conseil des Anciens; le conseil des Cinq-Cents siégea au Manége: ils
restèrent dans ces deux édifices jusqu'à la révolution du 18 brumaire.
Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vint prendre demeure
dans le palais des rois: il habita toute la partie comprise entre le
pavillon de Flore et celui de l'Horloge, c'est-à-dire celle qui avait
été occupée par Louis XVI et le comité du salut public, et où depuis
furent placés les appartements de Louis XVIII, de Charles X et de
Louis-Philippe. Les appartements du rez-de-chaussée, du côté du
jardin, furent destinés à Joséphine. Lebrun occupa le pavillon de
Flore; Cambacérès alla se loger sur la place du Carrousel, dans
l'hôtel d'Elbeuf. Le conseil d'État siégea dans une partie de la
grande galerie, à côté de l'appartement de Bonaparte. Alors on fit
disparaître les traces des boulets du 10 août et les inscriptions
révolutionnaires qui étaient sur les portes du château; on détruisit
la salle de la Convention, dont on fit plus tard une chapelle et une
salle de spectacle; on déblaya les bâtiments ruinés de la cour des
Suisses, de la cour Royale, de la cour des Princes, et l'on en fit une
seule et vaste cour où Bonaparte fit manoeuvrer ses soldats. On
détruisit le Manége, la cour du Dauphin, etc., et sur leur emplacement
on ouvrit, ainsi que nous l'avons vu, les rues de Rivoli et de
Castiglione.
Cependant la place du Carrousel était restée à peu près ce qu'elle
était avant 1789: l'explosion de la machine infernale en commença le
dégagement; la partie occidentale de la rue Saint-Nicaise fut presque
entièrement détruite, sauf quelques maisons entre les rues de Rivoli
et Saint-Honoré, qui ont subsisté jusqu'en 1853; alors la rue du (p.273)
Carrousel disparut, et la place se trouva agrandie de telle sorte
qu'on put y faire manoeuvrer une armée et éviter dorénavant les
attaques embusquées d'un nouveau 10 août. Sous l'Empire, on sépara
cette place de la cour des Tuileries par une longue grille, devant
laquelle on éleva en 1803, à la gloire de l'armée, un arc de triomphe,
qui est l'oeuvre de Percier et de Fontaine. Enfin, on commença la
réunion des Tuileries et du Louvre par une grande rue, qui devait
être, dans la pensée impériale, une grande place, et qui est devenue,
depuis l'achèvement du Louvre, la place Napoléon III.
Il s'est fait, depuis cette époque jusqu'à nos jours, un si étrange
va-et-vient de royautés triomphantes, de royautés déchues, dans cette
grande hôtellerie des Tuileries, qu'il suffira de les énumérer par
quelques dates. En 1814, le 29 janvier, adieux de Napoléon à la garde
nationale, à laquelle il confie sa femme et son fils; le 29 mars,
départ de l'impératrice et du roi de Rome; le 3 mai, entrée de Louis
XVIII dans ce palais, que son frère avait quitté vingt-deux ans
auparavant pour aller au Temple. En 1815, le 20 mars, fuite du même
roi devant l'échappé de l'île d'Elbe, qui, vingt heures après, vient
prendre sa place; le 12 juin, départ de Napoléon pour Waterloo; le 23
juin, Fouché et son gouvernement provisoire s'installent aux
Tuileries; le 8 juillet, retour de Louis XVIII. En 1830, le 29
juillet, prise des Tuileries par le peuple insurgé. En 1831, le 16
octobre, Louis-Philippe s'établit dans ce palais. En 1848, le 24
février, fuite de ce roi et prise des Tuileries par le peuple, qui
inscrit sur les murs: _Hôtel des Invalides civils_. Depuis cette
époque jusqu'en 1852 le palais reste inhabité, sauf le pavillon
Marsan, où l'on place l'état major de la garde nationale. Enfin en
1852 il est restauré avec une grande magnificence, et après le
rétablissement de l'empire, Napoléon III vient y prendre séjour.
§ IV. (p.274)
La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile.
Au commencement du XVIIe siècle, tout le terrain compris entre la
Seine et les Champs-Élysées était une vaste culture, ouverte seulement
par quelques sentiers et bornée au couchant par les villages
pittoresques de Chaillot et du Roule. En 1628, Marie de Médicis fit
construire sur ce terrain, le long de la rivière, depuis la porte de
la Conférence jusqu'à Chaillot, une promenade composée de trois allées
d'arbres, bordée de fossés revêtus de pierre et fermée par deux
grilles. On l'appela le _Cours-la-Reine_ et il devint le rendez-vous
des seigneurs et des dames de la cour, auxquels il était réservé: on
ne s'y promenait qu'en voiture ou à cheval, et Sauval dit que les
cavaliers y avaient continuellement le chapeau à la main. En 1670, on
planta d'arbres tous les terrains qui étaient en culture jusqu'au
faubourg Saint-Honoré, mais en leur laissant leur aspect pittoresque,
leurs gazons, leurs inégalités, leurs petits sentiers et même leurs
baraques de chaume: c'était une sorte de jardin anglais auquel on
donna le nom de Champs-Élysées. Un nouveau _cours_ y fut ouvert dans
l'axe de la grande allée des Tuileries: «Ses belles allées, dit
Piganiol, s'étendent jusqu'au Roule et aboutissent en forme d'_étoile_
à une hauteur d'où l'on découvre une partie de la ville et des
environs.» Cette promenade si attrayante n'en resta pas moins un
désert pendant plus d'un siècle; les quartiers voisins étaient encore,
à cette époque, hors de la ville et peu habités; les Champs-Élysées
étaient un refuge pour les malfaiteurs; enfin, pour s'aventurer dans
ces allées, dans ces bosquets, il fallait traverser les mares de boue
qui les séparaient des Tuileries. En 1748, Louis XV ordonna d'élever
la statue que la ville de Paris venait de lui voter «sur l'emplacement
situé entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne
porte et le faubourg Saint-Honoré, les allées de l'ancien et du (p.275)
nouveau cours et le quai qui borde la Seine.» La statue, modelée par
Bouchardon, ne fut achevée qu'en 1763. Alors la place dite de _Louis
XV_ fut découpée par l'architecte Gabriel en fossés plantés d'arbres
avec balustrades et petits pavillons, et, pour la fermer du côté du
nord, on commença la construction des deux vastes palais que nous
voyons aujourd'hui, et dont l'un fut destiné au garde-meuble. En même
temps, on déplanta tous les Champs-Élysées, on nivela le terrain et on
le replanta en quinconces, avec de nouvelles allées dites de
_Marigny_, de _Gabriel_, d'_Antin_, des _Veuves_, etc. Tout cela fut
exécuté par les ordres du marquis de Marigny, frère de la marquise de
Pompadour. La place Louis XV commença alors à prendre de la vie; mais
elle n'était pas achevée quand elle fut sinistrement inaugurée, en
1770, par les fêtes du mariage du dauphin. La révolution arriva et lui
donna une sanglante célébrité: au 14 juillet, les Gardes françaises en
chassèrent les troupes royales; le 10 août, les derniers Suisses
échappés des Tuileries s'y firent tuer en combattant; le 11 août, la
statue de Louis XV fut abattue, et à sa place fut dressée une grande
statue de plâtre peint, oeuvre de Lemot, et figurant la Liberté assise
et coiffée du bonnet phrygien; le 23 août, le conseil général de la
commune ordonna que la guillotine serait dressée sur cette place pour
l'exécution des conspirateurs royalistes: le hideux instrument de mort
y resta en permanence pendant deux ans et y faucha plus de quinze
cents têtes. C'est là qu'ont été exécutés Louis XVI, Marie-Antoinette,
les Girondins, Charlotte Corday, madame Roland, Barnave, Danton,
Hébert, Robespierre, les membres de la Commune de Paris, les condamnés
de prairial, Soubrany, Bourbotte, Duroy, etc. La place avait pris le
nom de la _Révolution_, et, en 1795, elle fut décorée des beaux
chevaux de Marly, qui sont à l'entrée de la grande allée.
Sous le Directoire, la gigantesque statue qui, les pieds dans le (p.276)
sang, avait présidé aux sacrifices révolutionnaires, fut détruite; on
décréta l'érection d'une colonne triomphale à la gloire de nos armées,
colonne dont pas une pierre ne fut posée; enfin l'on donna à la place
le beau nom de _la Concorde_. Sous l'Empire et la Restauration, on ne
fit rien pour l'embellissement de cette place, qui, mal pavée et mal
nivelée, devint peu à peu impraticable. En 1826, elle fut donnée à la
ville de Paris, qui y fit élever deux fontaines monumentales, des
statues, des colonnes rostrales, formant une sorte de décoration
d'opéra d'un goût équivoque, mais séduisant. On y construisit aussi le
piédestal d'un monument qui devait être consacré à Louis XVI; mais la
révolution de juillet le fit disparaître, et, sur son emplacement, on
dressa, en 1836, l'_obélisque de Louqsor_[65], monument jadis élevé
dans Thèbes à la gloire de Sésostris et qui est un souvenir de notre
expédition d'Égypte. Du pied de cet obélisque on jouit d'une des plus
belles perspectives qui soient au monde: au nord, c'est la rue Royale,
magnifiquement terminée par l'église de la Madeleine; au levant, c'est
le jardin et le château des Tuileries; au sud, c'est la Seine avec le
pont de la Concorde, que termine le palais Bourbon; au couchant, c'est
la grande allée des Champs-Élysées, qui est couronnée par l'Arc de
triomphe de l'Étoile. Depuis ces embellissements, les Champs-Élysées,
où l'on a bâti un cirque hippique, un théâtre, des fontaines, des
cafés, sont devenus une promenade très-populaire et très-fréquentée.
C'est là que se font les fêtes publiques, les grandes entrées
triomphales, la promenade de Longchamp, etc. Enfin depuis 1852, on a
fait disparaître de la place de la Concorde les fossés qui en
coupaient inutilement l'étendue, et l'on a construit dans les
Champs-Élysées le _palais de l'Industrie_ où s'est fait en 1855 (p.277)
la grande exposition universelle. Les Champs-Élysées et la place de la
Concorde ont été, dans ces derniers temps, le théâtre d'événements
remarquables: là, le 25 février 1848, Louis-Philippe, qui venait de
signer une inutile abdication, fuyant l'insurrection qui s'emparait
des Tuileries, est monté dans la modeste voiture qui l'emporta dans
l'exil.
[Note 65: Ce monolithe a 22 m. 83 c. de hauteur. Son poids
total est de 220,528 kil.]
Deux beaux monuments, oeuvres de Gabriel, et imités de la colonnade du
Louvre, décorent le côté septentrional de la place de la Concorde:
l'un est l'hôtel Crillon, propriété particulière; l'autre est l'_hôtel
du ministère de la marine_: celui-ci renfermait jadis le garde-meuble,
c'est-à-dire un trésor rempli de richesses plus curieuses qu'utiles,
comme les diamants de la couronne, la chapelle en or du cardinal
Richelieu, des vases donnés par les princes orientaux, des armures,
des tapisseries, etc. Le 17 septembre 1792, ce garde-meuble fut volé,
mais l'on retrouva la plus grande partie des objets dérobés, et le
trésor se compose encore aujourd'hui d'une valeur de 21 millions.
La grande allée des Champs-Élysées, qui forme la plus belle entrée de
la capitale, se termine par la barrière de l'Étoile, qui mène à
Neuilly. Au delà de cette barrière se trouve un arc de triomphe élevé
à la gloire des armées françaises et l'un des plus complets monuments
de l'Europe. Il fut commencé sur les dessins de Chalgrin, et la
première pierre en fut posée le 15 août 1806. Les travaux, interrompus
en 1814, furent repris en 1823, époque où l'on voulut consacrer ce
monument à la mémoire de l'expédition d'Espagne; interrompus de
nouveau en 1830, ils furent repris en 1832, sous la direction de M.
Blouet, et achevés en 1836. Sa hauteur est de 50 mètres; sa largeur,
de 45; son épaisseur, de 22. C'est le plus colossal monument de ce
genre qui existe au monde, et il tire de sa situation sur une
éminence, à l'extrémité de l'avenue des Champs-Élysées, un caractère
indéfinissable de grandeur et de majesté. Chacune des grandes (p.278)
faces présente deux groupes de sculpture qui expriment l'histoire de
la France de 1792 à 1814: des bas-reliefs figurent les principaux
événements de nos grandes guerres; enfin, sur les faces intérieures
sont inscrits les noms de nos victoires et de nos généraux.
Au delà des Champs-Élysées, à gauche de la grande avenue, sur un
coteau qui domine la Seine, se trouve un quartier qui semble un
village dans Paris, n'étant composé que de maisons de campagnes et de
jardins: c'est _Chaillot_, qui, au VIIe siècle, s'appelait _Nimio_,
et, au XIe siècle, _Nigeon_. A cette dernière époque, il formait une
seigneurie, qui tomba dans le domaine de la couronne en 1450 et fut
donnée par Louis XI à Philippe de Comines. On croit que l'illustre
historien y composa une partie de ses mémoires. Le château de Nigeon
ou de Chaillot passa à Catherine de Médicis, puis au maréchal de
Bassompierre, puis à Marie de Médicis, puis, en 1651, à Henriette,
veuve de Charles Ier, qui y établit les religieuses de la
Visitation-Sainte-Marie. C'est la qu'elle passa les dernières années
de sa vie; c'est là qu'elle mourut en 1669. Bossuet, dans la chapelle
de ce couvent, prononça l'oraison funèbre de cette princesse. C'est là
aussi que mademoiselle de la Vallière essaya de s'enfermer, à l'époque
des premières infidélités de Louis XIV; c'est là que le jeune roi vint
l'arracher deux fois à cette sainte retraite et à son repentir. Ce
couvent fut détruit en 1790; on ouvrit sur son emplacement plusieurs
rues, et l'on projeta, sous l'Empire, de construire sur ce coteau,
d'où l'on jouit d'une vue magnifique, un palais destiné au roi de
Rome, et dont les jardins devaient s'étendre jusqu'à Saint-Cloud.
Le village de Chaillot fut érigé en 1659 en faubourg de Paris: il fut
réuni à la capitale et compris dans son mur d'enceinte en 1787. Il
possède une église fort ancienne, sous le vocable de saint Pierre, et
ne renferme d'autre établissement public que la maison de (p.279)
Sainte-Perrine, autrefois abbaye, aujourd'hui établissement de
retraite pour les vieillards.
Chaillot a eu des habitants célèbres: le président Jeannin,
l'historien Mézeray, le maréchal de Vivonne, l'illustre Bailly, etc.
Tallien y est mort en 1820, Barras en 1829, madame d'Abrantès en 1838,
etc.
Ce quartier ne se trouve séparé que par le mur d'octroi d'une commune
très-populeuse qui doit être prochainement confondue dans Paris; c'est
_Passy_, qui renferme 12,000 habitants, de nombreuses maisons de
campagne et des fabriques importantes; il a été habité par les
financiers Lapopilinière et Bertin, l'actrice Contat, le comte
d'Estaing, Raynal, Piccini, André Chénier, Franklin, Béranger, etc. Au
delà de Passy se trouve le _bois de Boulogne_, transformé aujourd'hui
en magnifique jardin anglais avec des massifs d'arbres rares, des
lacs, des rivières, des cascades, etc. Ce bois délicieux qui est
entouré des belles communes de Neuilly, de Boulogne, d'Auteuil, et au
delà de la Seine, de St-Cloud, est devenu la plus belle promenade de
Paris. Il est traversé en partie par un chemin de fer.
LIVRE III. (p.280)
PARIS MÉRIDIONAL.
CHAPITRE PREMIER.
LA PLACE MAUBERT, LA RUE SAINT-VICTOR, LE JARDIN DES PLANTES ET LA
SALPÉTRIÈRE.
La _place Maubert_, qui semble plutôt une large rue qu'une place, tire
son nom de Jean Aubert, deuxième abbé de Sainte-Geneviève, cette place
étant autrefois dans la justice et la censive de l'abbaye. Elle était
couverte de maisons dès le XIIe siècle, et, pendant tout le moyen âge,
elle a joué le premier rôle comme rendez-vous des écoliers, des
bateliers, des oisifs, des tapageurs. De nombreuses émeutes y ont
éclaté: c'est là que se rassemblèrent les bandes qui firent le
massacre des prisons en 1418; c'est là qu'ont commencé les barricades
de 1588. Un marché y était établi de temps immémorial, qui a été
transféré en 1819 sur l'emplacement du couvent des Carmes. Enfin, on y
a fait de nombreuses exécutions capitales: c'est là que furent brûlés
pour crime d'hérésie, en 1533, maître Alexandre d'Évreux et son
disciple Jean Pointer; en 1535, Antoine Poille, pauvre maçon; en 1540,
Claude Lepeintre, ouvrier orfèvre du faubourg Saint-Marcel. C'est là
que périt en 1546, à l'âge de trente-sept ans, l'illustre et
malheureux Étienne Dolet, l'ami de Rabelais et de Marot, imprimeur,
traducteur de Platon, poète, orateur, l'un des esprits éminents de ce
XVIe siècle où la philosophie et la science eurent tant de victimes;
accusé d'athéisme il fut condamné «pour blasphèmes, sédition et
exposition de livres prohibés et damnés, à être mené dans un tombereau
depuis la Conciergerie jusqu'à la place Maubert, où seroit plantée une
potence autour de laquelle il y auroit un grand feu, auquel, après (p.281)
avoir été soulevé en ladite potence, il seroit jeté et brûlé avec ses
livres, son corps converti en cendres. Et néanmoins est retenu in
_mente curioe_ que où ledit Dolet fera aucun scandale ou dira aucun
blasphème, sa langue lui sera coupée et sera brûlé tout vif.»
De la place Maubert partent deux des principales artères du Paris
méridional: la rue Saint-Victor, qui mène au Jardin-des-Plantes et à
la Salpêtrière; la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, qui mène par
la rue Mouffetard à la barrière Fontainebleau. Ces deux grandes voies
publiques composent, avec celles qui y aboutissent, la partie la plus
pauvre, la plus triste, la plus laide de Paris, et les deux quartiers
qu'on appelle vulgairement _faubourg Saint-Victor_, _faubourg
Saint-Marceau_.
La rue _Saint-Victor_ doit son nom et son origine à la célèbre abbaye
vers laquelle elle conduisait; elle ne s'étendait d'abord que
jusqu'aux rues des Fossés-Saint-Victor et Saint-Bernard, en avant
desquelles était jadis une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
démolie en 1684. Là commençait le faubourg où était située l'abbaye et
qui est aujourd'hui dénommée comme continuation de la rue
Saint-Victor. Au delà des rues Copeau et Cuvier, elle portait, depuis
1626, le nom de _Jardin du Roi_, à cause du Jardin-des-Plantes, dont
l'entrée principale était alors dans cette rue; à ce nom a été
substitué celui de _Geoffroy-Saint-Hilaire_. Au delà de la rue du
Fer-à-Moulin, la grande voie dont nous nous occupons prend le nom de
rue du _marché aux chevaux_, à cause de l'établissement de même nom
qu'elle renferme, et elle atteint sous ce nom le boulevard de
l'Hôpital; enfin, on peut regarder comme sa continuation la rue
d'_Austerlitz_, qui aboutit à la barrière d'Ivry.
Les monuments ou établissements publics que renferment la rue
Saint-Victor et les rues qui la continuent sont:
1º L'_église Saint-Nicolas-du-Chardonnet_.--C'était autrefois une (p.282)
chapelle bâtie dans le clos ou fief du même nom qui dépendait de
l'abbaye Saint-Victor: elle fut transformée en paroisse en 1656 et
renfermait les tombeaux de Jean de Selve, négociateur du traité de
Madrid, du savant Jérôme Bignon, avocat général au Parlement de Paris
et grand maître de la bibliothèque du roi Louis XIII, de Charles
Lebrun, le peintre favori de Louis XIV, des membres de la famille
Voyer d'Argenson, etc. On y a placé dernièrement celui du poëte
Santeul, moine de Saint-Victor. Cette église est une succursale du
douzième arrondissement. Auprès d'elle est un séminaire qui a été
fondé en 1644; détruit en 1792, il fut rétabli en 1811.
2º La _halle aux vins_. (Voir les quais, page 48.)
3º Le _Jardin des Plantes_, qui a été fondé en 1633 par Bouvard et Guy
de la Brosse: ces médecins du roi Louis XIII achetèrent à cet effet
quatorze arpents de terrain cultivés, au milieu desquels se trouvait
la butte des Copeaux, formée par des dépôts d'immondices, butte avec
laquelle on a construit le joli labyrinthe du jardin. Ce jardin, cinq
fois moins étendu qu'il n'est aujourd'hui, était alors borné au nord
par un vieux mur, au delà duquel, et jusqu'à la Seine, étaient des
marais cultivés qui sont aujourd'hui compris dans l'enceinte de
l'établissement. Guy de la Brosse y rassembla environ trois mille
plantes et y fonda des cours de botanique, de chimie, d'anatomie et
d'histoire naturelle. L'oeuvre fut continuée successivement, avec
autant de zèle que de succès par Vallot, d'Aquin, Fagon, Tournefort,
Jussieu et principalement par Buffon. De nouveaux cours furent créés,
des amphithéâtres et des galeries construits, et le jardin s'enrichit
de collections données par l'Académie des sciences, les missionnaires,
les souverains étrangers. Un décret de la Convention, du 14 juin 1793,
organisa l'établissement en _Muséum d'histoire naturelle_ et y créa
douze chaires; Chaptal, sous l'Empire, lui donna une nouvelle
extension, et enfin Cuvier a fait du jardin et du muséum le plus (p.283)
magnifique établissement de ce genre qui existe dans le monde. Ses
bâtiments aussi simples qu'élégants, ses collections si riches, son
jardin si pittoresque excitent une admiration bien légitime; mais,
quand on arrive pour visiter ces merveilles par le quartier que nous
décrivons, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a peut-être dans
Paris cent mille individus croupissant dans des taudis sans feu, sans
air, sans pain, qui seraient heureux de loger là où sont entretenus
avec une sollicitude si minutieuse les pierres, les fossiles, les
singes, les girafes; et l'on se demande si tant de luxe était
nécessaire aux progrès des sciences naturelles et au profit que
peuvent en tirer les arts utiles.
4º L'_hôpital de la Pitié_.--En 1622, le gouvernement de Louis XIII
ayant ordonné d'enfermer les mendiants, dont le nombre était devenu
prodigieux et le vagabondage plein de dangers, les magistrats
achetèrent à cet effet cinq maisons, dont la principale fut la Pitié.
En 1657, quand l'hôpital général de la Salpêtrière fut ouvert, on
destina la Pitié aux enfants trouvés et aux orphelins auxquels on
apprenait des métiers. En 1809, cet hôpital devint et il est resté un
annexe de l'Hôtel-Dieu, qui renferme six cents lits placés dans
vingt-trois salles.
5º Le _marché aux chevaux_, fondé en 1641 sur un terrain dit la
Folie-Eschalait, par les soins de Baranjon, apothicaire et valet de
chambre du roi.
Les monuments publics que renfermait jadis la rue Saint-Victor
étaient:
1º Le _collége du cardinal Lemoine_, fondé en 1302, et où Turnèbe,
Buchanan, Muret ont professé. Sur son emplacement l'on voit une belle
rue qui mène du pont de la Tournelle à la rue Saint-Victor.
2º Le _collége des Bons-Enfants_, près de la porte Saint-Victor et
dont le clos était traversé par la muraille de Philippe-Auguste; (p.284)
il avait été fondé dans le XIIIe siècle et comptait parmi ses élèves
Calvin. En 1624, il se trouvait presque abandonné, lorsque saint
Vincent de Paul y établit le séminaire des Prêtres de la Mission ou de
Saint-Firmin, qui subsista jusqu'à la révolution. Alors les bâtiments
furent transformés en prisons, et c'est là que, dans les journées de
septembre, quatre-vingt-onze prêtres furent massacrés, parmi lesquels
le vénérable curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Gros, membre de
l'Assemblée constituante. Une partie de l'édifice fut ensuite vendue,
et dans l'autre partie on établit, en 1817, l'institution des jeunes
aveugles, qui y est restée jusqu'en 1842. Cette dernière partie est
occupée aujourd'hui par une caserne.
3º L'_abbaye Saint-Victor_ occupait tout l'espace compris entre les
rues Saint-Victor, des Fossés-Saint-Bernard, Cuvier et la Seine, et
avait dans sa juridiction et sa censive presque tout le quartier. Elle
avait été fondée en 1110 par Guillaume de Champeaux. Cet illustre chef
de l'école de Paris, ayant été vaincu dans les combats de la
dialectique et de la théologie par Abeilard, son disciple, se retira
près d'une antique chapelle dédiée à saint Victor, dans les champs
solitaires qui existaient entre la Seine et la Bièvre, et s'y bâtit
une retraite qui devint bientôt, par la protection de Louis VI, une
abbaye. Ses disciples l'y suivirent; il reprit ses leçons; Abeilard y
vint encore engager contre lui des tournois d'éloquence, de subtilité
et d'érudition, où Guillaume fut de nouveau vaincu; mais l'abbaye
Saint-Victor n'en devint pas moins l'école la plus florissante de la
France, et ses nombreux écoliers attirèrent la population sur la rive
gauche de la Seine, dans le voisinage de la montagne Sainte-Geneviève,
qui commença dès lors à se couvrir de rues et de maisons. Pendant tout
le moyen âge, cette abbaye garda sa célébrité, avec sa règle austère
et ses florissantes études. La plupart de ses abbés ont laissé un nom
dans l'histoire de l'Église, principalement Hugues de Champeaux, (p.285)
Hugues de Saint-Victor, Richard de Saint-Victor, etc. Saint Bernard la
visita plusieurs fois et entretint avec elle des relations
continuelles. Saint Thomas de Cantorbéry l'habita lorsqu'il vint se
réfugier en France. Un grand nombre d'évêques de Paris, parmi lesquels
Maurice de Sully, ont voulu mourir dans cette sainte maison et y être
inhumés. Son cimetière renfermait plus de dix mille morts, parmi
lesquels le théologien Pierre Comestor, le poète Santeul, le jésuite
Maimbourg, etc. Cette abbaye a gardé jusqu'à la révolution sa
réputation scientifique: sa bibliothèque, d'abord composée d'ouvrages
ridicules, au dire de Rabelais et de Scaliger, devint très-précieuse
lorsqu'elle fut dotée, en 1652 et 1707, par deux savants magistrats,
Henri Dubouchet et le président Cousin: elle renfermait plus de vingt
mille manuscrits. L'abbaye avait conservé de sa première fondation son
cloître percé de jolies arcades soutenues par des groupes de
colonnettes, et quelques parties de son église, qui avait été
reconstruite sous François Ier, entre autres un élégant clocher et une
crypte souterraine. L'enclos était traversé par un canal dérivé de la
Bièvre en 1148.