (p.304)

Directoire. La plus grande partie de ces bâtiments est occupée

aujourd'hui par le collége Henri IV ou _lycée Napoléon_. Quant à la

bibliothèque, elle était restée jusqu'à ces dernières années dans la

belle galerie des Génovéfains; mais, sous prétexte que ce local, si

magnifique, si regrettable, menaçait ruine, elle vient d'être transférée

dans un vaste édifice construit à grands frais sur l'ancien collége

Montaigu. Cette bibliothèque renferme aujourd'hui deux cent cinquante

mille volumes.

La principale rue qui débouche dans la rue de la

Montagne-Sainte-Geneviève est celle des _Noyers_.

Cette rue, ouverte sur le clos Bruneau, doit son nom aux arbres qui

garnissaient le bas de la Montagne-Sainte-Geneviève. Dans une de ses

maisons est né J.-B. Rousseau. Deux rues importantes débouchent dans la

rue des Noyers: ce sont les rues des _Carmes_ et _Saint-Jean-de-Beauvais_.

Dans la rue des Carmes, au nº 6, était le collége de Presles, fondé en

1323 par Raoul de Presles, conseiller de Charles V: Ramus s'y cacha à

la Saint-Barthélémy, y fut découvert, poignardé et jeté dans la rue.

Au nº 23 était le collége des Lombards, fondé en 1331 et transformé en

1682 en séminaire pour les Irlandais.

La rue des Carmes a pour prolongement la rue des _Sept-Voies_, dans

laquelle se trouvait l'église Saint-Hilaire, qui avait donné son nom à

une partie de la Montagne-Sainte-Geneviève, dite mont Saint-Hilaire.

On y trouvait de plus: au nº 9, le collége-hospice de la Merci, fondé

en 1515; au nº 18, le collége de Reims, dont les bâtiments sont

occupés aujourd'hui par le collége Sainte-Barbe; au nº 25, le collége

Fortet, qui a eu Calvin pour élève et qui a été le premier berceau de

la Ligue: là furent élus les Seize dans une assemblée de quatre-vingts

personnes; au nº 26, le collége Montaigu, qui avait été fondé en 1314

et qui ne recevait que de pauvres étudiants: «Dans le commencement,

ils allaient aux Chartreux recevoir avec les pauvres le pain que (p.305)

ces religieux faisaient distribuer à la porte de leur monastère.

Jamais ils ne mangeaient de viande et ne buvaient de vin; ils

jeûnaient perpétuellement; leur habillement consistait en une cape de

gros drap brun, ce qui les faisait appeler les pauvres capettes de

Montaigu.» Ce collége a eu Érasme pour élève. En 1790, il fut

transformé en hôpital, puis en prison militaire; on l'a démoli

récemment pour construire sur son emplacement la nouvelle bibliothèque

Sainte-Geneviève.

Dans la rue _Saint-Jean-de-Beauvais_ étaient: le _collége de

Beauvais_, fondé en 1370 par Dormans, évêque de Beauvais, dont la

famille y avait sa sépulture: ce collége a eu pour professeurs

François Xavier, le cardinal d'Ossat, le bon Rollin et le savant

Coffin; le _collége de Lizieux_, fondé en 1336 et qui compte parmi ses

élèves le poëte Delille; enfin, les _écoles de droit_, fondées en

1384, transférées en 1771 sur la place du Panthéon, et dont nous

reparlerons. En face de ces écoles étaient, à l'enseigne de

l'_Olivier_, la maison et la boutique des Estienne, cette famille de

savants qu'on a numérés comme les dynasties royales, tant elle compte

de membres célèbres. C'est là que Robert Estienne Ier publia ses onze

éditions de la Bible; c'est là que ses successeurs imprimèrent plus de

douze mille ouvrages, commentaires, glossaires, traductions, où nos

modernes érudits vont prendre leur bagage tout fait pour l'Institut.

François Ier et sa soeur Marguerite de Navarre visitaient souvent

l'imprimerie des Estienne, et, quand ils trouvaient Robert Estienne

Ier ou Henri Estienne II corrigeant une épreuve de la Bible hébraïque

ou du Thésaurus, ils attendaient, appuyés sur la barre de la presse,

la fin de son travail. «Dans ce temps-là, dit Piganiol, les dieux de

la terre se familiarisaient encore quelquefois avec les gens de

lettres.» «La France, dit de Thou, doit plus aux Estienne pour avoir

perfectionné l'imprimerie qu'aux plus grands capitaines pour avoir (p.306)

étendu ses frontières.» Et néanmoins, cette famille, pour prix des

plus pénibles veilles, des plus parfaites productions, des plus

coûteux sacrifices, ne recueillit que la pauvreté, l'exil et les

persécutions du clergé, une prison pour dettes au Châtelet, un lit à

l'hôpital de Lyon pour le plus illustre de ses membres, un grabat et

une bière à l'Hôtel-Dieu de Paris, en 1674, pour son dernier

représentant, Antoine Estienne III[74]!

[Note 74: _Journal des Savants_, oct. 1840, p. 647.]

Près de l'imprimerie des Estienne était la seule imprimerie de musique

qu'il y eût en France: elle appartenait à la famille Ballard, qui

avait obtenu son privilége de Henri II et le possédait encore en 1789.

§ II.

Rues Descartes et Mouffetard.

La rue _Descartes_ se nommait autrefois _Bordet_ et date du XIIIe

siècle; elle avait, près de la rue des Fossés-Saint-Victor, une porte

de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui fut détruite en 1683. Un décret

de 1807 lui donna le nom de Descartes, dont le tombeau avait été, par

ordre de la Convention, placé au Panthéon.

La rue _Mouffetard_ n'est autre que la grande voie romaine du _mont

Citard_, dont elle a pris le nom: elle était alors bordée de tombeaux

et traversait des vignobles. Plus tard, elle devint la rue principale

du bourg Saint-Marcel et forme aujourd'hui la partie la plus populeuse

du faubourg Saint-Marceau. On y trouve:

1º Une caserne, qui a été le théâtre de combats dans les journées de

juin. C'était autrefois le couvent des _Hospitalières de la

Miséricorde_, fondé en 1653 pour le soulagement des femmes malades.

2º Le _Marché des Patriarches_.--C'était autrefois un fief (p.307)

considérable composé d'une maison et de grands jardins, qui, au XIVe

siècle, appartint successivement à deux cardinaux ayant le titre de

_patriarches_. En 1560, ce fief était possédé par un conseiller au

Parlement, qui le loua aux calvinistes pour y faire leurs assemblées.

Le 27 décembre 1561, ceux-ci, se trouvant incommodés par les cloches

de l'église voisine de Saint-Médard, invitèrent le curé à cesser de

sonner; leurs envoyés furent maltraités, et les catholiques fermèrent

les portes; alors les calvinistes vinrent assiéger l'église, brisèrent

les portes, livrèrent un combat dans le saint lieu, blessèrent ou

tuèrent cinquante personnes et emmenèrent triomphalement leurs

prisonniers dans Paris. Le lendemain, les catholiques attaquèrent la

maison du patriarche, la dévastèrent et pendirent quelques-uns des

assaillants de la veille devant l'église de Saint-Médard. Dans le

siècle suivant, la maison et le jardin du patriarche furent

transformés en une grande cour environnée de bâtiments qui étaient

occupés par des artisans, et où l'on établit, à la fin du XVIIIe

siècle, un marché. Ce marché a été entièrement reconstruit en 1830, et

trois rues nouvelles en facilitent les abords.

3º L'_église Saint-Médard_.--C'était, dans l'origine, une chapelle qui

avait été construite dans un clos dépendant de l'abbaye

Sainte-Geneviève. Détruite par les Normands, elle fut rebâtie au XIIe

siècle et devint la paroisse du hameau appelé Richebourg ou bourg

Saint-Médard. Dans cette église, qui a subi de nombreuses

restaurations, étaient enterrés Nicole et Patru. C'est aujourd'hui une

succursale du douzième arrondissement.

Dans le cimetière Saint-Médard, aujourd'hui supprimé, était le tombeau

du diacre Pâris: cet homme vertueux, dont la mémoire a été si

ridiculement déshonorée, fils d'un conseiller au Parlement, était né

dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais

voulu prétendre à la prêtrise, janséniste, et ayant toute la (p.308)

sévérité de moeurs et de doctrine de ces sectaires évangéliques, il se

retira dans une pauvre maison du faubourg, y vécut dans la plus

austère pénitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il

travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort,

les jansénistes l'honorèrent comme un saint. Des fous, des imbéciles

et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de là

les absurdités et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant

de bruit dans le XVIIIe siècle.

4º _Place de la Collégiale_, sur l'emplacement de laquelle était

l'église collégiale de _Saint-Marcel_.

Si l'on en croyait les légendes du moyen âge, qui abondent en détails

merveilleux sur l'enfant de la Cité devenu évêque de Paris, une

chapelle aurait été fondée par saint Denis sur le mont Citard, saint

Marcel y aurait été enterré en 436, et le paladin Roland, neveu de

Charlemagne, aurait transformé cette chapelle en église. Il est

certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont

Citard, se trouvait le tombeau très-vénéré de saint Marcel; que, au

temps de Grégoire de Tours, il s'était déjà formé autour de ce tombeau

un bourg assez bien peuplé; enfin, que ce tombeau se trouvait, au IXe

siècle, renfermé dans une église qui fut brûlée par les Normands. Les

reliques de saint Marcel furent alors transportées à Notre-Dame et y

restèrent. L'église Saint-Marcel fut reconstruite au XIe siècle, et

elle devint _collégiale_, c'est-à-dire ayant un chapitre de chanoines

dont la juridiction temporelle s'élevait «sur la ville Saint-Marcel,

le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques.» Au

milieu de cette église était le tombeau de Pierre Lombard, évêque de

Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le _maître des sentences et des

théologiens_. En 1792, une émeute ayant éclaté dans ce quartier pour

le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette église, qu'il

entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en

déloger.

L'église Saint-Marcel a été détruite en 1804; des maisons ont été (p.309)

bâties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vénérable,

origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de _Pierre Lombard_

donné à la rue qui mène à la place de la Collégiale.

Près de cette basilique était autrefois une église de Saint-Martin,

qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a été démolie en

1806. Derrière cette église, dans l'ancien cimetière Saint-Marcel, on

a découvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient

probablement du IVe siècle. Sur l'un de ces tombeaux étaient gravés

deux colombes, le monogramme du Christ placé entre un alpha et un

oméga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi:

VITALIS A BARBARA, SON ÉPOUSE TRÈS-AIMABLE,

ÂGÉE DE VINGT-TROIS ANS, CINQ MOIS ET VINGT-HUIT JOURS.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 24 / 31 段