midi une aile dirigée vers la Seine (galerie d'Apollon), et dont
Pierre Lescot fut encore l'architecte. A sa mort, le palais des
Tournelles, qui était le séjour des rois de France depuis Charles VII,
fut abandonné, et François II, Charles IX, Henri III habitèrent le
Louvre. Charles IX acheva l'aile méridionale et la compléta par le
pavillon dit de la Reine; il fit aussi commencer l'aile en retour sur
le bord de la rivière jusqu'au pavillon des Campanilles: c'est le
commencement de la galerie dit Louvre et l'oeuvre de Ducerceau. Le (p.261)
19 août 1572, en l'honneur du mariage de Henri de Navarre avec
Marguerite de Valois, un grand tournoi fut exécuté dans la cour du
Louvre, et, cinq jours après, Charles IX, sa mère, son frère et les
Guise donnèrent dans ce palais le signal de la Saint-Barthélémy. «Les
protestants, dit Mézeray, qui étaient logés dans le Louvre, ne furent
pas épargnés; après qu'on les eut désarmés et chassés des chambres où
ils couchaient, on les égorgea tous, les uns après les autres,
et on exposa leurs corps tout nus à la porte du Louvre; la reine mère
était à une fenêtre et se repaissait de ce spectacle.» Une tradition,
qui n'a d'autre garant que Brantôme, raconte que le roi tira lui-même
sur les huguenots qui s'enfuyaient; si cette tradition est vraie, ce
serait du pavillon de la Reine que Charles IX aurait commis ce crime;
et, pendant la révolution, on a vu, au-dessous de la fenêtre qui est à
l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, un poteau portant
cette inscription: _c'est de cette fenêtre que l'infâme Charles IX,
d'exécrable mémoire, a tiré sur le peuple avec une carabine_.
C'est du Louvre que s'enfuit Henri III, cerné par les barricades de la
Ligue. En 1591, le duc de Mayenne fit pendre dans la salle des
cariatides quatre des Seize. C'est dans une salle du Louvre que se
tinrent les États-Généraux en 1593.
Henri IV continua d'habiter le Louvre: il eut le premier la pensée de
réunir ce palais aux Tuileries, qui venaient d'être construites et qui
n'étaient, dans la pensée des fondateurs, qu'une maison de plaisance
hors de la ville, sans liaison aucune, soit avec le nouveau palais du
Louvre, soit avec la partie de l'ancien château féodal qui était
encore debout. «La galerie des Tuileries, dit Sauval, est un ouvrage
que Henri IV vouloit pousser tout le long de la rivière jusqu'au
palais des Tuileries, qui faisoit alors partie du faubourg
Saint-Honoré, afin, par ce moyen, d'être dehors et dedans la ville
quand il lui plairoit et de ne se pas voir enfermé dans des (p.262)
murailles où l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dépendu
du caprice et de la frénésie d'une populace irritée.» Il fit donc
continuer la galerie commencée par Charles IX jusqu'au pavillon du
grand guichet. «Son intention, dit Palma Caillet, était de consacrer
la partie inférieure de la galerie à l'établissement de diverses
manufactures et au logement des plus experts artistes de toutes les
nations.»
Louis XIII habita le Louvre. C'est sur le pont-levis qui faisait face
à l'église Saint-Germain que le maréchal d'Ancre fut assassiné sous
les yeux du jeune roi, qui, de sa fenêtre, complimenta les meurtriers.
Sous ce règne, on ajouta au vieux Louvre la partie qui va du pavillon
de l'Horloge au pavillon du nord; on commença les façades intérieures
des deux corps de bâtiments du nord et du midi, et l'on projeta de
remplacer l'entrée du château féodal par une façade magnifique, au
levant; de sorte que le plan carré de la cour du Louvre est l'oeuvre
des architectes de Louis XIII, Lemercier et Sarrazin.
Louis XIV, après les troubles de la Fronde, habita le Louvre pendant
quelques années: alors on fit disparaître la sombre porte aux quatre
tours rondes qui regardait Saint-Germain, et à sa place on
construisit, de 1666 à 1670, la fameuse colonnade de la face
extérieure du levant, oeuvre de Perrault et l'un des plus parfaits
monuments qui existent au monde[63]. On commença aussi, sur les plans
du même architecte, les faces extérieures des corps de bâtiments (p.263)
du nord et du midi; mais celles-ci restèrent, comme les faces
intérieures, inachevées, dégradées, sans toiture, protégées à peine
par quelques planches; et la grande cour ne fut, pendant un siècle et
demi, qu'un amas immonde de gravois et d'ordures. Enfin, on continua
la grande galerie de la Seine depuis le pavillon du grand guichet
jusqu'aux Tuileries, et les deux palais se trouvèrent ainsi en partie
réunis.
[Note 63: On détruisit alors en partie l'_hôtel du
Petit-Bourbon_, qui était situé sur l'emplacement de la
Colonnade entre la rivière et l'ancienne rue Jehan Everout.
Cet hôtel, bâti sur les ruines d'une maison qui avait
appartenu au surintendant Marigny, était la demeure du fameux
connétable de Bourbon, sur lequel il fut confisqué. A sa
mort, on fit peindre de jaune la porte, le seuil et les
fenêtres: «C'était la coutume, dit le Dictionnaire de
Trévoux, pour déclarer un homme traître à son roi.» Cet hôtel
avait une vaste galerie où l'on établit un théâtre pour les
ballets et les fêtes de la cour. Henri III donna ce théâtre à
des bouffons italiens «qui avaient tel concours, dit
l'Estoile, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris
n'en avaient tous ensemble quand ils prêchaient.» Cette
galerie fut le lieu d'assemblée des États-Généraux de 1614.
En 1645, elle redevint un théâtre pour des comédiens italiens
et fut donnée à Molière en 1658: c'est là qu'il fit jouer
l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_. La partie conservée de
l'hôtel du Petit-Bourbon a servi de garde-meuble jusqu'en
1758, où elle fut détruite.]
Pendant le règne de Louis XV, on ne fit au Louvre, outre les travaux
nécessaires pour empêcher sa ruine, que la façade septentrionale de la
cour, qui fut prolongée depuis l'avant-corps jusqu'à la colonnade par
Gabriel. Sous Louis XVI, on eut l'idée de faire du Louvre un grand
musée de peinture et de sculpture, idée qui ne fut mise à exécution
que sous la République. Quand la révolution arriva, ce palais était
occupé: par les quatre académies, qui tenaient leurs séances dans les
salles du rez-de-chaussée donnant sur l'ancienne place du Muséum, par
l'imprimerie royale, par les ateliers des médailles, qui étaient
placés sous la grande galerie, par les expositions de peinture qui se
faisaient dans la galerie d'Apollon, enfin par des logements et
ateliers concédés à des peintres et à des sculpteurs.
Un décret de la Convention transforma le Louvre en musée de peinture
et de sculpture: l'ouverture en fut faite le 24 thermidor an II. Ce
musée se composait alors d'environ cinq cents tableaux des premiers
maîtres, provenant des palais royaux et des églises, et qui furent
placés dans la grande galerie. Nos victoires dans les Pays-Bas et (p.264)
en Italie l'enrichirent de nouveaux chefs-d'oeuvre. En 1800, Bonaparte
y ajouta le musée des Antiques. Quand il fut empereur, il ne se
contenta pas de compléter le musée, qui, en 1814, renfermait douze
cent vingt-quatre tableaux, outre la Vénus de Médicis, l'Apollon
Pythien, le Laocoon, etc.; il résolut d'achever «l'oeuvre des sept
rois, ses prédécesseurs,» en terminant le Louvre. Alors il fit
restaurer, raccorder, compléter les quatre faces de la cour du Louvre,
et, pour la première fois, le monument, quoique inachevé, présenta un
ensemble plein d'harmonie et de majesté. Il fit aussi commencer la
galerie septentrionale parallèle à la galerie de la rivière et qui
devait, comme celle-ci, rejoindre les Tuileries. Enfin, son projet
était de ne faire des Tuileries et du Louvre qu'un palais unique, le
plus vaste et le plus magnifique du monde, en coupant le grand espace
qui les sépare par un corps de bâtiments transversal, lequel aurait
corrigé aux yeux le défaut de parallélisme de deux monuments. Tout
cela ne put être fait; la cour et les abords du Louvre, avec
l'intervalle qui sépare ce palais de celui des Tuileries, restèrent un
assemblage de maisons en ruines, de constructions interrompues, de
rues à moitié démolies, de masures provisoires.
On sait comment l'invasion étrangère dépouilla le musée de ses
principaux chefs-d'oeuvre. La Restauration ne fit rien pour
l'achèvement du Louvre. Sous Louis-Philippe, de grandes améliorations
furent faites dans l'intérieur du palais: on restaura les appartements
habités par Henri II, Charles IX et Henri IV; on créa un musée des
antiquités égyptiennes et assyriennes, un musée naval, un musée des
peintres espagnols, etc. Mais la cour du Louvre resta un cloaque à
peine pavé, et on éleva maladroitement, dans ce palais pleins des
souvenirs de François Ier, de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon,
une statue au duc d'Orléans, statue très-mauvaise, et qui a disparu en
1848. Depuis 1852, la réunion si longtemps projetée des deux (p.265)
palais a été commencée, par les ordres de Napoléon III, et d'après les
plans de Visconti, et elle se trouve aujourd'hui presque complétement
opérée. Le défaut de parallélisme est en partie dissimulé par la
construction de deux vastes séries de bâtiments ou de palais qui ôtent
à la place sa trop grande étendue, et par deux jardins intermédiaires
qui doivent être ornés des statues de Louis XIV et de Napoléon. Le
fond de la place est formé par l'ancienne façade occidentale du vieux
Louvre, façade dont nous venons de parler, et qui a été mise en
harmonie avec les bâtiments nouveaux. Il serait impossible d'énumérer
maintenant, et avant que tout ne soit terminé, les innombrables
détails d'architecture et de sculpture de cette immense agglomération
de palais, qui sont comme sortis de terre en moins de quatre ans, et
qui doivent renfermer deux ministères, une bibliothèque, des écuries,
une salle d'exposition, etc. Contentons-nous de dire pour ce qui
regarde l'ancien Louvre que la façade méridionale de la grande
galerie, dont les charmants détails de sculpture avaient presque
entièrement disparu, a été entièrement restaurée, que la cour du
Louvre a été enfin nivelée, pavée, décorée, et doit être ornée d'une
statue de François Ier; enfin, que le musée, mieux disposé, enrichi de
nouveaux chefs-d'oeuvre, débarrassé des expositions annuelles de
peinture, présente aujourd'hui, malgré les pertes irréparables de
1815, la plus belle, la plus glorieuse collection d'objets d'art qui
existe au monde.
§ III.
La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.
La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries ont été
construits sur des terrains vagues où s'élevaient, au XIIIe siècle,
plusieurs fabriques de tuiles. Dans le siècle suivant, Pierre
Desessarts, prévôt de Paris, y avait un logis et quarante arpents de
terre labourable qu'il donna à l'hospice des Quinze-Vingts. Au (p.266)
commencement du XVIe siècle, Neuville de Villeroy, secrétaire des
finances, fit bâtir dans ce lieu un bel hôtel, que François Ier acheta
pour sa mère, la duchesse d'Angoulême, et où celle-ci demeura pendant
quelques années. Catherine de Médicis, après la mort de son mari,
étant venue habiter le Louvre, fit l'acquisition de cet hôtel et de
plusieurs propriétés voisines, et, sur leur emplacement, elle fit
construire, par Philibert Delorme, le _palais des Tuileries_. Ce
palais se composait alors d'un gros pavillon surmonté d'une coupole
auquel attenaient deux corps de logis terminés chacun par un autre
pavillon: édifice plein de simplicité et d'élégance, dont l'unité se
trouve aujourd'hui détruite par les constructions disparates qu'on y a
ajoutées. Il avait pour dépendances: au levant, des terres cultivées
qui s'étendaient jusqu'à la rue Saint-Nicaise prolongée jusqu'à la
rivière; au couchant, un vaste jardin d'agrément ayant les limites du
jardin actuel et dans lequel on trouvait un bois, un étang, une
orangerie, un labyrinthe, une volière, des écuries et logements pour
les valets, etc. Le palais était complétement isolé de ses
dépendances, c'est-à-dire qu'il était séparé et des terrains de la rue
Saint-Nicaise et du jardin d'agrément par deux murailles, le long
desquelles étaient pratiquées deux ruelles, la première située dans le
prolongement de la rue des Pyramides et qu'on appelait rue des
Tuileries.
Catherine de Médicis ne vit pas l'achèvement de ce palais, dans lequel
elle n'habita pas. Henri III en fit quelquefois sa maison de plaisance
c'est par là qu'il s'enfuit de Paris en 1588. Sous Henri IV et sous
Louis XIII, on le prolongea du côté du midi par un vaste corps de
bâtiment, auquel fut ajouté un gros pavillon (pavillon de Flore):
c'est l'oeuvre barbare de Ducerceau, qui ne s'inquiéta nullement de la
mettre en harmonie avec celle de Delorme. Sous Louis XIV, on fit du
côté du nord un corps de bâtiment et un pavillon (pavillon Marsan) (p.267)
symétriques; on changea la forme du dôme qui surmontait le pavillon du
milieu; on commença la galerie du bord de l'eau pour joindre les
Tuileries au Louvre; enfin, on fit sur l'ensemble du palais des
restaurations et décorations qui avaient pour but de lui rendre une
sorte de régularité et qui sont l'oeuvre de Levau. Ces changements
donnèrent à l'édifice un développement de 168 toises au lieu de 86
qu'il avait dans l'origine. On fit aussi des améliorations à
l'intérieur: la plus remarquable fut la construction (1662), sur les
dessins de Veragani, d'une salle de spectacle, dite salle des
machines, et qui était la plus vaste de l'Europe. Elle pouvait
contenir sept à huit mille spectateurs et occupait toute la largeur de
l'aile septentrionale: la scène avait 41 mètres de profondeur et 11 de
hauteur; la salle avait 30 mètres de profondeur sur 16 de largeur et
16 de hauteur. C'est là que fut représentée la _Psyché_ de Molière.
Nous en reparlerons.
Malgré tous ces embellissements, et bien que ce palais fût regardé
comme l'habitation officielle des rois de France, les Tuileries ne
furent habitées que passagèrement par Henri IV, par Louis XIII et par
Louis XIV, et lorsque celui-ci eut transporté sa résidence à
Versailles, elles parurent définitivement abandonnées.
Sous Louis XIII et sous Louis XIV, les dépendances du palais subirent
aussi de grands changements. Dans les terrains voisins de la rue
Saint-Nicaise, on fit un jardin d'agrément dit de Mademoiselle, parce
qu'il fut planté par les soins de mademoiselle de Montpensier, qui
habita pendant quelque temps les Tuileries. En 1662, Louis XIV le fit
détruire et ouvrir sur son emplacement une vaste place, où il donna la
fameuse fête équestre ou _carrousel_, d'où cette place a pris son nom.
Quant au jardin des Tuileries, Louis XIII le ferma par une muraille,
un fossé et un bastion voisin de la porte de la Conférence; puis il y
fit bâtir de petites maisons, où il logeait ses favoris, comme le (p.268)
valet de chambre Renard, dont nous avons parlé (_Hist. gén. de Paris_,
p. 66). Ces maisons furent le théâtre de plus d'une orgie, de plus
d'un scandale: c'est là que les chefs de la Fronde faisaient les
assemblées que Mazarin appelait _sabbats_[64]. Sous Louis XIV, Lenôtre
changea toute l'ordonnance de ce jardin: il le réunit au palais,
enleva la muraille, planta le bois, construisit les terrasses, enfin
lui donna cet air de majesté et d'élégance qui en fit sur-le-champ le
rendez-vous et la promenade favorite des Parisiens. «Dans ce lieu si
agréable, dit une lettre de 1692, on raille, on badine, on parle
d'amours, de nouvelles, d'affaires et de guerres. On décide, on
critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec tout
cela le monde se divertit.» Le jardin avait alors à peu près l'aspect
que nous lui voyons aujourd'hui, excepté: 1º aux deux extrémités
occidentales, où était l'orangerie et plusieurs bâtiments qui, du
temps de Napoléon, ont été démolis pour prolonger les terrasses
voisines; 2º le long de la terrasse des Feuillants, où, à la place de
cette grande promenade vide que l'on remplit dans l'été avec des
caisses d'orangers, étaient des parterres et des tapis de gazon, qui
ont été détruits en 1793; 3º du côté de la rue de Rivoli, où était un
grand mur couvert de charmilles qui fermait la terrasse des
Feuillants, dont nous avons parlé (voir rue Saint-Honoré, p. 243), et
dont le jardin n'était séparé de celui des Tuileries que par une cour
longue occupant l'emplacement de la rue de Rivoli. Cette cour (p.269)
avait son entrée dans la rue du Dauphin, communiquait avec le jardin des
Tuileries, près du château, et avait à son extrémité des écuries
bâties par Catherine de Médicis. Au couchant du couvent des Feuillants
étaient les jardins des Capucins et de l'Assomption (voir rue
Saint-Honoré, p. 242 et 244), qui bordaient aussi le jardin des
Tuileries.
[Note 64: Poussin habita l'une de ces maisons: «Je fus
conduit, le soir, raconte-t-il, dans l'appartement qui
m'avait été destiné: c'est un petit palais, car il faut
l'appeler ainsi. Il est situé au milieu du jardin des
Tuileries. Il y a en outre un beau jardin rempli d'arbres à
fruits, avec une quantité de fleurs, d'herbes et de
légumes.... J'ai des points de vue de tous les côtés, et je
crois que c'est un paradis pendant l'été....»]
Louis XV habita les Tuileries pendant sa minorité. Alors la muraille
qui fermait le jardin au couchant fut remplacée par une grille et par
un _pont tournant_. On construisit aussi, sur l'emplacement des
écuries de Catherine de Médicis, un vaste bâtiment renfermant
l'Académie royale d'équitation pour les jeunes gentilshommes, qui
venaient y apprendre, en outre, la danse, l'escrime et les
mathématiques. Ce bâtiment est le fameux _Manége_ qui a joué un si
grand rôle dans la révolution; il avait une porte sur la terrasse des
Feuillants. En 1730, la salle des machines fut donnée à
l'architecte-décorateur Servandoni, qui y fit représenter, pendant
quinze ans, des pantomimes qui eurent le plus grand succès. En 1764,
l'Opéra y fut établi, en attendant la reconstruction de la salle du
Palais-Royal. En 1770, on y installa la Comédie-Française, en
attendant la construction de la salle dite aujourd'hui Odéon; elle y
resta douze ans. C'est là que, le 30 mars 1778, Voltaire reçut, en
face de la cour, en face du prince qui fut Charles X, le triomphe qui
présageait la révolution! De 1782 à 1789, la salle resta vide: une
troupe italienne venait à peine de s'y installer qu'on la fit déloger
pour faire place à Louis XVI, que le peuple ramenait du château de
Versailles.
Depuis le commencement du siècle, les alentours des Tuileries avaient
subi de grands changements: la place du Carrousel avait été partagée
en plusieurs places, cours et rues; l'espace compris entre la grille
actuelle et le château était occupé par trois cours: au sud, la cour
des Princes, au milieu, la cour Royale, au nord, la cour des Suisses;
toutes trois irrégulières et fermées par des bâtiments. La cour (p.270)
Royale s'ouvrait à l'intérieur par une grande porte pratiquée dans une
muraille crénelée et garnie d'une galerie de bois; elle était bordée à
droite et à gauche par deux corps de bâtiments irréguliers qui la
séparaient des deux cours voisines, mais sans toucher au palais. Au
levant de ces trois cours était une rue dite du Carrousel et qui était
le prolongement de la rue de l'Échelle: elle aboutissait à la place du
Carrousel, formée de deux carrés inégaux, le petit Carrousel et le
grand Carrousel, qui se confondait au levant avec la rue
Saint-Nicaise. Ce grand Carrousel était situé en face de la cour
Royale: du côté du nord il communiquait avec une large rue dite cour
du Bord de l'eau (en face de la cour des Princes), par laquelle on
atteignait le quai et la rivière, mais en passant sous la galerie du
Louvre et par les guichets, alors fermés et gardés.
La révolution de 1789 vint donner au palais des Tuileries son
importance et sa célébrité. Cet édifice, qui semblait le temple de la
monarchie et qui néanmoins avait été si rarement habité par les rois
de l'ancien régime, devint dès lors le séjour des différents pouvoirs
qui ont gouverné la France pendant soixante années.
L'Assemblée nationale s'était installée au Manége, lequel avait trois
entrées, par la rue Saint-Honoré, par la cour du Dauphin, par la
terrasse des Feuillants; alors cette terrasse et le jardin entier
devinrent le théâtre de rassemblements continuels. Quand la famille
royale fit la tentative de fuite qui échoua à Varennes, ce fut par la
cour Royale qu'elle sortit et sur la place du petit Carrousel qu'elle
se donna rendez-vous. Quand elle revint, ce fut par le pont Tournant
et par le jardin, qu'envahissait une foule menaçante, qu'elle rentra
aux Tuileries. Alors, et pour empêcher les insultes à la famille
royale, le jardin fut fermé au public pendant plusieurs mois, moins la
terrasse des Feuillants, qu'on appelait _terrain national_. Nous (p.271)
avons raconté ailleurs la marche que suivit le peuple quand il envahit
le palais dans la journée du 20 juin, comment il l'attaqua et le prit
dans la journée du 10 août. Alors les bâtiments des trois cours furent
incendiés et détruits, excepté du côté de la rue de l'Échelle, où le
massif qui touchait le château et dans lequel se trouvait l'imprimerie
de l'Assemblée fut conservé.
La Convention nationale siégea au Manége depuis le 22 septembre 1792
jusqu'au 10 mai 1793: ce fut donc dans cette salle qu'eut lieu le
procès de Louis XVI. Au 10 mai, elle se transporta dans le palais des
Tuileries et y siégea jusqu'à la fin de sa session. La salle des
séances fut construite sur l'emplacement de la salle des machines,
c'est-à-dire de ce royal théâtre inauguré par la _Psyché_ de Molière
et où Voltaire avait été couronné. Cette salle, construite à la hâte,
avait la forme d'un parallélogramme étroit et peu commode: «Elle
ressemblait, dit Prud'homme, non au sanctuaire des lois, à l'aréopage
de la République, mais à une vaste école de droit à l'usage de
quelques centaines de juristes.» Les tribunes publiques placées vers
le plafond dans les deux extrémités, pouvaient contenir deux à trois
mille personnes. L'entrée principale était voisine de la terrasse des
Feuillants; «le beau vestibule de Philibert Delorme, dit Prud'homme,
le magnifique escalier rebâti sous les yeux de Colbert, l'ancienne
chapelle devenue un temple à la liberté, ne conduisent qu'à une porte
latérale et à un couloir, par lequel on arrive aux gradins quarrés
longs où siége la Convention.» C'est là que sont passées les plus
terribles journées de la révolution, le 31 mai, le 9 thermidor, le 12
germinal, le 1er prairial, le 13 vendémiaire, etc. Le gouvernement
s'installa dans les autres parties du palais: dans l'aile méridionale
siégèrent le comité de salut public, les comités des finances et de la
marine, etc.; dans le pavillon du milieu, le comité de la guerre; (p.272)
dans l'aile septentrionale, les comités de législation, d'agriculture,
d'instruction publique, etc. Le comité de sûreté générale s'installa
dans l'hôtel de Brienne, situé sur la place du Carrousel et qui a été
détruit en 1808.