L'abbaye Saint-Victor fut supprimée et détruite en 1790; la plus

grande partie des terrains a été attribuée à la halle aux vins en

1808; l'autre partie a servi à former les deux rues Guy-de-la-Brosse

et Jussieu et la petite place Saint-Victor, etc. L'administration

municipale n'a pas eu un souvenir pour l'abbaye, dont les écoles ont

amené le peuplement de la montagne Sainte-Geneviève, et, au lieu de

donner aux rues ouvertes sur ses ruines les noms ou de Guillaume de

Champeaux, ou de Hugues de Saint-Victor, ou de Maurice de Sully, ou

même les noms plus populaires, plus mondains d'Abeilard et de Santeul,

elle leur a donné ceux des fondateurs du Jardin-des-Plantes. Il

restait de l'abbaye, au coin de la rue de Seine, une tour, dite

Alexandre, à laquelle était adossée une fontaine et qui jadis (p.286)

servait de prison pour les jeunes nobles débauchés: elle a été

détruite en 1840 et remplacée par une fontaine monumentale élevée à la

gloire de Cuvier.

Voici les rues les plus remarquables qui aboutissent aux rues

Saint-Victor, Geoffroy-Saint-Hilaire, etc.:

1º Rue de _Bièvre_.--Cette rue est ainsi appelée d'un canal qui fut

dérivé de la rivière de Bièvre dans le XIIe siècle, à travers l'abbaye

Saint-Victor et le clos du Chardonnet, et qui s'écoulait par cette rue

dans la Seine. Ce canal existait encore, sous forme d'un large égout,

à la fin du XVIIe siècle. Dans la rue de Bièvre était le collége

Saint-Michel, qui, suivant Piganiol, «a servi d'hospice,» au fameux

cardinal Dubois, lequel y fut admis d'abord comme valet, ensuite comme

boursier.

2º Rue des _Bernardins_.--Elle tire son nom d'un collége fondé en 1244

pour les religieux de l'ordre de Cîteaux. Le jardin de ce collége a

servi à ouvrir, en 1773, le marché aux Veaux, ainsi que les rues de

Pontoise et de Poissy. Quant aux bâtiments, il en reste une partie

située rue de Pontoise et où l'on remarque un vaste réfectoire divisé

en trois nefs, construction du XIVe siècle, aussi élégante que hardie;

ces bâtiments ont servi longtemps de dépôt d'archives pour la ville;

aujourd'hui, ils sont transformés en caserne de sapeurs-pompiers.

L'église n'existe plus; elle datait de 1388 et avait été commencée par

le pape Benoît XII; quoique non achevée, elle passait pour un

chef-d'oeuvre. Elle servit de prison en 1792, et, dans les journées de

septembre, soixante-dix individus, condamnés aux galères et qui s'y

trouvaient renfermés, y furent massacrés.

Dans la rue des Bernardins était la maison de la famille Bignon,

famille parisienne qui a rendu les plus grands services aux sciences

et a donné d'illustres magistrats.

3º Rue des _Fossés-Saint-Victor_.--Elle a été bâtie sur l'emplacement

de l'enceinte de Philippe-Auguste et quelques maisons gardent des (p.287)

vestiges de cette enceinte. Au nº 13 a demeuré Buffon. Au nº 23 est

une maison qui a été habité par le poète Baïf, où il réunissait les

beaux esprits de son temps et dans laquelle Charles IX et Henri III

assistèrent à des représentations musicales. Cette maison devint, en

1633, le couvent des religieuses anglaises de _Notre-Dame de Sion_,

fut vendue en 1790 et a été rachetée en 1816 par les mêmes

religieuses. Auprès d'elle est une maison qui a été bâtie par le grand

peintre Lebrun et où il est mort. Au nº 27 était le collége ou

_séminaire des Écossais_, fondé par Philippe-le-Bel, rebâti en 1662

pour les catholiques de la Grande-Bretagne; la chapelle renfermait les

tombeaux de plusieurs princes de la maison des Stuart. Au nº 24 a

demeuré l'auteur des _Essais historiques sur Paris_, Saint-Foix. Au nº

37 était la _congrégation des prêtres de la Doctrine chrétienne_,

fondée en 1627 par Gondi, archevêque de Paris, pour former des

professeurs et des prédicateurs. La bibliothèque était très-riche et

publique. Cette maison occupait une partie du _clos des arènes_, dans

lequel, du temps des Romains, était un cirque pour les jeux publics.

Ce cirque avait été rétabli par le roi Chilpéric, et l'on en voyait

encore des débris au XIIIe siècle.

Au coin des rues Saint-Victor et des Fossés-Saint-Victor était la

maison de l'épicier Desrues, fameux empoisonneur, qui fut brûlé en

place de Grève en 1770.

4º Rue _Lacépède_, qui jusqu'à ces dernières années s'est appelée

_Copeau_, du clos des Coupeaux, sur lequel elle a été ouverte. Dans

cette rue est la _prison de Sainte-Pélagie_, dont l'entrée est rue de

la Clef. Cette prison était autrefois un refuge, fondé en 1681 par

madame Beauharnais de Miramion[66], pour les filles débauchées, et où

l'on renfermait aussi, par l'ordre des magistrats, les femmes de (p.288)

mauvaise vie. En 1792, cette maison devint une prison pour les

criminels ordinaires; mais cela n'empêcha pas d'y mettre des détenus

politiques, et l'on y renferma successivement royalistes, girondins,

montagnards, chouans, opposants au régime impérial. Madame Roland,

Joséphine Beauharnais, Charles Nodier y ont été détenus. En 1797, elle

devint la prison des détenus pour dettes et une maison de correction

pour les enfants vagabonds; elle resta en même temps une maison de

réclusion pour les condamnés politiques, principalement pour les

écrivains. Aussi a-t-elle eu des hôtes célèbres sous la Restauration

et le gouvernement de Louis-Philippe: Béranger, Châtelain, Jay, Jouy,

Armand Carrel, Marrast, Godefroy Cavaignac, Lamennais, etc. En 1828,

la maison fut dédoublée et partagée en deux prisons, l'une de la

dette, l'autre de la détention: de celle-ci s'évadèrent en 1835

vingt-huit détenus républicains. Cette même année, les prisonniers

pour dettes furent transférés rue de Clichy, et Sainte-Pélagie est

restée dès lors une prison pour tous les délits ou crimes civils ou

politiques.

[Note 66: Voyez p. 49.]

5º Rue d'_Orléans_, ainsi appelée d'un _séjour_ qui avait appartenu au

duc d'Orléans, frère de Charles VI. Ce séjour était compris entre les

rues d'Orléans, Fer-à-Moulin, Mouffetard et Jardin-des-Plantes;

c'était une habitation toute champêtre, traversée par la Bièvre,

accompagnée de _saulsayes_ et d'un jardin où «étoient cerisier,

lavande, romarin, pois, fèves, treilles, haies, choux, porées pour les

lapins et chenevis pour les oiseaux.» Le duc d'Orléans y donna

plusieurs fêtes. Cette propriété passa dans la maison d'Anjou-Sicile

et fut habitée par Marguerite d'Anjou, veuve de Henri VI d'Angleterre;

elle fut réunie à la couronne sous Louis XI, vendue à la famille de

Mesmes au XVIe siècle, et divisée en plusieurs logis. Dans l'un d'eux

fut établi, en 1656, le couvent des Filles de la Croix, pour

l'éducation des enfants pauvres.

6º Rue _Censier_.--C'était autrefois une impasse qui avait été (p.289)

ouverte dans les jardins du séjour d'Orléans: on l'appela, comme

toutes les impasses, rue _sans chef_, et, par corruption, _Sencée_ et

_Censier_. Elle est bordée par la Bièvre et habitée principalement par

des tanneries.

Au coin de la rue du Pont-aux-Biches, sur les bords de la rivière,

était autrefois l'_hospice de Notre-Dame de la Miséricorde_, appelé

vulgairement les _Cent-Filles_, et qui avait été fondé en 1624 par le

président Séguier. C'était à l'époque où le nombre des pauvres était

devenu très-considérable dans Paris et où la charité privée venait en

aide à la sollicitude du gouvernement pour le diminuer. Le président

Séguier acheta une partie du séjour d'Orléans et y fonda un hôpital

pour cent jeunes filles nées à Paris et orphelines de père et de mère,

auxquelles on donnait une éducation chrétienne, un métier et une dot,

et qui n'en sortaient qu'à vingt ans. Par un privilége royal, les

compagnons d'arts et métiers qui, après avoir fait leur apprentissage,

épousaient les filles de cet hôpital, étaient reçus maîtres sans faire

de chef-d'oeuvre et sans payer les droits de réception.

L'administration de ce bel établissement appartenait au Parlement et à

la famille du fondateur. Il fut détruit en 1790, et la propriété de la

maison a été donnée à l'administration des hôpitaux de Paris.

7º Rue _Fer-à-Moulin_, ou, plus exactement, _Permoulin_, du nom d'un

de ses habitants. Cette rue existait dès le XIIe siècle et faisait

partie du hameau de Richebourg. Elle renfermait des hôtels ou

_séjours_ remarquables appartenant aux comtes de Boulogne, aux comtes

de Forez, aux comtes d'Armagnac, etc. On y trouve la _maison de

Scipion_, ainsi appelée d'un hôtel bâti par Scipion Sardini, sous

Henri III, qui fut acquis par la ville de Paris en 1622 pour en faire

un hospice, et qui est aujourd'hui la boulangerie des hôpitaux civils

de Paris.

8º Rue des _Fossés-Saint-Marcel_, bâtie sur les fossés qui (p.290)

entouraient le bourg Saint-Marcel. C'est une rue triste, tortueuse,

pleine de masures, à peine habitée. On y trouvait le cimetière

Clamart, ainsi appelé d'un hôtel de même nom, sur l'emplacement duquel

il a été ouvert: c'était là qu'on enterrait les malheureux morts à

l'hôtel-Dieu[67] et les suppliciés; il est aujourd'hui fermé. Dans la

foule des morts tristement fameux que renferme ce coin de terre, il

faut nommer Pichegru.

[Note 67: «Les corps que l'Hôtel-Dieu vomit journellement

sont portés à Clamart: c'est un vaste cimetière dont le

gouffre est toujours béant. Ces corps n'ont point de bière;

ils sont cousus dans une serpillière et mis dans un chariot

traîné par douze hommes, qui part tous les jours de

l'Hôtel-Dieu à quatre heures du matin; il roule dans le

silence de la nuit; la cloche qui le précède éveille à son

passage ceux qui dorment... Il peut contenir jusqu'à

cinquante corps. On verse ces cadavres dans une fosse large

et profonde: on y jette ensuite de la chaux vive. La populace

ne manque pas, le jour de la fête des morts, d'aller visiter

ce vaste cimetière, où elle pressent devoir bientôt se rendre

à la suite de ses pères. Il n'y a là ni pyramides ni

mausolées; la place est nue. Cette terre grasse de

funérailles est le champ où les jeunes chirurgiens vont, la

nuit, franchissant les murs, enlever les cadavres pour les

soumettre à leur scalpel inexpérimenté.» (Mercier, t. III,

page 232.)]

9º _Boulevard de l'Hôpital_.--En 1760, Louis XV ordonna

«l'établissement et la construction d'un nouveau rempart au midi de la

ville, pour la commodité des abords et l'embellissement de cette

partie de la capitale, ledit rempart devant commencer à la barrière de

la rue de Varennes, du côté des Invalides, et finir au bord de la

rivière de Seine, sur le port hors Tournelle.» Ainsi fut formée, à

l'imitation des boulevards intérieurs du nord, qui commençaient à

devenir une promenade fréquentée, la série des boulevards intérieurs

du midi, qui commencent place Valhubert, en face le pont d'Austerlitz,

longent le mur d'enceinte de la ville, depuis la barrière d'Italie

jusqu'à la hauteur du cimetière Montparnasse, et, se continuant dans

l'intérieur de la ville, se terminent près de l'entrée de l'hôtel des

Invalides. Ces boulevards ont été pendant longtemps de grandes

chaussées bordées de beaux arbres, mais boueuses, désertes, où

s'élevaient à peine quelques rares maisons. Depuis quelques années,

ils ont été assainis, réparés et sont bordés presque partout de (p.291)

constructions; mais ils sont loin d'avoir l'animation et la population

des boulevards du nord; ce sont des voies de communication ordinaires

et non le rendez-vous de la mode, du luxe et des plaisirs.

Le boulevard de l'Hôpital commence à la place Valhubert et finit à la

barrière d'Italie. Il est assez fréquenté, à cause des établissements

publics qu'il renferme; mais il n'en est pas moins aussi triste que le

quartier qu'il avoisine, et il n'est bordé, surtout dans sa partie

orientale, que par des masures. On y trouve:

1º _L'embarcadère du chemin de fer d'Orléans_.

2º L'_hospice de la Vieillesse-Femmes_ ou l'_hôpital général de la

Salpêtrière_.

Au commencement du règne de Louis XIII, le nombre des mendiants et des

vagabonds s'était accru de telle sorte, que le gouvernement, les

magistrats parisiens et quelques personnes charitables cherchèrent à

le diminuer en ouvrant des asiles à ces malheureux: ainsi, en 1615,

Marie de Médicis transforma l'établissement de la Savonnerie en

hôpital pour les pauvres; en 1622, la ville de Paris acheta pour le

même objet la maison de Scipion, l'hospice de la Pitié, etc. Tout cela

devint insuffisant après les troubles de la Fronde et l'accroissement

continuel que prenait Paris: le nombre des mendiants s'éleva jusqu'à

quarante mille, et les moyens de police étant alors presque nuls ou

réduits à quelques ordonnances du Parlement, il devint menaçant pour

la tranquillité publique. «Il n'était pas facile, dit Jaillot, de

dissiper une foule de vagabonds qui ne connaissaient de loi que (p.292)

leur cupidité, qui demandaient avec arrogance et souvent n'obtenaient

que par violence ou par adresse les secours dont ils étaient indignes,

et qui, par leur nombre ou par leur audace, étaient capables de se

porter aux plus grands excès pour se maintenir dans leur

indépendance.» Alors, en 1656, le roi, sur la proposition de Pomponne

de Bellièvre, premier président du Parlement, se décida à porter

remède au mal. Son ordonnance de fondation de l'hospice général des

pauvres est un véritable monument de sagesse et de dignité. «Comme

nous sommes redevables, dit-il, à la miséricorde divine de tant de

grâces et d'une visible protection qu'elle a fait paraître sur notre

conduite à l'avénement et dans l'heureux cours de notre règne, par le

succès de nos armes et le bonheur de nos victoires, nous croyons être

plus obligés de lui en témoigner nos reconnaissances par une royale et

chrétienne application aux choses qui regardent son honneur et son

service... considérant les pauvres mendiants comme membres vivants de

Jésus-Christ et non pas comme membres inutiles de l'État, et agissant

en la conduite d'un si grand oeuvre, non par ordre de police, mais par

le motif de la charité... A ces causes... nous ordonnons que les

pauvres mendiants valides de l'un et l'autre sexe soient enfermés,

pour être employés aux ouvrages, travaux de manufactures, selon leur

pouvoir... Donnons à cet effet, par les présentes, la maison et

l'hôpital, tant de la Grande et Petite Pitié que du Refuge, sis au

faubourg Saint-Victor, la maison et l'hôpital de Scipion et la maison

de la Savonnerie; ensemble maisons et emplacement de Bicêtre...

Voulons que les lieux servant à enfermer les pauvres soient nommés

l'_Hôpital général des pauvres_; que l'inscription en soit mise, avec

l'écusson de nos armes, sur le portail de la maison de la Pitié;

entendons être conservateur et protecteur dudit hôpital,» etc.

Les établissements indiqués étant insuffisants pour contenir les (p.293)

pauvres, on éleva, d'après les dessins de Libéral Bruant, sur

l'emplacement d'une _salpêtrière_ bâtie par Louis XIII, l'église et

les vastes bâtiments qui existent aujourd'hui, et l'on y enferma

jusqu'à cinq mille pauvres, aveugles, enfants, aliénés, etc.; les

autres se dispersèrent ou furent renvoyés dans leurs provinces. En

1662, ce nombre était déjà doublé; mais les directeurs, ne pouvant les

nourrir, allaient être forcés de leur ouvrir les portes, quand on se

décida à mettre les hommes à Bicêtre, à la Pitié, etc., et à ne garder

à la Salpêtrière que les femmes et les enfants. En 1720, on y créa une

maison de travail pour huit cents orphelins, deux cent cinquante

cellules pour loger de vieux ménages, et une prison pour les femmes

débauchées. Dans les dernières années de l'ancien régime, le nombre de

ces femmes était devenu si grand à Paris, que chaque semaine la police

en enlevait une centaine: «On les conduit, dit Mercier, dans la prison

de la rue Saint-Martin, et, le dernier vendredi du mois, elles

reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la

Salpêtrière. Le lendemain, on les fait monter dans un chariot qui

n'est pas couvert; elles sont toutes debout et pressées: l'une pleure,

l'autre gémit; celle-ci se cache le visage; les plus effrontées

soutiennent les regards de la populace, qui les apostrophe; elles

ripostent indécemment et bravent les huées qui s'élèvent sur leur

passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein

jour.» En 1789, la Salpêtrière était le réceptacle de toutes les

misères et infirmités humaines: il y avait sept à huit mille femmes

indigentes et autant de détenues, des femmes enceintes, des enfants

trouvés, des fous, des épileptiques, des estropiées, des incurables de

tout genre. Aujourd'hui et depuis 1802, l'hospice est destiné

spécialement aux vieilles femmes âgées de soixante-dix ans, ou

insensées, ou aveugles, ou accablées de maladies incurables. Il (p.294)

en renferme près de six mille. C'est le plus vaste hôpital de

l'Europe, ou, pour mieux dire, une ville d'hospices, qui a ses rues,

ses quartiers, son marché, et qui se compose de quarante-cinq corps de

bâtiments ayant une superficie de trente hectares. L'église est

très-belle: c'est un dôme octogone percé de huit arcades, sur

lesquelles s'ouvrent autant de nefs.

CHAPITRE II.

LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, LA RUE MOUFFETARD, LES GOBELINS.

De la place Maubert part une rue tortueuse, escarpée, populeuse, qui,

sous les noms de _Montagne-Sainte-Geneviève_, _Descartes_ et

_Mouffetard_, atteint la barrière de Fontainebleau. C'était jadis

l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutèce à

l'Italie; aujourd'hui, c'est l'artère principale de cette partie de la

capitale qu'on appelle vulgairement faubourg _Saint-Marceau_. Ce

faubourg occupe principalement le _Mons Cetardus_, qui, du temps des

Romains, était un champ de sépultures. Saint Marcel, évêque de Paris,

ayant été enterré sur cette éminence en 436, il se forma autour de son

tombeau, vénéré des Parisiens, un bourg qui prit son nom. Ce bourg fut

détruit par les Normands et commença à se repeupler au XIIe siècle,

mais lentement et avec une population pauvre et misérable. Charles V

et Charles VI lui accordèrent quelques priviléges; au XVe siècle, la

ville Saint-Marcel fut déclarée faubourg de Paris. A cette époque fut

réuni à ce faubourg, et prit son nom, le _riche bourg_ ou _bourg

Saint-Médard_, qui s'était formé vers le XIIe siècle entre la montagne

Sainte-Geneviève et le mont Citard, et qui était séparé du bourg

Saint-Marcel par la Bièvre. Ces deux bourgs formaient dès lors un

quartier hideux, sale, barbare, où les cabanes et les masures étaient

groupées confusément, où les ruelles et les culs-de-sac immondes (p.295)

grimpaient, couraient, s'entre-croisaient au hasard, où les cloaques

infects se mêlaient à des champs de verdure, où croupissait une

population de truands, de jongleurs, de _tire-laines_, mêlée à une

population d'ouvriers en cuir et en bois, souffrante, malingre,

misérable. A la fin du XVIIIe siècle, cette situation n'était pas

grandement changée: «Le faubourg Saint-Marcel, dit Mercier, est le

quartier où habite la populace de Paris la plus pauvre, la plus

remuante, la plus indisciplinable. Il y a plus d'argent dans une seule

maison du faubourg Saint-Honoré que dans tout le faubourg

Saint-Marcel. C'est là que se retirent les hommes ruinés, les

misanthropes, les maniaques et aussi quelques sages studieux qui

cherchent la solitude... Il n'y a pas là un seul monument à voir;

c'est un peuple qui n'a aucun rapport avec les Parisiens, habitants

polis des bords de la Seine... Les séditions et les mutineries ont

leur origine cachée dans ce foyer de la misère obscure. La police

craint de pousser à bout cette populace plus méchante, plus

inflammable, plus querelleuse que dans les autres quartiers; on la

ménage, parce qu'elle est capable de se porter aux plus grands

excès... Les maisons n'y ont point d'autre horloge que le cours du

soleil; les hommes y sont reculés de trois siècles par rapport aux

arts et aux moeurs régnantes... Une famille entière occupe une seule

chambre, où l'on voit les quatre murailles, et, tous les trois mois,

les habitants changent de trou, parce qu'on les chasse, faute de

payement du loyer. Ils errent ainsi et promènent leurs misérables

meubles d'asile en asile. On ne voit point de souliers dans ces

demeures; on n'entend le long des escaliers que le bruit des sabots.

Les enfants y sont nus et couchent pêle-mêle...»

Ces lignes étaient écrites à la veille de notre révolution, et, à la

honte des dix gouvernements qui se sont succédé depuis 1789, ce (p.296)

coin de Paris est encore aujourd'hui à peu près ce qu'il était au

moyen âge et sous le règne de Louis XVI. L'air, l'aisance et la

propreté y ont à peine pénétré; les rues sont encore fangeuses, mal

pavées, tortueuses, escarpées; les maisons sont délabrées, noires,

infectes, dignes des anciennes cours des Miracles; la population y est

sale, jaune, maladive, abrutie par la faim ou par l'ivresse; elle

n'est occupée qu'à des travaux dégoûtants ou pénibles et composée en

grande partie de tanneurs, de chiffonniers, de boueurs, etc.[68]. A

part les fabriques de cuirs, il ne s'y trouve pas de grandes

manufactures. La pauvreté de ces parias de la capitale du luxe et des

arts est profondément triste et repoussante: des milliers de familles

sont entassés dans des bouges fétides, dormant sur des haillons ou sur

la paille, ne vivant d'ordinaire que du pain de l'aumône. C'est la que

les maladies épidémiques, que le terrible choléra se gorgent

facilement de victimes; c'est là que les prédicateurs d'anarchie, que

les fauteurs de désordre trouvent facilement des auditeurs et des

partisans. On sait que le faubourg Saint-Marceau a joué dans la

révolution le même rôle que le faubourg Saint-Antoine; on sait que ce

quartier a été horriblement ensanglanté dans la bataille de juin 1848.

Hâtons-nous d'ajouter que cette population si malheureuse et trop

négligée, dans laquelle se résument toutes les misères et les hontes

de notre civilisation, qui donne tant d'hôtes aux bureaux de (p.297)

bienfaisance et aux hôpitaux, en donne moins que certains quartiers du

centre aux prisons et aux cours d'assises.

[Note 68: «Les plus pauvres, les chiffonniers par exemple, se

réunissent par chambrées, couchent dans des espèces d'auges,

sur des chiffons ou sur quelques poignées de paille. Chaque

locataire garde auprès de lui sa hotte, quelquefois comble

d'immondices, et quels immondices! Ces sauvages ne répugnent

pas à comprendre dans leurs récoltes des animaux morts et à

passer la nuit à côté de cette proie puante. Lorsque les

agents de police arrivent chez les logeurs, ils éprouvent une

suffocation qui tient de l'asphyxie; ils ordonnent

l'ouverture des croisées, quand il y a moyen de les ouvrir,

et les représentations sévères qu'ils adressent aux logeurs

sur cet horrible mélange d'êtres humains et de matières

animales en dissolution ne les émeuvent point: les logeurs

répondent à cela que les locataires y sont accoutumés... La

hotte du chiffonnier n'est pas seulement le réceptacle de son

industrie, elle est encore le panier de son ménage. Il prend

parmi les immondices tout ce qui peut servir à son usage, des

racines, pour sa soupe, des morceaux de pain, des fruits et

en général tout ce qui lui paraît mangeable.» (Frégier, Des

classes dangereuses, t. II, p. 140, et t. I, p. 105.)]

§ Ier.

Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.

La rue de la _Montagne-Sainte-Geneviève_ doit son nom et son origine à

la célèbre église vers laquelle elle conduisait. Dans cette rue

très-ancienne et très-escarpée se trouvaient:

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 23 / 31 段